‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 48 sur 62 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

ï I. Comparaison entre les progrès de la poésie et de la prose, au seizième siècle. — S II. Le Flutaraue d'Amyot. — S III. Michel Montaigne. Comment il est formé par la Kenaissance. — S IV. Le sujet des Essais. Caractère de Montaigne; sa vie; son temps. — S V. Caractère général des Essais. Pourquoi Montaigne a-t-il un goût particulier pour certains écrivains de la décadence latine ? — § VI. Des causes de la popularité de Montaigne. — § VII. De quelques lettres de Montaigne. Un mot sur la Correspondance de Henri IV.

COMPARAISON ENTRE LES PROGRES DE LA POESIE ET DE LA TROSE FRANÇAISE AU SEIZIÈME SIÈCLE.

Quand on lit les poètes du seizième siècle 1 , on est surpris du peu qu'ils ont exprimé d'idées générales. Sauf dans un petit nombre de pièces qui ont tiré de ces idées mêmes la force et le naturel qui les a fait durer, le fond et les détails sont fournis par le moment, par les mœurs , par le tour d'esprit particulier de l'époque. Non que les poètes ne sentissent vaguement la vertu de ces idées générales , que la typographie d'alors enfermait entre guillemets, comme sentences d'oracle; mais, au lieu de les aller chercher par la méditation aux mêmes profondeurs d'où les a tirées pour la première fois le génie antique , ils y étaient involontairement amenés par la mémoire et l'imitation, et ils s'en pa-

1 Je n'y comprends pas Malherbe , dont la première pièce durable porte la date de 1605.

raient à l'extérieur, comme d'une enseigne de savoir, plutôt qu'ils ne s'en aidaient pour s'élever à des pensées supérieures ou égales. C'était l'effet de la tyrannie de la mode, qui, en asservissant la poésie d'abord à l'imitation de l'Italie, puis à la superstition des formes de la poésie antique, en avait fait un art de caprice, livré à ce qu'il y a de plus éphémère et de plus variable, les idées du moment. Voilà pourquoi les poètes ne sont pas des penseurs ; ils emploient les dons de l'imagination et du style à exprimer ce qui plaît à leur temps ; et s'ils sont savants , c'est que la science elle-même est une mode. Les poètes ne peuvent pas se passer du suffrage du moment ; ils sont esclaves de tout ce qui peut faire voler leur nom de bouche en bouche; ils croient aller au-devant de la gloire , et ils ne rencontrent que la vogue. Ceux des poètes de cette période qui ont exprimé des idées générales satisfaisaient moins leur raison qu'ils ne caressaient la mode, qui, fort heureusement, n'exceptait pas ces idées de ses caprices.

C'est par la rareté des idées générales que s'expliquent la stérilité de la poésie au seizième siècle, et l'imperfection de l'art d'écrire en vers. Il ne faut donc pas chercher dans les poètes la mesure de l'esprit français durant cette période ; les auteurs en prose peuvent seuls nous la donner. A la fin de ce siècle, l'art d'écrire en prose n'avait plus guère à acquérir pour le fond des choses ; et quant à la langue elle-même, elle ne demandait plus que des

perfectionnements de détail, et une certaine discipline dont nous nous occuperons en son lieu.

Peut-être aussi le génie a-t-il manqué aux poètes dans ce siècle si fécond en hommes supérieurs, à moins que la servitude d'une double imitation n'ait fait avorter le génie dans des jeux d'esprit. Quoi qu'il en soit , c'est dans les prosateurs que l'esprit français se manifeste tout entier, parce que là seulement il exprime un grand nombre d'idées générales. Après Rabelais et Calvin, ces idées continuent d'entrer en foule dans les ouvrages en prose, et on les voit apparaître, de plus en plus françaises, dans Amyot et Montaigne.

§ IL

le Plutarque d'amyot.

Pendant que Ronsard disputait à Saint-Gelais le titre de prince des poètes, au temps même de cette furie d'imitation antique, un traducteur de génie, Amyot, devinant d'instinct ce qui avait échappé aux poètes réformateurs, comprenait que les langues ne s'enrichissent que par les idées, et versait pour ainsi dire dans la nôtre le recueil le plus complet des idées, des mœurs, des hommes et des choses de l'antiquité, les ouvrages de Plutarque.

Rabelais et Calvin avaient eu la gloire de faire les premières applications heureuses des idées anciennes à la société moderne. Mais cette sorte

d'éducation de l'esprit français avait été trop précoce pour n'être pas incomplète. D'ailleurs, Calvin était trop théologien, Rabelais trop curieux du côté anecdotique de l'antiquité. Le moyen le plus puissant et le plus efficace d'assurer et de développer ce premier progrès, c'était de faire voir à l'esprit français, comme en un abrégé, l'antiquité elle-même se révélant dans notre langue. C'est ce que fît Amyot, en traduisant les écrits d'un homme supérieur qui avait recueilli tous les souvenirs de la Grèce et de Rome.

On sent de quel intérêt dut être la lecture de Plutarque, lorsque, selon l'expression de Montaigne, il fut devenu français par Amyot. C'était ]e répertoire de l'antiquité. Ses grands hommes dans les Vies; dans les Œuvres inorales, ses philosophies , ses religions, ses mœurs, sa vie domestique et anecdotique : que de sources fécondes, que de termes de comparaison avec la société d'alors ! que d'excitations pour la pensée ! Les caractères n'y profitèrent pas moins que les intelligences. Ce fut une école de mœurs presque autant qu'une école de langage. Avec les hautes spéculations de l'antiquité, on en renouvela les grandes actions et les morts héroïques. Le plus grand homme de ce siècle, Henri IV, était nourri de Plutarque l. La traduc-

1 Voici ce qu'il en. écrit à Marie de Médicis, sa femme. Jlontaigne n'a pas parlé de Plutarque d'un style plus vif, ni sous une impression plus forte et plus présente des fruits qu'il avait tirés de cetttlecture :

fcion des œuvres de Plutarque fut dans notre pays un événement à la fois politique et littéraire.

La gloire de cet événement appartient au fils d"nn boucher de Melun1. La tradition raconte qu'Amyot vint faire ou achever ses études à Paris, où sa mère lui envoyait chaque semaine son pain par le coche, et qu'il y fut le domestique des écoliers du collège de Navarre. Son mérite le fit successivement abbé de Bellosanne, professeur de l'université de Bourges, précepteur des fils de Henri II, aumônier de Charles IX, grand aumônier de France, etévêqne d'Auxerre. Quoique destiné dès le commencement à l'Eglise, et entré dans les ordres à l'époque des querelles suscitées paria Réforme, Amyot évita la théologie, et, jusqu'à son élévation à

<( M'amye, j'attendois d'heure à une autre une lettre. Je l'ay bai- « sée en la lisant. Je vous responds en mer, où j'ay voulu courre une « bordée par le doux temps. Vive Dieu ! vous ne m'auriés sceu rien « mander qui me fust plus agréable que la nouvelle du plaisir de « lecture qui vous a prins. Plutarque me soubsrit toujours d'une fresa che nouveauté : l'aymer c'est m'aymer , car il a esté longtemps « l'instituteur de mon bas âge : ma bonne mère, à laquelle je doibs « tout , et qui avoit une affection si grande de veiller à mes bons « deportemens , et ne vouloit pas ( ce disoit-elle ) voir en son filz un « illustre ignorant, me mist ce livre entre les mains, encores que je (( ne feusse à peine plus un enfant de mamelle. Il m'a esté comme « ma conscience , et m'a dicté à Tarn-eille beaucoup de bonnes hon- « nestetés et maximes excellentes pour ma conduicte et pour le goure vemement de mes affaires. A Dieu , mon cœur : je vous baise cent a milk setambre, à Calays. »

Cette lettre fait partie du Recueil des Lettres de Henri IV, publié. ou? les auspices du ministère de l'instruction publique, par M. Berger de Xivrey. L'authenticité en est contestée.

1 Nu en 1513 ou 1Ô14.

42fi HISTOIRE

l'évêché d'Auxerre, il ne s'occupa que d'études profanes. Il avait commencé par traduire deux romans grecs, les Amours de Théagène et Chariclée (1547), et Dapknis et Chloé (1559). La préface des Vies des hommes illustres (1559) est entièrement profane, sauf quelques belles paroles sur Dieu, que le catholicisme, renouvelé par la Réforme, a pu seul inspirer. Au contraire, la préface des Œuvres morales (1574), en beaucoup d'endroits, sent le sermon. Amyot avait été appelé dans l'intervalle à l'évêché d'Auxerre ; il était tout pénétré de ses premières études de théologie, dont il ne sut jamais que le nécessaire.

Ainsi, la Renaissance toute seule forma l'esprit et le talent d' Amyot. Il était également versé dans le grec et le latin. Pendant dix ans il enseigna l'un chaque matin, et l'autre chaque soir à l'université de Bourges. Il traduisit Plutarque d'après les manuscrits du Vatican. Le latin lui était une langue plus familière que le français, et son génie de traducteur se révèle par l'habitude où il était de composer en latin les sermons qu'il devait prêcher en français. De là cette intelligence si profonde et si sûre, et cette pratique pour ainsi dire journalière des analogies des langues anciennes avec la nôtre; de là tant de créations de tours et d'expressions conformes à l'esprit de notre pays. Par une sorte de génie qui lui est propre, Amyot devina tout ce que l'esprit français, développé par cette première culture de l'antiquité, pouvait concevoir et exprimer

d'idées générales ; mais, eu traduisant un des écrivains de l'antiquité les plus riches en idées de cet ordre, il s'arrêta toujours au point juste où le génie de notre langue lui aurait résisté. Il est à la fois hardi et retenu : hardi, tant qu'il peut marcher à la lumière de l'analogie ; retenu, dès que cette clarté lui manque , et qu'averti par son tact exquis , il sent que pour faire entrer dans l'intelligence français quelque subtilité obscure de l'auteur grec , il faudrait sacrifier sans profit la langue de la traduction à la langue de l'original.

Xé pour la ]rose, la poésie lui fut toujours rebelle, et il ne parvint pas à écrire en vers passablement. « H étoit peu adroit , » dit son biographe Roulliard , « en son génie poétique. » « Il se mêla de poésie, » dit Bayle, « et n'y réussit pas. » La version des vers grecs en vers français, ajoute-t-il, i\ laquelle Amyot se voulut assujettir dans son Plutarque, est « affreuse. » Charles IX la trouvait grossière, « en quoi , dit Roulliard, son opinion a esté suivie de beaucoup d'aultres. » Amyot n'a pas même eu, à cet égard, l'espèce d'adresse que donnait au;: auteurs les plus médiocres l'habitude , générale au seizième siècle, de composer des vers. Dans la traduction des vers grecs, il lui arrive plus souvent d'éteindre l'original que d'enrichir sa propre langue.

Amyot n'excella que dans la prose , et n'écrivit avec originalité que ce qu'il traduisit. Le jugement du même Roulliard sur ce qu'il avait vu de ses ou-

vrages originaux, ce qui nie semble , dit-il , estrangement pesant et traisnassier, » est vrai, sauf quelques pages de la préface des Vies, égales aux meilleures qu'on ait écrites au seizième siècle. Il y a, dans cette infériorité même de l'écrivain original, comparé au traducteur, une marque singulière de sa vocation. Dans un temps où 'le progrès de la langue était l'ambition de tous les écrivains, où beaucoup s'égaraient à le chercher dans le nombre des mots, rien n'était plus pressant que de la mettre aux prises avec ce qui avait été pensé et exprimé de meilleur par l'écho le plus intelligent de la raison antique , et de faire parler l'antiquité elle-même dans notre langue. Ce fut la tâche d'Amyot. Dans cette traduction célèbre, la seule qui ait eu la gloire des ouvrages originaux, il mit l'esprit français en présence de l'esprit ancien , et notre langue en regard de la plus riche des deux langues de l'antiquité. Par cette comparaison saisissante, il montra, mieux que ses contemporains par leurs théories, et mieux qu'il n'eût fait lui-même par des écrits originaux, quelsguides l'esprit français devait suivre, à quelles sources notre langue devait puiser.

La traduction d'Amyot mérite l'admiration qu'elle inspirait à d'excellents esprits du dix-septième siècle, Vaugelas, Huet, Pellisson, et à d'autres qui sentaient plus vivement tout ce qu'il y a dans cette langue d'expressions créées que l'usage a rendues vulgaires, et dont il a ôté insensiblement la gloire à l'invente"*-- A cette époque, Amyot était étudié

comme un modèle. Sainte-Marthe disait « qu'en vi portant la langue au plus haut point de pureté « dont elle semblait capable, il n'avait guère moins [uis de gloire par cette voie que s'il avait conte quia de nouvelles provinces par l'épée, et étendu «. les limites du royaume '. » Huet 2 le loue <£ d'ace voir apporté dans sa traduction tant d'esprit et a tant de bonnes dispositions , tant de subtilité et «c tant de politesse , qu'on peut dire qu'il a été le « premier qui ait montré jusqu'où pouvaient aller « les forces et l'étendue de notre langue. » — « Quelle obligation , dit Vaugelas , ne lui a point « notre langue, n'y ayant jamais eu personne qui « en ait mieux su le génie et le caractère que lui, <( ni qui ait usé de mots ni de phrases si nature Ue- « ment françaises , sans aucun mélange des façons « de parler des provinces, qui corrompent tous les « jours la pureté du vrai langage français ! Tons les « magasins et tous les trésors sont dans les œuvres « de ce grand homrn?. Et encore aujourd'hui nous « n'avons guère de façons de parler nobles et ma- « gnifiques qu'il ne nous ait laissées ; et quoique « nous ayons retranché la moitié de ses mots et de « ses phrases, nous ne laissons pas de trouver dans (( l'antre moitié presque toutes les richesses dont « nous nous vantons \ »

' Jugements des savants sur la traduction de Plutarque par Amyot ; Baillet, tome III. p. 113.

- Cité par Baillet. au même lieu.

3 Préface- d:-? R marques sur la langue française.

Le choix qu'Amyot fit de Plutarque est de ces convenances que j'ai déjà signalées dans le cours de cet écrit entre les besoins du temps et le génie de l'écrivain appelé à y pourvoir. Que fallait-il au temps d'Amyot? Recueillir et exprimer le plus grand nombre d'idées dans tous les sujets qui peuvent recevoir la forme littéraire et perfectionner les langues. Or, aucun auteur de l'antiquité n'a plus exprimé de ces idées-là que Plutarque. Quoique historien et moraliste, il n'est enchaîné ni aux 'lois du genre historique , ni à la forme des traités de morale. Sïl a rarement l'espèce de beautés supérieures qui naissent d'un plan fortement conçu et d'un sujet traité en rigueur, s'il manque à ses écrits cette perfection intérieure et secrète de l'ensemble qui se fait sentir par la réflexion, on y trouve une diversité infinie d'idées justes, délicates, profondes, qui sont comme des lumières répandues sur tout le domaine de la pensée. Dans quelle matière Plutarque n'a-t-il pas , soit exprimé quelque vérité durable et profonde, soit recueilli quelque fait d'où sortira, sous la plume d'un autre écrivain, une vérité de ce genre? Comme historien , à quelle partie de la science historique n'a-t-il pas touché . guerre , administration , gouvernement, sous toutes les formes de société appliquées chez les anciens, depuis le pouvoir absolu de l'Orient jusqu'à l'extrême démocratie? Dans le moraliste, que de vues sur les passions en général, sur les ressemblances et les diversités des caractères, et quelle abondance de faits publics et par-

ticuîiers à l'appui de ses jugements! Quelle variété excursions et quelle curiosité universelle , quoique toujours réglée par le dessein de dire des vérités utiles à la conduite de la vie! Quelle multitude de préceptes, et de quelle multitude de faits ces préceptes s'autorisent! Vrai magasin, comme dit Vaugelaa , d'idées pratiques sur la vie humaine ; inventaire complet de la sagesse antique, personnifiée dans un homme supérieur, qui recueille les traditions d'un monde touchant à sa fin. C'est de cette sagesse que la langue d'Amyot nous mit en possession au seizième siècle. Le sentiment de cette acquisition fut si vif, que Montaigne, parlant du Plutarque d'Amyot, put dire, au nom de tous ses contemporains : « Nous aultres ignorants estions perce dus , si ce livre ne nous eust relevés du bourbier : « sa mercy , nous osons à cette heure et parler et « escrire ; les dames en régentent les maistres d'es- « choie ; c'est nostre bréviaire l. »

§ III

Page 1