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extérieur et moi? Sujet d'uu intérêt éternel et toujours pressant, le premier qui s'offre à la pensée sitôt qu'elle est libre de l'autorité, de l'imitation, de l'exemple, et rendue à elle-même; problème dont tous les esprits ont l'instinct, mais auquel la plupart se dérobent, sous l'empire des choses qui ne souffrent pas de délai ! Nous naissons avec le devoir de le résoudre; car que sommes-nous, sinon ce problème? Quoi de plus près de nous que nous?
Descartes entreprend de se mettre en paix làdessus. Il veut connaître î:»ar la raison naturelle son existence, celle de Dieu, celle du monde extérieur; il veut y arriver par sa propre force, sans le témoignage des siècles, sans donner au consentement de l'univers le poids d'une prémisse dans un raisonnement rigoureux; poussant la difficulté à l'extrême pour rendre la solution plus évidente, et reculant par delà le doute jusqu'à une sorte de néant de toute croyance , afin de rendre invincible celle où il se fixera.
Cette croyance ne dépend ni du pays, ni du temps, ni des religions établies, ni de la forme des sociétés, bien qu'elle puisse s'accommoder de toutes ces circonstances. Ce que Descartes veut croire avec certitude, c'est ce qu'aurait cru un païen, c'est ce que croirait en tous pays et en tout temps un homme doué de raison, capable de concevoir un j^remier l)riucipe et d'en tirer des conséquences. Sup^josez cet homme rebelle par impuissance à la foi de son pays, ou entraîné vers l'incrédulité absolue; Des-
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cartes veut le retenir sur le bord de Fabîme. l'aider à trouver en lui-même les principes qui le ramèneront à la croyance philosophique, et par elle peutêtre à la croyance religieuse. Ya-t-ildaiis l'hit^toire de l'intelligence humaine une œuvre plus bienfaisante? Y a-t-il une tâche plus noble que de rendre l'athéisme et le matériaUsme impossibles, et d'arriver là sans s'aider de l'autorité, de la tradition, de l'exemple, qui engendrent le doute par la fatigue de leurs contradictions ? Quel service rendra Descartes au genre humain, s'il y réussit!
Mais jusqu'à ce qu'on ait formé sa croyance, il faut, pour le lieu et le pays où l'on vit, adopter une conduite provisoire, afin d'éviter l'irrésolution et de vivre heureusement. Descartes y a ponrNii. On se réglera par le respect deâ coutumes, par la religion établie, par les opinions modérées ; on tâchera d'être ferme dans ses actions, de se vaincre plutôt que sa fortune, « à cause, dit-il, qu'on n'est maître que de ses pensées, » de ne rien désirer qu'on ne puisse avoir. C'est là la morale de Descartes.
Il donne ensuite son attention au corps, à la santé. Il a sa physique et sa médecine. Partant de ce principe, qu'il y a plus de biens que de maux dans la vie, il recommande comme nécessaire la. science par laquelle on conserve la santé, le premier bien et le fondement de tous les autres. Il voulait préserver l'homme d'une infinité de maladies du corps et de l'esprit, et peut-être même de l'aâaiblissement de la vieillesse. Ses spéculations s'arrêtent à
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la mort. Trop occupé de l'éloigner comme cessation violente d'un état où le bien lui paraissait l'emporter sur le mal, il ne songea pas à la méditer comme le commencement d'une autre vie.
Le Discours de la méthode est le récit des réflexions qu'il avait faites, et des résolutions qu"il avait prises successivement, pour se satisfaire sur tous ces points. C'est pour cela qu'il pensa d'abord à l'appeler V Histoire de son esvrit. Les événements de cette histoire, ce sont les vérités conquises ; le détail où il entre , dans les traités qui suivirent, c'est la suite des raisonnements qui ont amené et assuré ces conquêtes. Il faut contempler ce plan admirable , sur lequel a été bâti tout l'édifice littéraire du dix-septième siècle.
COMPARAISON ENTRE L'ESPRIT DU CARTÉSIANISME ET L'ESPRIT Dtr SEIZIÈME SIÈCLE.
Une comparaison entre l'esprit du cartésianisme comme méthode générale, et l'esprit du seizième siècle, rendra plus sensible la nouveauté de ce plan.
Le seizième siècle, personnifié dans ses libres penseurs , Montaigne en tête, était arrivé au doute par le savoir. Le Que sçais-je F de Montaigne, le Jenesçai de Charron, telle est la conclusion du seizième siècle, conclusion fort douce dont il s'accommode. Le doute était le fruit de la curiosité; je ne dis pas le châtiment, car Qu'y avait-il de plus innocent et de plus légitime que la curiosité après le moyen âge? Ce-
tait, (le plus, na système, par opposition à resi)rit (raffirmation des sectes religieuses, et une sagesse, .Ml égard aux excès de cet esprit. Le doute à cette époque est ce port dont parle Lucrèce , d'où il y a tant de douceur à contempler le péril d'autrui.
Descartes trouve le doute établi ; mais au lieu d"en faire un but. il en fait un moyen. Il veut douter, mais pour arriver à la croyance. De ce port où se repose Montaigne, il va s'élancer à la recherche des vérités (iui régleront sa vie. Le doute pour Descartes c'est le commencement du laborieux voyage. Au seizième siècle on y arrivait par la multitude des connaissances et par la difficulté d"y faire un choix. On s'y plaisait toutefois, soit parle souvenir de l'ignorance passée, soit par le dégoût des affirmations violentes. Le doute de Descartes est l'état le plus actif : c'est une démolition, pièce à pièce, de tout ce qui est venu en sou intelligence par Timaginatiou et les sens, sans l'assentiment de sa raison, il eu arrache, une à uue, toutes les notions qui s'y étaient attachées, et, pour les empêcher d'y rentrer par surprise , il se violente en quelque manière à parler contre elles et à les dédaigner. Il suivait en cela la prescription de saint François de Sales contre les passions, dont on parvient à se défendre, dit ce saint, en parlant fort contre elles, et en s'engageant , même de réputation , au parti contraire. C'est ainsi que Descartes allait jusqu'à ce paradoxe, qu'il n'est pas plus du devoir d'un honnête homme de savoir le grec et le latin que le langage suisse ou bas-breton.
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Son effort pour se rendre libre à cet égard était d'autant plus violent que . parmi les idées qu'il rejetait, il eu devait reprendre un grand nombre, et que ce qu'il niait provisoirement, il devait y croire le jour où révidence lui en serait révélée par la raison.
Descartes fit servir ainsi le doute à l'établissement de la vérité ; il la nia pour la faire rentrer victorieuse dans son esprit par la voie légitime, c'està-dire par révidence. Aussi lui doit-on donner la gloire d'avoir été le premier écrivain français qui ait sérieusement cherché la vérité. Ce jugement ne dépossède pas Montaigne; il lui fait sa juste part. Montaigne se plaît dans les vérités d'expérience, les dissemblances individuelles, les contradictions, les fluctuations de l'homme, les particularités et les bigarrures des opinions, des gouvernements, des polices, de la morale ; il cherche à son aise des faits vrais plutôt qu'il ne poursuit la vérité ellemême, pour y trouver une croyance et une règle. La spéculation, pour Montaigne, est comme un doux exercice de son esprit ; il y fait entrer en leur lieu, à la suite d'autres objets de réflexion fort secondaires, ces grands problèmes auxquels Descartes s'est attaché uniquement, après avoir déraciné de son esprit toutes ces contradictions, tous ces préjugés, toutes ces opinions venues de toutes les sources, dont la diversité infinie fait les délices de Montaigne.
Tous les deux se prennent pour sujet de leurs méditations ; mais tandis que Descartes se cherche et
s'étudie dans la partie de nous-mêmes qui dépend le moins des circonstances extérieures, et qui porte eu elle-même la lumière jjar laquelle nous la connaissons, la raison, Montaigne se regarde dans toutes les manifestations de sa nature physique et morale, et dans sa raison ni plus ni moins curieusement que dans son humeur. Cette Jaim de se cognoistre, qui ne doit pas avoir pour résidtat de se fixer, qu'est-ce autre chose, le plus souvent, qu'un vif amour de soi, qui se cache sous un air de curiosité pour ce qui est de rhomme en général? Quelquefois ce n'est que le plaisir puéril de faire voir jmr quoi Ton ne ressemble l^as aux autres. Aussi toute cette connaissance abotitit-elle à se nier elle-même : Que sçais-je?
Il n'est pas étonnant que Descartes et Montaigne ne communiquent pas de la même manière ce qu'ils ont cherché par des voies si opposées. Montaigne n"a aucim désir de propager ses idées. Comment prendrait-il de la peine pour convaincre ses lecteurs de son doute ? Ce doute deviendrait alors une affirmation , et Montaigne n'affirme pas même qu'il doute, oc Croyez ce qu'il vous plaira » est le corollaire du « Que sçais-je. » C'est même un des charmes de Montaigne, qu'il ne prétend convaincre personne, et, entre autres libertés qu'il caresse en chacun de nous, il Y a celle de n'être pas de sou avis. Avec quelle ardeur, au contraire , Descartes communique la vérité, et combien cette ardeur tout intérieure, que ne rendent suspecte aucun excès de langage , aucune affectation d'éloquence, est une première
marque que ce qu'il tient si fort à communiquer aux autres est en effet la vérité ! Avec Descartes, il faut pénétrer au fond des choses , revenir à la charge, ne pas se rebuter. Si deux lectures n'y suffisent pas, il faut lire une troisième fois ces raisons « qui s'entresuivent de telle sorte , dit-il, que comme les dernières sont démontrées par les premières qui sont leurs causes , ces premières le sont réciproquement par les dernières, qui sont leurs effets ^ » Qu'on ne s'imagine pas qu'il suffise d'une attention ordinaire pour s'approprier ou pour avoir le droit de rejeter ses raisons ; il ne le souffre pas, il ne permet pas « qu'on croie savoir en un jour ce qu'un autre a pensé en vingt années -. » La fuite n'est pas possible avec honneur ; car comme il nous fait connaître toute la puissance de la réflexion, et qu'il agrandit notre raison par la sienne, ce serait nous avouer incapables d'application que de lâcher prise après un premier effort, ou que de n'oser le tenter.
L'excès dans le désir de convaincre rend Descartes dur pour ses contradicteurs, outre le faible humain, qui fait que les meilleurs esprits ne peuvent défendre la vérité sans s'opiniâtrer, ni sans en confondre l'intérêt avec le leur. On a dit de Descartes : Ce fut plus qu'un homme, ce fut une idée. Je ne l'entends pas seulement de la nouvelle philosophie, par laquelle il est une idée personnifiée ; je l'en-
1 Discours de la méthode.
2 Ibid.
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tends aussi de ce prodige d'abstraction par lequel cet homme qui avait un corps, des sens, une imao-ination , était arrivé à ce qu'Aristote dit de Dieu : (T C'est la pensée qui se pense, c'est la pensée de la pensée. » Il y a dans sa polémique je ne sais ({uelle sécheresse et quel ton absolu qui tient de l'idée plutôt que de l'homme : on dirait une vérité aux prises avec des sophismes, et, là où la conviction devient superbe, une âme qui s'étonne d'être contredite par des corps. 0 chair! dit-il au plus illustre de ses contradicteurs, Gassendi, qui lui répond : 0 idée ! C'est en effet la querelle entre l'âme et le corps. Que cette ardeur est peu dans le tempérament de Montaigne, lui qui, pour conjurer toutes les contradictions , s'est fait son propre contradicteur, et qui ne soupçonna guère qu'un jour viendrait où son doute serait attaqué et presque calomnié par un homme de génie, par Pascal!
Mais, par la même raison qu'on se lasse bientôt de la liberté où nous laisse Montaigne, on est saisi, entraîné par l'autorité et la domination de'Descartes. Cette clarté admirable, cette précision, cette généralité du langage, dans une matière d'un intérêt si grand, ôtent tout prétexte de reculer ou de s'abstenir. Qui donc oserait se dire ou incompétent ou médiocrement touché du sujet? On n'y échappe que par imbécillité d'esprit ou paresse. Pour celui qui ]>arvient à s'y attacher, il y trouve cette douceur de déférer et d'obéir qui est plus un témoignage de force que de faiblesse; et, dût-il ne pas se rendre
aux résultats, c'est assez qu'il soit pénétré de la méthode ; il est dans la voie delà vérité.
Telle est en effet la force de cette méthode, telle en est la conformité avec l'esprit français, qu'il y eut, au temps de Descartes, des superstitieux de ce beau génie qui prirent pour le législateur même de la nature des choses celui qui ne faisait qu'en reconnaître les lois. Les écrits du temps parlent des convictions extraordinaires qu'il produisit. On le croyait si en j^ossession de la vérité sur tous les principes des choses, qu'on lui attribuait le pouvoir de prolonger sa vie, et qu'on regardait son régime particulier comme un principe éternellement vrai de longévité. Lui-même n'avait-il pas été dupe de la rigueur de sa méthode ? Tout lui étant cause et effet, là où il n'apercevait pas de cause, il ne redoutait pas d'effet, et il n'attendait pas la maladie de la santé, ni de la maladie la mort. « Je me sentais vivre , dit-il , — il avait alors quarante ans , — et , me tâtant avec autant de soin qu'un riche vieillard, je m'imaginais presque être plus loin de la mort que je n'avais été en ma jeunesse. » Il mourait pourtant moins de quinze ans après, ne causant pas moins de surprise que de deuil à ses amis, qui ne pouvaient comprendre qu'il fût mort sans l'avoir prédit. Quelques-uns même crurent qu'il n'avait cessé de vivre que pour n'avoir pas voulu résister à la mort.
L'autorité, la domination de Descartes, s'est communiquée aux écrits du dix-septième siècle. Nous en faisons l'aveu par la qualification de maUres que
nous donnons aux grands écrivains de cette époque. Pourquoi les appeler ?wa<7r6'5 , sinon parce qu'il y a là une doctrine et des disciples . et qu'à l'idée de la supériorité du génie se joint celle d'un enseignement éternel? Nous ne le disons pas seulement de ceux qui exposent dogmatiquement la vérité; le mot s'applique à tous sans exception ,: car, soit qu'ils tirent ou nous laissent tirer la morale des peintures qu'ils nous font de la vie, leur dessein d'exprimer la vérité et d'en persuader les autres hommes est si manifeste, qu'à moins d'une grande médiocrité d'esprit et de cœur, on éprouve les effets de eette autorité, et l'on fait le ferme propos d'y obtempérer. Nous les trouvons, pour ainsi dire, sur le chemin de toutes nos actions, qu'ils ont œmme prévues et réglées d'avance, et si nous ne faisons pas ce qu'ils conseillent, c'est avec le sentiment d'une sorte de désobéissance envers des maîtres infaillibles.
L'attachement à la vérité pratique et l'ardeur de la communiquer, c'est le géuie mêui',^ de notre pays. Nous avons donné le plus bel exemple, dans le monde moderne, de cette propriété de la vérité, qui est de susciter dans l'esprit qui la possède le désir et le devoir d'en faire part aux autres. Sitôt qu'elle est apparue à un esprit supérieur, elle cesse de lui appartenir; il faut qu'il la rende incontinent au public, appropriée à l'intelligence de tous, et à peine signée, en un coin, du nom de l'inventeur. Celui qui croit la garder pour soi ne l'a
pas trouvée ; c'en est quelque omLre dont il se leurre, et il n'y a pas de plus grande erreur en critique que de dire d'un écrivain qui n"est pas vrai, qu'il lui était libre de l'être, et qu'ayant dans une main la vérité, et le mensonge dans l'autre, il lui a plu de laisser échapper le mensonge et de retenir la vérité. Ne rabaissons pas la vérité, cette portion de Dieu, jusqu'à penser qu'elle n'a pas assez de charmes pour se faire préférer au mensonge. 'Ne calomnions pas même les écrivains faux, jusqu'à dire que, pouvant prétendre à la gloire de la vérité exprimée dans un beau langage, ils ont mieux aimé la notoriété qui s'attache aux scandales du talent. Ils n'ont pas été libres de choisir ; je n'en veux pour iireuve que les préfaces oii ils essayent de nous donner leurs défauts pour des lieautés et le faux pour le vrai.
§ VI
EN QUOI DESCARTES EST PLUS ORIGINAL ET PLUS NATUREL QU'AUCUN DE CEUX QUI l'ont PRÉCÉDÉ, ET LE PREMIER. DANS L"HIST0IRE
de la prose française, qui ait atteint la perfection de l'art d'Écrire.
Si Pescartes a été marqué le premier de ce grand caractère, et s'il en fait par son exemple une loi de notre littérature, il n'y a point d'exagération à dire qu il est plus original qu'aucun des écrivains ses devanciers.
A moins que, par un étrange abus de mots, on trouve moins d'originalité dans la plus grande li-
DE LA HTTÉllATUllE FRANÇAISE, 65
berté de la pensée unie à la i)lus grande justesse, que dans un certain mélange de raison et de folie, (le génie et de débauche d'esprit, tel qu'on le voit dans liabelais, il faudra bien que lîabelais soit moins original que Descartes.
Il est vrai que Montaigne nous fait goûter une autre sorte d'originalité, qui n'est ni ce dérèglement d'imagination où la raison brille par éclairs . ni la })lus grande liberté de la pensée unie à la plus grande justesse. C'est le laisser-aller d'un esprit qui s'abandonne naïvement à toutes ses idées, se fiant, pour ne pas tomber dans l'excès, à une certaine modération naturelle. Je suis loin de ne pas trouver cette originalité-là de bon aloi. Mais l'originalité d'un écrivain qui, différant des autres hommes par le caractère, l'humeur, la condition, ne fait attention qu'aux points qui le rendent semblable à tout le monde, et fonde la vérité sur cette ressemblance, me paraît d'un ordre plus élevé. C'est là l'originalité du penseur dans Descartes.
Il est un autre trait par où Descartes est plus véritablement original que les écrivains ses prédécesseurs : il se passe de l'antiquité. Depuis la Renaissance, les plus grands esprits ne sont que des érudits de génie, et l'esprit français se forme, se discipline, s'enrichit, à l'école des idées et des souvenirs des deux antiquités. Nous avons applaudi à cette dépendance, parce qu'elle était féconde; c'était la dépendance du disciple à l'égard du maître, d'une nation jeune à l'égard du monde
ancien, d'un esprit qui se développe à l'égard d'uu esprit aclievé. Après avoir suivi avec curiosité , dans les siècles antérieurs, ces vagues traditions de l'antiquité qui sont comme les lisières à l'aide desquelles l'esprit français marche d'un pas de plus en plus assuré, nous avons été heureux devoir de grands écrivains, Rabelais, Calvin, Amyot, Montaigne, égaler sur quelques points la pensée française à celle de l'antiquité, notre langue aux deux langues universelles. Mais personne n'a marché seul ; personne n'a quitté la main des anciens. L'érudition est la cause ou le but de toutes les productions de l'esprit. Sa diversité excite la pensée, et l'empêche de se fixer. Elle fait des livres agréables, mais sans proportion, sans conclusion. La littérature au seizième siècle n'est le plus souvent qu'un commentaire original des littératures grecque et latine. Descartes, par le Discours de la mcthode, a mis du premier coup l'esprit français de pair avec l'esprit ancien. L'érudition a fait son temps. Descartes est un disciple devenu maître. Le premier de tous les préjugés dont il s'est délivré , c'est la sui^erstition de l'antiquité. Il marche seul, et d'un pas si hardi, qu'on s'imagine qu'il crée ce que le plus souvent il ne fait que restaurer. Avant lui, la raison n'ose guère se séparer de l'autorité, ni le nouveau de l'ancien ; tout se prouve par des témoignages discutés et interprétés, par des livres, par des auteurs ; toute argumentation est historique. Descartes ne veut pour preuves que des raisons pures, des
vérités de sens intime. Jamais les témoignages humains n'interviennent dans son raisonnement ; point df citation, point de commentaire.
Lui-même est enivré de cette indépendance. Dans son orgueil naïf de novateur et d'émancipé, il raille l'étude de l'antiquité, et vajusqu'à regretter d'avoir appris le latin, qui empêche, dit-il quelque part, d'écrire en français *. Ne lui eu voulons pas. C'était une si grande nouveauté, et si hardie, que de marcher seul et de ne pas tomber I La gloire en était si extraordinaire, qu'elle a pu, sur ce jioint, troubler son grand sens. Il traita l'antiquité comme il allait être traité lui-même par un de ses plus chers disciples, Leroy, si longtemps attaché à lui, lequel, pour avoir poussé plus loin une de ses pensées, et développé quelques points de sa doctrine, se crut un jour grand philosophe. Descartes n'avait plus besoin de l'antiquité ; mais elle était dans ses veines. C'était de sa part faiblesse de dire qu'il avait fort peu de lecture. Sans accorder à ses contradicteurs qu'il était aussi instruit en toutes choses qu'homme de son siècle , et de beaucoup le plus instruit dans les matières de science et de philosophie, on peut dire que l'antiquité, qu'il avait arrachée de sa mémoire, comme corps de doctrines, y était restée comme méthode gé-
1 II s'étonnait que la reine Christine prît des leçons de grec d'Isaac Vossius , disant qu'Q en avait appris tout son soûl au collège étant petit garçon, et qu'il se savait bon gré d'avoir tout oublié à l'âge du raisonnement.
uéraie; et c'est par l'effet d'une illusion qu'il crut inventer beaucoup de choses qu'il retrouvait. Il avait pu se dépouiller de toutes les opinions ; mais il gardait les bonnes habitudes , et c'est du commerce même de l'antiquité qu'il tirait la force de s'en rendre indépendant.
Il y a d'ailleurs une preuve que, même au plus fort de ses spéculations, loin de négliger l'antiquité, il y puisait des sujets de méditation, et il en portait des jugements pleins de goût. Ce sont ses admirables lettres à la princesse Elisabeth, sur le traité de Sénèque : De la vie heureuse. Il y avoue que , s'il a choisi le livre de Sénèque pour le proposer comme un entretien qui pourrait être agréable à cette princesse, « il a eu seulement égard à la réputation de l'auteur et à la dignité de la matière, saus penser à la façon dont il la traite, laquelle ayant depuis été considérée, ajoute-t-il, je ne la trouve pas assez exacte pour être suivie '. » Ailleurs il dit : « Pendant que Sénèque s'étudie ici à orner son élocution, il n'est pas toujours assez exact dans l'expression de sa pensée -. » Et plus loin : « Il use de beaucoup de mots superflus. » Et encore, parlant de diverses définitions que donne Sénèque du souverain bien : « Leur diversité, dit-il, fait paraître que Sénèque n'a pas clairement entendu ce qu'il voulait dire : car, d'autant mieux on conçoit une chose, d'autant
1 Partie philosophique des Lettres de Descartes, édition d'Adolphe Garnier. Lettre il.
- Lettre iir.
dl; la littkuatukk fuançaise. 60
])lus est-ou déterminé ii ne rexprimer qu'eu une «eule façon '. )>
Ce jugement admirable est une critique indirecte de Montaigne, et accuse en général la façon de penser du seizième siècle, où Ton goûtait si fort cette inexactitude de Sénèque. Là encore Descartes est plus origmal que ses devanciers, parce qu'il est plus dans la vérité. Eu discréditant les mauvais modèles, il ramenait aux bons, à ceux qu'on peut étudier sans courir le risque de les imiter, parce qu'ils sont inimitables, Balzac avait eu l'honneur de les indiquer le premier. Cet idéal de l'éloquence, considérée comme l'art de persuader la vérité, le conduisait à Cicéron. Mais il ne prit de ce grand modèle qu'un certain appareil de harangue disproportionné à des spéculations de cabinet. Pour le fond des choses , il demeura attaché aux écrivains ingénieux qui songent plus à orner leur élocution qu'à éclaircir leurs pensées, et chez lesquels chaque détail est, à sou tour, tout le sujet. C'est de ceuxlà que Descartes se sépare, et, sans en faire l'objet de réflexions particulières , il quitte les pensées et la langue du seizième siècle, et entre le premier dans la grande manière inimitable. Grandeur et importance pratique des idées , exactitude du langage ; le discours réduit à ce qui est essentiel ; les nuances négligées ; l'auteur au service de sa matière; le soiu de prouver substitué au stérile travail
' Lettre iTi.
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d'orner, l'éloquence elle-même remplaçant l'image fardée qu'eu avait donnée Balzac, c'est là Descartes, et c'est là le dix-septième siècle!
En caractérisant l'originalité de Descartes, on explique plus qu'à demi comment, plus original que les écrivains du seizième siècle, il est aussi plus naturel.
Qu'est-ce que le naturel dans les écrits? Il y a à cet égard des vérités d'instinct ; il faut s'y fier. Que signifie le mot naturel, si ce n'est conforme à la nature? Et qu'entend-on par la nature clans l'ordre intellectuel , sinon ce qu'il y a de semblable et d'identique dans tous les hommes, c'est-à-dire la raison? Les idées sont donc naturelles lorsqu'elles sont conformes à la raison ; et comme il n'y a rien de plus conforme à la raison que la vérité, plus les idées sont vraies, plus elles sont naturelles.
Ne quittons pas les vérités d'instinct. Qu'est-ce qu'on entend par une personne naturelle, sinon une personne dont tous les mouvements sont réglés, qui est vraie et judicieuse, qui parle et agit selon la vérité et la raison? Ajoutez-y une grâce particulière, une certaine facilité à faire toutes ces choses si excellentes : voilà le charme des personnes naturelles ; c'est l'impression même qui résulte de ce que toute chose en elles est conforme à la raison.
Vivre conformément à la nature, ce n'est pas s'abandonner à tous ses mouvements, à tous ses instincts; c'est Suivre la raison. Pour être naturel, il faut se rendre libre de toutes les impressions, de tous
les jui;-emeuts qui nous viennent du dehors, et qui substituent une fausse nature à la véritable ; il faut arracher cette foule d'idées parasites qui ont fait ombre sur notre propre jugement, et se faire, à force de réflexion, une sorte de naïveté. Descartes, par la manière dont il défendit toute sa vie sa liberté, par la jalousie de sa solitude, nous a donné à cet égard un plan de conduite. Il regardait l'inconvénient d'être trop connu comme une distraction dangereuse au dessein qu'il avait formé, disait-il, de ne jamais sortir de lui-même que pour converser secrètement avec la nature, et de ne quitter la nature que pour rentrer en lui-même. Il craignait beaucoup plus la réputation qu'il ne la souhaitait, estimant qu'elle diminue toujours quelque chose de la liberté et du loisir de ceux qui l'acquièrent ; deux choses qu'il considérait comme les deux plus précieux avantages de sa retraite. Nos conditions, pour la plupart dépendantes, nous rendent cette conduite difficile: une certaine retraite en soi-même n'est impossible à personne.
On dit d'un homme qu'il est à la mode, quand sa vanité ou sa légèreté l'a rendu l'esclave de toutes les opinions passagères qui ont aujourd'hui la faveur de la foule, pour la perdre demain. C'est cet homme qui se fait une taille pour toutes les formes d'habit; qui imite tout ce qui plaît; qui se règle en toutes choses par la réputation plutôt que par la raison. On dit d'un autre qu'il est singulier, quand il rejette sans modération tout ce que
riiomme à la mode adopte saus volonté, et, s"il u raison, quand il le fait trop voir, perdant ainsi, par l'orgueil qu'il y mêle, l'avantage d'être dans la raison. Toutefois, on estime plus l'homme singulier que l'homme à la mode, La foule la plus entraînée éprouve un certain respect pour celui qui se tient à l'écart ; elle sent involontairement qu'elle agit plus par passion que par raison , et qu'en ne la suivant pas on fait preuve de raison. De quel homme, au contraire, dit-on qu'il est naturel, sinon de celui qui ne suit l'opinion commune que jusqu'où elle cesse d'être raisonnable, qui au delà résiste, et qui, loin de tourner son rôle à son avantage sur les autres et de s'enticher même de sa raison, ne prend pas moins garde de se trop distinguer de la foule que de l'imiter.
Il est remarquable que nous ne séparons pas ' l'idée du naturel de l'idée de raison ; car qui en a jamais vu donner la louange à une personne commune ou aune personne extravagante? Le naturel dans les écrits n'est pas dHme autre sorte que le naturel dans la vie humaine. Écrire naturellement c'est écrire conformément à la raison.
Pascal dit de la lecture des bons auteurs : « Quand on ht des écrits naturels, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. » Quel est cet homme? Est-ce l'individu, dans ce qui le distingue de tout le monde, les particularités de son caractère, ses humeurs, ses dispositions qui changent selon les variations de sa santé?
Je n'imagine pas que Pascal eût été ravi d'apprendre d'un auteur par quoi cet auteur différait de lui, ni de le voir estimer ces différences au point d'en entretenir la postérité. C'est donc l'homme, dans ce qui lui est commun avec tous les autres hommes, avec Pascal tout le premier, dans ce qui est conforme à la nature immuable et universelle, la raison. Ce qui ne veut pas dire , on le comprend de reste, l'homme qui raisonne ou enseigne, mais l'homme qui sent, imagine, s'émeut, se passionne dans une mesure telle, que tout lecteur se reconnaît dans ses écrits, et que nous tenons pour nôtres ses sentiments, ses passions et sa raison.
A nul mieux qu'à Descartes ne s'applique l'idée que nous nous faisons du uaturel. Quel homme s'est rendu plus libre des opinions et des impressions du dehors, a mieux réussi à dégager sa pensée de tout ce qui ne lui était pas propre, ou ne venait pas directement de sa raison? Qui a écrit plus conformément à la raison? Il n'y aurait pas de justice à n'en pas étendre l'éloge à tout ce qu'il a écrit d'accessoire à ses spéculations, dans lesquelles on n'est pas surpris de trouver le grand naturel de la raison, puisque c'est la raison elle-même qui s'y manifeste par l'évidence. Tout ce qui est sorti de la plume de Descartes est marqué de cette exactitude qui, selon son jugement, a manqué à Sénèque, et qui consiste dans le rapport parfait des paroles aux pensées et dans le choix, parmi les pensées, de celles qui peuvent servir de preuves à un raisonnement.
IIIST. DE LA LlTTÉR — T. H, 5
Je trouve là encore à admirer la justesse de ce qu'on a dit de Descartes, qu'il était une idée faite homme. Descartes est une idée, dans ce sens qu'il recherche la vérité universelle, l'idée pure, avec la seule faculté universelle qui soit eu nous, la seule qui ne dépende pas de l'individu, la raison. Il ue s'occupe pas des circonstances extérieures qui pourraient faire flotter sa vue , ni de lui-même à titre d'individu offrant matière à un examen peu sûr et peu désintéressé. Toutes ses paroles sont exclusivement pour l'idée ; elles sont nécessaires, par conséquent parfaites. Elles ne peuvent être ni plus fortes ni plus ornées. Elles sont ainsi, parce qu'il est imj)Ossible qu'elles soient autrement. Qu'est-ce donc que le naturel par excellence, si ce n'est tout cela? Plus l'individu qui voit la vérité se met lui-même dans Tombre, phis nous voyons la vérité qu'il nous montre. S'il disparaît complètement, comme fait Descartes, uous ne voyons plus que la vérité toute seule; c'est elle qui uous parle directement, et qui nous persuade.
Le seizième siècle n'a jamais eu ce naturel. Est-ce dans Montaigne qu'on en trouverait un exemple? Mais à qui s'applique moins l'idée du naturel par excellence qu'à Montaigne, à cet homme occupé à se peindre, et par conséquent à se farder ; à s'analyser , et par conséquent à se prêter ou à se retrancher certains traits, par la subtilité même de son esprit, et par cette curiosité qui se crée un spectacle ; penseur à la suite d'autrui, à propos d'une lecture
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qui le pique ; qu'une idée ingénieuse attache tout un jour, et qu'une citation fait changer de chemin ; qui suspecte la nature universelle et ne se plaît qu'on la nature variable ; qui pense plus pour le plaisir d'écrire, qu'il n'écrit pour éclaircir ses pensées; auquel ses amis reprochent d'épaissir sa langue, comme on reprocherait à un peintre d'empâter ses couleurs, par trop d'attention donnée au détail?
Il y a là pourtant une sorte de naturel, c'est celui d'une personne dont la raison ne règle point toujours l'imagination et la sensibilité, mais qui met une certaine grâce à ne s'en point cacher, et qui, n'ayant d'ailleurs que des caprices supportables ou des défauts modérés , s'y abandonne naïvement, dans une mesure qui n'incommode personne, Montaigne est tout plein de ce naturel ; il a plus rarement celui qui vient de la raison appliquée à la recherche de la vérité. Il se jette à chaque instant hors de la raison générale, qu'il n'a pas d'ailleurs reconnue ; et bon nombre de ces délicatesses de pensée et d'expression, de ces nuances dont son style est chargé, ne peuvent passer de son esprit dans l'esprit de ses lecteurs. Je n'admire pourtant pas médiocrement le naturel de Montaigne. Il a une perfection qui lui est propre ; il n'est que trop conforme à toutes les faiblesses de la nature variable et individuelle, dont il est comme l'image la plus naïve. Mais l'exemple en est ou dangereux, par la tendresse qu'il nous donne pour nos faiblesses et nos bizarreries, ou stérile, comme tout ce qui pro-
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voque à rimitation. Quel guide moins sûr qu'un auteur qui fait une égale estime de toutes ses pensées, qui professe la doctrine que la langue de son pays en doit être la servante, et qu'où elle fait défaut, le patois peut y suppléer!
Le naturel de Descartes a des effets tout contraires. Outre qu'il soutient l'âme, et qu'il la met en garde contre toute pensée qui ne lui arrive pas par la bonne voie, il rend l'imitation impossible. On n'a pas ce grand naturel à demi, ni par imitation ; on l'a tout entier, et on l'a de génie , comme Descartes. Je l'ai dit du reste, on n'imite d'un auteur que le tour d'esprit ou les défauts de l'individu ; on n'imite pas ce qui est de l'homme ; et c'est une mauvaise mesure de la grandeur d'un écrivain, que le nombre de ses imitateurs. J'y vois seulement la preuve que, dans cet écrivain, l'humeur domine la raison, et qu'il a i)lus de physionomie que de beauté. Je suis sûr d'y découvrir un certain défaut familier, un côté où penche son esprit, faute de force pour se tenir en équilibre ; une faiblesse qu'il a su rendre séduisante par l'adresse dont il la déguise. Un écrivain n'est grand qu'à proportion qu'il est inimitable, et il est d'autant plm inimitable que sa raison est plus maîtresse de ses autres facultés , et qu'en lui l'homme l'emporte sur l'individu.
L'exemple d'un tel écrivain est salutaire, parce qu'il nous met en défiance de tout ce qui ne vient pas ?n nous par la raison ; il est fécond parce qu'eL nous défendant contre toutes les servitudes exté-
rienres , ot en nous ramenant sans cesse comme au centre de nous-mêmes, il nous apprend le secret de valoir et de produire.
Tel fut l'enseignement donné par Descartes. Aussi n'cut-il pas d'imitateurs. Ceux qui purent pratiquer sa méthode y trouvèrent le secret d'être à leur tour inimitables. On n'imita pas Descartes, on. l'égala. Même les hommes de génie qui devaient immoler la raison à la foi n'usèrent pas d'une autre logique que Descartes, qui avait institué la raison juge suprême du vrai et du faux. La même conduite de l'esprit, dans les écrits de ces grands confesseurs de la foi, amena invinciblement la même raison à connaître ce qui la surpasse. Il y eut entre eux et Descartes cette seule différence, que ce qui avait contenté Descartes, au sortir du seizième siècle, ne put, après lui, contenter des hommes que sa méthode avait rendus avides de vérités plus certaines que l'évidence même. Quant à ceux qui, à son exemple, continuant de tenir la science séparée de la foi , gardèrent, dans la plus entière soumission d'esprit sur les choses delà religion, la plus grande indépendance sur toutes les choses de la raison, à quoi en furent-ils redevables, sinon à sa méthode, qu'ils eurent la force d'appliquer à la conduite de leurs pensées et de leur vie ?