‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 42 sur 71 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

§ I. De la philosophie chrétienne ; et comment Calvin en exprime pour la première fois les vérités dans la langue vulgaire. — § II. Calvin fonde l'Eglise et le gouvernement de Genève. — § III. Des caractères généraux du calvinisme. La prédestination. — § IV. Lutte entre Calvin et le parti des libertins. Mort de Calvin. — § V. U Institution chrétienne. Beaux côtés du génie de Calvin. — § VI. Mauvais côtés et défauts, et comment l'esprit du calvinisme est un schisme dans la littérature française.

DE LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE , ET COMMENT CALVIN EN EX- PRIME POUR LA PREMIÈRE FOIS LES VÉRITÉS DANS LA LANGUE VULGAIRE.

La Renaissance avait apporté au monde moderne, sous les formes et dans les genres les plus divers, depuis les maximes jusqu'aux pièces de théâtre, ces idées générales ou vérités sur l'homme, qui font l'immortelle jeunesse des écrits de l'antiquité païenne. Mais l'antiquité païenne n'avait pas tout dit sur l'homme, même dans la condition où le réduisait la société antique, en l'absorbant dans le citoyen : elle laissait tout à dire soit sur l'homme intérieur, tel que l'a régénéré le christianisme, soit sur les devoirs nouveaux dont il l'a chargé, pour prix de ce qu'il est venu ajouter à ses facultés pour le bien. Il restait donc tout à la fois à développer les vérités que l'antiquité païenne a connues, et à exprimer pour la première fois les vérités de devoir qu'elle a ignorées.

Le paganisme, à son plus haut point de perfection morale, a produit le stoïcisme, espèce d'innocence orgueilleuse et stérile. Le stoïcisme a pourtant entrevu les devoirs de l'homme envers son semblable, dans la douceur de ses doctrines sur l'esclavage, au principe duquel il ne songea pas d'ailleurs à toucher. Mais cette sorte de devoirs n'a tout son prix que là où la religion a égalé tous les hommes. Car où le stoïcisme montrait un maître et un esclave rapprochés par une sorte de condescendance volontaire du premier pour le second, le christianisme a montré deux êtres que Dieu a faits frères, et dont le plus grand selon le monde doit effacer par la charité la distance qui le sépare du plus petit.

L'homme, dans l'antiquité païenne, offre une double lacune : il y a en lui, pour ainsi dire, des terres incultes et en friche, et il ne connaît pas tout son prix.

Le christianisme, par les deux dogmes sur lesquels il est fondé, la chute et la rédemption, lui donna la connaissance de sa nature tout entière. Par le dogme de la chute, il amena l'homme à se regarder hors de sa condition extérieure, hors du temps et du lieu où il vit ; il lui découvrit tous les mystères de son intérieur, et tout ce fonds de malaise qui couve en lui, sous quelque forme de société qu'il vive, irréparable contre-coup d'une première chute. Le dogme de la rédemption le releva des misères de la chute par la considération du

prix dont il a été racheté. De là , une science nouvelle de l'homme, qui devait découvrir et mettre en culture toutes ces terres inconnues de l'antiquité païenne, agrandir notre nature ou plutôt lui restituer sa grandeur et fonder tout un ordre nouveau de vérités morales.

C'est là cette science qu'Erasme a si admirablement définie philosophie chrétienne, associant ainsi un mot païen à un mot chrétien, et confondant ensemble la Eenaissance proprement dite et la Réforme, qui est la renaissance de l'antiquité chrétienne.

Au seizième siècle, la philosophie chrétienne n'est encore que la science de la religion restaurée ; le christianisme en fournit le fond et la matière; le paganisme en fournit la méthode. Plus tard, et principalement au dix-septième siècle, il faudra l'entendre de cette profondeur particulière que l'esprit chrétien donne à tous les écrits supérieurs, même à ceux qu'on pourrait par le sujet appeler profanes. La beauté suprême des lettres françaises, dans Bossuet comme dans Molière, qu'est-ce autre chose que l'expression parfaite des vérités de la philosophie chrétienne?

La Réforme ne fut donc pas moins utile à l'esprit français que la Renaissance, puisque la philosophie chrétienne en devait être le résultat ; résultat d'une si grande valeur, que je ne m'étonne point de voir les catholiques tâcher d'en enlever l'honneur à la Réforme. Ce débat n'est pas de mon

sajet ; mais s'il est permis de croire que les catholiques du seizième siècle, secoués par le mouvement général des esprits, et réveillés par cette renaissance des lettres et des arts qui rendit bientôt toute ignorance honteuse, auraient fini par s'arracher d'eux-mêmes, et sans l'aiguillon de la Réforme, aux puérilités de la scolastique et aux langueurs de l'autorité sans contrôle, il n'est pas vrai de dire qu'ils y aient travaillé avant l'éclat des avertissements de Luther, et que la Réforme n'ait pas tout au moins provoqué l'avènement de la philosophie chrétienne.

Le premier qui popularisa en France , non dans la langue des savants , comme Erasme , mais en français, les vérités de la philosophie chrétienne, c'est Calvin.

§ il

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