‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 18 sur 38 · VAUGELAS · texte numérisé non relu

VAUGELAS

L'esprit de l'Académie naissante se personnifie dans un homme que Boileau appelle le plus sage des écrivains de notre langue ' . et qui est tout au moins un des meilleurs dans le second rang : c'est Vaugelas -.

Yaugelas est moins une personne, un esprit individuel et original, qu'un esprit, si cela peut se dire, collectif. Il passa sa vie non pas- à imiter, mais à s'api)roprier, à se conformer à autrui. Depuis son enfance, il avait montré un goût extraordinaire ])Our la langue française. Ses auteurs de prédilection étaient Duperron et Cocffeteau, qui figuraient parmi les autorités du nouveau dictionnaire. Le dernier surtout, par l'élégance précoce et la pureté originale de son style, lui avait inspiré une sorte de culte; il se décidait avec peine à tenir pour bonne une phrase qui n'eût pas été employée dans V Histoire romaine de Coefieteau. Gentilhomme ordinaire, et plus tard chambellan de M. le duc d'Orléans , il vécut quarante ans à la cour, non pour s'y mêler d'intrigues politiques ou pour y avancer sa fortune, mais pour y être plus au centre du bon langage.

i Réflexions critiques sur Longin.

- Deux ouvi-ages excellents , la traduction de Quinte-Cuice et les Remarques sur la langue française, l'avaient désigné au choix de l'Académie pour l'emploi- de rédacteur du Dictionnaire, qu'il partagea avec Chapelain,

C'est là qu'il se forma, par le raisonnement et la comparaison, nu style d'une exactitude admirable, dont les tours et les expressions étaient à tout le monde, mais qui lui appartenait en TJropre par la force même du consentement qu'il y donnait.

Tant d'années d'études comparées, d'entretiens, de consultations auprès de juges compétents, pour n'admettre dans son langage que des termes dont tout le mondtf fût d'accord, rappellent l'effort de Descartes n'admettant dans sa croyance que ce oui lui avait paru évident. Seulement Vaugelas n'inventa pas comme Descartes ; mais il voulut vérifier tout ce que les autres avaient inventé.

Vaugelas se considérait comme un simple témoin du grand travail de la langue. Il se défendait de toute prétention de la réformer, d'abolir des mots ou d'en faire ; et il avait intitulé son ouvrage sur la langue. Remarques, et non Dêcisi07is, afin d'éloigner tout soupçon de vouloir établir ce qu'il ne faisait que rapporter. Outre, dit-il, l'aversion qu'il avait pour ces titres ambitieux, son rôle se bornait à montrer ou à éclaircir l'usage et à distinguer le bon du mauvais. Le bon usage, selon lui, c'était l'accord, sur le sens d'un mot, de la partie saine de la cour, des bons auteurs et des gens savants en la langue. On l'unanimité manquait, Vaugelas s'en rapportait à la majorité : par exemple, si la cour et les gens savants en la langue s'accordaient à laisser mourir quelque mot employé par les bons auteurs, dût ce mot se recommander de monsieur Coe^eteau, il re-

DE LA LllTÉRATURE FRANÇAISE. 2U3

couuaissait l'empire de l'usage, et il y déférait, regrettant, mais ue défendant pas le mot sacrifié.

Voiture, pour qui les idées n'étaient qu'un coranierce de civilité, et la langue qu'une affaire dû mode, raillait Vaugelas de ses scrupules, et de la lenteur avec laquelle il rédigeait ses Remarques. Il le défiait de les achever. L'usage cliangeait, disaitil, dans le moment même que Vaugelas cherchait à le constater. Il le comparait à l'Eutrapelus de Martial , ce barbier qui rase si lentement Lupercus, que tandis qu'il passe le rasoir d'un côté, la barbe repousse de l'autre'. Vaugelas n'en allait j^as plus vite, aimant mieux assurer l'exactitude de son travail, que faire preuve de vitesse. Il tirait du temps même une autorité de plus pour ses remarques ; car, pour peu qu'il attendît, il pouvait cUscerner l'usage passager de l'usage définitif, et il n'enregistrait qu'avec plus de confiance des mots qui avaient pu résister à la double épreuve de l'usage et du temps.

Malgré tout ce soin pour n'admettre que des mots en quelque sorte légitimes, Vaugelas ne laissait pas d'avoir encore des scrupules , non sur l'usage , mais sur la manière dont il en avait expliqué les décisions. Dans le doute, il avait coutume de consulter ses amis, s'adressant à ceux qu'il savait sin-

1 Eutrapelu* tonsor, dum circuit ora Liiperci

Erpungitque genax, altéra barba subit.

Voiture disait : altéra Unr/ua subit. Pellisson, Hidoirede rAcadcmie française.

cères, et qu"il avait habitués à ne point le flatter. Il ne leur lisait point son travail; il le leur donnait à lire, « la censure des yeux , disait-il, étant plus sensible que celle de l'oreille, à qui il est très aisé d"imiJOser^ » Si ces personnes avaient des doutes, il condamnait ce qu'elles n'approuvaient pas. C'est à cette pratique salutaire qu'il s'avouait redevable de ce qu'il y a de meilleur dans ses écrits ~. Aussi ne suis-je point étonné que cet homme si modeste eût foi en des remarques qui, pour tous les mots, étaient comme autant d'arrêts prononcés après l'instruction la plus complète et la plus patiente. Vainement lui disait-on qu'il survivrait à ses règles. A ceux qui prétendaient qu'il n'en subsisterait rien après vingt-cinq ans , il répondait par ces belles paroles : « Je ne demeure pas d'accord que « l'utilité de ces remarques soit bornée sur un si pe- « tit espace de temps, non seulement parce qu'il c( n'y a nulle proportion entre ce qui change et ce « qui demeure dans le cours de vingt-cinq ou trente « années, le changement n'arrivant pas à la mil- « lième partie de ce qui demeure ; mais à cause que a je pose des principes qui n'auront pas moins de (( durée que notre langue et notre empire. Quand « on changera quelque chose de l'usage que j'ai re- (( marqué , ce sera encore selon les mêmes remar- « ques que l'on écrira autrement.... Il sera toujours

* Préface des Remarques sur lu langue française. 2 BoileaU; Réflexions critiques sur Longin.

(( vrai aussi que les règles que je donne pour la netce teté du langage ou du style subsisteront sansja- M mais recevoir de chaugomeuts '. »

11 n'y a rien d'outrecuidant dans ce noble témoignage que se rend Vaugelas, sous l'autorité du sentiment général qu'il avait cherché toute sa rie. La proportion qu'il indique, entre ce qui demeure et ce qui change dans la langue, pendant vingt-cinq ou trente ans, n'a pas varié depuis plus de deux siècles. Le changement n'est pas arrivé à la millième partie de ce qui demeure. La langue française n'a pas donné de démenti au plus grand de ses grammairiens.

Le sens de Vaugelas était si sûr et si impartial, qu'en même temps qu'il laissait' mourir, sans protester, certains mots rejetés par l'usage, fussent-ils de Coeffeteau, il hasardait quelques vœux timides en faveur de mots que l'usage n'avait pas encore autorisés. Sans en prescrire formellement l'emploi, il les invitait à se produire, sentant bien qu'ils étaient conformes au génie de la langue. « Pour exactitude, dit-il naïvement dans ses Remarques , c'est un mot que j'ai vu naître comme un monstre, contre qui tout le monde s'écriait ; mais enfin on s'y est apprivoisé, et dès lors je fis ce jugement, qui se peut faire de même de beaucoup de mots, qu'à cause qu'on en avait besoin et qu'il était commode, il ne manquerait pas de s'établir. » Il regrettait les

1 Préface des Remarques sur la langue française.

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mots perdus, mais sans les vouloir restaurer. S'ii favorise certains mots nouveaux, c'est qu'il les juge à la fois nécessaires et commodes ; mais il les recommande discrètement, sans les imposer, également ferme entre l'archaïsme et le néologisme.

Peu d'ouvrages ont eu une action plus directe et ])lus salutaire sur le langage que les Remarques de Vaugelas. Ses adversaires même ne furent pas les derniers à en profiter. Ils l'accusaient d'entraver les conceptions du génie de scrupules impertinents et de superstitions puériles ; mais ils n'osaient se servir d'aucun mot mal noté dans ses Remarques. Si leur amour-propre en rejetait les principes, leur bon sens en suivait les exemples, et Vaugelas pouvait dire de leurs écrits , « que leur pratique ne s'accordait pas avec leur théorie. » Le plus hostile d'entre eux, Lamothe-le-Vayer, n'est nulle part meilleur écrivain que là où il combat les Remarques^ dans la langue épurée dont Vaugelas donnait les règles.

On ne put jamais reprocher à l'homme les sévérités du criti(pie. Vaugelas s'était qualifié de « témoin de la censure générale ; » il ne sortit ]ias un moment de l'impartialité du témoignage. Nul ne s'aperçut qu'il se fût mis à la place de l'usage pour frapper ses contradicteurs, ni qu'en enregistrant <iuelque décision de l'usage qui leur était défavorable, il parât prendre plaisir à exécuter contre eux un arrêt public. Dans ses critiques, il ne désigne aucun auteur, sinon parmi les morts, et seulement ceux

qivil lono. « Je ne veux pas , disait-il , eu servant le public, nuire aux particuliers que j'iionore. )> 8'il lui faut critiquer un vivant, il altère le passage où se trouve la faute, afin qu'on ne reconnaisse pas qui l'a faite. Au contraire, a-t-il à louer, raltération est calculée de telle sorte qu'il ne passe pas pour flatteur, et que l'auteur loué se reconnaisse derrière un voile qui sert « à soulager sa modestie. » Du reste, il n'aftectait point la louange de certaines personnes, si le sujet ne les avait présentées K Le même trait caractérise, en Vaugelas, l'homme et le critique ; la personne ne se montre jias plus dans l'un que dans l'autre. Tout, chez lui, vient de cette raison générale qui , dans la conduite , se manifeste par la vertu, et, dans les travaux de l'esprit, parle goût. « Il y a, dit Pellisson, dans tout le corps de l'ouvrage , je ne sais quoi d'honnête homme, tant d'ingénuité et tant de franchise, qu'on ne saurait presque s'empêcher d'en aimer l'auteur -. » C'est la gloire de Vaugelas qu'un contemporain ait fait de lui un éloge dont, après deux siècles, il n'y a rien à retrancher.

§ ni.

T)E T.'EXCÈS de l'esprit ACADÉMIQUE. — LES PURISTES.

D'autres hommes , dans cet ordre, concoururent au travail dont Vaugelas seul devait consigner les

1 Préface des Remarques sur la langue française. - Jlistin're de l' Académie française.

résultats. Les iilns notables, Chapelain et Patrii, ont plus d'une fois tenu la. plume ou pris la parole au nom de l'Académie. Si c'est un jeu d'esprit de trouver un poète dans l'auteur de la Pucelle ^ et de vouloir le relever des arrêts de Boileau, il n'y a que justice à dire que, dans ses écrits en prose, quelques pages sont sensées, ingénieuses et naturelles. J'ai d'autant plus de plaisir à reconnaître la jiart qu'il 13 rit à un travail utile et durable, et à trouver quelque endroit où le nom de Chapelain ne soit pas ridicule, que j'aurai plus tard à louer Boileau de la guerre qu'il lui fit dans l'intérêt de la poésie. L'abbé d'Olivet le représente comme un homme qui ne fut le rival d'aucun des savants de son temps , mais l'ami et le confident de tous, le directeur de leurs études et le dépositaire de leurs secrets, que l'ambition ne tenta point et que n'aigrit pas la satire. Je veux bien que ce jiortrait soit vrai de Chapelain prosateur et académicien , pourvu qu'au chapitre sur Boileau, le titre d'excuseur de toutes les fautes , que je vois percer sous ce portrait, soit vrai de Chapelain poète.

Pour Patru, l'esprit de choix, le goût s'étaient révélés chez lui, comme chez Yaugelas, dès la première jeunesse. Sa mère voulait lui faire quitter les livres de droit pour les romans de d'Urfé; son excellent naturel résista. Outre l'honneur qu'il eut de réformer l'éloquence judiciaire, dont il avait appris

1 II a su du moins garder son caractère à l'hérome de Yancouleius ; et il faut en louer , dans Chapelain , l'homme et le Français.

Ifi secret dans les ouvrages de Cicéron, il ne fut ii^uère moins versé que Yaugelas dans la connaissance de notre langue. Son Remcrcîment à l'Académie française, après son élection, parut si excellent, qu'on fit une loi à tous les académiciens futurs de remercier la compagnie ; de là l'usage des discours de réception. Patru s'était proposé de donner une Rhétorique, et, selon l'usage du temps, on ne parlait guère moins de cette rhétorique à venir que de la Pucelle inédite. On décernait d'avance à l'auteur le titre de Quintilien français. Vaugelas annonçait ainsi cette Rhétorique : « Quant aux beautés de l'élocution, la gloire d'en traiter est réservée tout entière à une personne qui médite depuis longtemps notre Rhétorique, et à qui rien ne manque pour exécuter ce grand dessein ; car on peut dire qu'il a été élevé et nourri dans Athènes et dans Rome comme dans Paris, et que tout ce qu'il y a d'excellents hommes dans ces trois fameuses villes a formé son éloquence'. » Cette Rhétorique ne parut point; (die fut plus habile que la Pucelle. Patru courait ])0urtant moins de risques que Chapelain; mais ("est un trait propre à cette école d'écrivains théoriciens : le goût les rendait timides. La timidité de Patru le trompa sur le génie de la Fontaine et de Bo il eau, qu'il dissuada, dit-on, l'un démettre ses fables en vers, et l'autre de faire V Art poétique. L'idée que ces hommes se faisaient de notre lausfue

i Préface des Remarques sur la langue française.

est loin d'eu embrasser tonte la grandeur. Ils comprenaient mieux ce qu'il fallait éviter que ce qu'il fallait faire. Ils donnaient aussi trop de jn-ix à certaines qualités extérieures qui peuvent s'acquérir indépendamment des idées ; par exemple, au nombre et à la cadence des périodes, en quoi Vaugelas faisait consister la véritable marque de la perfection des langues. Si je goûte beaucoup ce qu'il dit de la répugnance de la nôtre pour les images forcées, les équivoques, les subtilités, si goûtées de nos voisins d'Espagne et d'Italie, je n'aime pas qu'il la loue d'observer, plus que toute autre langue, le nombre et la cadence dans les périodes. On reconnaît là la superstition d'alors pour Cicéron et pour Quiutilien, grands précepteurs de langue parlée, mais qui ne font pas, que je sache, à la langue écrite une obligation si étroite de cette complaisance pour l'oreille. Trop de louange donnée au mérite du nombre et de la cadence détourne les esprits des choses, pour les attacher aux mots.

Le purisme donna naissance aux Précieuses. Il y eut des partis pour ou contre les mots ; on cabalait pour faire entrer celui-ci dans le dictionnaire, ou pour exclure celui-là. Vaugelas parle de courtisans, hommes et femmes, qui, ayant rencontré la locution à2)résent,(\.2i\ï^ un livre d'ailleurs très élégant, en quittèrent soudain la lecture, « comme faisant par là un mauvais jugement de l'auteur '. i>l\ y

i Remarques sur la Unif/ue française.

a cent anecdotes du même genre. L'imagination se mit dans la grammaire, où elle sied si mal ; et l'admission, comme le rejet des mots, se décida par la passion. L'usage, qui doit être une sorte d'habitude, où Ton incline insensiblement, et un jjeu plus chaque jour, était devenu le caprice, qui est un mouvement brusque et irréfléchi de l'esprit. Au lieu de s'établir peu à peu. il s'imposait, du jour au lendemain, î>ar le crédit de quelque délibération féminine, ou d'un académicien à la mode. On oubliait le fond par trop d'attachement à l'expression, on se flattait dépenser assez noblement, si l'on savait se passer de quelque mot proscrit.

Le mal eût été grand si, à cette époque privilégiée, où la mode même avait plus de bon que de mauvais, le besoin de produire n'eût jJas été plus fort que celui de choisir les termes, et s'il n'y avait eu plus d'ardeur pour enrichir la langue que pour l'épurer. A côté des esprits timides ou stériles, qui ne songeaient qu'à échapper à des écueils de grammaire, d'autres, en suivant naïvement leurs pensées, rencontraient, par l'analogie, des beautés nouvelles de langage, et les hasardaient dans quelque écrit, où souvent les lecteurs croyaient les revoir plutôt que les voir pour la première fois. L'invention, soit celle qui crée de nouveaux termes, soit celle qui en fait renaître d'anciens par une appropriation nouvelle, non seulement remplaçait ce qui avait dû disparaître, mais réparait les i)ertes que coûtait l'excès dans le choix. C'est ainsi que se prépara l'époque de

notre littérature où Ton a eu le plus de goût, et où l'on a le plus inventé.

§ IV

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