DE CE QVK LA TRAGÉDIE DE CORNEILLE LAISSAIT A DÉSIRER
Après la vérité héroïque, il restait à voir sur la scène la vérité humaine ; après les hommes tels qu'ils devraient être , les hommes tels qu'ils sont ; après l'idéal, la réalité.
Il restait à arracher la tragédie à l'imitation du théâtre espagnol, à la ramener dans la voie du théâtre antique, à subordonner, non plus les caractères aux situations, mais les situations aux caractères.
Il restait à se rapprocher de plus en plus de ce qui fait la beauté durable et populaire du poème dramatique, la ressemblance avec la vie.
Sauf Chimèue et Pauline, les deux plus touchantes créations de Corneille, les femmes, dans son théâtre, participent de la nature héroïque des hommes. On appelait l'Emilie de Cmna adorable furie, croyant n'en faire qu'un éloge raffiné. Corneille luimême se vantait de préférer le reproche d'avoir fait ses femmes trop héroïques à la louange d'avoir efféminé ses héros ^ Il fallait que, dans un pays où la religion et les mœurs ont fait de la femiiie l'égale de l'homme, la tragédie nous en fît voir de
1 P:éface de Sopkonisbe.
vivantes images dans les passions qui lui sont propres, ou dans celles qui lui sont communes avec l'homme : dans l'amour violent, ou dans l'amour timide et chaste ; dans la tendresse maternelle, ou dans la passion de dominer ; dans le crime, ou dans la vertu.
Il restait à perfectionner la langue des chefsd'œuvre de Corneille, non pour le nerf, l'élévation, la hardiesse, le feu, mais pour la correction, qui est un degré de vérité de plus; en soutenant les créations de ce grand homme, et en y ajoutant. Il y avait en eifet toute une langue nouvelle à créer, pour la variété, la profondeur, la finesse de nuances que le poème dramatique tire de l'analyse et du développement des caractères. Il y avait à faire parler la femme dans une langue aimable, où l'on sentît l'exquise délicatesse de sa nature jusque dans Temportement de ses passions. Enfin, il était d'un intérêt pressant de réparer la langue des mauvaises pièces de Corneille, autorisée j)ar la gloire de ses chefs-d'œuvre.
Si la poésie est à la fois un langage , une peinture et une musique , si elle doit plaire à l'âme, à l'imagination et à l'oreille, il restait à faire connaître, après le style de Corneille , plus oratoire que poétique, plus énergique qu'harmonieux, plus ferme que varié , où il y a plus de feu que de douceur et plus de mouvement que d'images, un style qui réunît à toutes les beautés du style de Corneille, dans des vérités dramatiques du même ordre, toutes
les beautés propres aux vérités dramatiques qui restaient à exprimer ; un style qui contentât la raison par l'exactitude des ^laroles, l'âme par leur accent, rimagination par leur éclat, l'oreille i^ar leur harmonie.
Corneille laissait à désirer Racine.