‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 60 sur 71 · H1ST. DE LA L1TTÉR. — T. I · texte numérisé non relu

H1ST. DE LA L1TTÉR. — T. I

de l'ouvrage, « auquel, dit-il, on a couru comme au feu, » il s'est longtemps enquis de sa demeure. On lui a indiqué un seigneur Agnoste, du pays d'Aléthée, de la ville d'Eleuthère, habitée par les Parisiens, « gentilhomme de bonne affaire et point « trompeur, qui aime mieux le concile de vin que de « Trente *.» H demeure, lui dit-on, dans la rue du Bon Temps, à l'enseigne du Miche Laboureur. Notre imprimeur y court : mais il ne trouve ni bon temps, ni riche laboureur. Pourquoi? Demandez-le à la Ligue. Enfin il découvre un parent du seigneur Agnoste, qui lui donne des explications sur le titre de Satire Ménippée, et répond aux critiques qu'on a faites de l'ouvrage. La principale s'applique à la harangue du sieur d'Aubray, prévôt des marchands, trouvée trop longue et trop sérieuse au prix des autres, qui sont courtes et plaisantes. Critique contemporaine qui n'a pas cessé d'être juste 2.

L'idée était fort heureuse d'imaginer une réunion des principaux personnages des états, et de leur faire tenir des discours où ils se trahissent euxmêmes, et dévoilent leurs motifs intéressés et ceux de leurs amis. C'est de la comédie, quoique d'un ordre inférieur à celle qui démasque les personnages par le soin même qu'ils mettent à se cacher.

i Le sens de ce grec francisé est transparent : Agnoste (<xyvw<tto;), inconnu { Aléthée ( àXvjôsta) , vérité ; Éleuthère ( èXeuôepta) , liberté. Vérité , liberté , c'est une belle devise pour Paris.

2 La Satire Ménippée est l'ouvrage de quatre auteurs : Gillot, conseiller au parlement, Pierre Pithou, et les poètes Rapin et Passerat..

Mais les caractères en sont vrais , de la vérité du temps et de celle de tous les temps. On se prête volontiers à une fiction qui fait dire aux orateurs ce qu'ils ont le plus d'intérêt à taire. Il est même bon nombre de choses qu'ils ont pu s'avouer tout haut à eux-mêmes. Par exemple, s'il y a de l'excès à supposer le duc de Mayenne se vantant ouvertement de sa lâcheté, de son avarice et de tous ses manques de foi, il n'y a que de la vraisemblance à lui faire dire qu'il n'a jamais voulu engager son armée contre le Béarnais, afin de se réserver, ni le serrer de trop près, de peur d'être excommunié. Quel est le lâche qui ne se croit pas simplement prudent? Et n'a-t-il pas pu se rencontrer au seizième siècle quelque mauvais général persuadé que s'il reculait devant un ennemi hérétique, c'était par scrupule de religion? Ailleurs, quand Mayenne avoue qu'il a toujours songé à faire quelque chose de bon pour lui et les siens, n'a-t-il pas pu croire, dans la bonne foi de sa cupidité, que c'était un juste prix de ce qu'il avait fait pour la Ligue ?

De même, s'il est invraisemblable que le cardinal de Pelvé se targue de la bassesse intéressée de son dévouement à la maison de Lorraine, il ne l'est pas qu'il loue Philippe II d'être prêt à donner une partie de ses royaumes pour que tous les Français deviennent bons catholiques et reçoivent la sainte inquisition. Beaucoup d'âmes simples le croyaient.

Faire dénoncer les arrière-pensées de la Ligue par un ligueur vendu à l'Espagne et à l'espoir d'un

chapeau de cardinal, est un trait du meilleur comique. Ce ligueur, c'est l'archevêque de Lyon. Calviniste dans sa jeunesse, avec les mœurs des pantagruélistes , mangeur de viande en carême et incestueux, la grâce de Dieu et celle des doublons d'Espagne, dit la Satire, l'a déterminé à signer la sainte Ligue. Nul n'en sait plus que lui sur les mobiles secrets des conversions qui en ont grossi le parti.

Par une piquante invention du même genre, c'est le docteur Rose, recteur de l'Université, tout à la Ligue, qui retrace les ravages des études, les paysans de la banlieue remplaçant les professeurs et les élèves, les classes servant d'écuries. Il attaque son propre parti; il signale les intrigues de Mayenne contre son neveu le duc de Guise, sa politique qui tend toute à sa conservation. Rose est le pédant qui se croit encore devant ses écoliers en régentant ses complices. « Vous êtes trop de chiens à ronger un os, » leur crie-t-il. Le lieutenant général Mayenne se baisse vers le légat et lui dit à l'oreille : « Ce fol icy gastera tout le mystère. » Excellent trait, qui atteint à la fois les chefs et les auxiliaires d'une mauvaise cause.

La harangue du docteur Rose excite un grand tumulte. Les massiers hurlent : Qu'on se taise! n'osant dire : Paix là ! Le mot paix est interdit dans cette réunion de faux braves qui font la guerre derrière Philippe IL

M. de Rieux, député pour la noblesse, complète cette galerie burlesque. On l'appelle M. de Rieux

le jeune, parce qu'il n'est pas de l'ancienne maison de Rieux. C'est le fanfaron de la Ligue. Il en affiche effrontément les vrais motifs et il se vante de ses cruautés, comme fait Mont lue dans ses Mémoires. De Rieux a le délire de la guerre civile. « Que ne me ce fait-on roi? dit-il. Je suis plus que tous ceux-là : « car mon grand-père était maréchal en France ou « de France, et s'il a gagné enferme gagneray Paie radis. » Il fut pendu à Compiègne en l'année 1593. La Ménippée lui fait prédire sa fin. « Si je ce puys prendre Noyon, dit-il, je feray la moue à ce ceux de Compiègne. » En effet, ceux de Compiègne lui firent faire la moue, en le pendant. Voilà le type des condottieri des guerres civiles. C'est l'enfant de l'anarchie politique et religieuse : il n'y a pour lui ni Dieu ni roi, et, sous prétexte que les deux partis n'ont ni le vrai roi ni le vrai Dieu, il les pille indistinctement l'un et l'autre.

Toute cette partie de la Satire Ménippée est un fruit du pur esprit français, cultivé mais non transformé par la Renaissance. J'y reconnais la gaieté satirique de nos pères. Rien n'y manque, ni le trait; qui déchire, ni le jeu de mots qui assaisonne lé sens, ni la pointe, pour les goûts un peu grossiers. Quoique ce soit l'œuvre d'érudits , le grief national qui les a inspirés est si vif et si profond, qu'ils en oublient jusqu'à l'érudition. Nulle imitation de l'antiquité ne paraît dans cette explosion de la vraie France, blessée dans sa foi, dans son indépendance nationale et dans sa raison. L'objet de ces haran-

gués burlesques est d'en ridiculiser les héros : à qui donc la France irait-elle emprunter l'arme du ridicule ?

Mais la Renaissance a mis sa noble marque à la harangue du prévôt des marchands, d'Aubray, la dernière du recueil et la seule écrite dans le ton sérieux. Elle eût pu être prononcée en réalité par d'Aubray, qui était, dit la préface. de l'imprimeur, a copieux et abondant en raison, et ne trouvoit « jamais fin de son savoir ni de ses discours l. y> C'est encore l'esprit français, sous les traits, non plus de Panurge, mais de Gargantua, quand il trace son plan d'études. D'Aubray a lu les modèles de l'éloquence latine ; il s'en est assimilé la méthode et le tour. Il fait justice de la Ligue , au nom des principes éternels , qui condamnent toute anarchie ; il oppose à sa politique la vraie politique de la France, et il retrouve, pour peindre les horreurs de la guerre civile , les accents de Démosthène démasquant Philippe , de Cicéron accablant Antoine. Tout cela, sans doute, trop peu proportionné, trop long, — d'Aubray l'avoue lui-même en finissant, — quelquefois trébuchant de l'éloquence dans la déclamation, ou mêlé d'un certain mauvais goût, déjà moins pardonnable après Montaigne, mais vif, nerveux, abondant en- raisons solides ; premier manifeste et première image durable du vrai patriotisme dans notre pays.

1 La harangue de d'Aubray est l'ouvrage de Rapin.

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