‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 46 sur 62 · DU CARACTÈRE ET DU TOUR D' ESPRIT DE MALHERBE · texte numérisé non relu

DU CARACTÈRE ET DU TOUR D' ESPRIT DE MALHERBE

Malherbe, comme tous les réformateurs, commença par imiter ce qu'il allait réformer. C'est en pratiquant les défauts de ses devanciers qu'il apprit à s'en corriger. Le premier poème qu'il publia, les Larmes de saint Pierre, est imité du Tansille, poète italien. Toutefois, quelques passages d'un ton vigoureux, des expressions fortes et précises, du nombre, je ne sais quel grand air que n'avait pas encore eu la poésie jusque-là, annonçaient l'auteur de ces belles odes, les premiers modèles de la haute poésie. Malherbe s'était d'ailleurs exercé dans tous les genres estimés à la cour. Il avait fait des stances, des sonnets, des psaumes, à l'exemple de ses devanciers, et mieux que le plus habile. Une ode qu'il lut au cardinal Dupemn fit parler de lui devant Henri IV. Ce prince apprit par des Yveteaux que le gentilhomme normand, dont Duperron lui avait tant vanté les vers, était à Paris; il le fît venir, et lui demanda une prière pour son voyage en Limousin. Il en fut si satisfait, qu'il voulut que M. de Belleo-arde le prît dans sa maison , et à ses gages.

Il avait alors cinquante ans. Jusqu'à cette époque on ne sait rien de sa vie, sinon qu'ayant quitté

son père, gentilhomme de Caen *, qui s'était fait huguenot, il vint en Proveriee, et s'attacha au grand prieur de Provence, Henri d'Arigoulême. Il

avait été mêlé aux guerres de religion. S'il faut en re Bacan, il lui arriva, dans une rencontre, de pousser Sully si vivement l'espace de d<-ux ou trois lieues, que celui-ci en garda toujours du dépit; telle serait la cause de la situation médiocre de Malherbe à la cour de Henri IV.

Quoi qu'il en soit, c'est à partir de 1605, époque où il vint se fixer à Paris , que commence sa double tâche de réformateur et de poète , donnant le précepte et l'exemple, mais plus souvent le premier que le second. Il la continua jusqu'à sa mort, arrivée on 1628, et mourut en grammairien, relevant, dit-on, une faute de français de sa gardemalade, et laissant un petit recueil et une influence immense.

Son caractère, son âge, son génie particulier, convenaient admirablement à l'espèce de dictature qu'il exerça pendant vingt ans. 11 avait fait ses preuves comme homme de guerre, et il n'était pas messéant, pour celui qui allait devenir le tyran des syllabes, comme l'appelèrent les poètes de l'école de Ronsard, d'avoir porté l'épée honorablement. Malherbe avait la fierté et le courage d'un gentilhomme. 11 se disait de la race des Xormands de la conquête, et son humeur ne démentait pas ses

i Malherbe naquit dans cette Tille, vers l'anni-e U56.

prétentions. Il était disputeur, hardi, courageux jusqu'à se vouloir battre à soixante-douze ans avec le chevalier de Piles, qui avait tué son fils en duel. Il fit ses plus belles pièces ayant passé l'âge mûr. alors que l'imagination n'a plus de fumées, la raison plus d'illusions, le goût plus d'incertitude : c'est l'âge où Bossuet écrivait l'oraison funèbre du prince de Condé. Le caractère de Malherbe le portait vers la critique ; il ne pouvait ni se contenter des apparences, ni supporter les équivoques ; vif, passionné, d'une netteté de langage qui ne souffrait aucune obscurité chez les autres ; ayant , dit Racan , une conversation brusque, où tout mot portait; intraitable sur tout ce qui touchait à l'art ; risquant ses amitiés , non pour un trait d'esprit , mais pour une vérité utile : témoin sa brouille avec Régnier, neveu de Desportes, qu'il estimait par-dessus tous les autres , mais devant lequel il n'avait pu se tenir de préférer un bon potage aux vers de son oncle. L'autorité de ses exemples, son crédit à la cour, la vivacité et la décision de son esprit, lui firent bientôt des disciples. Ce fut comme une nouvelle brigade qui déclara la guerre à celle de Ronsard. Les plans de campagne se faisaient dans cette petite chambre à six ou sept chaises dont parlent les biographes, où Malherbe s'entretenait tous les soirs avec ses jeunes amis, Maynard entre autres et Racan, qui devaient laisser quelques vers dignes du maître. Il présidait la réunion, et tenait si fort à cette prérogative, qu'un jour soa valet ayant an-

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nonce je ne sais quel président du parlement : « Il n'y a ici, dit-il, de président (pie moi. » Là, on discutait tout le détail de l'art d'écrire envers; on revisait les jugements de la mode ; on préparait ceux de la postérité. Là, Malherbe, avec une sagaimpitoyable et un sens critique supérieur, arrachant sa défroque antique à la muse de Ronsard, et dénonçant les mignardises de Desportes, rendait des arrêts qui devenaient au dehors des règles de langage et de goût.

détail des changements oi'érés par malherbe dans eart

d'écrire ex vers.

Malherbe prit une à une toutes les pièces de l'édifice élevé par Ronsard, et il les brisa.

Le travers de cette école avait été d'imiter la poésie antique dans ce qu'elle a de plus indigène et de plus local. Ronsard avait fait, comme Pindare, des odes avec l'appareil consacré des strophes, des antistrophes et des épodes. Baïf était allé jusqu'à construire des vers français d'après la métrique des anciens. Tous s'étudiaient à emprunter à l'antiquité son costume. Ils y négligeaient ou n'y voyaient pas ce qui est de l'homme de tous les temps , et ce qui en effet se retrouve, mais ne s'imite pas. Ils mêlaient, dans des fictions bizarres, la France et Jupiter, des personnifications modernes et des divinités païennes. Ils préféraient.

parmi les tours et les mots des langues anciennes, ceux qui s'éloignent le plus du génie de la nôtre. Entre le grec et le latin , où il avait à choisir un mot savant pour exprimer l'idée d'âme, Ronsard allait emprunter au grec le mot entêléchie, comme le plus savant, et parce qu'aucune analogie avec notre langue ne l'exposait à être compris de la foule.

Malherbe s'attaqua d'abord à l'érudition extérieure et à l'imitation servile ; et, pour mieux combattre l'abus de l'antiquité, c'est à peine s'il prit soin d'en recommander l'usage. Il y était pourtant fort exercé. Ses traductions de Tite-Live et de Sénèque en sont la preuve. Il avait, dit un biographe, les poésies d'Horace dans son cabinet de travaillons son chevet, sur sa toilette; il les lisait à la ville et aux champs ; il les appelait son bréviaire. Il préférait d'ailleurs les Latins aux Grecs, moitié par opposition à l'école de Ronsard, moitié par un sens supérieur qui lui faisait voir la filiation historique et morale du français et du latin. S'il n'a pas assez goûté Pindare , c'était en souvenir des excès où l'imitation de ce poète avait fait tomber Ronsard, et s'il goûtait trop Sénèque, cette faiblesse lui est commune avec tous les écrivains de la seconde moitié du seizième siècle, y compris ie plus excellent, Montaigne *.

Rien ne paraissait plus beau à l'école de Ronsard que l'érudition recherchée et raffinée, l'érudition

i On en indique les principales causes au chapitre suivant.

de curiosité. Le prix était au plus obscur, à celui qui donnait le plus à faire aux commentateurs. 1 \e lit le grand succès de Dubartas, dont le poème, traduit dans toutes les langues, eût pu donner de l'envie à Ronsard lui-même l . Malherbe traita cette érudition fort brutalement. Pédanterie, îati- /!■-, disait-il de toutes ces prétentions au savoir extraordinaire. En même temps il marquait d'une main ferme dans quelle limite la poésie française pouvait être savante. Parmi les traditions de l'antiquité, il n'employa que les plus populaires, et, dans la mythologie comme dans l'histoire, il s'en tint aux noms connus de la foule. Son sens supérieur discernait, entre tous ses souvenirs, ceux qui sont, en quelque sorte, communs au monde ancien et au monde moderne, et qui doivent se mêler à toujours aux idées nouvelles. « Il s'est enrichi, dit « très-bien Godeau, de la dépouille des Grecs et a des Romains; mais il n'en a pas été idolâtre. » Pour les fictions, il les avait, dit Racan, en aversion. Régnier avait fait pour Henri IV une élégie où il représentait la France montant vers le trône de Jupiter et s'y plaignant de l'état où l'avait réduite la Ligue. « Depuis cinquante ans que je défi meure en France, disait à ce sujet Malherbe, je « ne me suis point aperçu que la France se fût en- (ï levée de sa place. » Plaisanterie plus juste que piquante. Malherbe ne haïssait d'ailleurs que l'abus

' L'Œuvre des six jours.

des fictions. Quant aux fictions elles-mêmes, quelle apparence qu'il blâmât ce dont il avait fait un si bel emploi?

Il voulait que le poète ne se consumât point dans ce vain travail, et que la poésie, comme la prose, n'exprimât que des réalités. Admirable vue dans un pays qui ne se prête pas aux fictions, et où cette forme de poésie n"a jamais réussi. Les fictions ne sont pas l'idéal ; ce n'est, le plus souvent, qu'un artifice pour orner et rendre extraordinaire une réalité trop commune ; lïdéal français , c'est le choix dans la réalité. Malherbe n'aimait que celui-là.

Il ne ménagea pas plus Pétrarque que Pindare. lies odes de l'un avaient eu le tort de servir de modèles à la poésie savante ; les sonnets de l'autre étaient coupables de toutes les fadeurs de la poésie amoureuse. Peut-être en voulait-il à Pétrarque du tribut qu'il avait payé lui-même au pétrarchisme. Quant aux poètes italiens contemporains , il les traitait comme les poètes français ses devanciers. Le plus à la mode alors, le cavalier Marin, s'en vengea par des épigrammes ; Malherbe eut plus que les rieurs de son côté, il eut la nation.

A ces changements dans le fond même de la poésie, répondirent autant de changements dans la langue. La ruine de la poésie savante entraînait la ruine de la langue gréco-latine de Ronsard; la guerre à l'imitation italienne mettait en fuite les subtilités et les équivoques de Desportes.

Mais le point capital fat la proscription des patois. Malherbe en nettoya la langue poétique. Il se moquait du vendômois de Ronsard. Il se vantait d'avoir dégasconné la cour, où le gascon était \ « nu à la suite de Henri IV. 11 disait que la bonne Langue Ëe parlait sur la place Saint-Jean : expression exagérée d'une pensée juste. Où trouver, en effet, le bon français, si ce n'est au centre de la France, à Paris ; et puisque la cour a pu être tour à tour italienne, gasconne ou espagnole, qui donc parle la langue nationale, si ce n'est le peuple de Paris, qui ne change pas, qui est ce qu'il y a de plus français eu France? La langue du peuple n'est sujette aux variations de la mode: elle e>r «Unis tous les temps la langue naturelle des passions.

Malherbe voulut l'unité de langue dans nn pays qui marchait vers l'unité politique : plus conséquent que Ronsard, il ne songeait pas à conserver la féodalité dans le langage, quand il se félicitait de la voir disparaître dans l'État.

L'esprit français sous les traits d'un habitant de Paris, cultivé par la forte discipline de l'antiquité, mais gardant son indépendance et sa physionomie; la langue française sur la place Saint-Jean, là où il n'y a pas de' risque que lepédantisme et l'imitation étrangère l'aillent chercher, telle fut la pensée de Malherbe. C'est ainsi qu'il interpréta et développa la théorie «le du Bellay, et qu'il rétablit l'ordre bouleversé par I\onsa:d.

5 VI

CHANGEMENTS DE DETAILS DANS LA LANGUE, ET PERFECTION- NEMENT DE LA VERSIFICATION.

C'était trop peu pour cet excellent esprit d'avoir délivré la poésie française de la superstition de l'antiquité et de rimitation étrangère, des fictions, de la subtilité et du pétlantisme, soit en lui montrant son idéal dans l'esprit français, formé par l'antiquité et parlant la langue du peuple de Paris, soit en joignant, comme il en eut la gloire, l'exemple au précepte. H importait, pour assurer cette direction de la poésie, de rendre ces grandes vues familières par une critique de détail qui exerçât le goût du public, et qui formât des lecteurs pour les chefs-d'œuvre que le génie français allait créer. Ronsard et Desportes firent tous les frais de cette sorte d'enseignement. Malherbe immola le premier tout entier, et presque tout le second, aux nouvelles doctrines. C'est grand dommage que l'exemplaire de Ronsard, qu'il avait annoté de sa main, ait été perdu. On a du moins celui de Desportes. Toutes les remarques n'y sont pas d'une égale portée, et quelques-unes sentent trop le tyran des syllabes. C'est l'excès de tout réformateur ; mais le plus grand nombre frappait juste.

Malherbe n'y va pas de main molle : « Cette sot- « tise est non pareille, » dit-il d'un passage de Des' portes. De stances du même : « Toute cette pièij « est si niaise et si écolière, qu'elle ne vaut pas [■>

a peine de la censure. » D'une phrase du même : t Cette phrase est latine; il faut dire, pour parler 2 françois... » D'une autre : « Phrase excellentisû; sime. » Le vieux tyran des syllabes fait de l'ironie. D'une autre : « Ceci est dit sans jugement. » D'une autre : « Sot et lourd. » D'un latinisme : « La laugue latine se sert de cette épithète ; mais la « françoise, non. » D'un tour prétentieux : « Ceci ce pipe le monde, et ce n'est rien qui vaille. » D'un pétrarchisme : « Ceci est sans jugement, n'en dé- « plaise à l'italien, où il est pris. » D'un autre : « Bourre excellente, prise de l'italien, où elle ne « vaut non plus qu'en françois. » D'une mauvaise rime : « Rime gasconne et provençale, mais non pas « françoise ; » et cent autres de ce genre : Etrange oisonnerie , niaiserie , pédanterie mal, très mal, impertinent, critiques peu civiles, j'en conviens, mais d'une exactitude d'autant plus admirable qu'il était plus difficile de voir juste dans la faveur publique qui protégeait la mauvaise poésie.

Quand on a le courage, non de feuilleter d'une main nonchalante le recueil de Desportes , mais de pénétrer les artifices de cette poésie alors si en vogue, on sent combien la rude main de Malherbe était nécessaire pour réparer la langue, selon la belle expression de Boileau. Comment la langue de toute cette galanterie n'eût-elle pas été vicieuse? Et par vices, je n'entends pas ces fautes grossières qui sautent aux yeux de tous, comme il en échappe à Ronsard parmi beaucoup de traits d'une franche verve

et de bon aloi. Les vices de la langue de Desportes feraient illusion même à des esprits cultivés, parce qu'il pèche par le mauvais emploi d'un esprit fin et délié , dont la retenue paraît venir du goût. Traits qui ne touchent pas le but, sens douteux, finesses qui cachent des puérilités; recherche de l'ingénieux et de la pointe ; toutes sortes de manquements, calculés ou involontaires , à la première loi du langage , la propriété , avec une fausse précision qui les dissimule : tels sont les péchés d'habitude de Desportes.

La guerre que fit Malherbe à toute cette corruption prématurée de la langue fut impitoyable. Il n'en laissa rien échapper. Il n'y eut pas une mauvaise métaphore qu'il ne dénonçât, pas une comparaison inexacte qu'il n'effaçât du revers de sa plume. Pénétrant dans tous les détails de ce style, dans ses jointures les plus cachées, dans ses fausses délicatesses , dans ses grâces spécieuses ; demandant compte à chaque mot de sa valeur, de son rapport avec l'idée, de sa place dans la phrase, et assistant, comme un témoin caché, au travail du poète, il faisait voir dans la faiblesse de la conception la cause des imperfections de la langue. Epithètes banales ; pensées incomplètes, contradictoires, disparates, redondantes, brillantes sans solidité ; impropriétés déguisées par l'harmonie des mots, ou par la délicatesse apparente des pensées ; rien ne trouva grâce devant le réparateur de la langue.

Les perfectionnements qu'il introduisit dans L'art d'écrire en vers, et dontson example lit des lois, ne sont pas moins dignes d'admiration pur l'esprit qui les lui suggéra. Cet esprit, c'était de rendre l'art difficile. Malherbe marqua le caractère et assura l'avenir de la haute poésie en France, le jour où il substitua au mécanisme qui permettait à Ronsard de faire deux cents vers à jeun, et autant après dîner1, un ensemble de difficultés ou plutôt un corps de lois qui devait interdire l'art aux vaines vocations, et ne le permettre qu'aux poètes vraiment inspirés. C'est là cette grande discipline du dix-septième siècle, plus jalouse de perfectionner dans chacun la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de l'individu; toujours en défiance de la liberté; forçant le poète à choisir entre ses pensées, mais, par là, lui donnant l'empire sur les âmes. Heureux qui a l'œil assez sûr pourvoir à quelle hauteur Malherbe a suspendu la plume du poète, et qui résiste à l'aller prendre témérairement, au risque des misères attachées aux entreprises vaines ou aux succès qui ne doivent pas durer!

Il n'est pas une de ses règles qui n'ait pour

1 « Ducentos versus ante cibum. et totidem coenatus scri amabat, )> dit Balzac dans une lettre à AL de Silhon. On y trouve ce bel éloge de Malherbe : a Docuit quid esset pure et cura religione « scribere.... Primus viam vidit qua iretur ad carmen.... Doeuit in

« vocibus et sententiis delectum cloquentiae essr; originein

« pcr sibi constans . et sui ubique similis , non potuit quod fecit . id <( ratione non feci>s?... Finxit et emendavit civium suorurn ingénia. » (J'est le jugement des bons esprits de l'époque ; Boileau l'a confirmé.

objet de rendre l'art difficile. Que veulent cette interdiction de l'hiatus, la césure rendue désormais obligatoire, l'enjambement et les rimes à l'hémistiche proscrits, les élisions prohibées, l'article rétabli ; que veut toute cette guerre aux sons durs , aux assonances, aux chevilles qu'il appelle bourre ou vent l, sinon décourager les méchants poètes, et ôter aux bons la tentation de se négliger? Que prétend Malherbe en défendant les rimes du simple et du composé, temps j printemps, jour, séjour, ou des mots qui ont quelque convenance, montagne, campaqne, ou des dérivés mettre, permettre, sinon empêcher la poésie de dégénérer en un exercice de mémoire et en vain jeu de mots? On trouve, disait-il , de plus beaux vers en rapprochant des mots éloignés, et rien ne sent plus son grand poète que de tenter des rimes difficiles. Conseil excellent ; car c'est en pénétrant dans son sujet qu'on rencontre les rimes difficiles et qu'on évite les faciles ; le même travail fait penser avec force et rimer richement. Il proscrivait dans le même esprit ces formules vagues, mille, cent, si commodes à la paresse ; et dont il disait plaisamment : « Peut-être n'y en avoit-il qne quatre-vingt-dix-neuf. »

Un juge prévenu pourrait ne voir dans ces théories de Malherbe qu'un mécanisme de patience substitué à un mécanisme de paresse. Car qu'y at-il là d'impossible à un poète médiocre? C'est tout

i II dit d'un sonnet : « C'est un pâté de chevilles. »

au plus de la poésie négative. La remarque ferait tort à la mémoire de Malherbe, s'il n'eût réglé que la prosodie ; mais ces perfectionnements dans le mécanisme s'ajoutent à toutes ses règles pour la parfaite expression de la pensée poétique; la tâche du versificateur n'est que le complément de la tâche du poète. C'est seulement en l'entendant de la forme et du fond, que la théorie de Malherbe frappe également la poésie facile de l'école de Ronsard et certains imitateurs de la poésie difficile de Racine et de Boileau. Cette discipline n'est faite que pour les poètes de génie, et c'est surtout ce (pie j'en aime.

Eux seuls savent se mouvoir librement au milieu de tant de règles . lesquelles ne sont que leur naturel même et les lois de leur secrète conformité avec nous. Le conseil de rechercher les rimes éloignées et rares qui « sentent si fort leur grand poète, » trouva tout prêt Molière, dont le bonheur en ce genre faisait dire à Boileau, succombant quelquefois sous les difficultés du grand art de Malherbe :

Enseigne-moi. Molière, où tu trouves la rime.

§ VIL

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