‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 41 sur 71 · DES PROGRÈS QUE RABELAIS A FAIT FAIRE A LA LANGUE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DES PROGRÈS QUE RABELAIS A FAIT FAIRE A LA LANGUE LITTÉRAIRE

A toutes ces nouveautés dans tous les ordres d'idées correspondent autant de progrès dans la langue. Le premier de nos grands écrivains, Rabelais représente, en l'étendant, l'esprit de son pays, et il enrichit la lançrue nationale des beautés de la sienne.

Une des qualités de cette langue, parmi tant d'autres qui méritent d'être étudiées * , c'est cette

1 On a remarqué que Rabelais est le premier qui ait observé dans la prose des règles invariables, et qui en ait arrêté la syntaxe, tout en lui laissant ses idiotismes, qui en sont comme la physionomie.

souplesse dont il donnait le premier exemple, ef qui consiste à passer du noble au familier, sang gêne et sans disparate. Il en avait appris l'art dans les écrits des Grecs, où cette variété de pensée et de tours, ce mélange d'expressions de tous les ordres, est un don et une grâce inimitable. Platon n'a jamais plus de séduction que dans les pages où. il descend du sublime aux peintures familières de la vie, faisant couler l'âme, pour ainsi dire, d'un ton à l'autre, par un mouvement si insensible et si naturel, qu'elle ne s'aperçoit pas du passage. Ainsi fait Rabelais, avec cette différence qu'il s'élève rarement au sublime, et que fort souvent il descend au-dessous du familier, jusqu'au grotesque et au bas. Sa langue, à la fois naïve et savante , ne se guindé pas pour exprimer de hautes pensées ; et , de même qu'elle ne paraît pas s'étonner d'être éloquente, elle ne croit pas déroger en parlant l'argot.

Si je la regarde dans les parties de ce livre qui ont été inspirées par la Renaissance , que de nouveauté dans ces expressions si profondes et si générales, qui ouvrent comme des horizons à l'esprit du lecteur! quelle exactitude tout ensemble et quel éclat! quelle noblesse et quelle liberté! Les mots s'élèvent au niveau des choses : on ne sent, dans le discours, ni l'effort d'une langue artificielle pour orner ce qui ne doit pas être orné, ni l'embarras d'une langue rustique qui exprimerait gauchement des pensées polies.

Si je la regarde, soit dans les caractères que Ra

bêlais a créés, soit dans ce qu'il continue et perfectionne de ce don charmant du récit, aussi ancien que notre France, je ne la trouve pas moins admirable. Telle en est la richesse, que, par une illusion facile à expliquer, nous croyons avoir dégénéré, sous ce rapport, de ceux que Pasquier appelle les Pères de notre idiome l. Il est vrai qu'il y a telles pensées populaires, telles vérités proverbiales, qui, exprimées en perfection dès la première fois , ne peuvent pas être remaniées et remises pour ainsi dire au creuset. Les tours et les mots n'en sont pas perdus , si ce n'est pour les ignorants , dont la langue date du jour où ils s'en servent. Seulement ils sont hors de la circulation, et ils forment dans les langues comme une portion consacrée, qui ne peut ni être transformée ni périr.

§ IV

QUEL RANG DOIT OCCUPER RABELAIS PARMI LES HOMMES DE GKXIE DE KOTRE PAYS?

Rabelais est-il au rang des hommes de génie? Oui, s'il est vrai qu'il ait eu, dans les lettres, le don du génie, qui est d'exprimer des vérités générales dans un langage définitif, de créer des personnages qui vivent et qui ont un nom immortel j)armi les hommes.

Mais , s'il y a des rangs divers pour les hommes de génie, Rabelais ne doit pas être mis au premier.

1 Calvin et Rabelais.

De grands défauts l'en écartent aux yeux de qui' conque ne sépare pas la supériorité intellectuelle de la supériorité morale , et ne veut pas reconnaître le beau là où il ne se montre pas sous les traits de l'honnête.

Le plus grand de ces défauts est cette partie immonde de ses œuvres, que ne justifie pas ce qui restait de grossièreté dans les mœurs de ce tempslà. Rabelais n'a pas la dignité du génie, ni cette délicatesse, non du prédicateur, mais du philosophe qui ne va pas au delà de la nudité sévère de la vérité philosophique. Il tire la Vérité de son puits, et la prostitue aux yeux des passants.

En outre, il n'est pas bienfaisant : il se joue de nos misères, et n'y propose jamais de remède. Ce rire éternel de Démocrite est insensé. Rabelais ne s'attache pas aux vérités qu'il rencontre ; on dirait qu'il n'en sent pas le prix , et que c'est plutôt le hasard qui les a jetées sous la plume, que la réflexion qui les lui a révélées. On regrette qu'il n'ait jamais , soit la volonté, soit la force de suivre une idée sérieuse. C'était le vœu de ses amis les réformés, tant qu'ils furent ses amis. Théodore de Bèze, dans un distique latin traduit par un écrivain du temps, tâchait d'allécher Rabelais par la gloire des écrits sérieux :

Qui les sérieux passe en ces discours joyeux. Dis-moi quel il sera, devenant sérieux 1.

Qui sic nugatur, tractantem ut séria vincat, Séria cumfaciet, die mihi, quantus erit.

Rabelais désappointa les protestants sur ce point comme sur d'autres. Il n'est guère de sujet où il n'ait touché d'une main sûre aux vérités qui pouvaient en sortir ; mais comme si ce peu de sagesse le fatiguait, à peine commence-t-il à s'intéresser à son objet, qu'il s'en détourne brusquement, et qu'à la place de choses sensées, un torrent de mots, souvent inintelligibles, s'échappe de sa mémoire surchargée, qui semble se répandre tout entière sur le papier, sans l'intervention de sa volonté. On retire de dessous cet entassement de folles imaginations et de paroles vaines d'utiles vérités, mais on n'en a pas grande reconnaissance à Rabelais.

Etait-ce chez lui une folie feinte? Votdait-il tout obscurcir pour tout cacher? Je croirais à ce calcul, s'il n'y avait d'embrouillés et de confus que les endroits où la vérité pouvait être périlleuse à dire. Il est une explication plus naturelle, et par conséquent plus vraie : la raison de Rabelais a été admirable, mais son humeur a été souvent plus forte que sa raison.

On a remarqué de tous les grands écrivains comiques, qu'ils ont eu l'humeur sérieuse, triste et mélancolique. Cela était vrai d'un contemporain de Rabelais, l'Arioste, si gai dans son poème, si plaisant dans ses satires. Le trait le plus touchant du caractère de Molière, c'est le contraste du sérieux de son humeur et de la gaieté si franche de son esprit. Rabelais ne ressemble pas à ces grands hommes. Il était naturellement gai et bouffon ;

comme il est né, il écrit. C'est jusqu'au bout le joyeux frère novice de Fontenay-le-Comte. Que prouvent toutes ces anecdotes, fausses ou invraisemblables comme faits, vraies comme impressions populaires : la niche de saint François, l'usage des coups de poing donnés aux bacheliers nouvellement reçus, la promenade sous les fenêtres du chancelieï Duprat, les poisons pour le roi et pour la reine, les trois ou quatre manières bouffonnes dont on fait mourir Rabelais? Que prouve sa renommée de mystificateur,- sinon que l'humeur joyeuse qui déborde dans l'écrivain a été le caractère même de l'homme, et que Rabelais a écrit en riant ce dont il fait rire ses lecteurs? Ajoutez à cela le goût des ouvrages curieux et rares, et des bizarreries intellectuelles; peut-être un grain de folie ; peut-être une raison restée au fond du verre.

En effet, à la différence d'Horace, qui buvait peu et à petits coups, et qui, tout en chantant le vin, fut souvent forcé de s'en tenir à l'eau, les éloges que Rabelais fait du piot et de la dive bouteille sont d'un buveur effectif, et de l'homme qui dit vrai quand il déclare qu'il aime mieux boire frais que d'être papimane ou papefigue. « Je suys, « dit-il au prologue du livre IV, moyennant un « peu de pantagruelisme , sain et desgourt (dé- « gourdi) prestà boire, si voulez. » Et au prologue du premier livre : ce A la composition de ce livre a seigneurial, je ne perdis ni employai onc ni plus « aultre temps que celui qui estoit establi à pren-

« dre ma réfection corporelle, sçavoir, en buvant et « mangeant. » Il n'écrivait pas seulement après boire, mais pendant boire ; et, ■ dans sa réfection corporelle, boire vient avant manger. Ronsard le prit an mot, dans cette épitaphe que j'ai rapportée v

Puis ivre, chantoit la louange De son ami, le bon Bacchus.

Rien, en effet, ne ressemble plus à la loquacité d'un homme aviné, que les passages, en trop grand nombre, où Rabelais roule une multitude de mots forgés, parmi lesquels il balbutie quelques paroles d'or, d'une langue qui semble épaissie par le vin.

Quoi qu'il en soit, peu d'écrivains ont plus fait pour notre langue que Rabelais. Il y a versé une foule d'expressions et de tours qui sont demeurés. Mais l'autorité de son exemple n'a pu y maintenir les héllénismes ou les latinismes par trop osés qu'il y importa, soit qu'il eût été atteint de la pédanterie des érudits dont il s'est moqué , soit qu'il eût besoin de trois langues à la fois pour l'incroyable richesse de ses idées, folles ou sensées, qui débordaient notre idiome. Pourquoi Montaigne le range-t-il parmi les auteurs simplement plaisants? A-t-il voulu dissimuler, par ce jugement dédaigneux, tout ce qu'il a emprunté à Rabelais ?

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