‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 59 sur 71 · DES PRINCIPAUX ÉCRIVAINS DU SECOND ORDRE AU SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

DES PRINCIPAUX ÉCRIVAINS DU SECOND ORDRE AU SEIZIÈME SIÈCLE

La liste des grands prosateurs du seizième siècle est épuisée. On n'en peut pas compter plus de quatre ; et encore l'un d'eux, Amyot, n'est-il qu'un traducteur de génie. C'est dans ces quatre prosateurs qu'il faut chercher la plus complète image de l'esprit français au seizième siècle. Les écrivains secondaires n'y ajoutent que fort peu de traits. Ils développent certains points ; ils s'attachent à un ordre particulier d'idées; ils l'enrichissent de quelques détails. Mais les grandes qualités qui font vivre les écrits, les beautés qu'on ne recommence pas, y sont rares comme les hasards de la veine chez les écrivains qui n'ont que du talent. Aux écrivains de génie appartient la gloire de marquer un progrès, de doter d'une conquête l'esprit humain ; aux écrivains

de talent, le mérite de pressentir ce progrès ou de pousser cette conquête.

A ce mérite s'en joint un autre, chez les écrivains secondaires du seizième siècle. Ils créent ce qu'on peut appeler la langue intermédiaire entre celle que parle la foule et celle des écrivains de génie. Aussi le second ordre des auteurs tient-il un meilleur ran°r, au seizième siècle , qu'aux deux siècles qui suivent. Quand la langue d'un grand peuple est arrivée à sa perfection dans des ouvrages marqués de toutes les qualités de l'esprit humain, la plupart des écrivains secondaires ramassent ce que les écrivains de génie ont laissé comme superflu. Quelquesuns affaiblissent, en les développant, ou corrompent, en les mêlant d'erreurs, les vérités que ceux-ci ont exprimées; d'autres, qui ont plus de foug*ue et d'audace, se retournent tout à la fois contre les vérités et les disciplines consacrées par les œuvres du génie, et attaquent le goût du public par impuissance de le contenter. Au seizième siècle , où les écrivains supérieurs laissent d'ailleurs à perfectionner, les écrivains secondaires ont l'importance et l'originalité d'auxiliaires chargés de la partie la plus facile de la tâche commune. Dans certains ordres de vérités et de connaissances, ils poussent l'esprit français et la langue, et complètent les conquêtes du génie.

On en compte de trois sortes : ceux qui continuent à enregistrer les faits contemporains . à l'exemple des chroniqueurs ; ceux qui exploitent

quelque partie de l'héritage de l'antiquité; ceux enfin qui en appliquent les méthodes et les immortelles leçons à améliorer le présent et à préparer l'avenir : les auteurs de Mémoires, les érudits et les écrivains politiques.

Parmi les auteurs de Mémoires, il faut nommer les deux frères du Bellay, famille d'excellents esprits , vivant dans les grandes affaires de la première moitié du siècle , et qui les racontent , l'un dans de simples Mémoires, à la façon des chroniqueurs ses devanciers *, l'autre dans des histoires un peu fastueusement taillées sur le patron de Tite-Live, avec une certaine ambition pédantesque qui, dans ce temps-là, n'était pas d'un mauvais exemple 2; le Loyal serviteur, un inconnu , peut-être un des secrétaires de Bayard, dont il a narré la vie dans une chronique pleine de grâce, de facilité et de naturel, où l'admiration, au lieu d'être banale , comme dans Froissart, est toujours sentie et justifiée ; petit ouvrage charmant, du même caractère que les écrits de Marguerite de Yalois ; un fruit de l'esprit français touché par le premier souffle de la Eenaissance 3. Viennent ensuite la nièce même de cette princesse, la seconde Marguerite de Yalois, fille de Henri II et femme de Henri IV, auteur de Mémoires que

1 Martin du Bellay, mort en 1559. — Mémoires de 1543 à 1547 , pour faire suite à ceux de son frère.

2 Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, mort en 1543. Huit livres de Mémoires sous le titre d' Ogdoades.

l'Académie française , par un jugement où il entrait peut-être de la galanterie, regardait comme le modèle de la prose au seizième siècle1: le cardinal d'Ossat, ambassadeur de Henri IV près la cour de Rome, esprit pénétrant, simple et droit, qui expose au roi son maître, d'un style abondant et ferme, des négociations suivies avec toutes les ressources de l'habileté et de la patience2 ; Brantôme, dont la curiosité ne se renferme pas dans les choses de son temps et de son pays ; qui recueille dans les livres et dans les oui-dire les matériaux de sa chronique scandaleuse; du reste, plein de sens, de finesse et d'excellent style, à qui l'on peut reprocher plutôt la curiosité des musées secrets, que le dessein prémédité de caresser la corruption de son temps 3 ; le maréchal de Montluc, dont Henri IV appelait les Mémoires la Bible des soldats, jugement qui peint le livre4. J'omets quelques noms, comme moins marquants , non comme méprisables : une certaine jeunesse naïve de langage donnait du prix aux plus obscurs de ce temps-là.

Les Budé, les Turnèbe, les Vatable, les Fauchet, les Ramus, ont laissé des noms durables dans l'histoire de l'érudition française. Le premier, quoique ayant plus écrit en grec et en latin qu'en français, a été une des lumières de la Renaissance dans notre

1 Morte en 1615. Mémoires de 1565 à 1572.

2 Mort en 1604. Correspondance avec Henri IV. :î Mort en 1614.

4 Mort en 1577.

pays, et le conseil de François Ier dans ses fondations littéraires. Le dernier eut la gloire de tenter, avant tous, ce que Descartes devait réaliser moins d'un siècle après, l'émancipation de la philosophie. Sa mort même témoigna de la grandeur du service qu'il rendait à l'esprit humain. Pasquier, le plus agréable à lire peut-être , est ingénieux et sensé dans ses Recherches, piquant dans ses lettres imitées de cet art de Pline le Jeune, qui fait valoir des choses légères par l'expression ; mais il ne s'élève jamais à cet ordre d'idées où la langue est de génie. Henri Estienne, le plus illustre de cette famille, noble aussi par l'hérédité du savoir et du dévouement aux lettres, est plein de mouvement et d'enthousiasme dans les ouvrages, un peu confus, où il mêle toutes choses, la philologie et la polémique, la dissertation et les anecdotes contre les catholiques, sa passion de réformé et sa passion d'érudit. Ouvriers habiles, gens de cœur, ces écrivains n'expriment rien mollement ; tous savent donner à leurs pensées un tour vif et hardi, soit qu'ils aient éprouvé les passions de leur époque, soit qu'ils n'en aient eu que la curiosité ardente pour tous les objets de la connaissance humaine.

La première place dans ce second rang appartient aux écrivains qui ont appliqué leur savoir à la réforme de la société. En tête, sont deux hommes d'un sens supérieur, les lumières du droit civil et du droit politique à cette époque, Dumoulin et Bodin, l'un, le plus grand jurisconsulte, l'autre,. le

plus grand publiciste du seizième siècle. Dumoulin retrouvait les véritables sources et posait les fondements du droit français ; Bodin mêlait à des rêveries pythagoriciennes deux principes excellents, devenus des articles de droit public, l'inaliénabilité du domaine royal et le consentement des sujets pour la levée des impôts. Au-dessous d'eux, les frères Pitliou éclaircissaient les questions si délicates des rapports de la couronne avec le saint-siège, de l'Eglise gallicane avec l'Eglise romaine. Tous appartenaient à ce parti politique qui avait lui-même l'idée la plus élevée et la plus féconde de ce tempslà, l'idée de l'unité de la France en toutes choses; ils en poursuivaient l'application, comme penseurs et comme citoyens, par de bons écrits et par des vertus.

Ce ne sont toutefois que des écrivains à consulter. Un seul ouvrage, dans cet ordre, est à lire, parce qu'il a défendu la bonne politique du temps par des moyens et avec un art qui sont de tous les temps : c'est la Satire Ménippée.

§ii.

LA Satire Ménippée.

Le discours de l'imprimeur n'en est pas la partie la moins plaisante. Il feint que l'auteur lui est inconnu; que, voulant l'aller remercier du grand profit qu'il a fait à l'impression et au débit

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