‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 21 sur 71 · HIST, DE L4 LITTÉR. — T. I · texte numérisé non relu

HIST, DE L4 LITTÉR. — T. I

jour fust assez bel; » — « ce qui fust moult bel à voir, etc. » Olivier de la Marche, comme Froissart, sera plus occupé du spectacle que du fond de l'histoire.

D'abord page du duc Philippe le Bon, puis « mis et couché » premier panetier du comte de Charolais, il accompagnait son jeune maître à la bataille de Montlhéry (1465). « J'en puis parler, dit- il, car je fu ce jour chevalier. » Il veut, pour le dire en passant, que la bataille ait été gagnée par le comte de Charolais, « ne déplaise, dit-il, à messieurs les « historiographes françois. »

On le voit dans la suite attaché sans interruption au service si laborieux du comte, devenu Charles le Téméraire, et employé soit dans les négociations, soit dans les guerres de ce prince. Une maladie l'empêcha d'assister à la bataille de Granson ; mais il combattait à Morat, et c'est à la suite de cette seconde déconfiture, que le duc lui manda, « sur sa teste, » d'enlever la duchesse de Savoye et son fils, et de les lui amener, « ce que je fi, dit-il, contre « mon cueur, et pour sauver ma vie. » Quelques mois plus tard, le duc périssait sous les murs de Nancy, et Olivier de la Marche, fait prisonnier, puis racheté, passait au service de l'unique héritière du duché de Bourgogne, mariée à l'archiduc Maximilien. Il y consacrait les dernières années de sa vie à l'éducation de leur fils, Philippe le Beau, le futur père de Charles-Quint.

Les Mémoires d'Olivier de la Marche ne touchent

qu'aux principaux événements des deux règnes de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire. Encore s'en tient-il le plus souvent à ce qu'il en a vu et connu de sa personne, et, pour lui emprunter ses paroles, « à ce qu'il a veu, sceu et expérimenté. » Il donne plus de place aux « festes et esbatemens, » aux pas d'armes, combats singuliers, joutes des princes, récits de noces, banquets, « misteres » (pièces de théâtre), qui s'y jouent, qu'à la guerre et à la politique. Les noces de Charles le Téméraire avec la duchesse d'York remplissent plus d'un tiers des chroniques de ce règne ; il est vrai que ces noces durèrent dix jours. Un très court chapitre est donné aux deux grandes batailles où la maison de Bourgogne reçut le premier coup mortel, Granson et Morat. Olivier de la Marche dit de la première : « Vous devrez entendre que le duc estoit « bien triste et bien melancholieux d'avoir perdu ce cette journée, ou ses riches bagues (joyaux) furent « pillées et son armée rompue. » Et de celle de Morat : Le duc ce pour la seconde fois fust desconfit. » Il ne faut pas lui demander les secrets de la politique ni de la tactique de son temps; mais, pour l'histoire des mœurs, il est plus que narrateur exact : il a par moments des traits d'historien et des couleurs de peintre.

Bien lui en a pris de n'être pas tant qu'il le croyait élève de Georges Chastelain. Il voudrait bien lui ressembler un peu, et sans doute ce qu'il estimait le moins dans ses Mémoires est ce qu'il n'a pas

imité « du parler subtil » de son maître. Il est plus d'une fois tenté de s'aventurer sur ses traces, dans les voies fleuries de la rhétorique. Il dira, par exemple, au début de ses Mémoires, « qu'à mi chemin « ou plus avant de son aage (il les écrivait à quarante- « cinq ans), il se repose et ressouage (console) sous « l'arbre de la congnoissance , et ronge et assaveure « (savoure) la pasture de son temps passé. » Et plus loin : « qu'entre 'ses amers gousts il treuve « un assouagement et une sustance à merveilles « grande en une herbe appellee mémoire. » Comme à Georges Chastelain, il lui arrive de prêcher. « 0 « princes, haults et nobles personnages, mirez-vous « au cas du sage duc de Coimbres, fils, frère et « oncle de roy. Ne tentez Dieu, ne son executeresse « fortune. Ne vous fiez en force de chevalerie, de « peuple ne d'armeures, quand celle fortune a « conduit l'impétuosité d'une sagette (flèche) si « juste et si alignée , que d'avoir accidentalement « occis un si noble prince, au milieu de ses cheva- « liers *. » Mais, lors même qu'il imite Chastelain, un goût naturel modère Olivier de la Marche, et, à la différence du commun des imitateurs, il atténue plutôt qu'il n'exagère la manière du maître. Sitôt qu'il l'oublie tout à fait, et que le vieux che-

i II s'agit de la mort d'un des princes les plus illustres de la Péninsule, don Pedro, duc de Coïmbre, oncle du roi Alphonse V, et régent du royaume de Portugal, qui périt, en 1449, d'un trait d'arbadani la poitrine, en une rencontre année avec le roi son neveu , dont les causes et les circonstances sont restées fort obscures.

valier qui s'avoue modestement « lay (laïque) , nou « clerc , de petit entendement et rude language , » descend des hauteurs de la « suprême rhétorique » et rentre dans son naturel, il est vif, simple, aisé, et, par le tour comme par la langue, plus près de Comines, qu'il dut connaître, ayant été mêlé aux mêmes affaires, que de Chastelain, dont il craint si naïvement d'être le disciple indigne.

Voici, sur un des plus vains faits d'armes de Charles le Téméraire, une vraie page d'histoire.

Le duc assiège Neus l , place forte des bords du Rhin, en révolte, avec tout le pays de Cologne, contre le prince archevêque.

« Il tint le siège devant la dicte ville, un an ence tier. Il détourna rivières de leurs cours. Il digua c< un bras du Rhin. Ilgaigna une isle, et par les di- « gués y aloit à pié sec... Grandes batures y furent € faictes, grands essaya et assaux, et jusques à a faire essay de nager le Rhin à cheval, la lance « sur la cuisse, pour gaigner ladicte isle, du « commencement.... Mais si la ville de Nuz fut « par vostre grand père 2 vaillamment approchée, « assaillie et requise, elle fut par les Alemans « courageusement deffendue, et y mangèrent « leurs chevaux... Ainsi vos deux grands-peres se « trouvèrent en guerre mortelle, l'un contre l'aul-

1 Ville de Prusse, de la régence de Dusseldorf.

- Il s'adresse au jeune Philippe le Beau, petit -fils du duc Charles et de l'empereur Maximilien^ lequel était venu au secours des gens de Cologne.

« tre , pour le faict de la ville de Nuz ; et s'apro- « eherent si-pres l'un de l'aultre, que chacun « d'eulxpouvoitveoir, de son pavillon, et le logis oc et l'ost de son ennemy : et ne faut pas douter « que tant de gens-de-bien d'une part et d'aultre, « si près logés les uns des autres/ ne vouloyent « point perdre le temps : tellement que durant six « jours, que les deux osts furent ainsi approchés, « maintes ecarmouches et maintes appertises d'ar- « mes y furent faictes , et tant que ce fut une escole « d'honneur, et pour apprendre le métier de la « guerre *. » Olivier de la Marche écrivait cette page à soixante ans passés. On ne la dirait pas écrite de la main d'un sexagénaire.

Quelle était la cause de cette guerre entre le duc le Bourgogne et l'empereur d'Allemagne? Ne le demandons pas à Olivier de la Marche. Il ne regardait pas si avant. C'est Comines qui nous l'appren^ dra.

Notre chroniqueur a pour peindre les hommes plus d'un trait de cette force. Ici, c'est Philippe le Bon « qui estoit dur à courrouce (qui avait de la <( peine à se fâcher) , et ne se rapaisoit pas legiere- « ment ; mais quand il pardonnoit aucun mesfait, il « le mettoithors de sa souvenance. » Ailleurs, c'est Louis XI, qui, pour brouiller Philippe le Bon et son fils , « trafiquoit débats entre les serviteurs du « duc et M. de Charolois, » et, plus loin, « qui tous-

1 Introduction, chap. v.

« jours avoit la dent sur le duc de Bourgogne. » Le portrait, ou plutôt l'esquisse tracée , à plusieurs reprises , de ce prince , remplit l'idée que nous nous en faisons, « II vivoit, dit Olivier de la Marche, « l'espee au poing, et avec tous ses voisins, et ce « qu'il ne pouvoit faire par amour , il le faisoit par « craincte... Il donnoit volentiers, et vouloit sça- « voir où et à qui... Il estoit jouissant de corps et « d'amis, pompeux d'habillemens et curieux d'estre « accompaigné... Il aimoit la chace sur toutes « choses, et volentiers combatoit le sanglier, et en « tua plusieurs. Il aimoit le vol du héron. Il aimoit « la musique, combien qu'il eust mauvaise voix; « mais toutefois il avoit l'art, et fit le chant de « plusieurs chansons bien faictes et bien notées... « Il estoit tel qu'il vouloit que l'on feist ce qu'il <c commandoit, sur peine de perdre la teste... »

L'introduction , d'où sont tirés ces passages, est adressée à son jeune élève. Elle se termine par cette phrase : « Ainsy finit le présent escrit, dont « il vous fait humble présent, se recommandant à <c vostre noble grâce, » et dans une ligne à part, comme en manière de devise :

« Tant a souffert la Marche. »

Pourquoi ce gémissement du vieux chevalier? Est-ce la tristesse d'un serviteur attaché cinquante ans à une glorieuse maison , qui la voit ruinée , et jusqu'au titre de ses princes anéanti? Est-ce sou-

venir de son rude service auprès du dernier de ces princes? Il eut sans doute ces deux douleurs à la fois ; mais , s'il regrette amèrement la chute de la maison de Bourgogne, du moins il conserve le « bon espoir » que le petit-fils du duc Charles « la remettra sus. » De son service auprès de ce prince, il ne lui est resté que l'effroi de s'être vu sous la puissance d'un furieux qui commandait à ses serviteurs des choses insensées, et qui voulait, sous peine de mort, être obéi.

Quelle qu'en ait été la cause, cette disposition mélancolique l est un trait intéressant du caractère d'Olivier de la Marche. On lit avec plus de confiance les chroniques d'un homme qui paraît sentir si vivement les blessures de la vie. Il diffère encore de Georges Chastelain par une qualité qui n'ajoute pas peu à cette confiance. Il n'enfle pas ses pensées , et il ne dit que ce qu'il peut. Il a caractérisé, sans y songer, son maître, en parlant des ce erucc prises qui ne sont pas venues à souhait et selon le « désir des hauts entrepreneurs. » La sienne a réussi, parce qu'il n'a entrepris que ce qu'il pouvait achever. S'il n'a pas eu la fortune bruyante de Georges Chastelain, il n'en a pas eu les disgrâces. Tous deux ont été sujets de la maison de Bourgogne; mais Georges Chastelain est un Bourguignon delà

1 Vingt ans auparavant il écrivait : « Je pren plus de plaisir à parachever Le chemin, non cognu par moy , sous l'espoir et fiance de Dieu Tout-Puissant, que je ne feroy (et feustil possible) de retourner le premier chemin. » Préface des Mémoires.

partie flamande du duché; Olivier de la Marche est un Bourguignon de la partie française.

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