DES EXEMPLES DONNÉS PAR MALHERBE A L'APPUI DE SA DISCIPLINE
Les exemples laissés par Ronsard et son école avaient brouillé tout ce que leurs théories avaient
réglé. Il n'en fut pas de même de Malherbe : ses exemples furent la sanction de ses doctrines. Tout ce qu'il enseigna, il le pratiqua. Par lui les esprits furent désormais fixés sur l'objet de la poésie et sur les conditions de l'art d'écrire en vers. Il indiqua l'objet de la poésie en s'attachant aux vérités générales; j'allais dire aux lieux communs : pourquoi pas ? les lieux communs sont les seules nouveautés , parce que ce sont les seules choses éternelles. Quant à la langue des vers, il fit voir où en était la véritable noblesse, en la transportant des mots, d'où Ronsard la voulait tirer, aux choses, d'où elle se communique naturellement aux mots. Il montra que la véritable harmonie, loin d'être une qualité distincte qui résulte de certaines combinaisons de sons, n'est que la dernière et suprême convenance d'un style qui réunit toutes les autres. L'école de Ronsard se croyait supérieure à Virgile, pour avoir renchéri sur la description que ce grand poète a faite du cheval, par quelques détails techniques empruntés à la langue du palefrenier. Malherbe décrivit et n'analysa pas. Il peignit par ces traits généraux et sommaires sous lesquels nous apparaît la nature extérieure. Rompant tour à tour avec toutes les servitudes de cette poésie qu'infectait l'imitation ou la folie du savoir, i.vec tous ces mensonges convenus, auxquels des i oètes bien doués étaient forcés d'accommoder leur naturel, il fît de la langue des vers la langue même des sentiments les plus personnels au poète. Il
fut vrai avec lui-même, vrai avec ses lecteurs; et c'est plaisir de l'entendre parler ainsi aux Mnses, dont il venait de restaurer le culte :
Quand le sang bouillant en mes veines Me donnoit de jeunes désirs, Tantôt vous soupiriez mes peines, Tantôt vous chantiez mes plaisirs.
Mais aujourd'hui que mes années Vers la fin s'en vont terminées, Siéroit-il bien à mes écrits D'ennuyer les races futures Des ridicules aventures D'un amoureux en cheveux gris ?
Xou, vierges, non, je me retire De tous ces frivoles discours...
Le genre que Malherbe adopta couveuait le mieux à cette réparation de la poésie. Ronsard avait eu l'honneur de l'indiquer : c'était l'ode, de toutes les formes poétiques la plus propre à rendre sensibles ses réformes, rien n'étant lu de plus près, ni avec plus d'attention aux détails. Témoin la naissante Académie française, qui mit trois mois à examiner la Prière 'pour le roi Henri IV allant en Limousin; encore ne toucha-t-elle point aux quatre dernières strophes.
Je ne sache pas de plus bel exemple dans l'histoire des littératures que celui de cet homme r réformateur par instinct, grand poète presque par devoir, s'attachant pour l'exemple à un genre où ne le portaient ni son imagination, ni son humeur, et soutenu contre les difficultés de sa tâche par le sentiment qu'elle était nécessaire. Plus d'une fois
Malherbe plia sous le fardeau, et laissa les premières strophes d'une ode réformatrice se refroidir des mois entiers sur le papier. Il s'arrêtait alors, aimant mieux. s'avouer vaincu par sa propre discipline que de l'éluder ; et tantôt il allait se délasser dans cette menue poésie, biffée par lui, où il avait pourtant la faiblesse de vouloir exceller ; tantôt il se retrempait dans de solides entretiens avec ses amis, où, en disputant de cet idéal qu'il n'avait pu atteindre, il reprenait des forces pour le poursuivre de nouveau.
Aussi ne trouve-t-on pas excessives les louanges qu'il se donne clans quelques pièces de son recueil. Combien j'aime, pour ma part, la fierté de ces vers écrits dans un moment où Malherbe ne se sentait pas trop au-dessous de cet idéal, et où. le réformateur n'était pas mécontent du poète!
Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Ces belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de veillir.
Mais l'art d'en faire des couronnes X'est pas su de toutes personnes ; Et trois ou quatre seulement, Au nombre desquels on me range, Savent donner une louange Qui demeure éternellement l.
Ailleurs il dit de lui :
1 Ode à Marie de Médicis, régente, 1611. C'est la fierté de cedéb :i d'Horace, ode 30, III :
Exegi monumentum œre perennius.
Les ouvrages communs vivent quelques années; Ce que M ilherba ésrit dure éternellement ' .
Il est beau d'avoir pu parler ainsi de soi, et de ne s'être point trompé. Ce serait de l'orgueil ridicule si l'on devait recevoir de la postérité un démenti. Quand la postérité acquiesce à l'éloge, c'est seulement une preuve glorieuse qu'on s'est bien connu. Ronsard se vantant de n'avoir encore donné son nom à aucune mer, malgré la menace qui en est faite parle lyrique latin à tous ceux qui s'aventurent sur les traces de Pindare, n'a qu'une vanité puérile. Le témoignage que se rend Malherbe devançant le jugement de Boileau, et donnant de son vivant la mesure de sa renommée, est de ceux dont Montaigne a dit : « Je ne veulx pas que, de <( peur de faillir du costé de la présomption, un « homme se mescognoisse pourtant, n'y qu'il pense <( estre moins que ce qu'il est... C'est raison qu'il « veoye en ce subject, comme ailleurs, ce que la « vérité luy présente ; si c'est César, qu'il se treuve « hardiement le plus grand capitaine du monde :. » L'histoire doit recueillir ces éloges que les poètes font d'eux-mêmes : selon que la postérité les a confirmés ou démentis , c'est la punition de l'erreur qui a égaré les uns, ou la consécration de la vérité •qui a inspiré les autres.
L'orgueil de Malherbe, c'est la foi dans sa disci-
1 Sonnet à Louis XIII. 1C24.
-Essais, liv. II. chap. xvi:.
pline. acceptée de tous les bons esprits de son temps :
Toute la France sait fort bien Que je n'estime ou reprends rien Que par raison et par bon titre, Et que les doctes de mon temps Ont toujours été très contents De m' élire pour leur arbitre ' .
Du reste, au témoignage de Racan, loin d'être orgueilleux dans le privé, il avait plutôt de fréquents retours de mépris philosophique pour les choses dont il ne lui était pas défendu d'être vain : pour la noblesse , quoique la sienne fût antique ; pour la poésie même, où il craignait d'avoir perdu sa peine. Racan ne nous l'eût-il pas dit, on le devinerait à certains traits caractéristiques des poésies de Malherbe. Ces vers si nobles et si impérieux sentent tout à la fois le poète théoricien qui commande au nom des lois éternelles de l'art rétablies et remises en vigueur par lui, et l'homme de grand sens qui ne se fait illusion sur rien , pas même sur ce qui lui attire l'admiration des autres hommes. C'est l'accord, dans la poésie, de l'esprit de discipline et de l'esprit de liberté. Toutes les autres beautés de Malherbe sont nées de cette beauté j)i*emière. Cette gravité qui n'a rien de triste, cette majesté sans affectation, ce grand ai;que tempère la grâce , sont d'un poète qui n'a pré-
1 Ode à M. de la Garde. C'est une des dernières pièces qu'ait faite? Malherbe. Il y parle de la mort de son fils, tué en duel le 13 juillet 1627.
tendu régler que la méthode de communiquer nos pensées par le langage, mais qui ne s'arroge aucun droit sur la liberté de notre esprit. Le propre de sa discipline n'est pas de réduire ou de contraindra cette liberté; c'est bien plutôt de la sauver des servitudes de l'imitation, de la mode, de l'humeur particulière, et de rendre le poète à luimême. Que prétendait Malherbe par sa réforme. sinon faire voir aux poètes de son temps que ce qui leur était imposé par le tour d'esprit d'alors, par l'iniitatiun de l'Italie et par le faux savoir, ne valait pas ce que leur bon sens, cultivé par les lettres anciennes, et développé par l'expérience de la vie, leur inspirait, comme à leur insu, de pensées franches er naturelles?
Tel fut le rôle de Malherbe. Ses belles odes, d'admirables stances, que sentait Boileau en écrivant ce vers si expressif :
Le? stances avec grâce apprirent à tomber ;
certaines paraphrases des Psaumes, ne sont pas seulement des modèles de poésie ; ce sont en quelque sorte des institutions de langage. Xi l'autorité de la discipline qu'elles ont sanctionnée n'a fléchi. ni leurs beautés ne se sont fanées. C'est que cette discipline est conforme à l'esprit franrais et que la même conformité rend ces beautés toujours nouvelles.
En effet . quelque résistance que nous fassions, par la réflexion . par la lecture des chefs-d'œuvre,
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par notre droiture et notre naturel, au tour d'imagination de notre époque, le passager, l'éphémère nous atteignent jusque dans la retraite la plus jalouse; et si nous tenons assez ferme pour n'être pas à la fin dépouillés de notre naturel , il nous est difficile de n'en être pas souvent distraits. Qu'à ces moments-là un Malherbe nous tombe sous la main, d'où vient que nous sommes si surpris de cette vivacité, de cette verdeur, de ce grand sens, de ces vérités qui ont reçu leur forme dernière, de ce style si précis, si noble, si frappant? C'est que nous nous sentons rendus à notre naturel, qui est pour nous l'éternelle nouveauté. Le mérite de ces poésies est donc le même qu'au temps qui les vit pour la première fois paraître : c'est d'être nouvelles. Nos pères y ont admiré, il y a plus de deux siècles, ce que nous y admirons encore aujourd'hui, l'esprit français entrant enfin dans sa virilité, et une langue poétique conforme à sa nature et à ses destinées.