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INFLUENCE LITTÉRAIRE DU CARTÉSIANISME SUR LES PLUS GRANDS ÉCRIVAINS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Descartes n'exerça donc pas sur son époque cette sorte d'influence qui se manifeste par l'imitation , et qui est comme la livrée qu'un écrivain brillant fait porter à ses contemporains. Ce grand nombre d'imitateurs ne rehausse pas la gloire du modèle; il prouve tout au 2)lus que ses défauts venaient du mauvais emploi qu'il a fait de grandes qualités, et que ses contemporains ont été médiocres. L'influence de Descartes fut celle d'un homme de génie qui avait appris à chacun sa véritalde nature, et, avec l'art de reconnaître et de posséder son esprit, l'art d'en faire le meilleur emploi. Yoilà pourquoi les écrivains qui vinrent immédiatement après lui, quoique les plus originaux et les plus naturels de notre littérature, sont presque tous cartésiens. Ils le sont par ses doctrines, qu'ils adoptent entièrement ou eu partie ; ils le sont par sa méthode , qu'ils appliquent à tous les ordres d'idées comme à tous les genres.

Tout près de lui, les i")remiers qui portent cette glorieuse marque de liberté, Pascal, le grand Arnauld, l'avaient personnellement connu. Dans Pascal, le mépris de l'antiquité comme autorité scientifique, la souveraineté de la raison dans tout ce qui n'est pas du domaine de la foi, sont du plus pur cartésianisme; mais celui qui l'applique une se-

ronde fois était capable de Finventer. La ferme et droite raison d'Arnauld , cette méthode exacte, cette vigueur de déduction , sont des traditions cartésiennes. C'est l'esi^rit de Des cartes qui souffle dans le chef-d'œuvre d'Arnauld et de Nicole, la Logique de Port-Royal. Ce manifeste de l'esprit moderne contre l'esprit du moyen âge, dans les deux discours préliminaires; ce titre ^Art dépenser, substitué au titre d'.lr^ de raisonner, qui servait à définir la logique ; cette recherche des causes C[ui font les jugements faux ; l'autorité de la raison proclamée dans les choses de la science : tout cela est cartésien. Les règles données dans le corps de l'ouvrage, pour ce qui regarde la conduite de la vie, ne sont que des développements de la Méthode. Du reste, les auteurs ne manquent pas de s'en reconnaître redevables à Descartes , « im célèbre philosophe de ce siècle, disent-ils, qui a autant de netteté d'esprit qu'on trouve de confusion dans les autres. » Ce n'est pas seulement un acte d'honnêtes gens ; c'est la preuve que ces excellents esprits préféraient la vérité à l'honneur de l'avoir trouvée, et tenaient à ce qu'on sût, dans son intérêt même, que ce qu'ils pensaient à leur tour, un homme célèbre l'avait pensé avant eux. Les imitateurs ne font pas ainsi : ils n'avouent pas celui qu'ils imitent, l'imitation n'étant qu'une médiocrité d'esprit, mêlée de beaucoup de vanité, qui cache ses emprunts, ou quelquefois ne s'aperçoit même pas qu'elle emprunte.

C'est par sa logique que Descartes mit sa marque

sur Port- Royal. Sa métaphysique a inspiré deux hommes de génie. L'un s'en appropria les jjrincipes avec la liberté d'esprit et la mesure admirable qui lui sont propres ; l'autre les reçut en disciple fidèle et les développa en disciple ingénieux; ce furent Bossuet et Fénelon.

Bossuet suit Descartes dans son beau traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ouvrage tout cartésien par ses principes et par sou titre même. Il y donue la même définition de la philoso23hie, et y comprend de même les sciences ; il distingue, dans nos sensations, les phénomènes de l'esprit et ceux du corps ; il assigne la même origine à nos idées, et trouve dans l'entendement des idées supérieures aux idées sensibles ; il donne la même preuve de l'existence de Dieu ; il reconnaît, comme Descartes, la souveraineté de la raison dans toutes les opérations de l'esprit, dans l'appréciation du vrai et du faux, dans la conduite de la vie.

Fénelon, avec moins d'indépendance que Bossuet, abrège ou développe Descartes. Son traité de V Existence de Dieu reproduit les principales vérités de la métaphysique cartésienne, à laquelle il mêle des ornements agréables, afin d'intéresser l'imagination à des vérités de raison.

La psychologie de Descartes attira au cartésia- 'nisme les compagnies de beaux esprits ; c'est par là qu'il fut un moment à la mode. Il en faut voir de piquantes anecdotes dans madame de Se vigne, dont la société était toute cartésienne. On y dispu-

tait do la nouvelle philosophie, à la suit' (Vv.uo. partie d'hombre et de reversi. Le marquis de Sévigné y soutenait contre tout venant celui que sa gœur, madame de Grignan, appelait son père. Il semble à madame de Sévigné, dans son admiration pour Descartes, que les nièces de ce grand homme dansent mieux le passe-pied que les autres. Puis ce sont nombre de mots fins et charmants qui sentent fort leur cartésianisme : « Je vous aime trop pour que les petits esprits ne se communiquent pas de moi à vous . et de vous à moi. » Et ailleurs : « J'aimerais fort à vous parler sur certains chapitres; mais ce plaisir n'est pas à portée d'être espéré. En attendant, je pense, donc je suis ; je pense à vous avec tendresse, donc je vous aime ; je pense à vous uniquement de cette manière, donc je vous aime uniquement. »

Boileau, dans V Arrêt burlesque^ vengeait la philosophie de Descartes des dénonciations de l'université de Paris, et en gravait le précepte essentiel, « Aimez donc la raison, » à toutes les pages de X Art jioctique , ce Discours de la méthode de la poésie franraise.

Qui ne sait par cœur l'enthousiaste déclaration de foi de la Fontaine sur Descartes :

Descartes, ce mortel dont on eût fait nn dieu Chez les païens, et qui tient le milieu Entre l'homme et l'esprit.... ' ?

1 Tout ce morceau est un résumé admirable et une discussion des

D"aiitres fables, parmi ses plus belles, portent la marque des idées philosophiques de Descartes. Racine en avait recueilli et comme respiré la tradition vivante dans son commerce avec Port-Royal ; et si ses personnages raisonnent moins et pensent plus que ceux de Corneille, j'y vois un fruit de cette doctrine qui avait changé la définition de la logique, et remplacé Tart de raisonner par Tart de penser.

L'ordre des temps excepte de cette influence Corneille, qui, comme Descartes, n'eut pas d'ancêtres ni de tradition. Mais Molière dut en être touché plus directement et plus tôt que les autres. Il était disciple de Gassendi ; et comment douter que Gassendi ne prît ses disciples à témoin de ses débats avec Descartes , et, d'après ce qu'on sait de son caractère, qu'il ne leur donnât à lire les écrits de son rival? Pourquoi cet ordre admirable de Descartes, cette simplicité toujours noble, cette exactitude sans recherche, cette profonde connaissance de l'homme, qui perce à chaque instant sous la discussion métaphysique, n'auraieut-ils pas aidé Molière à connaître son naturel ? C'est Descartes que je sens dans une des plus étonnantes beautés du théâtre de Molière, dans cette logique du dialogue si libre dans ses

principes de Descartes sur l'âme des bêtes. La Fontaine ne veut pas qu'on les en croie dépourvues :

Qu'on m'aUle soutenir, après un tel récit, Que les bêtes n'ont point d'esprit!

tours, et toutefois si serrée. Il serait puéril d'ûter à Gassendi , pour la donner à Descartes, la gloire dos j>remières impressions que reçut le génie de Molière; mais il est vrai de dire que tous les deux y ont eu part, Gassendi par son attachement même pour les vérités d'expérience, qui sont le fond de la comédie ; Descartes par sa méthode, qui donnait, pour tous les genres d'ouvrages, les règles de l'art, c'està-dire de l'expression durable.

L'histoire des lettres offre plus d'un exemple d'une école littéraire dont le maître a été un homme de talent, faisant illusion par quelque défaut séduisant, que ses disciples imitaient en plagiaires. Mais où trouve-t-on ailleurs que dans l'histoire des lettres françaises l'exemple d'une école dont les disciples ont été des hommes de génie, jiarce que le génie même du maître a été d'enseigner à chacun sa véritable nature , de mettre les esprits en possession de toutes leurs forces, en leur disant ce qu'il en fallait faire? Les grands hommes du dix-septième siècle ont appris de Descartes à connaître le naturel de leur pays, ce naturel qui ftiit de l'esprit français l'image la plus parfaite de l'esi^rit humain dans les temps modernes. Et de même que chacun de nous n'acquiert toute sa force que le jour oîi il se connaît, et ne vaut tout son prix , que le jour oîi il sait exactement sa mesure ; de même une nation n'acquiert toute sa grandeur, dans les choses de l'esprit, que lejouroùelle a une connaissance exacte de son génie. Elle se soutient, tant que cette connaissance

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s'y conserve. Le jour où elle se fatigue de son génie, et où, croyant Fétendre, elle le dénature, il lui arrive la même chose qu'aux individus qui se cherchent hors d'eux-mêmes et qui abdiquent dans l'imitation. Descartes a eu la gloire d'aj^prendre aux Français leur véritable génie ; cette gloire durera tant que ce génie se souviendra de ce qu'il a été. La méthode cartésienne ne cessera pas d'être l'une de nos facultés : instrument admirable , qui, faute de mains assez robustes pour le manier, pourrait bien être délaissé, mais qui ne sera jamais remplacé par un meilleur.

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