‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 20 sur 71 · ÉLOQUENCE DE GEORGES CHASTELAIN · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE DE GEORGES CHASTELAIN

Quelquefois l'éloquence y remplace la rhétorique. La page suivante, où Chastelain juge le caractère et le règne de Charles VII, est d'un historien.

Par la connaissance qu'il avait des uns et des autres, et parce qu'il regardait à tout, aux fautes comme aux vertus, « Testât autour de luy devint a « estre si dangereux que nul, tant fust grand, pouce voit cognoistre à peine là où il en estoit ; et se « tint ferme chascun en son pas dû, de peur que ce du premier mespas (faux pas) que feroit, ne fust « pris à pied levé... » Il « corrigeoit les mauvais et ce les bons honoroit : piteux estoit (avait pitié) toutes

« voyes (toutefois) du saug humain, et à mort se ce déliberoit envis {invitus, malgré lui) ; tenoit heuce res limitées pour servir Dieu et ue les rompoit <( pour nul accident ; mettoit jours à heure de beso- « gne (fixait des jours de travail) à toutes condicions ce d'hommes, et besognoit de personne à personne ce distinctement, à chascun ; une heure avecques ce clercs, une autre avecques nobles, une autre avecce ques estrangiers, une autre avecques gens niecha- (( niques, armuriers, bombardiers et semblables ce gens ; avoit souvenance de leur cas et de leur ce jour estably : nul ne les osoit prévenir (venir ce avant).

ce Avoit merveilleuse industrie, vive et fresche ce mémoire ; estoit historien grant, beau raconteur, ce bon latiniste et bien sage en conseil... En toutes ce choses mist règle et ordre et en toutes choses ce avoir son regart ; cognoissoit tout son estât ; sace voit ses finances en gouvernement... tailloit fort ce son royaume, tenoit maigres ses hommes, pource veoit plus aux offices qu'aux gens, et à en donner, ce enqueroit de leur estât. »

Dans un portrait de Philippe le Bon, qui tourne plus vers l'apologie, on trouve, perdus dans l'amplification, des traits de peintre.

Philippe le Bon ce avoit une identité de son dece daus à son dehors ; n'y avoit qui desmentit l'ung « l'autre, ne visaige coraige, ne coraige semblant... ce ne parloit ou qu'il fust, si non à cause; et n'y ce avoit nul vide en sa parole; parloit en moyen

« ton, ne oncqnes par passion ne le fist plus haut ; « estoit égal à toutes gens, et bénigne en respondre ; « tard à promettre et plus encore en ire (colère) ; « mais esmeu, c'estoit un ennemy;... donnoit à « temps et à poids ; oncques, je cuyde, menterie « ne lui partit des lèvres ; et estoit son scel sa bou- « che, et son dire lettriage (lettre écrite) ; estoit « humble aux humbles, et fort et fel (cruel) aux « orgueilleux ; fut large et libéral en dons et don- « noit au prix de l'homme.

« Afin que toutes voyes je ne semble flatteur, « avoit des vices en luy ; négligent estoit et noncha- « lent de toutes ses affaires, ce qui tournoit à grand « playe à ses pays et subjects l... »

Dans d'autres passages, d'un caractère plus élevé, l' Orateur du duc, en cherchant peut-être ce que ces admirateurs appelaient la « suprême rhétorique, » a rencontré l'éloquence.

Par exemple, racontant l'entrée de Henri V et de Charles VI à Paris, le 1er décembre 1420, après la guerre qui avait mis cette ville aux mains du roi anglais, et le traité de Troyes qui le faisait héritier de Charles VI, il parle du peuple se réjouissant sur le passage des deux rois, et criant « Noël. » Puis, expliquant cette joie, qui nous serre le cœur à nous, postérité de ce « povre peuple, » elle venait, dit-il, du souvenir ce des amères choses passées et horri- « blés qui encore leur gisoient fresches devant les

1 Déclaration de tous les hauts faits du duc Ph. de Bourgogne.

« yeulx, » et s'ils criaient : Noël! sur le passage du roi anglais leur ennemi, ce c'est qu'ils l'espéroient « estre devenu amy ou qu'il le pouvoit devenir sous ce l'agrément de leur souverain et naturel seigneur, « qui ne pouvoit que les aymer l. »

Le lendemain, une autre fête, non moins sinistre, l'entrée des deux reines, renouvelait cette triste joie. Chastelain l'excuse : ce Chascun, dit-il, peut « cognoistre, en cuydant que un peuple ne peut escc tre ressous (rétabli) ni relevé d'une longue et ence vieillie malédiction et misère, et soy trouver en « une apparence de repos et de soulagement, comme « cestuy povre parisien..., que certes continuement ce il fait et demene une grande exultation d'esprit ce et se degoise en toutes diverses inventions de joye ce et de solennités, comme sont nouveau ressucité ce et eslargy de prison 2. »

Si Chastelain est Bourguignon, quand il juge les querelles de la maison de Bourgogne et de la maison de France, il a le cœur français pour sentir l'humiliation de la France traitée par le roi anglais en pays conquis. « Je revienclray, dit-il fièrement, esc à parler du roy anglais demeuré à Paris avecque « le roy Charles, en grant orgueil et eslevement de ce courage, quant il se veoit assis régnant et puisce sant au noble et haut trosne françois, droit au ce milieu, ou oneques nul de ses devanciers ne par-

' Liv. I, ch. lxiv, 2 Liv. I. ch. lxv.

« vint par nulles aucunes fortunes : c'estoit la cité « de Paris, siège ancien de la royale majesté fran- « çaise, qui maintenant sembloit estre changée de ce nom et de situation, parce que cestuy roy et son « grant peuple anglois en faisoient un nouveau Lon- « dres, tant en langage comme en leur rude et fiere « manière cle conversation et de repaire (aller et « venir) icy et la, par toute la ville, qui en fut tout ce occupée et maistriee. Et s'en alloient les testes « eslevees en haut, comme un cerf, regardans de ce costé eux et derrière, et eulx glorifians, à, l'opc< probre et maie aventure des François, dont ils « avoient le sang répandu largement à Azincourt « et ailleurs, et une grande part de leur héritage « fortrait (soustrait) par tyrannie *. »

Un sentiment de touchante pitié, dont aucune phrase de rhétorique ne gâte l'expression abondante, a inspiré cette peinture du repas de Noël du pauvre Charles VI, où, à la place des princes et hauts seigneurs qui étaient accoutumés à le servir, on voyait de « povres vieux serviteurs des- « habitués, peu réputés ydoines (propres à la chose),. « qui se presentoient et avoient l'exercice cle hauts « et royaux officiers, parce que les autres ne s'y ce monstroient. » Quelques citoyens notables étaient venus pour voir leur souverain « les quels, quand « ils aperçurent le roy estre si povrement accomcc pagné, en son estât si parasobre et de si peu de

1 Liv. I, ch. lxvii.

<( fait, envers (par comparaison avec) ce que autre- « fois avoient vu et cogneu, certes le cœur leur « attenclrissoit durement, et n'y avoit celuy à qui « les larmes ne mouillassent les yeux, et qui, par « pitié et par compassion du cas si amer, ne par- « tist et ne vuidast (quittât la salle), faisant leurs « complaintes et soupiremens l'un à l'autre par <( mémoire du temps passé, jadis glorieux et felice « pour eux, à celui de lors plein d'opprobre et de « confusion pour leurs enfants l. y>

L'écrivain qui a tracé ce tableau a senti lui-même la douleur qu'il raconte, et cette éloquence est partie d'un cœur français.

Chastelain est en effet Français, non seulement contre le roi anglais, mais même quand il gourmande ou prêche la France. Il a deux patries, le duclié de Bourgogne et la France; mais la première est la petite, et la seconde la grande. Il a la foi politique de son temps. Le même lien qui attachait le vassal au suzerain, le duc de Bourgogne au roi de France , attache à la . France le serviteur personnel du duc de Bourgogne. Chastelain se tient pour aussi Français que le duc de Bourgogne et le roi de France, et je l'en crois, quand il dit de lui : « Doncques qui Anglois ne « suis, mais François, qui Espagnol ne Ytalien ne « suis, mais François, de deux François, l'un roy, <( l'autre duc, j'ai escript les œuvres et conten-

1 Liv. I. ch. lxvil

« tions, et les grâces et les gloires que Dieu leur a « envoyé en leur temps. » Et s'il s'agit de prééminence, il sait à qui elle appartient : ce Je n'ay, ajoute- « t-il, amour à région chrétienne que à celle de « France, ni à autre maison, tant soit exaltée, je « ne porte honneur, en comparaison d'y celle sur « toutes glorifiée, car c'est ycelle qui seule ancience nement reluit et resplend l. »

Il n'y a pas dans tout cela de quoi qualifier Chastelain, comme on l'a fait, de grand historien du quinzième siècle ; mais il y a de quoi le signaler comme un des témoins les plus intelligents et les plus émus des choses et des hommes de cette époque. S'il reste de fait ce qu'il était de nom, chroniqueur, sa chronique est une des bonnes sources où peut désormais puiser l'histoire.

Mémoires d'olivier de la marche.

Celui qui donnait à Georges Chastelain le titre de « suprême rhétoricien, » et qui, en un endroit de ses Mémoires, l'appelle ce son père en doctrine, son ce maistre en science, la perle et l'estoile de tous « les historiographes de son temps et de pieça, » est Olivier de la Marche. Il était Bourguignon. Le lieu de sa naissance est inconnu 2. A l'âge de huit

1 Proesme du liv. VI.

- Né en 1425 ou 1426, mort en 1502.

ans, étant à l'école « en la bonne petite ville » de Pontarlier, il y fut témoin de la singulière entrée qu'y fit le roi de Naples, Jacques de Bourbon *, qui se rendait à Besançon pour s'y enfermer dans un couvent de cordeliers. Comme ce prince traversait Pontarlier, le maître d'école y mena ses écoliers, « des quelz j'étois, dit Olivier de la Marche, « et ay bien mémoire que le Roy se faisoit porter « par hommes, en une civière telle, sans autre dif- « férent que les civières en quoy l'on porte les « tiens et ordures communément ; et estoit le Roy « demi-couché, demi-levé, et appuyé à l'encontre « d'un pauvre meschant desrompu oreiller de « plume. Il avoit vestu, pour toute parure, une « longue robe d'un gris d'un très-petit pris et ce estoit ceint d'une corde nouée, à façon de cor- « délier 2. » Je cite ce passage, parce qu'il donne une première idée du tour d'esprit et de la langue d'Olivier de la Marche. On se croirait revenu à la manière nette, aisée et pittoresque de Froissart. Olivier de la Marche se faisait honneur d'être le disciple de Georges Chastelain ; il est en réalité de l'école du grand peintre en armoiries. Je retrouve dans ses Mémoires les tours de Froissart : « Le

1 Mari de Jeanne II , reine de Naples ; il fut emprisonné par sa femme dans un des châteaux forts de Naples, parvint à s'évader, et, après quelque séjour en Italie, hors des Etats de sa femme, prit l'habit de saint François. Il faut lire son histoire , probablement mêlée, de roman, dans les Mémoires d'Olivier de la Marche.

2 Mémoires, part. III, ch. I.

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