‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 15 sur 38 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

s I. Inflnence de Descartes sur Pascal. — Ce qu'ils ont de commun. — g II. Comment Pascal quitte de bonne heure la philosophie et les sciences pour la morale, et est conduit par la morale à la religion. — S III. En quoi l'éloquence de Pascal diffère de celle de Descartes. — § IV. Des pensées de Pascal sur la religion, et de ce qu'il faut croire de son mépris jwur la philosophie. — De ses pensées sur la morale générale. — g V. Les Provinciales. — Perfection de la langue française dans les écrits de Pascal.

l^FLrEXCE DE DESCARTES SUR PASCAL. — CE QU ILS OST DE COMMUK.

Dans une lettre que le P. Mersenne écrivait à Descartes, le 12 novembre 1639, il est question d'un jeune homme de seize ans qui venait de composer un traité des Coniques, et qui promettait d'eifacer tous les mathématiciens du temps. Descartes en recevait la nouvelle assez froidement, et n'en témoignait aucune admiration. Huit ans après, ce jeune homme se rencontrait pour la première fois avec Descartes ; il s'entretenait avec lui de ses expériences sur le vide, de la pesanteur de l'air, de ce que Descartes avait appelé la matière subtile. Celui qui donnait presque de l'ombrage à Descartes par ces commencements extraordinaires, cet adolescent qui refaisait Euclide à seize ans, ce jeune homme qui, à vingt-quatre ans, avait une confé-

rence de pair à pair 5,vec Descartes sur des points de la nouvelle science, c'était Biaise Pascal.

Le sréuie de Pascal se forma d'abord, comme celui de Descartes, seul et sans secours. Il en donnait les premières marques vers le temps où Descartes, dans son Discours de la méthode^ faisait voir les plus beaux fruits du sien. Mais il n'est pas douteux qu'à l'âge de vingt-quatre ans, Pascal ne dût être occupé des travaux et de la méthode de Descartes, et qu'il n'en eût senti l'influence. Son père, savant de mérite, s'était mêlé personnellement aux discussions de Descartes avec Fermât et Roberval, et Pascal n'en avait pas ignoré l'objet. Enfin, dans Teutretien de 1647, n'y avait-il pas eu comme une sorte de transmission directe de l'esprit nouveau de Descartes à Pascal?

Pascal retrouva cette influence à Port-Royal, où florissait l'étude des écrits de Descartes. On peut juger de l'admiration qu'on y professait pour ce grand homme, par le ton si modéré et si respectueux des objections que fait le grand Arnauld aux Méditations de Descartes. Ces objections, qui d' ailleurs ne touchent pas le fond de la méthode, font dire à Descartes « qu'il se réjouit de ce qu'il n'y a point plus de choses eu son écrit auxquelles M. Arnauld contredise. » Sur la religion, les solitaires de Port-Royal ne s'en rapportaient qu'à eux-mêmes; mais au regard de ce qu'ils appelaient la pliilosophie humaine, c'est-à-dire la connaissance du vrai t du faux par la science, ils étaient cartésiens. Ils

loS HISTOIRE

avaient adopté la démonstration cartésienne de l'existence de Dieu et de rûnie , et quant à la méthode générale pour la reclierche de la vérité et la composition des écrits , tout Port-Royal s'y était

rano-e

Ce fut la plus illustre marque de l'excellence de cette méthode, qu'un homme de génie, Pascal, n'y trouva rien à changer. Il reprit des mains de Descartes, pour les appliquer à la recherche de vérités d'un autre ordre, les procédés de cette méthode : la nécessité du doute provisoire j)our arriver à ne plus douter ; le méjiris de l'antiquité et de l'autorité dans tout ce qui n'est pas du domaine de la foi ; l'évidence, comme marque unique à laquelle le vrai se distingue du faux; la raison comme seul juge de l'évidence. Enfin , avec la méthode de Descartes , Pascal continua les habitudes d'esprit de ce grand homme, sa passion pour la vérité, sa soif de l'évidence, a. Il ne pouvait, dit madame Périer, sa sœur, se rendre qu'à ce qui paraissait vrai évidemment; de sorte que quand on ne lui disait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même. »

En tout ce qui touche la conduite de l'esprit dans la recherche de la vérité, Pascal ne fit donc que s'approprier les idées de Descartes , après lequel il n'y avait plus rien à trouver.

Les principes de VArf de persuader, dans Pascal, sont ceux du Discours de la méthode dans Des-

* Yoir au chapitre II, ^ -ri.

cartes , et plus particulièrement des Règles j)our conduire notre esprit dans la recherche de la vérité, ouvrage posthume de ce grand homme ^ Que veut persuader Pascal dans son Art de persuader? La même chose que Descartes recherche dans ses Règles, la vérité. Tous les deux ne veulent pas moins rendre le faux impossible que le ^Tai évident. h'Ai't de persuader la vérité, comme les Règles pour la rechercher, supposent l'ardeur de la connaître , d'où naît nécessairement l'ardeur de la communiquer. Connaître le vrai j^our le communiquer, voilà la nouvelle rhétorique ; c'est l'art des honnêtes gens remplaçant l'art des gens habiles : l'emploi d'une telle méthode est le commencement de la vertu. A cet égard, Descartes et Pascal ont donné les mêmes exemples. Cette ressemblance entre deux homnies de génie, d'ailleurs si différents, tirant de la rigueur de l'esprit géométrique une règle pour la recherche et la démonstration de tous les ordres de vérités , a fait de la méthode de Descartes une loi de l'esprit français. On ne peut tenir une plume avec honneur dans notre pays qu'en faisant de la vérité l'objet de ses recherches, qu'en doutant pour mieux assurer ses croyances , qu'en ne communiquant aux autres que ce qu'on tient soi-même j^our évident. Les écrits qui vivent sont tous marqués de cet esprit, on le sent même dans certains ouvrages

i Un extrait de cet ouvrage, traduit de l'original latin, foiine un de:; chapitres de la Logique de Port-Roval.

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d'agrément , qui en ont dérobé la sévérité sous les grâces et la légèreté de l'exécution. La même méthode sert à convaincre et à plaire ; et quand on remonte de l'ouvrage à la pensée de l'auteur, de l'exécution à la conception , on jjeut retrouver jusque dans un roman cette préparation sévère que prescrivent Descartes et Pascal pour les ouvrages de raisonnement.

Pascal, par le trait qui lui est commun avec Descartes , allait donc ajouter à la force de l'esprit français. Il faut voir maintenant par quelles qualités personnelles il devait ajouter à sa beauté.

i:OMMENT PASCAL QUITTE DE BOSXE HEURE LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES POUR LA MORALE, ET EST COSDUIT PARLA MORALE A LA RELIGION.

Pascal, comme Descartes, commençapar la science. Qui l'empêcha d'y persévérer ? Pourquoi cet homme qui tout enfant jouait avec des problèmes de mathématiques , qui composait des traités à seize ans, qui plus tard dans des problèmes de physique montrait la même profondeur précoce et la même force d'invention; pourquoi, pouvant être Leibnitz et Newton, Pascal, après quelques hésitations et sauf quelques retours passagers ' , quitta-t-il la science pour la morale, et finit-il par s'abîmer dans la foi?

1 Par exemple, vers 1658, pour faire l'historique de la question de la roulette.

Serait-il vrai dédire que, jetant à sou tour ses regards sur ce double monde de la philosophie et de la science, dont Descartes venait de rouvrir les chemins, et y trouvant les profondes empreintes d'un liorame de génie, il se détourna vers un ordre de vérités moins exploré, pour la seule gloire mondaine de ne marcher à la suite de personne ?

Cette explication ferait injure à Pascal. Si touché qu'il ait été de la réputation, dans ces courtes années de vie flatteuse et brillante qui précédèrent sa retraite à Port-Royal, jamais il ne le fat jusqu'à faire passer la fuituns de son esprit avant la vérité, et à chercher la célébrité dans l'éclat de quelque différence entre son illustre devancier et lui.

Il y en eut une cause plus profonde. S'il a été exact de dire de Descartes qu'il est moins un homme qu'une idée, il ne Test pas moins de dire de Pascal (ju'il est plus un homme qu'un esi^rit.

Cet ascétisme passionné, cette dureté pour luimême, ce détachement de toutes les affections, témoignent d'une nature tendre et sympathique. De tels combats ne se rendent que là où la résistance est sérieuse. Les hommes sont plus considérables pour Pascal que les idées; et à la différence de Descartes, qui ne s'occupe que du vrai et du faux, par rapport à la raison , Pascal ne s'en occupe que par rapport au malheur ou au bonheur de l'homme. Le vrai ne l'intéresse qu'eu tant qu'il est le bien ; le faux qu'en tant qu'il est le mal. Il ne parle jamais sans émotion de la faiblesse de l'homme;

Tant de grandeur le frappe d'admiration, et il proclame l'homme supérieur à l'univers : mais bientôt tant de misères le confondent, et il met l'homme au-dessous du néant. Quelquefois il le regarde, entre ces deux états extrêmes, dans la médiocrité de la vie réelle; il raille ses ridicules, et il laisse percer quelque chose du génie de Molière ; jamais sa pensée ne se détache de ce sujet unique de son étude.

Or, c'est cette sympathie, c'est le besoin, pour ses méditations, d'un sujet vivant, qui, peu à peu., dégoûtèrent Pascal de la science, à cause de sa stérilité pour le bonheur de l'homme. Après y avoir apaisé une première curiosité de jeunesse par des découvertes admirables, il en sentit le côté aride, et il l'abandonna.

Le génie. du moraliste s'était révélé de bonne heure en lui par un goût très vif pour les livres où l'on traite de l'homme. Le beau morceau sur Epictète et Montaigne, ciu'on sait être l'extrait d'une conversation de Pascal avec M. de Sacy, n'est pas une première impression à la suite d'une lecture récente. On y sent une habitude ancienne et presque une pratique de ces penseurs , une comparaison déjà douloureuse de son propre intérieur avec ce qu'ils ont découvert de celui de l'homme. L'esprit chrétien habitait d'ailleurs dans sa famille, et l'esprit chrétien , c'est le plus pénétrant et le plus jirofond des moralistes. Pascal en avait reçu des impressions si fortes, cj^ue, même dans le temps cj^u'il se

livrait au monde , ajournant, par une sorte de résistance de la nature , Theure de la foi qui devait être pour lui riienre du martyre , la morale chrétienne lui donnait déjà des scru})ules là où le dogme ne lui en avait pas encore donné.

Enfin, sa mauvaise santé y servit. Pascal était né faible et languissant. Dans Tentretien do 1G47, Descartes, qui se piquait de médecine, lui avait prescrit quelques soins pour sa santé. Il ne paraît pas (pi'elle ait été jamais bonne ; les meilleurs moments ne furent que des suspensions d'assez vives souffrances. C'est par la douleur que Pascal continua de communiquer avec les hommes, dont il s'était séparé par la solitude la plus étroite. Le secret de ces misères infinies , qu'il devait peindre avec tant de vérité, il le connut par ses propres maux.

Je ne m'étonne donc pas qu'il ait vu sitôt les bornes du prodigieux travail de Descartes, et qu'il ait cherché la vérité ailleurs. Que lui apprenait la philosophie de Descartes sur les vérités métaphysiques , qu'il ne put connaître plus sûrement 2'>ar son seul instinct? Quant à la science, même celle qui a pour objet de rendre la vie meilleure, de quel fruit est-elle, par exemple, pour les pauvres, pour les malades atteints à mort? Quels maux de l'âme peut-elle guérir? La philosophie de Descartes est tout à l'usage de son esprit ; sa science est presque tout au service de sa santé. Il avait borné ses vues, c'est lui qui l'a dit, à la recherche de tout ce qui peut contribuer à la félicité temporelle de la vie.

Or, combien jieu d hommes peuvent, par leur condition, se contenter de la philosophie de Descartes, ou tirer parti de sa science, pour la conservation de leur vie? Essayez, au contraire, de dénombrer la multitude de ceux que cette philosophie et cette science laissent en dehors !

Le sentiment vif et passionné de Tinefficacité de cette philosophie a fait dire à Pascal, par allusion aux travaux de Descartes, «c qu'il n'estime pas que la philosophie vaille une heure de peine '. » Pour la science , il y renonça sans la dédaigner. Les découvertes pouvant en être bienfaisantes, il n'en regarda jamais l'étude comme inutile. Lui-même avait trouvé quelques moyens d'alléger le travail de l'homme ; il y prit intérêt assez longtemps, et, jusque dans la ferveur de sa retraite à Port-Royal, il y revint par intervalles. Quant aux spéculations de mathématiques, qui ne contribuent en rien au bien public, il s'en éloigna pour toujours.

Ce fut après de longs combats. Quel jour se passa sans combat dans cette âme si orageuse et si passionnée? Les mouvements en étaient si impétueux que sa sœur Euphémie, parlant de son humeur bouillante, dit « qu'il paraît clairement que ce n'est plus son esprit naturel qui agit eu lui. » Il lui arriva de quitter la science et la i^hilosophie , d'éteindre en lui toute curiosité des choses de la nature, avant d'avoir fait choix de ce qu'il devait mettre à leur

« Pensées, II 17.

place. De même, il lui arriva d'être saisi d'un grand mépris du monde, et d'un dégoiit insupportable de toutes les personnes, avant de sentir aucun attrait du côté de Dieu. Il vécut comme suspendu dai)s le vide , n'ayant plus les goûts qui , sans jamais li^ contenter, l'avaient du moins tenu occupé de re- -cherches ou distrait jjar la réputation, et n'ayant pas encore cette curiosité des choses de la foi qu'il devait garder jusqu'à la mort. C'est même la peur de la perdre, et de ne retrouver ni la curiosité <les choses de la science, ni le goût du monde, <;'est l'horreur de ce vide qui fut la passion d'une partie de sa vie; voilà le précipice qu'il avait sous les yeux , et au bord duquel il se tint comme accroché avec ses mains sanglantes^ quelquefois affaibli , jamais épuisé.

En 1654, les plus rudes de ces conïbats avaient enfin cessé. L'accident du pont de Neuilly, arrivé dans l'automne de cette même année, où Pascal vivait vu les chevaux de son carrosse précipités dans l'eau, et le carrosse s'arrêter sur le bord, hâta ce dégoût du monde et ce retour à la foi. Ses sœurs, qui étaient fort pieuses , suivaient avec le plus ten- <lre intérêt ses progrès dans cette nouvelle voie. L'une d'elles, madame Périer, écrit vers cette époque « qu'elle le voit peu à peu croître en humilité , en soumission, en défiance, en mépris de soi-même, et eu désir d'être anéanti dans l'estime et .la mémoire des hommes. » Enfin, au commencement de l'année 1655, à l'âge de trente-deux ans, il entrait

i::ST. DE LA LITTÉR. — T. II. 9

à Port-Royal, alors sous la direction de M. de Sacy, Il reniettait entre les mains de ce saint homme im cœur tout frémissant encore des passions vaincues de la veille ; et c'est peut-être sous l'impression des premières douceurs que !a parole de M. de Sacy avait fait couler dans son âme. qu'il écrivait sur un parchemin, en manière de mémorial, ces mots si pathétiques : c( Joie, joie, pleurs de joie! Renonciation totale et douce ^ ! »

Dans cette solitude de Port-Royal, au sein de fortes études théologiques et littéraires, il concentra toutes ses pensées sur ce sujet vivant, l'homme. dont il portait en lui toutes les grandeurs et toutes les misères : non pas l'homme tel que Montaigne le peint, arrivant par le doute universel à ne croire qu'à lui-même ; ni Thomme selon Descartes, qui se contente de savoir qu'il y a un Dieu, qu'il existe une âme distincte du corps, et qui s'arrange dans ce monde de façon à y vi^Te le plus agréablement et le plus longtemps possible ; mais l'homme tel que le christianisme l'a expliqué, l'homme dont Montaigne n'avait pas vu toute la grandeur, ni Descartes toute la petitesse.

Pascal seul en devait sonder les deux fonds, de

1 Après sa mort . on trouva ce parchemin cousu à la doublure de son pompoint. « Il le gardait très soigneusement , dit une note du père Guerrier , pour- conserver le souvenir d'une chose qu'il voulait avoir totijours présente à ses yeux et à son esprit, puisque depuis huit ans il prenait soin de le coudre et découdre à mesure qu'il changeait d'habit. » Édition des Pensées, de M. Prosper raugère,t. II, p. 24J.

manière à n'en rien ignorer. L'homme qu'il étudie , (tu'il cherche en lui et dans le témoignage de l'humanité, c'est, selon ses propres paroles, cet être si grand, qui n'est produit que pour l'infinité; qui, à l'égard du néant, est tout; le plus ])rodigieux objet de la nature; capable de connaître le bien; grand, puisqu'il connaît sa misère ; plus noble que l'univers qui l'écraserait, parce qu'il connaîtrait qui l'écrase. Mais c'est aussi cet être infiniment petit, [terdu dans un tout dont il fait partie et qu'il ne ]»eut connaître; qui n'est que vanité, duplicité, contrariété ; si vain et si léger que la moindre bagatelle suffit pour le divertir ; dont l'état est plein de misère, de faiblesse, d'obscurité ; grand et petit tout ensem])le et dans le même moment ; incapable de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, de savoir tout et d'ignorer tout absolument ; une chimère, une nouveauté, un chaos, un sujet de contradiction, im monstre incompréhensible'. Yoilà en «|uels termes énergiques il se pose ce problème: voilà l'être pour lequel il songe à chercher quelque chose de meilleur et de plus solide que trois oo quatre vérités de religion naturelle, et quelques inventions physiques au service des besoins du corps. Pascal cherche une certitude pour tous ceux auxijuels ni Montaigne ni Descartes n'ont songé ; c'est l'infinie multitude. Le doute de Montaigne, à com- Itien d'hommes sied-il? Combien peu qui, en ve-

* Pensées, pasîim.

liant au monde, ont, selon le mot de Montaigne, où planter leur pied, et auxquels suffit une certaine mesure de sagesse mondaine, pour ne pas gâter la bonne condition qu'ils n'ont pas eu à se faire ! Comptez , au contraire , ceux qui , ayant à lutter contre les difficultés de la vie, mal partagés du côté des biens réels ou d'opinion, pauvres, souffrants, trouveraient de quoi se consoler dans une croyance philosophique, fruit du raisonnement, et que le raisonnement aurait bientôt ruinée, si l'instinct ne lui venait en aide î Le doute de Montaigne, comme la croyance philosophique de Descartes, veulent la réunion des biens de fortune et de santé dans le même homme, avec assez de raison pour ne les point compromettre, et pour en honorer la possession par quelque noble occupation de l'esprit. Mais quel profit en peuvent tirer tous ceux pour qui surtout l'Evangile a été annoncé ; tant d'hommes qui ne connaissent ni contentement ni repos sur la terre, et qui ont une telle soif de croire, qu'ils sont plus près de la superstition que du doute ! Pascal seul a songé à eux. Pour mieux connaître leurs besoins, il est entré dans leur condition. En même temps que Dieu lui envoyait la maladie à la suite de la santé, lui-même s'infligeait la pauvreté pour expier la fortune qu'il avait connue; traversant ainsi les divers états de l'homme , dont il voulait pénétrer le mystère redoutable.

Mais ce mystère n'était-il pas depuis longtemps révélé ? La vérité que cherchait Pascal était-elle en-

core à trouver? Xe disait-on pas, dans la maison de son père, qne Dieu lui-même l'avait directement annoncée aux hommes? La foi, dans Pascal, avait été souvent languissante, jamais éteinte. A défaut des exemples domestiques, le goiit des spéculations de morale eût entretenu en lui la croyance du chrétien, tant il est impossiljle de s'occuper de morale sans rencontrer le christianisme , qui en est la science la plus complète. Pascal en avait été frappé tout d'abord. Arant de se passionner pour les remèdes à l'aide desquels la religion nous guérit, il avait admiré la profonde connaissance qu'elle a de nos maladies; avant d'y croire comme à la seule certitude, il lui avait semblé, selon ses paroles, qu'on ne pouvait avoir que de l'estime pour une religion qui connaît si bien tous nos défauts. De toutes les misères en effet que nous portons en nous, laquelle lui a échappé? Laquelle de nos contradictions n'a-t-elle pas expliquée? Quel mal a-t-elle laissé sans guérison? C'est donc par la morale que Pascal fut ramené à la religion, comme à la source de toute, science, de toute explication et de tout remède. Dès lors la vérité pour lui fut uniquement dans la révélation, et il entreprit de la prouver, non pas il titre d'autorité transmise par des témoignages, ou d'établissement fondé par les siècles, mais comme une vérité évidente. On \'it, chose inouïe, la méthode de Descartes appliquée à la démonstration de la foi, la rigueur de l'esprit géométrique, qui ne marche que par évidences, employée à prouver

la religion des miracles, lïnstrnment même de la science servant à confondre la science, et le raisonnement dirigé contre la résistance de la raison.

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