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DES PROGRÈS DE L'ESPRIT FRANÇAIS AU SEIZIÈME SIÈCLE , ET DE L'ILLUSION QUE SE FONT A CET ÉGARD QUELQUES PERSONNES.
On peut dire qu'au seizième siècle tout le champ de la pensée avait été défriché. Le présent, le passé, l'avenir, occupaient à la fois les intelligences : le présent raconté dans les Mémoires , le passé retrouvé par l'érudition dans les deux antiquités; l'avenir pressenti et comme préparé par les libres spéculations des moralistes, par les vœux de tolérance, par l'esprit de réforme civile et politique qui pénétrait dans la société française.
La religion, la philosophie, la morale, la politique, jusque alors confondues dans une sorte de science encyclopédique dont la théologie était la clef, s'étaient enfin séparées et classées, chacune à part, avec un domaine distinct et dans des limites déterminées.
La religion avait été renouvelée par la Réforme. La philosophie, jusqu'alors abîmée dans une science plus vaste et plus positive, la théologie, commençait à s'en retirer et à se séculariser.
La politique, comme science générale du gouvernement, avait suscité de profonds penseurs; la politique française, celle de l'unité nationale, avait inspiré un pamphlet qui est demeuré.
La morale, comme règle générale des devoirs, s'était séparée de la morale théologique. Comme
science de toutes les bienséances sociales, quels admirables interprètes n'avait-elle pas eus dans Rabelais et dans Montaigne ? La sécularisation de la morale, c'est peut-être l'œuvre la plus originale du seizième siècle.
Avant le seizième siècle, l'idée de l'humanité est à peine entrevue. Dans l'universelle préoccupation du présent, elle ne paraît guère qu'un souvenir involontaire qui se glisse parmi les pensées données aux choses contemporaines. L'homme tout entier, possédé par le moment dans lequel il vit, ne se retourne pas vers le passé, ne regarde pas vers l'avenir, et l'on peut dire sans exagération qu'avant le seizième siècle, ce qui a vécu dans les temps écoulés n'est qu'une faible tradition, et ce qui vivra dans les temps futurs, qu'un mystère.
Au seizième siècle, le passé et l'avenir tiennent plus de place dans les pensées que le présent, et le présent lui-même n'est plus considéré comme le temps tout entier, mais comme le passage de ce qui a été à ce qui sera. L'homme se reconnaît dans les hommes d'autrefois ; il agrandit sa vie en la reculant par delà le jour où il est né, en la prolongeant par delà les jours qu'il lui sera donné de vivre. L'idée de l'humanité n'est plus une tradition confuse : c'est l'occupation même et la vie des intelligences. Il en paraît enfin une image formée de tous les traits généraux et communs qui constituent l'unité de l'homme , si divers par le temps et le lieu. C'est cette image que Montaigne nous a
fait voir ; c'est l'homme des Essais, vu sous tant de faces, démêlé sous tant de déguisements, dépouillé de tant de costumes , examiué de si près, si épié, placé sous taut d'aspects et éclairé par taut de lumières, qu'on croirait qu'il n'y a plus rien à en écrire après le seizième siècle. De là, l'illusion de quelques personnes de notre temps, auxquelles il paraît que le dix-septième siècle en a moins su que le seizième sur ce grand sujet, et qu'il y eut plus d'idées au temps de Montaigne qu'au temps de Bossuet : véritable illusion d'optique, née d'une disposition d'esprit propre à notre siècle, et qui lui est commune avec le seizième.
Je veux parler de l'ardeur du savoir, qui, dans toutes les parties des connaissances humaines , a pris la place de la croyance. Nous avons plus de curiosité que de foi. Dans la philosophie, nous faisons l'histoire des écoles, nous dissertons ingénieusement des mérites et des défauts de chacune. Mais combien peu s'attachent aux principes euxmêmes, à ce qui est la moelle de la science ? Combien peu ont la noble ambition de nous faire gravir un degré de plus de l'échelle mystérieuse, par laquelle l'homme prétend monter jusqu'à Dieu, par les seules forces de sa raison? Dans l'histoire, nous faisons passer les anecdotes avant l'enseignement ; nous cherchons l'individu sous le héros; nous sommes plus curieux de diminuer l'autorité des grands exemples que d'y ajouter. En politique , nous tâtonnons entre différents principes, tous mal notés, soit à cause
des excès qui en ont déshonoré l'application, soit pour leur impuissance à retenir les nations sur cette pente qui les précipite vers le mal, par l'ardeur du mieux. Les généralités nous fatiguent ; nous aimons mieux les idées particulières qui suffisent à nous donner la réputation de gens d'esprit, et qui nous laissent libres de notre conduite. C'est par cette ressemblance avec notre siècle que le seizième siècle plaît si fort aux esprits dont j'ai parlé, et qu'il leur paraît plus riche intellectuellement que le dix-septième. Ce nombre infini de nuances dans les idées et de particularités dans les faits, cette curiosité insatiable, l'essentiel noyé dans le superflu, l'incertitude sur toutes choses offerte aux esprits comme l'ombre de cette liberté dont ils sont si jaloux, voilà d'où vient l'illusion de ces personnes. Elles tiennent cette abondance pour invention, cette diversité pour variété ; et ce qui sied mal dans les choses de l'intelligence, elles mettent la quantité avant la qualité l.
A mon avis , c'est par cette abondance même et cette diversité que le seizième siècle est si imparfait, et qu'il rend le dix-septième si nécessaire. Tant d'incertitudes fatiguent l'esprit, tant de nuances le dispersent. Après cette revue du seizième siècle, j'éprouve un sentiment de lassitude et comme une sorte d'éblouissement qui me font désirer le
i Cette dernière page a été écrite ver's 1843. Je la croyais vraie des hommes et des choses d'alors ; les lecteurs jugeront si elle a cessé de l'être des hommes et des choses d'aujourd'hui.
repos dans la pure lumière et dans l'ordre admirable du dix-septième siècle.
§ IV
DU CARACTÈRE GÉNÉRAL DE L'ESPRIT FRANÇAIS MANIFESTÉ PAR LES QUALITÉS ET LES DÉFAUTS DE MONTAIGNE, ET DE CE QUE LE SEIZIÈME SIÈCLE LAISSAIT A FAIRE AU DIX-SEPTIÈME.
Deux dispositions d'esprit contradictoires ont inspiré les écrivains du seizième siècle.
Chez les uns, c'est l'affirmation violente, implacable, avec l'idée du recours à la force, pour contraindre les résistances, l'affirmation s'imposant comme un dogme. Tel est le caractère de Calvin, et généralement de tous les écrivains engagés dans les querelles de religion.
Chez le plus grand nombre, Montaigne en tête, c'est l'esprit de curiosité et de libre examen. La Réforme avait invoqué contre le catholicisme le principe du libre examen; mais à peine conquis, elle avait essayé de l'étouffer, ne le trouvant bon que contre ses ennemis. Les penseurs du seizième siècle s'en emparèrent, et retendirent à tous les ordres d'idées, à tout ce qui intéresse l'homme» L'esprit de curiosité et de libre examen, avec le doute, son compagnon inséparable, est le caractère le plus général des écrivains du seizième
siècle.
La curiosité était le sentiment le plus naturel à cette époque. Quelle vie pouvait suffire à la satis-
faire ? Qui pouvait se flatter seulement de passer en «•evue toutes ces richesses de l'esprit humain, et ces deux antiquités répandant à la fois tous leurs trésors? Nous avons vu chez quelques-uns le savoir poussé jusqu'à l'ivresse. C'étaient de nouveaux enrichis, passant soudainement de la pauvreté à l'opulence, et possédés par leur fortune au lieu de la posséder, selon le précepte des sages. La plupart se bornent à couver des yeux leur or. Le savoir a ses voluptueux et ses martyrs. Et ce qui fait l'originalité de ce siècle d'érudits, c'est que leur curiosité est animée, intelligente, enthousiaste, et que ces conquérants qui, sur l'invitation de du Bellay, mettent au pillage les deux antiquités , témoignent, à la vue de tant de richesses, leur joie ou leur surprise avec une naïveté et une vivacité admirables.
Quant au doute, né en partie de cette curiosité, en partie des excès mêmes de l'affirmation dans les choses de la religion, il n'est pas le même que celui dont notre siècle se plaint d'être travaillé.
Nous faisons grand usage ou grand abus de ce mot. Il signifie généralement un état douloureux, inquiet, très corrupteur, si l'on n'y prend garde.
Le doute, au seizième siècle, le Que sais-je? n'a rien de douloureux. C'est le doute académique qui ne reconnaît que le vraisemblable, et qui, sur les points où il faut se décider immédiatement, se détermine par la coutume. C'est un goût égal pour les choses les plus contradictoires, plutôt qu'une défiance systématique ou inquiète des choses recon-
nues pour vraies. Douter, d'ailleurs, n'est-ce pas apprendre? Et qui peut se flatter, dans une vie d'homme, d'avoir assez appris pour cesser de douter? Entre les deux penchants les plus marqués de notre esprit, le désir de connaître et le besoin de se fixer, le premier est si excité par la nouveauté et la richesse des objets à connaître, qu'il parvient à tromper le second, et quil prend possession de l'esprit tout entier. Qui nous presse d'affirmer? semblent dire les penseurs de cette époque : n'en voyons-nous pas de beaux résultats autour de nous? Et ils continuent de douter, tant qu'il leur reste à apprendre.
On sent, du reste, les fâcheux effets de cette curiosité et de ce doute : le manque d'autorité, l'importance excessive donnée à l'individu, la pensée dégénérant en un jeu d'esprit. Tels sont les défauts des écrivains penseurs du seizième siècle ; et j entends par défauts, non les taches de détail qui gâtent un ouvrage excellent, mais de mauvaises conditions pour voir la vérité et pour l'exprimer dans un langage durable.
Il est vrai que le doute du seizième siècle, particulièrement dans les écrits de Montaigne, n'affecte jamais l'air dogmatique. Il ne prescrit rien, il ne règle rien. Pascal a dit : « C'est le doute qui doute « de soi, c'est l'ignorance qui s'ignore; » et plus loin : ,« Laisser aux autres le soin de chercher le « vrai et le bien ; demeurer en repos ; couler sur « les sujets, de peur d'enfoncer en «'appuyant; ne
« pas presser le vrai et le bien, de peur qu'ils n'éa chappent entre les doigts ; suivre les notions com- « munes ; agir comme les autres 1 . » Voilà une image saisissante de l'esprit de Montaigne. Par là s'explique son manque d'autorité sur le lecteur. Le doute sur le vrai et le bien ne convient qu'aux esprits très légers, ou exclusivement occupés de leurs commodités présentes. Un esprit profond, capable de trouver à s'attacher hors de soi, s'en est bien vite fatigué. S'il ne réussit pas à se fixer, c'est la marque même de sa distinction que d'y travailler ; car qui ose dire que ni le vrai ni le bien n'existent, et que, s'ils existent, les poursuivre ne soit la tâche des esprits les plus généreux? C'est aux yeux de ces esprits-là , et de ceux qui , plus sensés que curieux, voient la brièveté de la vie, et combien il importe plus d'éclairer la volonté que d'étendre le savoir, qu'éclate ce défaut d'autorité, le pire peutêtre dans les ouvrages de l'esprit. Ces vaines caresses qu'on fait à ma liberté me séduisent d'abord : c'est par ma vanité que Montaigne veut me gagner à son doute, et je suis près de m'y laisser prendre. Mais je me lasse bientôt de cette complaisance, qui, si je n'y prends garde, va me dégoûter de toute vertu et de tout effort, et je finis par la trouver moins conforme à ma nature, bien qu'elle en chatouille toutes les faiblesses, que l'autorité et la discipline qui me règlent et me châtient. La liberté
1 Pensées.
intérieure dont nous dote Montaigne est un leurre ; pour qu'elle nous contentât, ou plutôt pour qu'elle ne nous portât pas préjudice, il nous faudrait y joindre les avantages de la condition où il était né. Un autre effet de la curiosité et du doute, c'est de donner une importance excessive à la personne. Le moi si haïssable de Pascal, il l'a d'abord vu dans Montaigne, à travers toutes ses adresses pour le rendre agréable. En effet, dans cette incertitude de toutes choses, qu'y a-t-il de certain que le moi? Et dans ce moi, composé d'un être double, d'une âme qui pense et d'un corps qui a des besoins si difficiles à démêler d'avec ses passions, pour qui sera la préférence, ou de l'âme qui ne pense que des choses douteuses et ne remue que des obscurités, ou du corps dont les instincts sont si clairs et si impérieux? Nous voilà donc glissant insensiblement dans l'amour de notre bien-être, à la merci d'une certaine modération de tempérament, dont notre raison n'aura pas l'honneur, et nous déterminant dans nos jugements par nos humeurs ou nos intérêts. Qui sait même si nous ne pousserons pas l'amour de nous jusqu'à nous prendre pour la vérité elle-même? Qu'est-ce donc que lu, faim de se cognoistre, qui ne doit pas nous amener à distinguer en nous le bon du mauvais, à faire un choix, qu'est-ce, je vous prie, sinon l'extrême raffinement de l'amour de soi? Si Montaigne est si affamé de se connaître, j'ai peur que ce ne soit pour s'en aimer davantage, et que le mauvais qu'il voit en lui ne lui paraisse simplement
une chose différente du bon. Il s'en faut que les autres connaissances l'intéressent aussi vivement que celle-là; les plus importantes n'ont pas la vertu de rattacher; il n'y a pas de risque qu'il s'y fasse une maîtresse qu'il aimerait plus que lui. Combien, au contraire, ne le vois-je pas occupé et amusé de sa mobilité même? Quel sujet peut l'éloigner de sa personne pour plus d'un moment, ou ne l'y ramène pas sans cesse ? Quel détail en a-t-il omis ou estimé médiocrement? Il a eu plus de pudeur avec son valet de chambre qu'avec la postérité.
Enfm, voyez, par tant d'exemples où Montaigne et ses contemporains pensent au hasard et sans objet, combien cette curiosité et cette jalousie de son libre arbitre peuvent tromper un excellent esprit. Cette intelligence qui a si peur de servir, qui se défie de la vérité à cause de sa ressemblance avec l'autorité, qui redoute si fort de se laisser surprendre, qui se prise si au-dessus de son sujet, voilà qu'un paradoxe sorti de quelque cerveau grec ou latin, un trait d'esprit, moins encore, un jeu de mots , a l'honneur de la mettre en branle, et de s'en rendre maître pour un moment. Une consonnance, une rime, la font changer de route ! Ce que dit Montaigne des causes qui déterminent sa volonté, de ces incertitudes où il faut si peu de chose pour le décider à jeter sa plume au vent, peint naïvement les misères de cette liberté de l'intelligence qui résiste à un principe de morale universelle, et qui abdique devant une pointe! Les meilleurs écrivains de ce
temps sont pleins de pointes; outre l'exemple de l'Italie, c'était un des effets de cet amour déréglé de la pensée pour la pensée. Où toutes les idées pèsent le même poids , où toutes les vérités ne sont que des idées, pourquoi une pointe n'aurait-elle point passé pour une vue de l'esprit ?
La langue des prosateurs du seizième siècle réfléchit tous ces défauts. C'est une langue chargée et mal ordonnée. L'excès des mots y vient du manque de choix dans les idées, le désordre y répond à la licence même de la spéculation et à la nonchalance du cloute. Qui n'a rien à prouver, sinon que rien ne se peut prouver, ne pense guère à ranger ni à presser son discours. Il n'est pas étonnant que l'anarchie soit dans une langue où tout mot est souverain, parce que toutes les idées s'y valent. L'abondance des nuances rend le discours subtil et insaisissable; les épithètes l'accablent. Inévitable défaut de tout ouvrage d'esprit où l'auteur n'ayant ni un but à atteindre, ni une proposition à démontrer, donne à chaque détail un prix exagéré, et force le langage moins pour tromper les autres que parce qu'il se fait illusion à lui-même. Les écrivains s'échauffent sur chaque mot : ils ont une certaine verve de détail, dans un tout mal assemblé et languissant.
Parla théorie qu'en a donnée le plus habile d'entre eux, Montaigne, on peut apprécier tout ce que notre langue laissait à faire à ses successeurs. A des vues d'une justesse admirable, qui font de Montaigne un grand écrivain de tous les temps, il en
mêle de fausses où l'on reconnaît l'écrivain marqué des préjugés du sien. « Le maniement des beaux «c esprits, dit-il, donne prix à la langue, non pas ce l'innovant, tant, comme la remplissant de plus « vigoreux et divers services, l'estirant et ployant. <c Ils n'y apportent point de mots , mais ils enri- « chissent les leurs, appesantissent et enfoncent « leur signification et leur usage l. » La défiance de l'innovation est du grand écrivain de tous les temps ; le conseil fort dangereux d'enrichir les mots, d'en appesantir et d'en enfoncer la signification, est de l'écrivain du seizième siècle. Il transporte le principal travail des choses aux mots ; il l'arrête sur chacun en particulier; il donne cette sotte peur de parler comme tout le monde, qui fait qu'on s'évertue à tout déguiser et à renchérir sur tout.
Je reconnais encore le grand écrivain de tous les temps dans cette critique de certains auteurs de son siècle : « Pourveu, dit-il, qu'ils se gorgiasent en « la nouvelleté, il ne leur chault de l'efficace ; pour « saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, « souvent plus fort et plus nerveux 2. » Mais voici qui est de l'écrivain du seizième siècle : « Je treuve « nostre lansra^e suffisamment abondant , mais non « pas maniant et vigoreux suffisamment ; il succe combe ordinairement à une puissante conception : a si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il
1 Essais, liv. III, chap. v.
2 Ibid.
<( languit soubs vous, et fleschit ; et qu'à son dece fault le latin se présente au secours, et le grec « à d'aultres. » Cette crainte d'en dire trop peu dans le discours, de laisser quelque chose de reste et que ce reste ne soit le plus important, est bien d'un siècle plus affamé de connaissances que de vérité. J'y vois en outre une faiblesse des écrivains supérieurs, commune aux plus médiocres par contagion, qui les porte à faire un tort à la langue de leur pays de sa résistance à des conceptions molles ou extraordinaires.
Aussi Montaigne appelle-t-il le latin et le grec au secours de l'écrivain : « Et que le gascon y arrive, ajoute-t-il, si le françois n'y peut aller. » C'est la théorie de Eonsard. C'est ce fameux mélange des langues savantes et des patois provinciaux, la plus étrange des nouveautés conseillée par un homme qui tient toute nouveauté pour suspecte. Il n'y manque même pas le précepte d'emprunter des termes aux professions réputées nobles. « Il n'est « rien , dit-il, qu'on ne feist du jargon de nos chasses « et nostre guerre, qui est un généreux terrain à <r emprunter l. » De là aux choix des r7 comme faisant une belle sonnerie, il n'y a pas loin.
De très bons esprits, contemporains de Montaigne, critiquaient son style. « Tu es trop espais en « figures , » lui disait son ami Estienne PasquitT. D'autres lui reprochaient d'employer des mots du
1 Essais, liv. III, chap. v.
cru de Gascogne. Pasquier, qui ne s'en aperçoit pas dans Ronsard, en est frappé dans Montaigne. On était plus exigeant pour les prosateurs que pour les poètes ; on y remarquait le superflu et le faux, parce qu'on y cherchait déjà l'utile et le vrai. Les mêmes hommes qui ne croyaient pas qu'un poète pût être supérieur à Ronsard, imaginaient un prosateur plus parfait que Montaigne. La curiosité commençait à s'apaiser, le goût naissait.