BIST. DF LA UTTÉB. — T. II
Au fond, la mode espagnole n'était que la mode italienne transplantée à Madrid, et aggravée. Pendant tout le seizième siècle, l'Italie, sauf Venise, avait été espagnole ou sous l'étroite dépendance de l'Espagne. Les dominateurs du pays en avaient pris les mœurs. Les étudiants espagnols affluaient aux universités d'Italie, comme autrefois les jeunes Romains aux écoles de la Grèce vaincue j)ar leurs pères. Mais, à la différence de la Grèce, qui renvoj^ait les fils, de Rome dans leur pays , policés par ses philosophes et ses poètes , et conquis au goût des lettres et des arts, l'Italie du seizième siècle renvoyait en Espagne ses élèves espagnols, gâtés par le bel esprit, qu'elle tenait plus en honneur que le génie.
La communauté de race avait porté, dès le siècle précédent, les deux pays et les deux esprits l'un vers l'autre. Mais l'imitation italienne ne domina en Espagne que vers le temps de Boscan (1526- 1553), dont les poésies, calquées sur le modèle italien, donnèrent naissance à une école qui rivalisa désormais avec l'école nationale, et qui finit par avoir le dessus. Les poètes formés par la poétique nouvelle s'appelèrent cultos, ou, comme nous dirions en français, puristes. C'est qu'en effet le purisme le plus étroit est le fond de cet art, qui pourrait être défini l'art de versifier difficilement des bagatelles. On y travaillait avec un soin extrême à n'être point compris, et l'on pensait atteindre la
de toutes sortes dont il est plein, et qui en rendent aujourd'hui la lecture insupportable.
liaiiteur de l'art en se rendant inaccessible aux lecteurs. Le chef et le héros de cette école, Googora (1561-1627), s'y employa si bien qu'il fallut une succession de commentateurs pour expliquer ses poésies à un public qui s'obstinait à les admirer sans les comprendre '.
Ce que j'ai cité plus haut des faiblesses de Mallierbe pour la mode italo-hispanique donne une idée du genre de poésie auquel Boileau allait avoir affaire. Les actes de la vie publique des souverains, leurs mariages, les naissances et les morts de leurs enfants, leurs fêtes, leurs plaisirs, et tout ce que la ville imitait des mœurs de la cour, telle en est la principale matière. Il n'y avait pas à parler aux souverains de leurs affaires, la chose n'eût pas été de leur goût ; ni des grands sujets de la pensée, religion, politique, pliilosophie : la domination espagnole en ItaUe, en Espagne l'inquisition y eût mis bon ordre. Il ne restait qu'à les regarder et à les peindre du dehors , tels qu'ils se montraient en pu-
'- Voici ua exemple des énigmes poétiques de Gongora. Un historien de ses amis, Luis de Bavia, avait publié le premier volume de son nistoria pont!jical. Gongora composa, pour mettre en tête du volume, un sonnet où, entre autres choses à deviner, on lit ce passage : « Ce poème, Umé avant par la disposition, léché après par l'érudition, est une histoire soignée , dont le vieux style , sinon métrique , du moins peigné, dérobe au temps et rachète de l'oubli trois pilotes du vaisseau sacré Aussi la plume, qui éternise sur les trônes de son histoire les porte-clefs célestes, est la clef des siècles, et non une plume. C'est elle qui ouvre ù leurs noms les portes immortelles, non d'une mémoire caduque, non d'une mémoire qui scelle des ombres sur des
tombeaux d'écume » On écrivit beaucoup sur ce morceau, qui eut
des censeurs et des apologistes.
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blic, et c'est à quoi se bornaient les poètes qui vivaient de leurs dons, et qui les avaient à la fois jiour protecteurs et pour lecteurs.
Voilà près de la moitié de cette poésie. Le reste consiste en un mélange, ou plutôt en un entassement de poésies de toutes sortes, depuis celles qui portent des noms de genres, jusqu'à ces jeux d'esprit, sans nom et sans nombre, qui sont aux vraies œuvres de l'esprit ce que sont au travail fécond de l'ouvrier vigoureux les tours de force du bateleur. La production est immense et incessante. Imaginez une sorte de défi général entre tous les poètes de l'Espagne et de l'Italie, à qui mettra eu vers le plus de choses disparates et les choses les moins poétiques, à qui ^iroduira l'antithèse la plus inattendue, la métaphore la plus extravagante, la pointe la plus énigmatique. Supposez chez les tenants de ce défi poétique une sorte de furie, semblable à celle qui fait chanter tous à la fois les oiseaux d'une volière , non pour exprimer leurs petites passions, mais pour s'imiter et se surpasser, vous aurez une idée assez juste de cette jioésie. J'ai recours à des comparaisons, ne trouvant pas de manière droite pour caractériser cette espèce de dépravation de l'art, où il y a moins d'art que d'artifice, moins de choses que de figures, et où l'esprit, faute d'avoir à s'employer au ser^dce de la raison et de la vérité, en arrive à jouer avec ses qualités comme avec ses défauts, et à s'amuser de soi-même.
C'est vers le temps que cette mode florissait,
DE LA LITTÉRATDItE FRANÇAISE. 257
je devrais dire jdatôt sévissait en France, qu'un des beaux esprits de l'Espagne, Baltliazar Gracian (IGOl- 10.58), donnait aux poètes de son pays la recette de cette falsification littéraire, qui avait remplacé le grand naturel et l'ampleur de style des Mariaua et des Cervantes. « Les conceptos, dit-il, sont la vie du discours, l'esprit de la parole; ils ont d'autant plus de perfection qu'ils ont plus de subtilité. Il faut tâcher que les propositions embellissent le style, que les difficultés l'avivent, que les mystères le rendent curieux, les exagérations saillant, les renchérissements profond, les allusions dissimulé, les métaphores subtil; que les ironies lui donnent du sel, les sentences de la gravité. » Il est vrai que Gracian ajoute : « A tout cela il faut mêler un grain de justesse; car la prudence assaisonne tout. » Ce grain lui a plus d'une fois manqué'.
Telle était la tyrannie exercée par la mode italoliispanique, qu'à côté des mauvais poètes qui s'j' jetaient, en pleine illusion, par médiocrité et frivolité, des esprits supérieurs, de grands poètes, qui
i Témoin cette incroj'ahle description de l'arrivée de l'été par les constellations du Taureau et des Gémeaux : <i Après que. dit-il. dans )(.' céleste amphithéâtre, le cavalier du jour, monté sur Phlégon, a vaillamment piqué le taureau lumineux, lançant pour javelots des rayons d'or, et ayant pour applaudir à ses attaques la charmante as- .«?mblée des étoiles, qui. pour jouir de sa taille élégante, s'appuient sur les balcons de l'Aurore; après que, par une singulière métamorphose, avec des talons de plumes et une crête de feu. le blond Phébus, devenu coq, a présidé la multitude des astres brillants, poules des champs céleste.», entre les poulets de l'œuf de Tyndare. »
avaient goûté de la vraie gloire, allaient demander à la mode les succès bruyants et lucratifs. Ils n'ont pas l'excuse d'avoir j^ris de bonne foi l'une pour l'autre. Le premier et le plus brillant de tous, Lope de Vega, s'y était si peu trompé qu'il avait commencé par se moquer des cultos. « Faire une composition toute de figures, disait-il, est chose aussi ridicule et aussi absurde que si une femme se fardait non seulement le visage, mais le nez et les oreilles. Qu'est-ce qu'uu style chargé de tropes et d'images? Un visage enflé et coloré, comme celui des anges qui sonnent de la trompette, ou des quatre vents qui soufflent aux quatre coins des cartes géographiques. » Il n'épargnait pas les épigrammes aux poètes à la mode, qu'avait portés, disaitil, vers le genre nouveau « un calcul qui leur a réussi; car, dans le style ancien, ils n'eussent jamais été poètes, dans le nouveau ils le sont devenus du jour au lendemain, d II appelle plaisamment le nouveau style cultidiablesco. Il termine par ce tercet un sonnet écrit dans le goût du jour :
Entends-tu Fabio, ce que je viens de dire? Parbleu, si je l'entends! — Kon, tu mens, Fabio, Car c'est moi qui le dis et je ne l'entends pas.
Qui croirait qu'après avoir raillé les novateurs avec cet esprit, et s'être engagé avec cet éclat comtre la mode, Lope de Vega lui ait em2:)runté, dans plus d'une pièce, les mignardises dont il se moquait? Lui aussi fait des « anges bouffis et colo-
rés, « quand il dit de Polyxène : « C'est un lis immolé sur des autels rouges; » du signe du Taureau, (( Le Taureau de Pliénicie paît des étoiles dans le céleste parc ; » du tonnerre , « l'artillerie céleste crache des balles de grêle;» d'un aveugle ivrogne, « Il n'y voyait goutte, quoiqu'il en bût beaucoup. 3) Lope de Vega dédiait un de ses ouvrages à Marini ; il lui envoyait son portrait ; il disait que « le Tasse n'avait été que l'aurore du soleil de Marini. »
L'exemple donné par Lope de Vega, et suivi plus tard par Caldéron, ne séduisit pas Cervantes. On est heureux de voir qu'au temps où le cultéranisme faisait le plus de bruit et rapportait le plus d'argent, le plus grand nom de la littérature espagnole, un nom qui se présente tout d'abord à l'esprit quand on pense à faire une première liste et comme un premier choix parmi les hommes de génie chez toutes les nations, l'auteur du Don Quichotte n'ait pas eu pour la mode des complaisances intéressées. Il était témoin des succès du bel esprit, il avait le génie assez fécond et assez souple pour se passer la fantaisie de s'y essayer ; le gain qu'on en tirait pouvait tenter sa pauvreté ; il s'en moqua doucement, et -il ne changea pas d'avis. Je ne me fie pas aux railleries de Lope de Vega et de Caldéron contre la nouvelle poésie ; elles sont trop vives pour qu'ils y persévèrent. Cervantes se contente de les livrer au bon sens de Saucho, qui raille finement la prétention de ce vouloir faire du j^ain meilleur que le pain de froment. »
D'un critique si fiu et si modéré je ne ctains pas de palinodie. Cervantes juge la mode avec le bon sens de Sauclio, et il se défend de ses profits avec le désintéressement chevaleresque de Don Qui-
chotte.
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