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POURQUOI BOILEAU EST TOUT A LA FOIS SI ATTAQUÉ ET SI POPULAIRE

Les écrits de Descartes et de Pascal, les doctrines de l'Académie française et de Port-Koyal, avaient assuré l'art d'écrire en prose. Il n'en était i:)as de même de la poésie, ni de l'art d'écrire en vers, en quoi consiste la perfection de la poésie. Il restait beaucoup à faire après Malherbe pour consolider son ouvrage. Ce devait être la tâche de Boileau. Il faut ajouter, à la gloire de Port-Eoyal, que ses leçons et ses exemples dans l'art d'écrire en prose donnèrent de grandes lumières à celui de nos poètes qui a le mieux connu, et peut-être le mieux pratiqué , l'art d'écrire en vers.

Depuis deux siècles, Boileau a été comme un épouvautail dont tous les poètes ont eu peur. Tous en effet le trouvent sur leur chemin, menaçant de

difficultés sans nombre, de fatigues, de sueurs, quiconque veut arriver à la gloire des vers. Le poète dramatique, le poète lyrique , Télégiaque , le poète comique, et jusqu'à Fauteur de sonnets, ont à compter avec lui. Tous sont importunés de cet idéal de chaque genre que leur présente Boileau, et de cet autre idéal d'une langue parfaite, d'obligation pour tous les genres, sans laquelle il ne s'écrit rien de durable. Delà, tantôt des attaques ouvertes contre ce poète, et tantôt des admirations, comme celle de Voltaire , où les critiques se mêlent de si mauvaise grâce aux éloges. Ces critiques, du reste, ne lui ont pas plus porté bonheur, qu'à Marmontel le « mal qu'il dit de Nicolas. » selon le mot piquant et si inconséquent du même Voltaire. De là, de notre temps, ce méijris pour Boileau, renouvelé, pour la violence des termes, de celui de Pradon, et qui, comme toute impiété, n'a réussi à personne. Les seuls poètes qui n'aient pas attaqué Boileau sont Molière, Racine et la Fontaine. Tous les autres ne lui en veulent-ils si fort que pour n'avoir pas donné les règles d'un art inférieur à celui de ces grands hommes, ni ménagé de degrés de l'excellent au pire? Si Boileau est le plus contesté de nos poètes classiques, en revanche il est un des plus populaires. Depuis près de deux siècles, aucun gouvernement, aucun système d'enseignement ne l'a retranché des études nécessaires. Xous apprenons à lire dans ses ouvrages ; nous en sommes imbus : Boileau est dans nos veines. On n'est pas libre en France de ne pas

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lire Boileau. Ne serait-ce point comme faisant partie «le l'autorité publique, qu'il a le privilège d'être contesté?

Ces attaques et cette popularité ont une même cause. Boileau est la plus exacte personnification, «lans notre pays , de l'esprit de discipline et de choix, de la règle qui nous enjoint de nous proportionner, de nous approprier aux autres, de donner le plus haut degré de généralité à nos pensées. C'est à quoi tous les grands esprits ont travaillé depuis le commencement du dix-septième siècle. Descartes, Pascal , l'Académie française, Port-Royal, qu'ontils fait autre chose, que de chercher cette règle des ouvrages de l'esprit? Seulement ils l'ont prescrite en l'appliquant, et non, comme Boileau, sous la forme de lois qui ne souffrent point d'infractions. Cette règle marque la grandeur de l'esprit français ; car n'est-ce pas dans l'intérêt du genre humain qu'il s'en est imposé les difficultés redoutables, et qu'il s'y soumet? Nous n'aurions pas tant d'efforts à faire si nous n'écrivions que pour un temps ou pour un lieu. Boileau a sans cesse revendiqué cette grandeur pour l'esprit français et pour notre langue ; voUà ce qui le rend et le rendra toujours populaire. Mais comme on n'y peut atteindre , ni s'y soutenir sans de grands efforts, sans le travail qui fait du privilège de bien écrire le plus difficile de nos devoirs envers nos semblables, il n'est pas étonnant que Boileau, qui enjoint le travail, qui immole la liberté de chacun à l'utilité de tous, soit

tonjoiirs attaqué. S'il est attaqué avec plus de vivacité qu'il n'est admiré, c'est que nous l'admirons par raison et l'attaquons par tempérament. Je m'explique par là comment l'admiration pour Boileau a toujours été, dans notre pays, une sage coutume plutôt qu'un entraînement, et comment l'opposition qu'on lui a faite a toujours été moins un progrès du goût qu'une mode.

CE QUI RESTAIT A FAIKE APRÈS MALHERBE. — INFLUENCE DES LITTÉRATURES ITALIENNE ET ESPAGNOLE.

Il semblait qu'après Malherbe il n'y eût plus qu'à perfectionner l'art d'écrire en vers selon les règles qu'il avait tracées. On peut s'étonner aussi qu'après les chefs-d'œuvre de Corneille , la fortune de ce grand art eût continué d'être douteuse, et que Corneille lui-même n'eût pas trouvé dans sa sublimité le secret de ne point reculer, en tant d'endroits de ses ouvrages, en deçà des réformes de Malherbe. Mais telle est la condition de la poésie, telle est sa dépendance du tour d'imagination j^ropre à chaque é^Doque, que les beautés pour ainsi dire dogmatiques de Malherbe, et tant de morceaux de génie de Corneille, n'en avaient pu donner une idée définitive, ni en assurer la tradition. De 1627 à 1660 tout avait été remis au hasard; et, quoiqu'il y eût déjà des modèles, il n'y avait pas de doctrine.

Deux sortes de poètes jouissaient alors de la faveur publique. Il y avait, d'une part, les continuateurs de Ronsard, qui persistaient à le suivre en dépit de Malherbe, d'autant plus attachés à leur idole qu'elle avait été plus attaquée. Ils regrettaient le passé, fidèles à la ballade, à la villanelle, aux vieux mots gaulois , au système de poésie facile qui permettait à Ronsard de faire, si on l'en croit, quatre cents vers dans sa journée. Balzac parle agréablement d'un de ces poètes « qui n'appelait jamais le ciel que la calotte du inonde; qui rimait toujours trope à Calliope; qui n'eût pas voulu changer cil pour cehvj , la mesure du vers le lui eût-elle permis ; qui tenait bon -^owx jneca , pour moult , pour ainçois, contre les autres adverbes, plus jeunes, disait-il, et plus efféminés ^ » Mais ce poète était fort vieux, et il avait pu connaître Ronsard. D'autres, de l'âge de Balzac ou plus jeunes, avaient abandonné les mots surannés , mais retenu , quelques-uns l'exagérant, la prolixe facilité de Ronsard. C'était Godeau, évêque de Grasse, qui faisait en un jour trois cents vers en stances de dix ; Magnon , qui entreprenait sous le titre à' Encyclopédie un poème qui devait avoir trois cent mille vers. Il y a cent cinquante descriptions dans VAlaric de Scudéry ; celle de la bibliothèque d'un ermite forme près de la moitié du cinquième livre.

D'autre x)art. il y avait les disciples de Mal-

' Lettre à ilénage, 9 août lCi4.

herbe, les puristes, qui outraient quelques-unes de ses prescriptions , et , déplaçant la condition de la difficulté vaincue, la transportaient des choses aux mots , du choix des pensées à la j^ratique de quelque règle de détail, par exemple la richesse de la rime. Ils rimaient donc richement des pauvretés, ou s'amusaient à emprisonner des pensées lâches et vagues dans les liens d'une métrique difficile, qui rendait le contraste plus ridicule. Ceux-là participaient des deux écoles : de celle de Bonsard, pour la prohxité et la négligence ; de celle de Malherbe , pour le soin excessif donné au détail.

Ces deux défauts vont d'ordinaire ensemble. C'est en négligeant les pensées que l'esprit se repose de l'effort que lui a coûté le travail des mots. Où l'arrangement tient tant de place, la conception doit être médiocre. Les mêmes auteurs, qui se donnaient en poésie pour disciples de Malherbe, et que Malherbe eût désavoués, savaient, dans de volumineux romans en prose, se garder d'employer un mot en disgrâce. Gomberville, qui s'était rendu célèbre par sa haine pour le mot car, et s'opiniâtrait à eu demander l'abolition à l'Académie française, se vantait de ne l'avoir pas mis une seule fois dans son roman de Polexandre, qui n'avait pas moins de cinq gros volumes. Le purisme se rencontrait dans les mêmes pages avec la prolixité.

Ainsi, deux écoles, dont l'une était sans discipline, et dont l'autre suivait une discipline

fausse, Ronsard continué et Malherbe mal compris, tel était l'état de la poésie dans la première moitié du dix-septième siècle.

Veut-on connaître le fond de tous ces ouvrages en vers ? Le langage du temps les divisait en deux genres : le galant et le soutenu. Le soutenu comprenait les pièces de théâtre, les poèmes descriptifs, les épopées, fort communes alors. Le galant s'entendait surtout de ces vers à Iris , badinage imité de l'Italie , dont ni quelques vers gracieux de Charles d'Orléans, ni l'esprit de Marot, ni ce que Malherbe y met quelquefois de son grand style, ni la faveur de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV, n'ont pu faire un genre durable. C'est le détail de tous ces Amours, que Sarrazin, dans une pièce coquette, fait assister, sous la forme de personnages, aux funérailles de Voiture. On y vovait, dit-il,

Les Amours d'obligation , Les Amouis d'inclination, Quantité d'Amours idolâtres, Une trouf)e d'Amoui-s folâtres, Force Cupidons insensés, Des Cupidons intéressés.

De petits Amours à fleurettes, D'autres petites Amourettes, Mêmement de Tieilles Amours, Qui ne laissent pas d'avoir cours, En dépit des Amours nouvelles...

Et, bref, tant d'Amours qu'à vrai dire On ne pourroit pas les décrire.

Comme l'on voit les étoumeaux Tournoyant aux rives des eaux,

Lorsque la première froidure Commence à ternir la verdure, Leur nombre, qui surprend les yeux, Noircit l'air et couvre les cieux ; Tels , ou plus épais , ce me semble, Se pressant, cheminoient ensemble Tous les Amours de TUnivers ' .

Le galant comprenait encore toutes ces pièces plus que libres, reste de l'ancienne poésie, moins excusables à mesure que les mœurs se poliçaient. Les jietites pièces courtisanesques rentraient aussi dans ce genre ; c'étaient des billets en vers, des demandes de faveurs ou des remercîments , les quittances rimées des gages que certains poètes recevaient des grands seigneurs à titre de domestiques, redevance de flatterie qu'ils payaient à l'échéance de chaque quartier ; c'était enfin tout le langage de la civilité d'alors, embelli, affadi, surchargé de vaines métaphores, auxquelles le mauvais goût du temps donnait un jn-ix de convention.

La France avait reçu ce mauvais goût, par contagion, de l'Italie, où il était né après l'épuisement des grandes œuvres, et de l'Espagne , où il florissait au j^lus beau moment de la littérature nationale, comme une sorte d'ivraie qui avait crû en même temps que le bon grain. Ses gentillesses et ses puérilités charmaient les courtisans et les grands, et, par esprit d'imitation, toute la société polie, provoquaient l'émulation intéressée

1 La Pompe funibre de Voiture.

dos poètes, et retardaient le dernier progrès qui restait à faire en France , pour que désormais , dans les œu\Tes de l'esprit , la raison et la vérité fassent maîtresses.

La mode italienne, si malmenée par Malherbe, dans ses dédaigneuses remarques sur Desportes, avait gagné jusqu'au réformateur lui-même. Lui , <liii traite si cavalièrement Pétrarque , donnait de temps en temps dans le 2yctrarchisme. Plus d'une pièce nous le montre atteint du mal dont il voulait 2:uérir les autres. Dans une ode à Marie de Médicis, à Foccasion de son mariage, c'est le réformateur qui a écrit cette vigoureuse et imposante strophe :

Ce sera vous qui de nos villes Ferez la beauté refleurir, Vous qui de nos haines civiles Ferez la racine mourir; Et par vous la paix assurée N'aura pas la courte durée Qu'espèrent infidèlement , Non lassés de notre souffi-ance, Ces Français qui n'ont de la France Que la langue et l'habillement.

Plus loin, dans la même pièce, voici Fimitateur du pctrarchisme qui , de la même plume , à propos de l'arrivée par mer de la nouvelle reine , écrit ces fadeurs solennelles :

Quantes fois, lorsque sur les ondes Ce nouveau miracle flottoit, Neptune en ses caves profondes Plaignit-il le feu qu'il sentoit !

Et quantes fois, en sa pensée De vives atteintes blessée.

Sans l'honneur de la royauté Qui lui fit celer son martyre, Eiit-il voulu de son empire Faire échange à cette beauté i •

Ailleurs , retournant à trente ans en arrière , à l'époque où il paraphrasait les Larmes de saint Pierre, il renchérit sur les exagérations du Tansille ^ dans cette peinture des pleurs que coûte à Marie de Médicis la mort d'Henri IV :

L'image de ces pleurs, dont la source féconde Jamais depuis ta mort ses vaisseaux n'a taris, C'est la Seine en fureur qui déborde son onde

Sur les quais de Paris.

Nulle heure de beau temps ses orages n'essuie, Et sa grâce divine endure en ce tourment Ce qu'endure une fleur qiie la bise ou la pluie

Bat excessivement.

Le poète italien n'a rien écrit de si mauvais. C'est la punition des imitateurs , de n'imiter que les défauts, en les aggravant ^.

C'est par «es pauvretés qu'on plaisait à Marie de Médicis et à ses amis d'Italie, fort pardonnables, d'ailleurs, d'aimer des choses accommodées au goût de leur nays. Malherbe ne s'y trompait-il pas lui-même, et faut-il croire que ces méchants vers n'aient été que des flatteries intéressées? Il en a mérité le soupçon , lui qui écrivait à un ami à

1 Poésies XII , édition Lalanne.

2 Voir au tome l'"^ le chapitre siu' Malherbe, § lY. "* Poésies XXIX.

propos d'une de ses pièces : « Ces vers sont au goût de la cour; ils seront au mien s'ils produisent quelque chose de bon poux- moi. Jusque-là je tiendrai mon jugement suspendu '. 5> Il n'est donc pas dupe de son intention; mais ne rétait-il pas un peu de son art? Ne confondait -il pas encore par moments la poésie avec la versification? Dans son Commentaire sur Desportes, il s'en i^rend plus aux mots qu'aux choses. La faute de français jiaraît lui cacher la faute de goût. C'est pour cela qu'il restait à faire après Malherbe, même contre Malherbe.

Le poète le plus en renom alors à la cour de France n'était pas Malherbe : c'était l'Italien Marini, qu'avaient attiré eu France la faveur et les pensions de Marie de Médicis. Il y était précédé par la renommée d'éclatants succès dans tous les genres de poésie connus, sauf l'épopée et le poème dramatique, et dans des genres sans nom dont il était à la fois l'inventeur et le modèle, tels que « Louanges, Larmes, Dévotions, Caprices, d et autres choses semblables. Plus populaire que l'Arioste, plus goûté que le Tasse, qui lui-même l'était plus pour les concetti de son Aminta que pour les beautés de la Jérusalem délitrce , il travaillait à son poème f^Adone, dans une sorte d'attente universelle, comme celle que devait exciter, jjlus tard, uu poème destiné au même oubli, la Pucelle de Chapelain.

' Lettre à Peiiesc, 23 décembre 1G16.

Fêté par les courtisans et par les gens de lettres, ayant, sïl faut l'en croire, .« assez d'argent pour en faire part à ses amis, » c'est au sein de cette opulence, si nouvelle dans la maison d'un poète, qu'il acheva ce poème tout plein des futilités ingénieuses, de la mollesse, des satisfactions de vanité, au milieu desquelles il l'écrivait, œuvre brillante et frivole comme sa vie.

Il en faisait des lectures, dont le bruit flatteur entretenait l'impatiente curiosité du public. Chapelain , qui commençait à poindre, y était admis ; il avait, disait-il, «. admiré et réadmiré » le poème. L'œuvre paraissait enfin , ayant en tête une préface où Chapelain louait « la floridité » et l'élégance du style, et déclarait le poème « tissu dans la nouveauté selon les règles de l'épopée, et le meilleur en sou genre qui sortira jamais en public ^! » Plus tard il modéra son admiration. « Le bonhomme Chapelain, écrit M™® de Se vigne, trouve VAdoie délicieux en certains endroits, mais d'une longueur assommante '. » Il est vrai qu'il était alors octogénaire, et que déjà les satires de Boileau avaient fait peur aux amis de l'Italianisme des admirations

1 Lettre ou Discours à M. Favereau, conseiller du Roy en sa cour des Aydes. Ce il. Favereau avait rencontré Chapelain aux lectures de r.4ffoHe et avait comme lui «admiré et réadmiré J) l'œuvre. Il semble que l'œuvre imprimée lui eût donné des scmpules, et qu'il fût inquiet sur son premier jugement. La lourde et interminable dissertation de Chapelain a poiu- objet de lui prouver que VAdone est conforme aux règles d'Aristote, et de le raffermir dans son admiration,

- Lettre du 2^ février 1672.

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de leur jeunesse. Cependant, même à cette date, M™® de Sévigné, bien qu'avertie par ce retour de goût de Chapelain, qualifiait à' admirable le cinquième chant, qui ne l'est guère. Elle trouvait charmante cette peinture tout au plus ingénieuse d'un « petit rossignol qui s'égosille pour surmonter un homme qui joue du luth, se perche sur sa tête et meurt enfin. » — Ou l'enterre, dit Marini, dans ce le ventre creux du bois sonore '. »

Tous les lettrés, toute la cour, les grands, tout ce qui lisait en France, était sous le charme. Quand Marini, quittant la France, pour aller jouir de sa gloire dans sa patrie, recevait sur sou chemin des honneurs qu'on ne rend qu'aux princes, voyait les villes lui ériger des statues, et leurs plus nobles habitants se disputer à qui l'aurait pour hôte, la France lettrée s'associait d'esprit à un enthousiasme dont le retentissement arrivait jusqu'à ses oreilles.

Cependant la mode commençait à se tourner vers les Espagnols. Durant nos longues luttes avec l'Espagne, les haines nationales avaient ôté aux deux peuples l'envie de se connaître. Quelle apparence que, dans le pays de la Ménippéc, on fût d'humeur à imiter les gentillesses du bel-esprit espagnol? A la paix de Yervins, les préventions s'adoucirent. Les deux cours, et, à leur suite, les deux peuples se rapprochèrent. En 159o, le ministre et

1 Nel cavo ventre del sonoro ïegno.

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le secrétaire de Philippe II, Antonio Ferez, entrait au service d'Henri IV, et il en recevait une pension, que Sully ne se montrait pas toujours très empressé à payer. Par lui le goût des lettres espagrnoles s'introduisait à la cour, et de la cour se répandait parmi les auteurs, avec le désir dïmiter ce qu'il était de mode d'admirer.

On lisait à Tenvi, on se passait de mains en mains les lettres et les billets galants d'Antonio Ferez. Ses dissertations sur l'amour étaient le grand attrait des festins magnifiques qui se donnaient alors à Paris , et dont il était le convive le plus recherché. Henri IV aimait son esprit : il prenait un vif plaisir aux anecdotes que lui contait Ferez sur Philippe II et sur sa cour; il l'appelait un maître dans l'art de conter, maestro de cuentos. On criait dans les rues un recueil des aphorismes et des pensées d'Antonio Ferez. Il y avait joint des lettres dédiées aux « curieux de la langue espagnole. » Le nombre de ces curieux allait croissant '.

Un événement de cour vint encore y ajouter. Ce fut un double mariage, qui, en créant des liens de parenté entre les deux familles régnantes, acheva de mêler les deux nations ~. Fendant quelques années, les deux cours n'en firent qu'une, où. il était à la fois d'étiquette et de bon goût de parler les deux

t Atitonio Ferez, par Bermudez de Castro.

- Ce sont les deux mariages de Louis XIII avec Anne d'Autriche, et de iladame Elisabeth de France; sœur du roi, avec le prince d'Espagne, depuis Philippe lY.

Itiugues. Malherbe, prenant la lyre espagnole, ponr chanter « ces deux grands hyménées, »

Dont le fatal embrassemcnt Doit aplanir les Pyrénées ',

apû.<trophait ainsi le futur époux d'Anne d'Autriche :

Roi que tout bonheur accompagne.

Vois partir du côté d'Espagne Un soleil qui vient te chercher.

O vraiment divine aventure Que ton respect fasse marcher Les astres contre leur nature - !

Ces vers sont un vrai bouquet de fleurs espagnoles. Malherbe imitait, sans qu'il crût mal faire, les conceptosàQ l'Espagne, qui n'étaient eux-mêmes qu'une imitation, avec renchérissement, des concetti de l'Italie.

Telle avait été en effet la marche de ce singulier tour d'esprit, qui durant tout un siècle, formé de la dernière moitié du XYP et de la première moitié du XVIP, domina dans les œuvres d'imagination chez les trois grands peuples de race latine. Même Tâpreté du génie saxon n'en sut pas défendre l'Angleterre . au temps où l'Angleterre avait Shakespeare ^'.

1 Poésies LXIV, édition Lalanne.

= Poésies LVIII.

■* Ce tour d'esprit reçut le nom à' euphuisme d'un ouvi-age qui parut en 1580 sous le titre d'Eupkues, the anatomy of wit. L'auteur est John Lily. né en 1554. La cour d'Elisabeth et toute la société polie de l'Angleterre se pâma d'aise au néologisme pédantesque, aux antithèses recherchées, aux comparaisons violentes, aux exagérations

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