BERTAUT
Bertaut i nous a laissé sur ses premiers essais poétiques quelques détails qui nous aideront à l'apprécier. C'est en lisant Konsard qu'il se sentit poète ; il n'avait pas seize ans. Plus tard, attiré par la douceur de Desportes , il essaya de l'imiter.
Fol qui n'avisois pas que sa divine grâce,
Qui va cachant son art d'un art qui tout surpasse,
i Né à Caen, en 1570, mort en 1611.
N'a rien si difficile à se voir exprimer
Que la facilité qui le fait estimer.
Lors à toi ( à Ronsard ) revenant, et croyant que la peine
De roser imiter ne seroit pas si vaine.
Je te pris pour patron ; mais je pus moins encor
Avec mes vers de cuivre égaler les tiens d'or... 1.
En effet, les œuvres de jeunesse de Bertaut sont imitées de Desportes : celles de son âge mur le sont des poésies savantes de Ronsard. Le recueil des premières se compose de stances, de sonnets, de pièces sur les fêtes de la cour, de complaintes, de vers sur des Heures et sur des gants, à l'exemple de Saint-Gelais. Comme il arrive à tous les jeunes gens, Bertaut imitait le poète le plus à la mode et le plus près de lui. Plus tard, il remonta jusqu'aux exemples de haute poésie donnés par Ronsard, et bien lui en prit : c'est dans la haute poésie qu'il a laissé des vers dignes d'être épargnés par Malherbe, dans le temps même que Malherbe biffait Ronsard et Desportes.
Plus de sagesse dans les plans , un emploi plus discret de l'érudition, un meilleur choix de mots, plus d'unité dans le ton, tel est le changement, dans le second recueil de Bertaut 2. C'est un progrès dans la composition et le style , fruit du travail d'un homme de goût, plutôt qu'une veine nouvelle de poésie ouverte par un esprit hardi et fécond. Mais la
i Éloge funèbre de Ronsard.
2 Ce second recueil se compose de paraphrases de psaumes , de chants funèbres sur les morts royales, de diverses pièces sur des sujets élevés.
sagesse de Bertaut est quelquefois vigoureuse, et j'imagiue que s'il arrivait à Malherbe de s'adoucir, ce devait être pour des vers comme ceux-ci, sur la justice de saint Louis :
Lui voyant ces abus ouvrir ainsi la porte Aux lamentables maux que l'injustice apporte, Le bon droit ne servir, le tort ne nuire en rien..., Mais la seule faveur, sous une robe feinte, Régner es jugements sur la raison éteinte: La justice, au palais, sa balance employer A peser , non le droit , mais l'argent du loyer ; L'ignorance élevée aux dignités suprêmes... *.
Plus loin, la charité du saint roi n'inspire pas moins heureusement le poète :
Maints rois s'armant les bras d'un fer victorieux
Rendent par l'univers leur renom glorieux,
Brident de saintes lois la populaire audace,
Laissent de leur prudence une éternelle trace,
Et gagnent tout l'honneur qu'on s'acquiert ici-bas
Par les arts de la paix et par ceux des combats :
Mais peu daignent tourner leur superbe paupière
Vers le pauvre étendu sur la vile poussière,
Et penser qu'en l'habit d'un chétif languissant
C'est Christ, c'est Christ lui-même, hélas ! qui, gémissant,
Se lamente à nos pieds de la faim qui l'outrage.
C'est cette pitié qu'avait saint Louis. On le voit aider du fruit de ses épargnes
.... La triste veuve à qui l'heur d'être mère Etoit sujet de plainte et surcroît de misère;
l Pani'yyrique de saint Louis.
Racheter des captifs ; doter la chasteté De la vierge nubile, à quila pauvreté Refusoit un mari, fanissant eu tristesse La misérable fleur de sa verte jeunesse.
Il y a un accent de mâle éloquence dans cette apostrophe aux rois qui accablent leurs sujets d'impôts, et qui <( boivent le sang du peuple dans des vases dorés » :
Mauvais pasteurs du peuple, écorchez vos troupeaux, Pour changer en draps d'or leurs misérables peaux. Pensez-vous que le ciel, qui hait la tyrannie, Favorise la vôtre, ou la laisse impunie ? Non, non, il détruira votre injuste pouvoir, Et faisant contre vous vos sujets émouvoir, Ce courroux punisseur qui les règnes désole... Brisera votre sceptre orgueilleux de tributs, Vous en ôtant l'usage en haine de l'abus ; Ou bien il maudira les cruels artifices Qu'inventent vos flatteurs pour nourrir vos délices, Et fera que , votre or fondant en votre main, Plus vous dévorerez , et plus vous aurez faim.
Ailleurs, parlant du plaisir pieux que trouvait saint Louis à lire les Ecritures, et comparant son respect pour les livres sacrés au respect d'Alexandre pour les poèmes d'Homère, il dit :
Il les tenoit enclos comme un riche trésor Dans un coffre odorant de cèdre et de fin or ; Il les vouloit nommer la fleur de ses délices, L'aiguillon des vertus et la bride des vices. Que si le soin public lui laissoit du loisir, Il ne l'employoit point en un plus doux plaisir Qu'en celui que le fruit d'une étude si sainte Fait savourer aux cœurs où Dieu grave sa crainte.
Presque tout ce Panégyrique est écrit du même ton. Les pensées en sont choisies, la plupart élevées; l'expression en est abondante et ferme. Il mérite d'être lu, non seulement pour sa date, mais pour la justice de l'éloge, en tous points conforme à la vérité historique ; pour l'onction chrétienne de certains passages, et pour la langue enfin qui en est forte et saine. Il n'est pas lu pourtant, et peut-être le titre même en est-il ignoré. Est-ce un oubli injuste, et y a-t-il sujet de réclamer pour une gloire méconnue ? Nullement. Les plus grandes beautés du recueil de Bertaut suffisent seulement à motiver le jugement de Boileau. Le mérite de ce poète est moins d'avoir ajouté que d'avoir effacé. Il a été plus sage qu'inventeur ; et même après ces perfectionnements , qui l'ont rendu digne d'être nommé dans Y Art poétique, trop de choses restaient à faire pour qu'on accorde plus que de l'estime à ce qu'il a fait. C'était trop peu d'avoir été plus retenu que Ronsard ; il fallait, non se préserver de ses excès en l'imitant, mais rétablir l'image même de la poésie , que ses doctrines et ses exemples avaient défigurée. Il fallait, en un mot, non le corriger, mais le renier. Le succès dans cette entreprise devait donner la première gloire poétique durable : cette gloire fut celle de Malherbe.
§ III