LE GÉNIE SEUL CRÉE LES LANGUES DURABLES.' — DANTE. — PÉTRARQUE
Le génie seul est le père des langues durables. C'est que le propre du génie est de ne se plaire qu'aux vérités qui portent elles-mêmes le caractère de la durée. Nos trouvères ne travaillaient que pour la vogue, parce que leurs vues n'allaient pas au delà de leur temps ; le génie pense à ce qui ne doit pas finir, et c'est de l'idée même de la durée que lui vient l'idée de la gloire. Si la langue qu'on parle autour de lui ne suffit pas à ses conceptions , ou bien il la remanie et, par l'emploi qu'il fait des mots, il en fixe à jamais le sens, ou bien il y ajoute, et crée, pour des idées qui ne cesseront pas d'être vraies, une langue qui reçoit toute sa perfection en naissant.
Au commencement du quatorzième siècle, un Florentin de génie apprenait à l'Italie comment se font les langues durables. Avant de mettre la main à la, Divine Comédie, quand déjà sa tête puissante s'emplissait d'idées et d'images pour l'œuvre future, Dante avait regardé autour de lui, avec l'inquiétude d'un artiste qui cherche un instrument pour sa main, et la curiosité d'un grammairien qui pèse les mots, quelles ressources lui offraient les langues de son pays. L'Italie de la fin du treizième siècle ne comptait guère moins de dialectes que la France.
Les Siciliens ne parlaient pas comme les Napolitains, ni ceux-ci comme les Romains, ni les Romains comme ceux de Spolète, ni les Toscans comme les Romagnols, ni les Lombards comme ceux de Trévise ou de Venise l. Dante examine tous ces dialectes et les compare. Par la manière dont il explique son travail, il le peint. Ce sont des mauvaises herbes qu'il arrache du champ de la langue italienne ; des parlers divers qu'il passe au crible ; le mauvais tombe, le bon reste. Il y a du bon dans chacun de ces idiomes ; il n'y en a aucun où tout soit bon. Pour celui d'Aquila et de l'Istrie, dit-il, les gens ont l'air de vomir ce qu'ils disent. Et pour l'italien romain, il ne faut pas l'appeler un idiome, c'est un jargon (tristiloquium). Dante était gibelin. Il en voulait à la langue romaine d'être parlée par une ville guelfe.
C'est du choix de tout ce que chaque dialecte a de bon qu'il forme son idiome vulgaire, « idiome illustre, dit-il, cardinal, aulique, curial; illustre, parce qu'il a la vertu d'éclairer, ou par analogie avec la puissance qu'ont les hommes appelés illustres, de tourner où il leur plaît les cœurs des hommes, de faire vouloir qui ne veut pas, ne pas vouloir qui veut; cardinal {cardo, gond), parce que, de même que toute la porte tourne sur le gond, de même la foule des langues locales tourne sur cet
1 C'est ce que remarque Dante lui-même dans son traité de Vulgari eîoquio.
idiome ; aulique (aida, cour), parce que si les Italiens avaient une cour, il en serait la langue ; curial, enfin (curia, cour de justice), parce que telle est la qualité de ce qui se décide dans les cours de justice ou diètes, en vertu de règles invariables K » Je m'étonne qu'un érudit très sagace, qui a écrit un livre sur Dante 2, ne trouve cette définition de a l'idiome vulgaire » ni claire ni satisfaisante. Les mots peuvent avoir l'air pédantesque; c'est du temps ; mais la pensée est de génie. C'est la théorie complète d'une langue durable; claire, parce qu'elle doit porter la lumière et la persuasion ; une, par la fusion des dialectes en un seul idiome ; choisie, comme il sied à la langue de la Cour ; fixe, comme une règle de justice. C'est en même temps la saisissante image de l'œuvre qu'accomplit le fondateur de la poésie italienne. Le naïf et enthousiaste Antoine Baïf, l'ami de Eonsard, ne s'y était pas trompé. Lui aussi, ouvrier ingénieux de langage, écrivait, en tête d'une édition du traité de Dante, ces vers auxquels on pardonne volontiers leur tour prosaïque et leurs hiatus, pour le sentiment d'intelligente admiration qui les a inspirés :
Dante, premier Tuscan, que l'on peut dire père, Partout où elle court, de sa langue vulgaire, Qui aimant sa patrie, non ingrat écrivit, Rechercha le chemin, que depuis on suivit,
1 De VuJgari eloquio.
2 Fauriel , Dante et les origines de la langue et de la littérature italienne*.
Pour venir arrester certaines règles fermes Qui par toute l'Itale ordonnassent des termes D'un beau parler commun, y travaillant exprès Afin qu'il fût reçu de tous peuples après l.
Mais, pour créer une langue durable, peut-être était-ce trop peu, même du génie de Dante, si l'antiquité ne lui en eût appris les conditions. Il était plein de ses exemples. Il avait lu les Latins en grammairien. Parle-t-il de la construction, ou, comme il l'appelle, de la charpente régulière du discours5 : « Peut-être, dit-il, pour s'y accoutumer, faudrait-il avoir fréquenté des poètes réguliers, Virgile, par exemple, Ovide dans ses Métamorphoses, Stace et Lucain, outre ceux qui ont atteint la hauteur de la prose, Tite-Live, Pline, Frontin, Paul Orose, et beaucoup d'autres encore qu'une solitude amie nous invite à visiter. » Le premier nom de cette liste est Virgile ; c'était aussi le premier dans sa pensée, et l'hôte le plus assidu de sa solitude. Il l'appellera plus tard « son maître, son auteur, le seul de qui il a pris le beau style ; » et il se le donnera pour guide dans son voyage à travers les cercles de l'enfer, à la fois comme le cœur où il aime le mieux à répandre le sien, et le maître sous l'œil duquel il écrit.
Le second fondateur de la poésie italienne, Pétrarque, achève l'œuvre de Dante, en faisant
1 Dantis Aligeri de Vulgari eïoquio ; Paris, 1577. 2 Ji((julatam compayinem dictionum.
comme lui. Il s'applique comme Dante à la langue, à la construction de la phrase, au choix des mots, dont les meilleurs ne s'obtiennent qu'au prix de retouches. Il se raille de la facilité de nos Français. « Quoi! » écrit-il à un cardinal français de ses amis, Bernard, évêque de Khodez, « vous avez fait trois cent soixante-dix vers latins en une heure! Combien donc en feriez-vous en un jour, en un mois, en toute une année? Pour moi, j'ai pour habitude de mettre beaucoup de temps à en faire peu. Je relis chaque page jusqu'à dix fois l. » Le vendredi, son jour déjeune et de pénitence, était aussi le jour des corrections. C'est un vendredi qu'il écrit : « Ne pouvant dormir, je me lève et je retouche ce vieux sonnet qm date de vingt-cinq ans. » C'est trop, et je vois là l'origine de ce genre précieux que Malherbe, deux siècles plus tard, poursuivra sous le nom de jictrarchisme. Aussi, de l'exemple de Pétrarque, raffinant sur le soin du style, laissons l'abus et ne prenons que la règle.
Comme Dante, Pétrarque a pris pour maîtres les anciens, avec Dante de plus. Quel ardent, quel précoce amour pour leurs livres! Dès L'enfance, quand tous, ceux de son âge traînent sur Esope et sur les sentences de saint Prosper, il est enfoncé dans Cicéron2. Plus tard, il se prive du nécessaire pour acheter des manuscrits. Son père, qui le voulait donner au droit et qui l'y trouve rebelle,
1 Carm., 1. N, ep. 4.
2 A ptteritia... Ciceroni incubui.
pénètre un jour dans sa chambre d'étudiant, et jette au feu son cher Cicéron et son Virgile. Le jeune homme en pleure de douleur. Le père, attendri, retire les manuscrits du feu, les lui rend à demi brûlés et le laisse aller où l'emporte son goût, ou plutôt la force des choses qui poussait tous les esprits originaux vers l'antiquité et faisait sortir le génie moderne de ce premier commerce avec l'ancien.
Voici donc la marche des lettres en Italie. A l'origine deux poètes de génie, qui cherchent une langue durable pour des pensées durables, et l'antiquité qui leur apprend à la trouver, Il faut que les plus jaloux de l'originalité des littératures modernes en prennent leur parti. Partout, à leurs commencements, se produit ce double fait. Après les trouvères, à qui manquent à la fois le génie et l'éducation par l'antiquité, viennent les grands poètes , éclairés par cette double lumière.
Nos poètes primitifs ne corrigeaient pas leurs vers, pas même le vendredi, dit spirituellement Victor Le Clerc. Je le crois bien. L'idée de la correction n'entre dans un esprit qu'avec l'idée de la durée, et celle-ci est à la fois un don du génie et un fruit de l'éducation. Tout ce qui n'est pas ces deux choses, nos poètes primitifs l'ont en abondance et en perfection ; et ce n'était pas si peu, puisque toute l'Europe du moyen âge les a lus, et que dans l'Europe d'aujourd'hui on se fait un nom en en parlant.
§ III
La Chanson de Roland.
Mais peut-être le travail qui les remet en lumière profiterait-il plus au public lettré si, au lieu de l'accabler de vastes poèmes, écrits avec cette facilité dont s'épouvante Pétrarque, l'érudition lui faisait les honneurs de nos poètes primitifs par des morceaux choisis, dont le texte serait arrêté et dont un vocabulaire expliquerait les termes difficiles. La question de leur excellence relative ferait un pas, et tel qui se défend d'une admiration en masse se laisserait sans doute charmer par ces échantillons du génie de nos pères. Il n'en manque ni d'aimables ni d'imposants.
Seule, de toutes nos Chansons de geste, la Chanson de Roland est arrivée aux mains de ceux qui se plaisent aux lectures sérieuses. C'est que la Chanson de Roland a vie. Comme le cor de Roland, qui se faisait entendre à Charlemagne par-dessus les Pyrénées, à trente lieues de la vallée de Roncevaux, la Chanson de Roland s'est fait entendre, par-dessus neuf siècles, aux oreilles délicates de notre temps.
C'est d'une légende qu'est né le poème. La légende elle-même est née d'un, fait rapporté par Eginhard, dans sa Vie de Charlemagne. Ce prince, y est-il dit, de retour de son expédition en Espagne, repassait les Pyrénées avec son armée victorieuse, marchant sur une file très longue, à cause de la dif-
ficulté des chemins. Au moment où son arrière-garde, trop loin de la tête pour en pouvoir être secourue, s'engageait clans l'étrort vallon de Roncevaux, les Gascons de la montagne, embusqués dans les rochers qui dominaient la route, fondirent tout à coup sur les Français et les détruisirent jusqu'au dernier. Dans ce combat périt, avec plusieurs autres seigneurs, Roland, préfet de la Marche de Bretagne. Cela se passait le 15 août 778.
L'imagination populaire eut bientôt transformé le fait raconté par Eginhard en une catastrophe nationale. Elle lui en donna les proportions. Elle fit du préfet des Marches de Bretagne un parent du grand empereur. N'admettant pas que les Français eussent été victimes d'une de ces chances de guerre comme il en arrive même aux armées victorieuses, elle imagina un traître qui, par haine pour Roland, trahit la France. Elle le nomma du nom alors populaire des traîtres, Ganelon. Une bande de Gascons pillards lui paraissait un ennemi indigne de vaincre des Français, même par trahison ; elle remplaça les Gascons par les plus puissants ennemis du nom chrétien, les Sarrasins. Enfin, ne pouvant souffrir que la trahison de Ganelon et la victoire des Sarrasins fussent impunies, elle inventa le retour offensif de Charlemagne, revenant sur ses pas pour châtier les Sarrasins, et Ganelon subissant le dernier supplice.
La Chanson de Roland appartient au dernier tiers du douzième siècle. L'auteur est un Normand, probablement contemporain de la conquête, et qui
habitait l'Angleterre à cette époque. S'appelait-il du nom latin mentionné au dernier vers de la Chanson l, Turoldus, en français Turoude ou Theroulde? Le procès est encore à juger.
En parlant de la Chanson de Roland, gardonsnous des appellations ambitieuses « d'épopée nationale, » de « notre Iliade, » et autres semblables. Il est très vrai que l'épithète homérique y abonde. Comme dans l'Iliade, les paroles précèdent ou suivent les actions; les guerriers échangent des discours, en manière de défis, et quelquefois des injures ; les combats singuliers y sont fréquents ; les blessures faites ou reçues, décrites avec détail. Les écus brisés des chevaliers chrétiens rappellent les boucliers traversés par la lance des héros grecs ou troyens. Ce sont là des procédés communs à toutes les poésies primitives. Mais, pour offrir plus d'une ressemblance de ce genre avec les poèmes d'Homère, la Chanson de Roland n'est pas une Iliade. C'est assez que, par ses qualités propres, elle soit une œuvre originale, étonnante pour le temps où elle a été conçue , imposante même pour notre goût formé par les chefs-d'œuvre de l'esprit humain.
Evitons aussi les formules de la rhétorique, unité de composition, style, science de l'effet et autres. Il n'y a rien de tout cela où il n'y a pas une langue littéraire fixée. Le plus grand effet, et je dirais le triomphe de l'œuvre, est de faire oublier tout ce qui
1 Ci fait (faillir, finir) la Geste que Turoldus declinet (raconter ou achever).
est combinaison artificielle. Pour mon compte, je profite de ce qui reste d'obscurité, peut-être impénétrable, sur la personne de l'auteur, pour n'y pas voir un lettré qui aurait lu des « translations » d'Homère et de Virgile, et qui se serait évertué à les imiter.
Si vous lisez ce poème avec l'esprit tout seul, la comparaison de ces beautés en germe avec les beautés épanouies des grands siècles littéraires vous gâtera cette lecture, et vous ôtera l'envie d'aller jusqu'au bout. Il faut lire la Chanson de Roland avec le cœur. Celui-là en serait le meilleur juge, qui pourrait se donner la simplicité de cœur des paysans de l'ancienne France se délectant le dimanclie, à la veillée, de la lecture de la Bibliothèque bleue. La seule chose qu'il faille réserver pour l'esprit, en lisant notre vieux poème, c'est le discernement par lequel on se défend de l'illusion et du parti pris.
Le plus bel endroit du poème est la mort de Roland. Il mérite tout ce que des critiques de goût en ont dit de juste, et il faut pardonner tout ce qu'une admiration outrée en a dit de trop. Il faut prendre son parti des longueurs du récit, de l'invraisemblance des faits d'armes du héros ; il faut consentir à se représenter Roland comme une sorte d'Hercule chrétien. Après quoi, laissez-vous aller aux impressions de grandeur morale, de naïveté, de foi, de patriotisme qu'on reçoit de cette admirable scène. Il y a peu de traits, presque point de détails. C'est une esquisse grandiose. On dirait une de ces
ébauches des grands maîtres, où, dans des figures dessinées en quelques traits, on voit un œil qui pleure ou une bouche qui sourit, et l'âme percer à travers une sorte de brume.
Olivier est mort; l'archevêque Turpin est gisant, les entrailles hors du ventre. Roland le couche sur l'herbe, et, d'un lambeau de sa tunique, il bande ses larges blessures. Puis, parcourant le champ de bataille, il relève les morts et les porte devant l'archevêque, qui ne peut se tenir de pleurer, et qui les bénit. Le corps d'Olivier manque encore ; Roland le trouve; il le rapporte, étroitement pressé contre son cœur, et l'étend, béni par le prélat, sur un écu, près des autres morts. Cependant, vaincu par la douleur, il se sent chanceler, et tombe évanoui. L'archevêque fait un suprême effort pour lui porter aide ; mais les forces l'abandonnent, et c'est Roland qui, à son tour, le voyant à ses derniers moments, les yeux levés au ciel, les mains jointes, vient recueillir son dernier soupir. Il le remet aux mains du « Glorieux céleste, » priant Dieu que son âme soit exempte de toute douleur, et que
De pare'ïs (du paradis) li seit la porte ouverte.
Ses devoirs de compagnon d'armes remplis, il semble qu'il ne reste plus à Roland qu'à mourir. Sentant sa fin qui s'approche, il prend d'une main son oliphant, de l'autre Durandal son épée, et marche dans la direction de l'Espagne, pour mourir en faisant tête à l'ennemi. Il monte sur un tertre,
comme pour le braver de j)lus haut. Mais là, il tombe à demi mort, et sans mouvement. Un Sarrazin qui était couché parmi les cadavres, et qui, pour contrefaire le mort, s'était barbouillé le visage et le corps de sang, se relève tout à coup, court à Roland, et saisissant Durandal : « Cette épée, s'écriet-il, je la porterai en Arabie. » Roland a senti qu'on lui prenait sa chère épée. De son oliphant, il frappe le païen à la tête, lui brise le crâne, et l'étend sans vie à ses pieds.
Mais cette épée, qui tout à l'heure n'aura plus à le défendre, qui donc la défendra elle-même? Roland essaye de la briser contre un rocher. L'acier grince, mais ne se rompt, ni ne s'ébrèche. Le mourant se lamente sur le sort de Durandal. Il lui rappelle ce qu'elle a fait, ce que renferme de saintes reliques sa garde dorée ; il ne veut pas qu'un païen s'en empare, ni qu'elle tombe aux mains d'un lâche. Mais la mort est déjà descendue de la tête au cœur. Il se couche enfin, la face contre terre, son épée et son oliphant sous lui , la tête tournée du côté de la gent païenne. Alors il fait sa prière, et, se frappant la poitrine, demande à Dieu pardon de ses fautes. Sa conscience soulagée, le souvenir lui vient « de plusieurs choses, » des pays qu'il a conquis,
De dulce France, des humes de sun lign, De Carlemagne, sun seigneur k l'nurrit *.
I » douce France, des hommes de son lignage, De Charlemagne, son seigneur, qui le nourrit.
Enfin, implorant de nouveau merci, de sa main droite, en signe de foi chevaleresque, il tend à Dieu son gant, que prend saint Gabriel. Puis inclinant sa tête sur son bras ,
Jointes ses mains est allez à sa fin.
Dieu envoie ses anges qui emportent l'âme du comte en paradis '.
Otez le merveilleux — et encore, pourquoi l'ôter? c'est une partie de l'âme de l'auteur — je ne sache pas , parmi les morts héroïques , une plus belle mort que celle de Roland. Si la Chanson de Roland est née d'une légende populaire , quel honneur cette légende ne fait-elle pas aux mœurs et aux sentiments de l'époque qui l'a tenue pour vraie ! Quel beau type ne s'y faisait-on pas du preux ! A toutes les qualités du guerrier féodal, force, vaillance, générosité , foi en Dieu, fidélité au suzerain, amour du pays, Roland joint la plus belle des qualités de l'homme fort, c'est un doux. Il fait, il dit toutes choses « dulcement et suef » ( dulciter et suaviter). A Olivier qui le raille, il répond « dulcement. » C'est « mult dulcement » qu'il le pleure mort, et que, dans un touchant adieu, il lui dit :
Ensemble avons estet e anz et dis, Ne ni fesis mal, ne je ne l'te forsfis ; Quant tuies morz, dulur est que je vis 2 !
La Chanson de Roland, éd. de M. Léon Gautier, CXCV-CCIII. Ensemble avons été et des ans et des jours. Jamais tu ne me fis de mal, jamais je ne t'en fis : Et quand tues mort, c'est douleur que je vive \
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C'est encore ce mult dulcement » qu'il presse contre sa poitrine l'archevêque Turpin mourant , et qu'il le couche « ad suef » (suaviter) sur l'herbe. Roland est doux parce qu'il est bon. La douceur est chez lui la grâce de la bonté ; et cette bonté , à son tour, est celle de l'âme humaine, depuis que le christianisme y a mis une lumière et un sentiment de la bonté divine. S'il ne manquait à tout cela la suprême convenance d'une langue mûre, on n'imaginerait pas une plus grande figure épique.
§ iv.
Le Roman de Renart.
Le propre de notre nation n'est pas de garder longtemps le même idéal, surtout si cet idéal est un héros sans défaut. Son bon sens ne l'en détache pas moins vite que sa mobilité. Les mœurs et les cœurs, aux douzième et treizième siècles , n'étaient j)lus les mêmes qu'à la fin du onzième. On y est moins touché de la vertu guerrière. La politique a déjà besoin de venir en aide à l'enthousiasme qui avait fait les premières croisades. La royauté de Charlemagne va s'îibaissant jusqu'à la taille d'un Philippe le Bel. En revanche, la société civile se forme et pousse sous la société féodale. Les abus suscitent l'esprit de critique. On regarde les uns chez les autres, et Tonne se tait pas de ce qu'on y voit. La langue, sollicitée par de plus grands besoins de communication, gagne en netteté et en souplesse. S'il doit
s'écrire quelque chose de nouveau, c'est ce progrèslà qui l'inspirera.
Il inspire en effet tout ce qui, dans la prodigieuse fécondité littéraire de la France, aux treizième et quatorzième siècles , est marqué de traits où nous nous reconnaissons aujourd'hui. Fabliaux, contes, moralités, chansons, romans, j'entends ceux que, par comparaison avec les romans d'aventures, on pourrait appeler des romans de mœurs, c'est là qu'il faut chercher la trace des pas que font la pensée et la langue. La critique de la société féodale en est le fond. La nouvelle France se moque un peu de l'ancienne.
A côté des poésies du genre nouveau, continuent à pulluler les poésies du genre héroïque, qui gardent le titre de Chansons de gestes. Les caractériser n'est guère plus possible que les analyser. Je parle de celles qui , en ces dernières années , ont trouvé , pour les publier, des éditeurs aussi courageux que savants, et qui portent des noms d'auteurs. Elles ne forment qu'une très petite partie des quatre-vingts restées en manuscrit. La lecture en est pénible. On n'y est pas soutenu par la variété. Les mêmes éléments ont servi à toutes. C'est toujours le même ambassadeur sarrasin qui vient défier le roi de France, les mêmes guerres, les mêmes coups de lance, le même amour d'une princesse païenne pour un baron chrétien, l'inévitable et invariable Ganelon, le même dénoûment. A mesure que ces poèmes s'éloignent des sources primitives, l'imitation y devient compilation. Les aventures s'y multiplient et s'y enchevêtrent de
plus en plus, jusqu'à ce que l'industrie littéraire, qui était déjà inventée, finisse par en être l'unique inspiration l.
Arrivons donc aux œuvres poétiques où se manifeste l'esprit de la France nouvelle , et notamment au poème qui en a été pendant deux siècles l'expression la plus éclatante et la plus populaire, le Roman de la Rose.
Mais il n'y faut arriver qu'après s'être un moment arrêté à un roman qui n'a guère eu moins de lecteurs ou d'auditeurs ; c'est le roman , ou plutôt la collection de romans qui porte le titre de Roman de Renart, œuvre de plusieurs générations de poètes, qui ne commence ni ne finit, dont le fil est partout et n'est nulle part.
L'esprit de l'œuvre est indiqué dans les premiers vers. N'allez pas croire, nous y dit-on, qu'il s'agit ici de renards à quatre pattes.
Pour renart qui gelines (poules) tue,
Qui a la peau rousse vêtue,
Qui a grand'queue et quatre pieds,
N'est pas ce livre commencé ,
Mais pour celui qui a deux mains,
Dont ils sont en ce siècle mains (plusieurs)
Qui ont la chappe faux semblant
Vêtue, et par ce vont emblant (emportant)
Et les honneurs et les châteaux.
i On a fait récemment, pour l'usage de la jeunesse des écoles, un choix d'extraits dans les plus intéressantes de ces chansons. Le meilleur reste bien loin des beaux endroits de la Chanson de Roland, L'auteur de cette anthologie, M. Gustave Merlet, un éruditavec du goût, et une plume d'écrivain, pourrait m'en être témoin.
C est donc en réalité une satire des mœurs féodales. Mais cette satire est plutôt plaisante que passionnée. Elle n'attaque pas de front la société existante, elle la prend de côté, et la raille sans colère. Elle enseigne plutôt la désillusion que l'opposition, et elle prend volontiers la forme de l'apologue comme la moins offensive. Enfin, en maints endroits, le poète, quel qu'il soit, laisse le siècle et ses mœurs, la société et ses abus ; il conte, et il s'amuse tout le premier de ses inventions.
Le procès de Renart est parmi les plus agréables du recueil et les plus gaies , quoique le dénoûment menace d'être tragique.
Nous sommes à la cour du lion (Noble). Il tient un plaid pour juger Renart accusé par le coq (Chante clair) d'avoir tué une de ses poules. Le plaignant s'avance devant sa majesté lionne, suivi de ses quatre poules les plus chères , et conduisant un char funèbre sur lequel est étendue la poule morte. Pinte, l'une des quatre survivantes, et sœur de la victime, raconte comment Renart vient de l'égorger par trahison. Pinte a d'autres griefs encore. Ne lui a-t-il pas déjà mangé cinq frères et trois sœurs sur quatre qu'elle avait ? Une seule restait, et quelle sœur?
Et vos qui ci gisez en bière, Ma douce sœur, m' amie chière.
Coin vos estiez tendre et grasse l
La harangue de Pinte a ému le lion. Il en pousse un si profond soupir , qu'il n'y a bête si hardie qui
n'en ait peur. « Coarz ( couart ) li lièvres » en est épouvanté au point qu'il « en ot (eut) deux j ors les fièvres. » Renart est condamné à être pendu. On le mène au lieu du supplice. Sur le chemin,
Li singes li a fet la moe (moue),
G-rant coup li dore lès (sur) la joe (joue).
Renart regarde arrere soi,
Yoit que i veignent plus de troi.
Li uns le trait (tire), l'autre le bote (frappe).
N'est merveille se il se dote (défie) ;
Coars li lièvres l'arochoit (lui lançait une pierre),
De loin, que pas ne l'aprochoit.
Il suffit à Renart de branler la tête, pour que le lièvre s'aille blottir dans la haie.
D'iloc (de là) ce dist, esgardera Quel justise l'en en fera.
Tout est à noter et à goûter dans ce petit tableau. Les bêtes y sont peintes par leurs propriétés, et sans que le poète ait besoin de nous en avertir, nous y reconnaissons les renards « à deux mains. »
Le singe faisant des grimaces au condamné, et lui donnant un soufflet ; Coarz li lièvres , à qui tout à l'heure un soupir du lion donnait la fièvre, s'enhardissant jusqu'à jeter une pierre à Renart ; et les autres « qui viennent plus de trois » le malmenant et le frappant, n'est-ce pas là la haine de la foule contre les vaincus? On pense au Séjan de Juvénal, traîné au croc et livré en spectacle à la foule qui applaudit. « Que fait la tourbe des enfants de Rémus? Ce qu'elle a toujours fait : elle se range
du côté de la fortune, et elle hait la victime1. » Mais le renard de la Chanson n'est pas renard pour se laisser pendre aux fourches du lion, au grand plaisir de ses courtisans. Arrivé au lieu du supplice, il prend la voix de Faux-Semblant, et demande à aller en terre sainte expier ses fautes. On le lui accorde, et il n'y va pas.
Quoique bien loin encore de notre langue classique, nos satiriques primitifs en sont plus près que les auteurs des grandes compositions chevaleresques. La traduction, nécessaire pour tous, l'est moins pour les premiers que pour les seconds. C'est que, dans les satiriques , il y a plus de mots , qui , sauf l'orthographe, sont déjà français. Les Chansons de gestes semblent plus l'œuvre de l'Europe du moyen âge ; les poèmes satiriques sont plus l'œuvre de la France.
Tout ce qui sera la grande poésie française est dans ces poésies primitives, comme la France d'aujourd'hui est dans la France féodale, comme tout l'homme est dans l'enfant. L'excès est d'égaler ce qui est à ce qui sera. On voudrait que l'érudition se défendît de ces superstitions, et qu'elle réservât pour les fruits les louanges qu'elle donne aux fleurs. Aussi bien, parmi ces fleurs, combien qui ressemblent à certaines fleurs des arbres fruitiers au printemps, qui sont stériles et ne doivent pas se nouer! Mais quoi ! si l'on ôtait à l'érudit les illusions du
1 Satire X.
découvreur, ne perdrait-on pas quelque chose de sa sagacité et de son ardeur aux recherches? L'homme ne trouve une portion de la vérité qu'à la condition de se persuader qu'il la trouve tout entière. Et moi-même, si je n'étais un peu prévenu contre d'autres admirations littéraires, admirerais-je nos chefs-d'œuvre à leur juste prix?
La France d'aujourd'hui ne tient pas pour les moins nobles parmi ses ancêtres , les auteurs de ces vastes Chansons de gestes où se sont tant complu nos pères. Elle se reconnaît à la vaillance des héros de ces poèmes, à leur respect pour le faible et le vaincu, à leur amour chevaleresque pour la femme. Mais elle ne se fait pas scrupule de sourire au merveilleux des romans de la Table ronde, à ces coups d'épée qui font des brèches dans le granit des Pyrénées, à ce cor dont le son se fait entendre à trente lieues. Elle se souvient aussi que, parmi toutes les choses chantées par nos trouvères, beaucoup n'ont été que des préjugés de l'ignorance ou des abus de la force. La France moderne n'a pas déposé toute rancune contre la société féodale.
Entre les grandes compositions et les poèmes satiriques, les unes écrites par des témoins indifférents ou des peintres complaisants des mœurs du moyen âge, les autres par des témoins malicieux ou des peintres qui se vengent de ce dont ils ont pâti, il y a la différence des choses qui s'en vont aux choses qui viennent, des modes éphémères aux besoins permanents, des abus à leur réforme, du
présent à l'avenir, de l'image mobile et vague de la France, partagée en provinces, aux premiers linéaments de la France réunie en corps de nation. Il est tout simple que nous prenions moins d'intérêt, dans ces poésies, aux peintures effacées de ce que nous avons cessé d'être, qu'à l'image vivante de ce que nous sommes.
De ce côté-là aussi est la véritable fécondité. Celle des grandes compositions n'est qu'apparente. Tous les romans semblent sortis du même moule. Les incidents romanesques et les inventions de féerie , qu'on croirait inépuisables , sont presque toujours les mêmes. Les surprises, qu'il semble si aisé de varier, sont toujours attendues. C'est la même aventure, non avec des personnages différents, mais avec les mêmes personnages sous des noms divers. L'uniformité de ces romans en explique la prodigieuse multiplication.
Nos pères nous donnent, dès ce temps-là, une excellente leçon. L'invention n'est donc pas toute dans l'imagination, quoique, de toutes nos facultés, l'imagination semble la plus riche et la plus hardie. Mais à voir à quel bon marché on la contentait chez nos pères, on reconnaît bien vite que son domaine est plus borné qu'il ne paraît, parce que c'est surtout par l'imitation qu'elle s'excite et se nourrit ; et l'imitation n'est pas féconde. La faculté la plus inventive, c'est la raison ; elle seule sait découvrir, à F aide de l'observation, les choses du monde réel, infiniment plus variées que les choses imaginaires, et
IQS HISTOIRE
la seule source des littératures qui ne s'épuise pas.
Que, dans des poèmes prolixes et uniformes, la langue poétique soit pauvre , qui s'en étonnerait ? Et cette pauvreté n'est pas relative seulement à ce qui nous paraît aujourd'hui la richesse d'une langue, mais à ce que pouvait être notre langue dès ce temps-là, à ce qu'elle était dans les genres plus conformes au génie de notre pays.
Aussi, pour trouver quelque variété et une langue déjà expressive, il faut descendre des merveilles des romans à ces petits poèmes qui, sous les noms de fabliaux, de sirventes, de tensons, de jeux-partis, de chansons, ont pour sujet quelque anecdote graveleuse, quelque particularité des mœurs contemporaines, la satire des abus, et l'amour, tel qu'on le faisait alors, sans cette fausse délicatesse qui lui venait de l'imitation. C'est là ce qui est propre à notre pays, et j'y reconnais la marque éternelle de ce bon sens qui doit se fortifier et s'étendre, mais qui ne changera pas. Là, l'esprit français est dans son naturel ; il ne doit rien ni à l'enthousiasme des croisades, ni aux traditions chevaleresques des Arabes, ni à cette magniloquence de l'Orient, si antipathique au génie de notre nation. Ces petits poèmes sont variés , parce que les sujets en sont pris à la variété de la vie réelle ; et la langue en est relativement riche , parce qu'elle suffit à exprimer tout ce que pensaient les esprits les plus indépendants et les plus ingénieux de l'époque.
De même que, dans la prose, la langue a déjà
une sorte de maturité pour le récit , de même , dans les écrits en vers, la langue suffit à ce tour d'esprit satirique, le faible et aussi le fort de notre nation. Elle y est même plus riche que dans les écrits en prose. Touchant à plus de choses que les récits, elle a des nuances pour les sentiments les plus divers, depuis la colère qui prétend corriger ce qu'elle attaque , jusqu'à cette indifférence aimable, qui ne veut rien corriger et pour qui les abus mêmes sont des maux nécessaires avec lesquels il faut savoir vivre.
Le tour d'esprit satirique, dans les écrits en vers des douzième et treizième siècles, est comme le cachet du génie national; l'empreinte ne s'en est pas effacée. C'est donc dans les poèmes mêlés de récit et de satire qu'il faut chercher les premiers traits de l'esprit français et les premières traditions de notre langue poétique. Or, comme le Roman de la Rose est le plus marqué de ces traits, ou qu'ils y ont été vus et goûtés de plus d'esprits, pendant une longue période de temps, il paraît juste de commencer l'histoire de la vraie poésie fraaçaise au Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Part de Guillaume de Lorrifl.
Le Roman de la Rose est l'œuvre de deux mains.
Notre Ennius, comme dit Marot, ou notre Homère,
comme disait Lenglet-Dufresnoy, au temps où Lamotte abrégeait Homère, est-ce Guillaume, de la ville de Lorris , en Gâtinais, auteur de la première partie l, ou Jean, de Meun-sur-Loire , auteur de la continuation 2 ? Je crois, sans rien ôter au mérite de Guillaume de Lorris, que Jean de Meun a plus de droits à être notre Ennius, sinon notre Homère. On ne le place pas si haut, pour peu qu'on sache mieux le grec que Lamotte et le vieux français que Lenglet Dufresnoy.
Guillaume de Lorris vivait au temps de saint Louis , vers le milieu du treizième siècle ; il avait à peine vingt ans, selon les érudits , lorsqu'il mourut , aux environs de l'année 1260, à l'époque même où naissait son continuateur, Jean de Meun. Jean de Meun était-il docteur en théologie ? Etait-il moine ? Ni son Testament, ni son Codicille, ni son Trésor, qui ne sont, à quelques passages satiriques près , que de longues méditations de théologie, ne contiennent de détails sur sa vie. On sait seulement, par un passage du Testament, que Dieu lui donne de servir les plus grandes gens de la France, et, par une préface au roi Philippe le Bel, qu'il avait traduit du latin un livre de Végèce, les lettres d'Héloïse et d'Ahailard, et le livre de la Consolation de Boëce, « que j ai translatée enfrançois, dit-il au roi, j'açoit qu'entendes (quoique tu entendes) bien latin. »
1 Cette première partie se compose de 4,000 vers ; la seconde en a 18,000; ce sont des vers de huit syllabes.
2 Surnommé Clopinel, probablement parce qu'il boitait.
Jeau de Meun vécut jusque vers Tau 1320 : il était contemporain de Daute.
Le Roman de la Rose se compose de deux poèmes très distincts, dont le second a été écrit soixante ans après le premier.
C'est Guillaume de Lorris qui en a fourni le cadre. Il l'avait emprunté aux romans de chevalerie. Le fond de ces romans, ce sont, en général, les aventures de quelque amant en quête de sa dame, que lui disputent mille difficultés et mille ennemis, et qu'il retrouve après beaucoup d'incidents romanesques. Ici, l'objet de la recherche de l'amant est une rose; les aventures sont le récit d'un songe. Le poète ou l'amant rêve qu'il est introduit par dame Oyseuse au château de Décluyt (Plaisir). Il y trouve l'Amour et tout son cortège, Doux-Regard, son écuyer, Richesse, Jolyveté, Courtoisie, Franchise, Jeunesse, etc., etc., qui forment des couples amoureux, et se livrent au plaisir de la danse et de la promenade. Le poète, en se promenant lui-même, arrive devant un carré de roses que protège une haie ; il distingue un bouton, et s'apprête à le cueillir : une flèche que lui décoche l'Amour l'étend par terre, tout pâmé et baigné de sueur. Il se reconnaît vaincu, et prête serment d'allégeance à l'Amour, auquel il laisse son cœur en gage. L'Amour enferme ce cœur sous clef, et enseigne au poète ses commandements : c'est tout un traité de l'art d'aimer.
Le poète, à peine seul, veut retourner au bouton. Il est accompagné de Bel-Accueil. Dangier, armé
d'un bâton d'épines, Honte, Peur, Malebouche, l'empêchent d'y arriver. Raison lui conseille de renoncer à sa poursuite. Il s'emporte contre elle, et, à l'aide de Pitié et de Franchise, il parvient à fléchir Dangier; Vénus lui permet d'approcher ses lèvres du bouton. Mais Malebouche l'a dénoncé à Jalousie. Celle-ci fait bâtir un château fort, et y enferme Bel-Accueil dans une tour dont une vieille a les clefs : Honte , Peur, Malebouche et Dangier gardent les quatre portes principales.
Que peut le poète sans le secours de Bel- Accueil? Resté seul, il se lamente, il gémit sur le prix dont il a payé les premières faveurs de l'amour.
Là finit la part de Guillaume de Lorris. Dans un dénoûment découvert depuis peu d'années j , il possède la rose, et Beauté lui promet que, s'il a le cœur bon et entier, sa possession ne sera pas troublée.
Ce poème est, en plusieurs endroits, inspiré et, en quelques-uns, traduit de Y Art d'aimer d'Ovide. Les imitations y sont piquantes, par le contraste de la langue raffinée du modèle et de la langue encore informe de l'imitateur. Dans les prescriptions de l'amour, tes dents cure traduit le careant rubigine dentés d'Ovide, et
S'en tes ongles a point de noir, Ne l'y laisse pas remanoir,
n'est que la paraphrase de
.... Sint sine sordibus ungues.
1 Postérieurement à l'édition du Roman de la Rose, donnée par le ravant M. Aléon.
La pensée de cette première partie paraît assez claire. La rose est évidemment la femme aimée ; les personnages allégoriques qui en favorisent ou en contrarient la conquête , représentent , avec les divers incidents de l'amour, les passions que met enjeu la passion principale. Il n'est pas difficile de les reconnaître sous ce froid travestissement. Dame Oyseuse, c'est la paresse qui mène bien vite les gens au château de Déduyt. Tous ces couples qui forment le cortège de l'Amour, personnifient les qualités séduisantes de la jeunesse, qui est la saison d'aimer. Qui peut réussir en amour sans le secours de Bel- Accueil? Qui peut s'y aventurer sans rencontrer Dangier, Honte, Peur et Malebouche ou Médisance ? Quel amant ne s'est pas emporté contre Raison ? Auprès de quelle dame ne réussissent pas Pitié et Franchise? Quel amour défendu n'est exposé à quelque malheur, comme le château fort de Jalousie et la vieille qui tient sous ses clefs Bel- Accueil ?
Le poème de Guillaume de Lorris est donc tout simplement — et il fallait en croire le poète sur parole — une sorte d'Art d'aimer. Si plusieurs érudits y ont vu autre chose, c'est que la pensée du poète n'est pas toujours claire, et qu'il ne faut pas peu de travail pour la pénétrer. Marot voit dans la rose soit « l'état de sapience, » soit « l'état de grâce, » soit « le souverain bien infini, » soit enfin « la glorieuse vie de Marie elle-même. )> A-t-il voulu, en bon frère en poésie, protéger par cette
dévote interprétation, l'œuvre de ses devanciers contre les susceptibilités croissantes du clergé et du parlement ? La précaution, en tous cas, n'était bonne que pour la part de Jean de Meun.
La part de Guillaume de Lorris est inoffensive. Les censeurs de la Sorbonne auraient eu peine à y trouver un seul trait qui blesse les mœurs ; tout au plus y noterait-on quelques détails grossiers, dont la faute est moins au poète qu'à son temps. Le poète n'est responsable que des détails licencieux, qui sont toujours volontaires, en quelque jtemps qu'on écrive. Pour ce qui regarde l'Eglise, deux ou trois traits seulement de satire timide et détournée sont dirigés contre les moines, ces plastrons, pendant près de cinq siècles, de tout ce qui tenait une plume en France, prosateur ou poète. Il n'y a d'un peu hardi que ce portrait de Papelardie, l'une des figures peintes sur les murailles du château de Déduyt.
En sa main ung sautier tenoit, Et sachiez que moult se penoit De faire à Dieu prières saintes, Et d'appeler et sains et saintes.
Car icel gent si font lor vis Amegrir, ce dit l'Evangile, Por avoir loz parmi la ville, Et por un poi de gloire vaine Qui leur toldra Dieu et son raine.
En traçant celui de l'Envie, l'aimable poète a dû froncer le sourcil :
Lors vi qu'Envie eu la paiuture A voit trop lede es gardé ure.
Ele ne regard ast noient, Fors de travers en borgnoiant.
Ele avoit un g mauves usage Qu'ele ne pooit ou visage Regarder riens de plain en plaing ; Ains clooit ung œl par desdaing Qu'ele fondoit d'ire et ardoit Quant aucuns qu'ele regardoit Estoit ou preus, ou biaus, ou gens , Ou amés, ou loés de gens ' .
On goûtera cette image poétique du Temps :
Li Tens qui s'en va nuit et jor Sans repos prendre et sans se jor Et qui de nous se part et ernble Si celéement, qu'il nous semble Qu'il s'arreste adès en ung point Et il ne s' i arreste point, Ains ne fine de trespasser Que nus ne puet néis penser Quex tens ce est qui est presens.
Li Tens qui ne puet sej orner, Ains vait tous jors sans retorner, Cum l'iaue qui s'avale toute, N'il n'en retome arrière goûte2-
Dans ces vers ingénieux, la délicatesse est de grand prix, surtout pour l'époque. Cette délicatesse sera plus tard la grâce.
Prenons garde pourtant de nous laisser tromper par la naïveté d'une langue naissante. La grâce d'un bon nombre de traits n'est que dans le bégayement de cette langue, et c'est une illusion de croire qu'une
pensée est aussi près de l'âme que le mot qui l'exprime est près de son origine. J'en dirai autant de certaines choses que le temps reculé où elles furent écrites ne doit pas protéger contre la critique ; de certains vieux défauts à côté de quelques beautés poétiques ; d'une portion de poésie parasite, qui, au berceau de notre littérature, dispute le terrain à la poésie du sujet; de descriptions qui dispensent le poète d'imaginer, et de quantité de mots qui ne sont que pour la rime.
Part de Jean de Metm.
Guillaume de Lorris était un trouvère du temps de saint Louis, d'un esprit délicat et doux, quelque peu clerc, plus versé dans la poésie des cours d'amour que dans le latin, et disciple des troubadours provençaux. Jean de Meun est un grand clerc, libre penseur et libre diseur, qui laisse bien loin derrière lui la poésie provençale, et entre pleinement dans les voies de l'esprit français. Le poème de son devancier qu'il continua, soit à la prière de Philippe le Bel, soit parce que l'usage d'alors l'y autorisait, n'est pour lui qu'un titre populaire, sous lequel il étale son savoir encyclopédique. Dès les premières pages, voilà des développements de morale imités des anciens, des dissertations sur l'amour, l'amitié, la jeunesse et la vieillesse, relevées d'allusions hardies aux mœurs et aux abus de l'époque ; voilà des épisodes, en langue burlesque, de l'histoire sacrée
et profane , qui viennent comme exemples à l'appui des raisons morales. La mort de Virginie, frappée par son père, et celle d'Appius, le juge prévaricateur, vont servir de preuves de l'iniquité des jugements ; Agrippine, Néron, Crésus, Hécube, les uns par leur fin lamentable, les autres par leurs malheurs, déposeront contre les caprices de la fortune. Pénélope et Lucrèce sont citées, sinon comme les seuls, du moins comme de très rares exemples de la fidélité conjugale. Hercule et Déjanire, Samson et Dalila, témoignent de la perfidie des femmes. Les noms des philosophes et des poètes anciens hérissent de leur orthographe gothique cette bizarre épopée. Après Socrate, Heraclite, Diogène, paraissent Juvénal, Horace,
Qui tant ot (eut) de sens et de grâce ;
vers à noter pour la justesse de l'éloge, à une époque où Lucain était plus goûté que Virgile, et Sénèque que Cicéron.
Les personnages de Guillaume de Lorris ont changé de physionomie dans Jean de Meun. Je ne reconnais plus ces enfants un peu indécis d'une imagination chaste et gracieuse : ce sont des personnages rassis et sans illusions, sortis d'un cerveau satirique. Les noms restent les mêmes, mais les caractères sont différents. Le seul air de famille qui leur soit demeuré, c'est qu'ils semblent être les mêmes personnages se moquant, dans leur âge mûr, de ce qu'ils ont cru dans leur jeunesse.
La Raison , que Lorris avait logée au sommet d'une haute tour, et qui parlait avec tant de sens à l'Amant, n'est ni moins sensée, ni de moins bon conseil dans Jean de Meun ; mais elle y moralise avec tant de liberté et s'y permet des mots si crus, qu'en un endroit elle se fait traiter, par l'Amant, de folle ribaude. L'Ami, si doux et si modeste dans Lorris, est devenu, dans la tête de son second père, un philosophe de la secte de Diogène. L'Amant luimême a pris de l'humeur, et il s'en faut qu'il aime chastement.
Aux personnages de son devancier, Jean de Meun en ajoute de son invention. Voici Dame Nature et son chapelain Genius, l'anneau pastoral au doigt et la mitre en tête. C'est par leur bouche que Jean de Meun débite tout ce qu'il sait de physique, d'alchimie, d'histoire naturelle. Dans une scène où Nature se confesse à son chapelain, elle explique à sa manière la création du monde, la formation, le cours et l'harmonie des planètes, le préjugé qui rejette sur les constellations les fautes des hommes, la prédestination conciliée avec la liberté humaine, le tonnerre et les éclairs, les verres ardents, le télescope, les songes, les comètes. Elle y mêle des digressions contre les princes. Les nobles n'y sont pas épargnés,
Dont le corps ne vault une pomme Outre (plus que) le corps d'un charnier, Ou d'un clerc ou drun escuyer;
ni les femmes, dont le poète boiteux avait eu peutêtre à se plaindre.
Ces figures allégoriques, bien qu'animées delà passion à la fois encyclopédique et satirique de Jean de Meun, sont froides, parce qu'elles ne cachent pas assez le poète. Il n'en est pas de même de deux personnages vraiment humains, vivants, qui n'ont d'allégorique que leurs noms. Ils sont venus, ils se sont glissés parmi les barons qui, sous la bannière du dieu d'Amour, vont mettre le siège devant le château de Jalousie *. C'est Faux-Semblant et Contrainte-Abstenance s amie.
Le dieu d'Amour, surpris de trouver ces deux inconnus dans les rangs de son armée, escortés de Simplesse et de Franchise, veut tout d'abord les en chasser ; leurs répondants intercèdent pour eux , et le dieu consent à recevoir les services de Faux- Semblant. Quoi de plus piquant que de donner à Faux-Semblant, pour intercesseurs, Simplesse et Franchise? Ne sont-ce pas les plus honnêtes gens qui font les affaires des faux dévots? Je reconnais Tartufe se couvrant de la simplesse d'Orgon.
Faux-Semblant est fait roi des ribauds. Comme il est d'honnêteté douteuse, le dieu d'Amour, qui veut savoir sur qui compter, lui demande où il habite. « J'ai' maisons diverses, dit Faux- Semblant; mais, ajoute-t-il, je n'ose m'ouvrir, à cause des moines mes confrères. » Le dieu insiste : « Eh bien! dit
1 Jean de Meun a repris à son devancier l'histoire de l'Amant emprisonné dans une tour, au pied de laquelle se lamente Bel- Accueil. C'est pour le délivrer que le dieu d'Amour a ressemblé ses barons.
Faux- Semblant, j'habite le monde et le cloître, mais plus le cloître que le monde, parce que j'y suis mieux caché :
Eeligieus sunt moult couvers ; Li seculer sunt plus ouvers.
Faux-Semblant vit avec les orgueilleux, les fourbes, les gens d'intrigue,
Qui mondaines honors convoitent
Et les plus grands besoignes exploitent,
Et vont traçant (cherchant) les grans pitances,
Et porchacent les acointances
Des poissans hommes, et les sivent,
Et se font povre, et si se vivent
Des bons morciaus délicieus,
Et boivent les vins précieus ;
Et la povreté vont preschant,
Et les grans richesces peschant.
Malheur à qui voudrait faire obstacle à Faux-Semblant ! Il sait trahir et frapper à mort, sans qu'on puisse voir la main d'où partent les coups ,
.... tant est fort la decevance Que trop est grief (difficile) l'aparcevance ! 1
Trait de vérité profonde. Je vois encore Orgon ne pouvant se résoudre à trouver Tartufe criminel, et ne sortant de dessous la table qu'à la dernière extrémité ; tant est difficile Vaparcevance, quand la decevance a été si forte ! L'attrait des âmes simples vers le faux dévot, c'est l'attrait des moutons vers
1 Edition Meon, vers 11074.
le loup habillé en pasteur. S'il fuyait, ils courraient après lui.
Faux- Semblant a le pouvoir de lier et de délier ; il confesse et absout qui bon lui semble, en dépit du clergé séculier, qui le redoute. Que si quelque pénitent est réclamé parle prêtre de sa paroisse, et admonesté de venir à son confessionnal, il lui suffit de s'en plaindre
A son bon confesseur nouvel, Qui n'a pas" non frère Lovel, Mes frère Leus qui tout déveure.
Ce frère Loup a des bulles à Rome ; son sénéchal est Chevance, et son frère germain Intrigue. « Du reste, ajoute Faux-Semblant, ce ne sont pas les pénitents pauvres que je dispute aux prélats. A moi les brebis grasses, à eux les brebis maigres ; s'ils ne sont pas contents de leur lot, gare qu'ils ne perdent mitres et crosses ! »
Comment! dit le dieu d'Amour, que ces aveux scandalisent, en uses-tu si déloyalement?
Car, si cum tes habits nous conte, Tu semblés estre un saint hermites.
FAUX-SEMBLANT
C'est voirs (vrai), mes ge sui ypocrites.