‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 2 sur 38 · LE3 LETTRES DE VOITURE · texte numérisé non relu

LE3 LETTRES DE VOITURE

Tandis que Balzac donnait les premiers modèles

1 En tête de l'Aj)olo</ie. en réponse aux Letti'ts de PhyUarqiit,

le la l)Oune prose, daus l'ordre des idées nobles et relevées, im écrivain uon moins célèbre que lui, (ui pensa gâter la Fontaine, Voiture écrivait , dans ie genre familier, beaucoup trop de lettres qui veulent être piquantes et enjouées. Le fond de ces lettres n'étant guère que la galanterie, quand elles sont i l'adresse des femmes, ou la flatterie, quand Voiture ïcrit à des hommes, la lecture en est à peine supportable. Il faut du courage pour aller chercher [pielques tours heureiLX et neufs, qui manquaient à Qotre langue et y sont demeurés , dans cette multitude de lettres « toutes pures d'amour, pleines de feux, de flèches et de cœurs navrés, » dont Fauteur, selon M"*^ de Bourbon, une des plus agréables I)récieuses de la cour, « devrait être conservé dans du sucre. »

Voiture, doué d'un esprit vif et ingénieux, trèsgoûté des princes et des gens de la cour, agréable au grand Condé et au comte duc d'Olivarès. chargé de missions diplomatiques, ayant sur Balzac, qui rêvait, dans son orgueilleuse solitude, des cours et des princes imaginaires, l'avantage de voir de très près la cour et les princes de son époque , Voiture aurait pu employer sa finesse d'esprit à pénétrer le fond de tant d'intrigues politiques, et sa plume à en écrire gravement. Il aima mieux le plaisir que les aff'aires , et la vogue d'un bel esprit que la considération d'un moraliste ; et il passa de mode comme ces galands de ruban d'Angleterre, qu'il oftrait à M"" de Rambouillet , avec ces billets

crenvoi si musqués et si peu dignes d'un homme.

On peut dire de Voiture, avec bien plus de vérité que de Balzac, que tout cet esprit et ce talent ont eu le tort d'être sans sujet. Du moins, Balzac eut le solide mérite d'indiquer la voie à de plus habiles; et s'il est vrai que son édifice se soit écroulé, une partie des matériaux, employée par des mains plus heureuses , a servi à des constructions qui ne périront pas. On pourrait reconnaître, dans la Relation à Mcnandre. de grands traits de mélancolie, que Pascal semble avoir recueillis et placés en meilleur lieu ; dans la fameuse lettre sur Rome, et dans beaucoup de pensées de religion, la hardiesse et la pompe solide de Bossuet ; dans Aristippe et le Prince, des portraits que la Bruyère n'a fait que retourner. Presque tout Voiture n'est qu'une défroque de cour, dont les rubans fanés et les paillettes ternies ne peuvent plus servir, et qu'on garde par curiosité d'antiquaire. J'excepte pourtant la lettre sur le siège de Corbie, où le cardinal de Richelieu est peint dans la grande manière de Balzac, et avec une aisance dans le relevé, qui a manqué à Balzac.

Il faut, en outre, tenir compte à Voiture d'une vanité plus commode, et de n'avoir pas cru que les lettres qu'on arrachait à sa paresse occupassent la moitié du monde. Soit frivolité, soit plus de justesse d'esprit, il parut n'abonder dans les fautes de son temps que pour y être plus à l'aise. J'en vois un aveu dans une de ses lettres à M"^ de Ram-

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l)Oiiillet. Après un récit qui a pu paraître extraordinaire à Faimable précieuse, il ajoute : « Il me vient de tomber dans l'esprit que vous imaginerez que tout cela est faux, et que ce que j'en ai dit n'était que pour trouver moyen de remplir ma lettre. Quand cela serait. Mademoiselle, je serais en vérité excusable; car, pour vous parler franchement, on est souvent bien empêché à trouver que dire, et je ne puis pas comprendre que, sans quelques inventions comme cela, des personnes qui n'ont ni amour ni affaires ensemble se puissent écrire souvent. »

Les fastueuses épîtres à Ménaudre et les billets galants de Voiture faisaient désirer des lettres qui fussent simplement des lettres. Balzac vivait encore, que déjà, sous la plume d'une mère, d'une femme de génie, des lettres de famille, qui ne voulaient être rien de plus, allaient faire oublier les exercices épistolaires de Balzac et de Voiture. Celleslà n'étaient ni commandées, ni attendues à la porte <le l'auteur par le courrier de quelque grand personnage; elles étaient écrites à propos, pour un besoin d'esprit ou de cœur, pour causer de loin, pour le simple plaisir de les écrire. Les lettres allaient devenir un modèle, parce qu'elles n'avaient plus la prétention d'être un genre. Au moment où la vogue quitte Balzac et Voiture, la gloire de M™*^ de Sévi":né commence '.

* Il est pailti plus bas, au chapitre VI, des poésies de Voiture.

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