CHAPITRE PRE3IIEE
j I. Distinction entre l'histoire de la littérature française et l'histoire littéraire de la France. — Où doit commencer l'histoire de la littérature. — § II. Ce que c'est que l'esprit français. — g III. En quoi l'esprit français diffère de l'esprit ancien. — § IV. En quoi il diffère de l'esprit de quelques nations modernes. — § V. Comment l'image la plus exacte de l'esprit français est la langue française. — § VI. Des différences générales entre la langue française et les langues littéraires du midi et du nord de l'Europe. — § VU. Objet et plan de cette histoire.
DISTINCTION ENTEE L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE ET L'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. — OR DOIT COMMENCER L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE.
Avant d'entrer dans cette grande matière, il importe d'être fixé snrle sens dn mot littérature, et de se mettre d'accord avec l'opinion générale sur l'objet
UIST DE LA LITTÉli. — T. !. 1
de cette histoire . Les mots les plus ordinaires ont été, depuis longues années, tellement détournés de leurs acceptions consacrées, ou étendus à tant d'autres sens, que dans un écrit où l'on prétend, peut-être à tort, exposer des doctrines, il est nécessaire soit de rappeler ces acceptions premières, soit de justifier celles qu'on y substitue.
Il faut soigneusement distinguer entre l'histoire littéraire d'une nation et l'histoire de sa littérature.
L'histoire littéraire commence, pour ainsi dire, avec la nation elle-même, avec la langue. Elle ne cesse que le jour où la nation a disparu, où sa langue est devenue une langue morte. Pour la France en particulier, si les savants bénédictins font remonter son histoire littéraire aux premiers bégayements de cette langue qui deviendra la langue française, d'autres la cherchent bien loin par delà, dans ce travail de décomposition du latin, et dans ce mélange de mots ibériens, celtiques, germaniques, d'où la langue française est sortie. Il n'y a pas de point fixe ; et jusqu'à ce qu'on ait atteint le germe né de ces mélanges, il n'y a pas de raison pour arrêter ses recherches. L'histoire littéraire de la France commence le jour où le premier mot de la langue française a été écrit.
De même qu'elle n'a pas de commencement, et qu'elle ne cesse qu'avec la nation et la langue, elle doit embrasser tout ce qui a été écrit. Ce doit être une sorte d'inventaire détaillé et fidèle de tout ce qui a vu le jour et a été lu, une liste raisonnée de
tous ceux qui ont tenu une plume; le mérite d*un inventaire de ce genre est de n'omettre personne. Je suis loin de dédaigner ce genre d'histoire. Les savants bénédictins et, de notre temps, M. Daunou, par l'exactitude des recherches et la solidité des jugements, ont fait de l'histoire littéraire un genre dans lequel la philosophie, cette âme des écrits, a sa part. Et, à voir les choses en beau, des recueils de ce genre intéressent l'orgueil d'une nation, en lui montrant L'antiquité de ses origines littéraires et la multitude de ses écrivains. Ils répondent à ce besoin de perpétuité et de tradition qui est une vertu nationale ; ils témoignent du respect que doit avoir toute grande nation pour son passé. De plus, dans la pratique, ces curieuses archives sont utiles pour l'érudit qui veut s'éclairer sur un détail des mœurs ou de L'histoire des lettres, ou qui cherche tout simplement, comme l'entomologiste ou le botaniste, à connaître tous les individus de la classe des écrivains. Par malheur, la multitude et la variété, dans l'histoire littéraire, ne sontpas, comme dans l'histoire naturelle, des formes sans nombre de la même perfection. Dans l'ordre naturel, chaque individu est parfait et le plus convenablement approprié à sa destination ; en sorte que la connaissance qu'on en a est parfaite et profitable comme celle de toute vérité. Au contraire, parmi les écrivains, plus on descend, plus l'imperfection se fait voir, jusqu'à ce qu'on en rencontre qui n'ont fait que sentir par la mémoire et écrire par l'imitation, et dont la connaissance,
inutile aux esprits bien faits, pourrait être un piège pour ceux qui ne sont pas formés.
Il en est tout autrement de l'histoire d'une littérature. Il y a une époque précise où elle commence et où elle finit, et l'objet peut en être clairement déterminé. Il y a une littérature le jour où il y a un art ; avec l'art cesse la littérature. Mais à quelle époque voit-on commencer l'art, et, dans la laugue des lettres, que faut-il entendre par l'art?
Aucun mot n'a peut-être plus besoin d'être défini, parce qu'aucun n'a été plus détourné de son sens , au profit de plus de paradoxes et de caprices. Si ce mot n'était pas indispensable dans une histoire delà littérature française, je m'en serais passé, pour éviter la confusion qui s'y attache, etéchapper au danger, peut-être inévitable, de ne pas faire agréer la définition que j'en dois donner.
Qu'est-ce doue que l'art, dans l'acception la plus simple du mot, si ce n'est l'expression de vérités générales dans un langage parfait, c'est-à-dire parfaitement conforme au génie du pays qui le parle, et à l'eaprit humain ?
Et qu'est-ce que cette parfaite conformité du langage au génie particulier d'une nation et à l'esprit humain en général, sinon l'ensemble des qualités qui le rendent immédiatement clair et intelligible pour cette nation et pour les esprits cultivés de toutes les nations ?
Ne pousserait-on pas trop loin la définition si l'on ajoutait que, pour la France en particulier, il faut
entendre par un langage parfait celui dont tout le monde est d'accord, et qui est considéré comme délinitif ? Ce serait, par exemple, la partie de notre langue à laquelle, depuis bientôt quatre siècles, tout ce qu'il y a eu d'esprits cultivés en France a invariablement attaché le même sens.
Voici d'ailleurs par quelle suite de changements l'art est arrivé à la perfection dans notre pays.
C'est une histoire où l'on peut compter trois époques distinctes. Dans la première, il n'y a pas d'art ; il n'y a qu'un souvenir obscur et confus de l'art antique. A cette lueur qui éclaire ses premiers pas, l'esprit français marche avec tant de lenteur, qu'il paraît à quelques-uns reculer. Il n'a guère que des idées particulières et locales, dont l'expression passagère lui est fournie par une langue qui change tous les jours. Le peu qu'il a d'idées générales, il les a apprises et il les exprime dans la langue savante, la langue des clercs, le latin. Il ne se pense rien de général et d'éternel en français, du moins dans cet ordre d'idées qui seul peut susciter le langage littéraire et revêtir des formes définitives. Mais l'idiome se forme par les tentatives de quelques clercs pour communiquera la foule, dans la langue vulgaire, ce qu'ils ont appris d'idées générales dans la langue savante, et l'instinct de l'art avenir se révèle jusque dans la vaine rhétorique et les grossiers latinismes de quelques écrivains.
Dans la seconde époque, au souvenir de l'art antique succède l'étude même, et bientôt l'intelligence
de ses monuments. L'esprit français conçoit à son tour des idées générales. Dans son ardeur pour les saisir et les fixer, il emprunte des tours et des mots aux deux grandes langues qui ont le plus exprimé de ces sortes d'idées, le grec et le latin.
De ces emprunts la langue nationale s'en assimile une partie et rejette le reste. Ce qu'elle s'est assimilé est durable. La France a son art ; elle exprime à son tour des vérités générales dans un langage définitif.
Enfin, à une certaine époque unique éclatent dans le même peuple la perfection du génie particulier de ce peuple et la perfection de l'esprit humain. A ce moment solennel, l'art comprend et embrasse tous les genres, les qualités de chaque genre en particulier, la composition, la méthode, et généralement tout ce qui fait de chaque ouvrage un tout formé de parties unies entre elles et proportionnées à l'image des êtres organisés dans l'ordre naturel.
C'est de cette façon uniforme qu'on a vu se développer la littérature française, et, sauf quelques différences de détail, toutes les littératures modernes.
Nous sommes fixés sur l'époque où doit commencer l'histoire de cette littérature : c'est cette seconde époque où l'art paraît, et où l'esprit français exprime des idées générales dans un langage définitif. Nos pères ont donné à cette époque le nom de Renaissance ; laissons-lui cette appellation, quoique ce soit moins une définition exacte qu'un cri d'enthousiasme. L'esprit français, ébloui et charmé à la vue
de l'antiquité, croyait renaître et comme sortir des limbes : il ne renaissait pas, il entrait lui-môme dans l'âge de la maturité; et s'il se reconnaissait dans l'esprit antique, c'est parce qu'il devenait à son tour l'esprit humain.
Tout ce qui est antérieur à la Renaissance appartient à l'histoire de la langue, de l'instrument qui servira quelque jour à exprimer des idées générales. Ce sont nos origines intellectuelles. Les autres nations peuvent n'en être point touchées l, mais elles s'intéressent à notre maturité, parce que c'est le bien commun de l'Europe moderne.
L'étude de ces origines est un digne sujet de travail pour nous ; car c'est là que nous reconnaissons, dans toute leur naïveté, les caractères que reçoit l'esprit français du sol même de la France, des mœurs locales, des diverses circonstances de la formation de notre pays en corps de nation; c'est là que nous entrevoyons la forme particulière que va revêtir l'esprit humain représenté par l'esprit français. Une histoire de la littérature française, où ces origines n'auraient pas leur place , manquerait de ce qui doit en être l'introduction naturelle.
Si l'art est l'expression des vérités générales dans un langage définitif, les vérités de cet ordre et les termes qui ont servi à les exprimer n'étant pas sujets à changer ni à périr, il suit que l'histoire d'une
' Ceci a cessé d'être vrai. Il s'est fait d'excellents travaux en Allemagne sur les écrits en langue française d'avant la Eenaissance.
littérature est l'histoire de ce qui n'a pas cessé, dans les œuvres littéraires d'une nation, d'être vrai, vivant, d'agir sur les esprits, de faire partie essentielle et permanente de l'enseignement public. Mais cela même, n'est-ce pas le fond, n'est-ce pas l'âme de la nation?
Ce que nous avons à étudier, à caractériser avec précision, c'est le fond même, c'est l'âme de notre France, telle qu'elle se manifeste dans les écrits qui subsistent. C'est cet esprit français qui est une des plus grandes puissances du monde moderne.
Est-il besoin de parler de l'utilité d'une telle étude? Qui ne reconnaît à première vue combien l'espèce de relâchement dans lequel nous vivons, par des causes qui ne sont pas toutes mauvaises , rend nécessaire une ferme croyance sur ce point? Parmi tant de doutes qui nous travaillent, soit sur la durée de certaines influences longtemps souveraines, soit même sur l'organisation de la société française, de quel prix ne serait-il pas de connaître certainement la chose d'où dépend tout le reste, je veux dire la nature même de l'esprit de notre pays ? Outre que, par le caractère des écrits qu'il a toujours aimés, comme s'y étant toujours reconnu, nous pourrions apprécier à toutes les époques ses véritables besoins, les distinguer de ses caprices, et travailler avec connaissance à régler son avenir d'après son passé.
C'est ce que je cherche, depuis déjà bien des années, avec une ardeur quelquefois découragée, mais
que soutient, contre la difficulté du sujet, l'amour même que cette étude m'a donné pour mon pays. J'ai voulu voir d'une vue claire et déterminer, sans paradoxe ni rhétorique, ce qu'il y a de constant, d'essentiel, d'immuable dans l'esprit français. Après m'en être fait une image distincte, si toutefois ce D'est pas quelque illusion qui s'est rendue maîtresse de mon jugement, j'ai voulu m'y attacher davantage en la représentant dans ce livre. Heureux si, en cherchant à me contenter sur un sujet si vital, j'ai mis la persuasion dans les jeunes esprits qui me liront, et si je puis leur épargner des incertitudes que j'ai connues, dans lesquelles la vie s'écoule, où l'on perd, à revenir sur ses pas, a défaire ce qu'on a fait, un temps qui, bien employé, suffit à peine à nous pourvoir de l'indispensable.