‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 62 sur 71 · ST · texte numérisé non relu

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QUE DEMANDAIT-ON AU COMMENCEMENT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE? — CHARRON. —SAINT FRANÇOIS DE SALES. — INFLUENCE LITTÉRAIRE DU RÈGNE DE HENRI IV.

Aussi, que demandait-on au commencement du dix-septième siècle? Des vérités substituées aux idées, aux impressions, et, parmi ces vérités, celleslà surtout qui servent à la conduite de la vie. On demandait une méthode ; on sentait la nécessité d'une langue disciplinée, d'un choix dans les mots qui répondît à un choix dans les idées. On voulait en finir avec le Que sais-je ? du seizième siècle, et chercher ce qu'il faut savoir, pour connaître ce qu'il faut faire.

Ce progrès des esprits a inspiré deux écrivains, qui, nés dans la seconde moitié du seizième siècle, ont produit leurs meilleurs ouvrages dans les premières années du dix-septième , Charron et François de Sales. Ecrivains secondaires tous les deux,

Charron, pour avoir manqué des qualités du génie, François de Sales, parce que l'humilité chrétienne a enfermé le sien dans le cercle des vérités de piété, ils intéressent singulièrement par ce premier essai d'une méthode appliquée à la recherche de la vérité pour la conduite, par un premier choix dans les idées et dans les mots , qui marque le passage du seizième au dix-septième siècle. Ce que Charron fit pour la philosophie morale, François de Sales le fit pour la morale chrétienne. Tous les deux ont regardé de deux points de vue différents l'homme, la vie, mais dans le même dessein, pour les régler.

Charron l était l'ami et le disciple de Montaigne. Après des études faites à l'Université de Paris, et pour le droit, aux Universités d'Orléans et de Bourges ; après cinq ou six ans de pratique du barreau, dont il se dégoûta, pour s'attacher à la théologie et à la prédication, il devint, à l'école de Montaigne, moraliste, en gardant la méthode du théologien et l'habitude rigoureuse d'écrire pour convaincre. Montaigne, qui mourut en 1592, lui permit, par une clause testamentaire, de porter les armes de sa maison.

C'est en 1601 que parut, à Bordeaux, le livre qui a fait sa gloire, la Sagesse, publié pour la première fois sous le titre de Petit Traite de la Sagesse. La mort le frappa deux ans après , à Paris , comme il venait de mettre la dernière main à la seconde édi-

1 Né à Paris en 1551, mort le 16 novembre 1603.

tion. Le moraliste y oubliait si souvent le théologien, que le fameux jésuite Garasse y dénonça des hérésies. H s'attira pour réponse ce portrait du pédant : « Le pédant, dit Charron, est non seulement « dissemblable et contraire au sage, mais rogue- « ment et fièrement il lui résiste en face, et, comme « armé de toutes pièces, il s'eslève contre et l'at- « taque, parlant par résolution et magistralement. » Montaigne eût mieux asséné le coup.

Après la mort de Charron , le parlement voulut supprimer le livre, et la Faculté de théologie le censurer en forme. Grâce à quelques changements qu'y fit le président Jeannin, la seconde édition put paraître en 1604.

En attaquant Charron, les gens d'église ne le calomniaient pas. Le livre de la Sagesse, malgré les réserves les plus explicites et les plus sincères en ce qui touche la foi, s'y substituait à l'insu de l'auteur, en réglant par la morale générale certains points que la religion seule avait réglés jusque-là. On pouvait croire que, pour Charron, la religion n'était que la théologie, c'est-à-dire la science et la discussion des sources de la religion, une science d'obligation dans un pays chrétien, mais d'ailleurs sans application à la conduite de la vie dans les rapports purement humains. Cet homme , si profondément chrétien, qui était chanoine et voulait être chartreux, en possession d'une doctrine qui règle toutes choses d'une manière simple, qui ne laisse aucune objection sans réponse, aucune contradic-

tion sans l'expliquer, demandait à cette sagesse, dont Montaigne venait de lui faire voir les obscurités et les misères , une règle dont l'imperfection avait été le sujet même du livre des Essais. Entre deux sortes de réfutation des athées, des païens et des schismatiques , la réfutation philosophique et humaine , et la réfutation selon la foi et la théologie, il s'attachait à la première, et il composait pour des chrétiens une sagesse de tous les aphorismes des païens.

Le cachet du maître est d'ailleurs empreint sur le disciple. Il arrive souvent que la curiosité vient distraire et le doute tenter par ses complaisances un esprit enclin à se fixer et à croire, plus ferme qu'étendu, plus porté à affirmer qu'à douter, qui affirme avec autorité, mais qui doute sans grâce. Dans le temps même qu'il écrivait son traité de la Sagesse, faisant bâtir une petite maison à Condom, en l'an 1600, il y mit sur la porte : « Je ne sçai. x> Entre cette devise et celle de Montaigne, la différence est que Charron semble avouer qu'il a été par moments incommodé de l'ignorance qui fait les délices de Montaigne. « Que sais-je? » est d'un épicurien aimable, content de savoir pourquoi il ne sait pas, qui s'en fait peut-être une gloire secrète, parmi tant d'ignorants ou de gens passionnés qui affirment, a Je ne sçai » est d'un esprit sévère, qui voudrait savoir pour enseigner, qui regrette peutêtre d'avoir quelquefois affirmé comme s'il avait su. Le maître fait son plaisir de son doute ; le dis-

ciple a essayé de régler le sien par la rigueur de sa méthode; mais, des deux parts, c'est le même doute. Seulement, ce qu'il y a de sérieux dans celui de Charron, et par là même d'inconséquent, produit l'impression équivoque qui reste de la lecture de son traité. On dirait un théologien que Montaigne a converti à son doute , un opiniâtre affirmatif, comme Charron appelle ses contradicteurs, gagné par un sceptique. La méthode ne convainc pas toujours, et le douteur en rappelle un plus aimable.

Charron a retenu de son maître les formes du langage, ces figures, ces redoublements de mots pour renforcer la pensée, l'étendre, en embrasser toutes les nuances; ces épithètes qui sont comme les faces diverses du même objet; ces images, si chères aux esprits spéculatifs, pour lesquels une demi-vue équivaut à une vue claire et entière. Mais ce langage du maître, dans l'imitation travaillée du disciple , jure au milieu des divisions et des subdivisions symétriques, des définitions et distinctions dont Charron hérisse son livre, pensant le rendre plus clair et plus frappant. Le tour naïf de la spéculation libre est comme à la gêne dans les compartiments de cette sorte de scolastique, et le caprice du libre penseur fait trouver plus pesante la méthode du théologien. Cette langue a je ne sais quoi de pédantesque à la fois et de trop libre : le pédantesque vient de l'éducation et de la profession ; le trop libre, de l'exemple. Mais ni la rigueur n'en est assez concluante pour la raison , ni la liberté

assez complète pour l'imagination. On cherche ce qui fait que le tour d'esprit de Charron n'a pas la franchise de celui de Montaigne, quoique avec tant de solidité en général, plus de profondeur que le maître sur certains points, et tant de ressemblance avec lui pour le style : c'est que l'écrivain dogmatique ne prouve pas assez , et que le sceptique de l'école de Montaigne veut trop prouver.

Malgré ces imperfections, le livre de la Sagesse fut d'un excellent exemple. Cette tentative, souvent heureuse, de recueillir en un corps tous les préceptes de la sagesse humaine, de les ranger dans un ordre naturel, de les traiter successivement, donna le goût des ouvrages méthodiques. C'est la première fois, en France, que la morale purement humaine était enseignée dogmatiquement. Peutêtre même Charron est-il le seul de nos moralistes qui, nous ayant montré les diverses faiblesses de notre nature, nous ait indiqué pour chacune les moyens d'y remédier. Il a des prescriptions pour toutes les maladies. Si nous ne guérissons pas, ce n'est pas la faute de son livre ; de plus grands médecins de l'âme y ont échoué. Mais après la gloire de guérir, qui est donnée à si peu, la plus belle consiste à nous faire connaître notre mal et les ressources de notre nature, et, par ce compte de nos faiblesses et de nos forces, à entretenir en nous, jusqu'à la mort, le désir et l'espoir de la guérison.

Le même mérite de méthode et de proportion recommande les ouvrages de piété de saint Fran-

çois de Sales *. Chaque point y est traité dans son ordre, avec une étendue proportionnée, sans mélange d'idées ou de développements qui n'y appartiennent pas. Mais ici ce n'est plus la sagesse humaine qui est la règle de la vie, c'est la religion. Les ressources que Charron veut tirer de notre nature pour résister à ses imperfections , saint François de Sales les tire de la foi. Le médecin de l'homme n'est plus l'homme, c'est Dieu lui-même, entourant Famé chrétienne de sa providence, et s'insinuant dans ses plus secrets mouvements.

Les personnes pieuses, et celles qui, ne pouvant s'élever à ce haut état, ne goûtent les ouvrages de spiritualité que par les vues qu'elles y trouvent sur la vie, savent avec quelle onction particulière et quelle douceur saint François de Sales administre ses prescriptions. Quel regard à la fois pénétrant et chaste il jette sur ces misères et ces désordres auxquels l'avait dérobé sa précoce sainteté ! Quelle hardiesse naïve et quelle mesure dans les peintures qu'il en a tracées ! Quel tendre intérêt pour nos maux, pour les faiblesses qui les engendrent, pour les convenances de nos conditions diverses, pour nos amusements même, que sa douce vertu ne nous envie pas î II touche à toutes les circonstances de la vie, il connaît tout, il dit tout, ou, comme il s'en rend le témoignage à la fin d'un chapitre sur l'honnêteté du lit nuptial, « il fait enten-

1 Né en Savoie en 1567, mort à Lyon en 1622.

a dre sans le dire ce qu'il ne voulait pas dire '. » Il y a sur ce point une grande différence entre Charron et lui. Charron , trompé par son honnêteté même, ou entraîné par l'exemple des licences du maître, fait tout voir grossièrement, ne croyant pas son âme complice de la liberté de son intelligence. François de Sales ne lève qu'un coin du voile ; il ne nous montre des égarements humains que ce qui peut nous en donner ou le regret ou la crainte ; et toutefois telle est la force de ses peintures, qu'elles ne laissent jamais l'esprit incertain ni languissant. C'était la première fois que la religion , se distinguant de la théologie, au lieu de régler l'homme par des formules , condescendait à l'examiner dans le détail, et à reconnaître sa liberté par le soin même qu'elle prenait d'en surveiller tous les mouvements. Au lieu du sombre docteur de Genève, qui pousse des générations de sectaires vers la mort, dont son orgueil croit avoir le secret , et par delà laquelle il a marqué la destinée de chacun ; qui ne permet à personne de s'attarder et de prendre haleine dans ce douloureux voyage vers l'autre vie, je vois un pasteur aimable qui conduit doucement son troupeau au dernier terme. A peine est-il sévère pour ceux qui s'égarent; les autres, il les laisse marcher de leur pas, trouvant bon qu'ils prennent quelques plaisirs honnêtes dans ce monde où Dieu les place pour quelques moments, à titre d'hôtes

1 Introduction à la vie dévote, IIIe part., chap. XXXIX.

et de passagers. Chemin faisant, il parle à chacun selon ses besoins, s'aidant pour les persuader de tout ce qu'ils voient et de tout ce qu'ils aiment; tirant ses comparaisons des usages de leur vie , de leurs habitudes domestiques , de leurs souvenirs ; rendant les enseignements sensibles, en y intéressant leur imagination et leur cœur.

Né parmi les grands spectacles de la nature alpestre, élevé en Italie, saint François de Sales avait la mémoire remplie de toutes ces images de la grandeur et de la bonté de la Providence. Il a le sens de ces secrètes relations qui unissent l'homme au lieu qu'il habite, et tantôt il égayé sa piété par mille ressouvenirs de la vie des champs, des troupeaux, des abeilles, des vignes plantées parmi ] es oliviers, « des oiseaux qui nous provoquent aux « louanges de Dieu , » tantôt il la rend familière ou spirituelle, comme une conversation délicate entre mondains, par des images tirées des travers ou des vices de la société. Tour à tour poétique et pittoresque, ingénieux et subtil, il ôte aux esprits les plus difficiles l'envie de remarquer quelques traces des défauts du temps, parmi tant de beautés aimables que lui inspire le désir de plaire aux âmes pour les sauver.

Ces qualités feront toujours lire avec charme, même par les plus mondains , le plus célèbre des ouvrages de saint François de Sales , Y Introduction à la vie dévote. Ajoutez-y toutes les grâces d'un style aisé et insinuant, plein d'images riantes et fa-

miiières empruntées à la nature et à la vie commune, persuasif et doux pour faire avancer la piété, efficace parce qu'il est affectueux. L'Académie française, dans le choix qu'elle fît de quelques écrivains pour servir de modèles de la langue, ne se montra que juste en y joignant saint François de Sales à Malherbe.

\1 Introduction à lame dévote parut en 1G08. Ce furent d'abord de simples lettres de direction écrites par le saint évêque à une dame de ses parentes. Cette dame les fit voir à un jésuite, qui eu admira la solidité, et tâcha de persuader à François de Sales de les recueillir et d'en faire un ouvrage suivi, le menaçant, à son refus, de les publier luimême. Pendant qu'il hésitait, Henri IV lui fit dire par un de ses amis qu'il désirait avoir de lui un ouvrage qui servît de méthode à toutes les persounede la cour et du grand monde, sans en excepter les rois et les princes, pour vivre chrétiennement, chacun dans son état. Il le voulait également éloigné de deux dispositions alors générales, par l'effet des guerres de religion, le relâchement né de l'idée que Dieu ne fait pas attention aux hommes, et le désespoir où conduit l'idée qu'il veille sur uous pour nous punir, et que la piété est impossible. Il demandait que cette méthode fût exacte, judicieuse, telle que chacun pût s'en servir. Saint François de Sales ne se crut plus en droit de résister; il redemanda ses lettres à sa ]>;i rente, et il «mi composa l'aimable livre de Y Introduction « la

4(J8 histoire de la littérature française.

dévote, qu'il adresse à Philotée, ou l'âme dévote. Henri IV avoua que ce livre avait surpassé son attente.

Je ne rappelle pas cette anecdote pour l'agrément, mais pour rendre au plus populaire de nos rois un hommage qui lui est dû. Il convenait à celui par qui l'ordre et l'unité s'établissaient dans l'Etat, de les prescrire dans les ouvrages de l'esprit. L'estime de Henri IV pour Malherbe et pour François de Sales n'est pas moins d'un grand roi que sa politique. Il sentit que le temps était venu où l'image de la France, arrachée aux partis et victorieuse de l'étranger, devait se réfléchir dans les lettres, et il indiqua aux quatre meilleurs esprits du temps, Charron, Malherbe., Régnier, saint François de? Sales, un premier idéal.

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