‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 22 sur 71 · XL · texte numérisé non relu

XL

PREMIÈRE ÉBAUCHE DE L'ART HISTORIQUE. — Mémoires DE PHILIPPE DE COMITES.

L'histoire se révèle dans les Mémoires de Philippe de Comines. Ce n'est plus le chroniqueur complaisant qui fait payer innocemment à la vérité les frais de l'hospitalité des princes qui l'hébergent, ni Ylndiciaire officiel qui fait du récit un panégyrique. Nous avons affaire à un homme d'Etat, qui juge les hommes et les choses, sans s'amuser de sa matière, comme Froissart, et sans la travestir, comme Christine de Pisan et les chroniqueurs bourguignons.

Les Mémoires de Philippe de Comines sont l'histoire de sa vie publique, de ses débuts à la cour du duc de Bourgogne, puis de sa désertion à la cour de Louis XI, qu'expliquent les mœurs de son temps et que condamne la morale du nôtre. Ils racontent ses services publics et secrets, comme conseiller et confident de ce prince, ses disgrâces sous Charles YIII, son emprisonnement à Loches, dans une de ces cages de fer imaginées par Louis XI, et qu'on appelait les fillettes du roy ; sa rentrée en grâce ; la part qu'il prit aux guerres d'Italie, et ses dernières années sous le rè^ne de Louis XII.

Une comparaison entre Comines et Olivier de la Marche, racontant tous les deux le même événement, va faire toucher du doigt les qualités propres à Comines, dont s'enrichit l'esprit français, et le progrès que font dans ses Mémoires l'art historique et la prose française.

Le lecteur n'a pas oublié en quels traits vifs et pittoresques Olivier de la Marche a peint ce siège de Neus i, où « commencèrent les grans pertes, « qui continuèrent par trois ou quatre batailles, « jusques à la mort » du duc de Bourgogne. Soit réserve de serviteur de la maison, soit parce qu'il est moins curieux de ce qui se cache que de ce qui se montre, cette folle expédition du duc en Allemagne n'est aux yeux d'Olivier de la Marche qu'un simple fait d'armes. Le duc de Bourgogne voulait secourir son parent, l'archevêque de Cologne, en guerre avec son chapitre ; de plus il « ne deman- « doit que d'entretenir et employer ses gens d'arec mes. » Voilà, selon notre chroniqueur, les deux motifs du siège de ISTuys. Ce siège a été « une escole « d'honneur... Ce fut le plus beau siège et le plus « étofé de toutes choses que l'on veist piéça. On y « estoit comme dans une bonne vile, et y trouvoit- <( on hostelleries, jeux de paume et de billes, ca- « barets, tavernes, draps de toutes sortes, espices « pour medicines et toutes choses que l'on sceut dece mander 2. » Après une année perdue devant

i Voir à la page 113.

2 Mémoires, part. II, oh. m.

les mnrs de la ville, le duc de Bourgogne se retira dans « ses pais, » et l'empereur dans les siens. Qui détermina cette convention, et la retraite humiliante du duc? Olivier ne s'en est pas enquis, ou n'a pas osé le dire.

Avec Comines nous avons tout le secret de l'affaire *. Ce n'est pas pour secourir l'archevêque de Cologne contre son chapitre que le duc est venu sur le Rhin, et s'il ne demande qu'à employer ses gens d'armes, c'est à un bien autre dessein. Une expédition heureuse venait de le rendre maître du duché de Gueldres. « Il estoit, dit Comines, retour- <( né en son pays, et avoit le cueur très eslevé pour « ceste duché qu'il avoit joincte à sa crosse ; et « trouva goust en ces choses d'Allemagne, pour ce « que l'empereur estoit de très petit cueur et endu- « roit toutes choses pour ne despendre (dépenser) « rien. » Ce que veut Charles le Téméraire, c'est prendre le Rhin « et le faire sien jusques en Hol- «. lande, où il fine. » Il lui fallait un prétexte pour entrer en Allemagne; la querelle des gens de Cologne avec leur archevêque le lui fournit.

Pour être libre du côté de la France, il négociait avec Louis XI une prolongation de la trêve conclue, l'année précédente, entre les deux princes. Comines nous apprend qu'il y eut à ce sujet deux avis dans le conseil de Louis XI. Les uns voulaient qu'on refusât la trêve, « pour ne pas laisser venir au

1 Mt moire*, liv. IV, en. I.

€ duc un si grand cueur. » Les autres, si ce n'est Comines tout seul, voulaient qu'on l'accordât, « et c( qu'on souffrist au dict duc soy aller heurter contre € ces Allemagnes, dont la grandeur et la puissance « estoient telles, qu'il n'étoit pas possible que tout « ne se consumast et ne se perdist de tous points. » Ce second avis prévalut, et la trêve fut prolongée.

C'est pendant cette trêve que se firent, selon l'expression piquante de Comines, de « merveilleux marchés. » Par une habile politique, qu'il conseillait sans doute, Louis XI prolongeait la trêve avec le duc de Bourgogne, pour que les Anglais, alliés du duc contre la France, n'y envoyassent pas d'armée. Il faisait bon accueil aux ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne, et le poussait, par des promesses de secours, à entrer en campagne contre le duc. Il prenait secrètement parti pour les Lorrains et les Suisses dans leurs différends avec ce prince, et il les aidait de son argent. Puis la trêve expirée, il recommençait la guerre à sa façon, n'allant pas chercher son ennemi sur le Rhin, où Charles avait assez à faire, mais « lui bruslait trois belce les petites villes en Picardie, et ung quartier du « plat pays d'Artois et de Ponthieu. »

A la fin, le duc, aux prises avec l'Allemagne, que l'empereur avait menée contre lui, « pressé par la « guerre que lui faisoit le roy, pressé et menasse « par son amy le roy d'Angleterre, » qui n'entendait pas aller l'aider sur le Rhin, et ne voulait passer la mer que pour faire la guerre à la France, levait le

siège de cette place, « qu'il povoit avoir en moins de a quinze jours la corde au col, par famine, » et allait se défendre dans son propre pays.

Comines nous donne le détail de tous ces « marchés. » On voit derrière les prétextes les vrais motifs, derrière les raisons avouées les mobiles secrets. Dans un événement où sont engagées la maison de Bourgogne, l'Allemagne, la France et l'Angleterre, Comines connaît le dessein et démêle la politique de chacun des intéressés. Comme dans une pièce bien faite, aucun personnage ne paraît dans son récit, sans qu'on sache ce qui l'y amène. Sa curiosité va plus loin encore. Il regarde derrière les princes ce qui se passe chez les peuples; il s'informe des institutions et des coutumes. Parlant de la lenteur des Anglais dans leurs préparatifs de guerre : <( Les choses y sont longues, dit-il ; car le roy ne « peult entreprendre une telle œuvre sans assem- « bler son parlement (qui vault autant à dire comme « les trois Etats), qui est chose très juste et saincte ; « et en sont les roys plus fors et mieux servis, ce quant ainsi le sont en semblables matières, car « l'yssue voulentiers n'en est pas briefve. » Ainsi Montesquieu n'est pas le premier de nos Français qui ait fait l'éloge de la constitution anglaise. On avait une idée de ses avantages, même au temps de Louis XL

L'impartialité de Comines est le fruit d'une raison supérieure, plutôt que de l'indifférence. Il sait être vrai avec convenance en parlant des fautes de

Charles le Téméraire, qu'il avait servi, et en racontant les causes de la ruine de sa maison. S'il loue beaucoup Louis XI, c'est, en général, pour des actions qui méritent d'être louées. Quant à Charles VIII, quoiqu'il en ait été d'abord mal traité, et qu'il n'ait jamais eu sa complète faveur, il juge ce prince avec indulgence, et ne lui « sait pas mauvais « gré de ses rudesses, » dit-il (liv. VIII, 27), « con- « gnoissant que c'estoit en sa jeunesse, et qu'il (que « cela) ne venoit pas de lui. »

De ces trois princes, celui qui l'a le plus occupé, c'est Louis XL La pénétration de l'historien égale la dissimulation de son héros. Comines a connu ce prince, qui se déroba toute sa vie à tout le monde, qui avait, comme on l'a dit, son conseil dans sa tête, et laissait aux événements à révéler ses desseins. L'art des historiens modernes n'a pas surpassé l'esquisse si frappante qu'il en a tracée. Ce mélange même d'admiration et de crainte, d'affection et de défiance, que lui inspire Louis XI, donne l'idée la plus exacte de ce personnage singulier, qui fit de si grandes choses sans gloire, et qui rendit tant de services à notre nation sans mériter sa reconnaissance.

Au reste les jugements de Comines ne s'élèvent pas au-dessus de la morale de son temps *, et il

1 Les noms historiques de ce temps disent assez ce qu'était cette morale. En Angleterre, Richard III ; Louis XI, en France ; les Médicis, à Florence , et le secrétaire de la république , Machiavel ; à Rome, Alexandre VI et les Borgia.

ne paraît pas savoir qu'il y a des crimes politiques. Il aime l'habileté, l'adresse, ce qu'il appelle dans Louis XI sagesse, et qui est l'art d'avoir l'avantage en toute affaire, par tous les moyens. S'il préfère les bons, c'est moins parce qu'ils honorent et légitiment le succès, que parce qu'ils le rendent plus certain et plus facile. Je le croirais moins choqué des mauvaises actions que des fautes.

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