CE QUE C'EST QUE L'B8PBIT FRANÇAIS
Pour tracer l'histoire de l'esprit français . il faut connaître ce que c'est que cet esprit , et l'idée qu'on doit s'en faire en France, après plus de trois siècles d'écrivains supérieurs. Cette histoire même n'est possible que parce qu'il existe une image claire de l'esprit français. Seulement, les caprices du goût, dans ces derniers temps, l'ont assez altérée pour qu'il soit nécessaire de la rétablir, afin de nous y reconnaître de nouveau.
Quoiqu'il ne s'agisse que de l'esprit français clans la littérature, comme la littérature exprime tout ce qui appartient à la vie politique et sociale, aux arts , à la religion, à la philosophie, tout ce qui est une matière pour l'activité humaine, on est bien près de connaître tout le fond de sa nation, quand on en connaît l'esprit dans les livres. Et, de même, on n'est pas loin d'ignorer son pays , ou de s'y tromper grossièrement , quand on a des idées vagues ou inexactes sur l'esprit qu'il a manifesté dans les lettres. L'erreur sur ce point peut être une faute grave de conduite. Nous vivons à une époque et sous une forme de gouvernement où la réputation dans les lettres, comme la réputation au barreau chez les Romains , est une sorte de candidature universelle à tous les emplois de l'État. Nos écrits sont comme des arrhes que nous donnons au public de notre aptitude aux fonctions élevées. Or de quel intérêt n'est-il pas de ne se point tromper sur l'esprit de son pays, et, par exemple, pour caresser un de ses défauts passagers, de ne pas risquer d'en soulever quelque jour contre soi les qualités permanentes? De quel avantage ne serait-il pas pour un politique de chercher , dans toute la suite de notre histoire, quelle a été, dans les choses de la politique, l'habitude et comme le naturel de notre pays, et de pouvoir au besoin en appeler à la France séculaire, des entraînements et des erreurs de la France du jour? Je me persuade qu'il ferait mieux nos affaires, par cette profonde connaissance de nos
traditions, que le plus habile empirique par les expédients les plus variés.
De même, la meilleure chance est pour l'écrivain qui , au lieu de quelque image altérée et mensongère de l'esprit français, travaillera devant une image véritable, dont il aura recueilli les traits dans toute la suite de son histoire. Mais n'y a-t-il que l'écrivain pour qui cette connaissance soit capitale? Ne sommes-nous pas tous intéressés, pour notre conduite, principalement dans la vie publique, à savoir ce que notre nation a constamment tenu pour vrai, et comment, après des oublis ou des dégoûts passagers, elle revient à ses habitudes ? Ne devonsnous pas, pour n'y être point comme des étrangers, connaître en quoi nous lui ressemblons?
Le meilleur moyen de connaître ce qu'est l'esprit français , c'est de connaître tout ce qu'il n'est pas. Il faut distinguer son état de santé de ses maladies, ses époques de vigueur de ses époques de faiblesse, L'esprit d'une nation, comme celui d'un homme, peut éprouver certains affaiblissements passagers, recevoir certaines atteintes, se passer des caprices : après quoi il rentre dans son habitude et son état sain. Et de même que, pour juger du caractère d'un homme, vous ne Tirez pas prendre un jour où quelque désordre de santé l'aura troublé ; de même, vous ne jugerez point l'esprit d'une nation par quelques égarements d'un jour, dont elle sera revenue le lendemain.
Vous n'appellerez pas l'esprit français l'esprit
de certaines époques où, soit à la suite de couquêtes, soit par les fautes d'un mauvais gouvernement, la France a copié, avec l'ardeur qui lui est propre, tantôt les défauts du peuple conquis , tantôt ceux de la nation étrangère dont elle subissait l'influence.
La première chose s'est vue à la suite des guerres d'Italie. C'est le temps où, plus barbare que le peuple conquis, elle s'affublait du costume de la nation qu'elle avait visitée, et mettait à la mode la subtilité puérile et la vaine galanterie. Nous avons payé de ce prix une gloire mal acquise et des conquêtes impolitiqnes.
La seconde s'est vue pendant et après les guerres de religion. Alors la moitié de la France appelait l'étranger pour combattre l'autre. Notre royauté était à demi espagnole : triste époque où, en expiation d'une mauvaise politique, l'emphase castillane et le faux bel-esprit de l'école de Gongora ont gâté toute une génération d'écrivains.
Vous n'appellerez pas l'esprit français ces exagé^ rations successives qui, tour à tour, ont rendu notre littérature ou romanesque, ou pastorale, ou si éprise de l'antiquité qu'on veut appliquer à notre langue la métrique de ses poètes, ou puriste jusqu'à proscrire, par arrêt des Précieuses, des mots utiles et compris de tous. Vous ne le reconnaîtrez pas dans cette ambition propre à notre temps, qui prétend réunir toutes les qualités et toutes les libertés des littératures étrangères , et qui affecte des privilèges
extraordinaires d'imagination et de sensibilité, dans un pays où les hommes de génie sont les plus simples des hommes.
L'esprit français, on l'a dit, c'est l'esprit pratique par excellence. La littérature française, c'est l'image idéalisée de la vie humaine, dans tous les pays et dans tous les temps ; ou plutôt c'est la réalité dont on a retranché les traits grossiers et superflus, pour nous en rendre la connaissance à la fois utile et innocente. L'art français, dans le sens le plus précis du mot, c'est l'ensemble des procédés les plus propres à exprimer cet idéal sous des formes durables.
Deux ordres de vérités constituent cet idéal : les vérités simples ou philosophiques, qui expriment ce qui se fait, et les vérités morales, ou de devoir, qui déterminent ce qu'il faut faire. Les passions étudiées, analysées, décrites dans le détail le plus exact, avec le dessein de les rendre visibles à la conscience qui doit les combattre et les régler ; la vérité philosophique subordonnée à la vérité morale ; la connaissance pour arriver au devoir : tel est le fond de l'esprit français. Une très petite part est faite à la pure curiosité, aux spéculations qui ne mènent pas à quelque vérité d'application. En France, tout ce qui n'est pas une connaissance intéressant le plus grand nombre, ou une règle de conduite pour quiconque a la bonne volonté, risque fort de n'être qu'une superfluité et un défaut.
§ III