‹ Histoire de la littérature française deu moyen âge aux temps modernesChapitre 10 sur 60 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Origine de la langue romane. -- Son caractère. * Éléments de son irocabQlaire , vestiges du latin dans sa syntaie* — Déclinaison romane. — Anomalies expliquées. — Utilité de Tétude du vieui langage. •» Causes de la longue enfance de la langue romane. — Ses progrès. — Passage du roman au français. — Achèyement de la langue.

La GauVe, soumise par les armes romaines, se laissa imposer les mœurs , les institutions et la langue de ses vainqueurs. La substitution du latin au langage des Gaulois s*opéra avec d'autant plus de facilité que les deux idiomes, ayant une origine commune dans le sanscrit , conservaient sous leur dissemblance extérieure un fonds commun et de notables affinités. Sur tous les points , FArmorique exceptée, et quelques cantons des Pyrénées , le latin fut la langue dominante. Les lettrés le parlaient purement, et les ignorants le dénaturaient. Aussi longtemps que fleurirent les écoles et que la civilisation ne reçut aucune atteinte sérieuse , la langue n'éprouva pas d'autres altérations que celles qu'amènent nécessairement le cours des temps et les variations du goût. Le latin d'Ausone et de Pacatus était la langue de

Bittoire liUéraire, l

Virgile cl de Cicéron , comme celle que nous écrivons est le français de Racine et de Bossuct. Mais lorsque les premières invasions des barbares et plus tard la conquête franque curent réduit, sinon anéanti, la culture littéraire, l'ignorance corrompit tellement l'idiome des Romains qu'elle le décomposa. Les clercs eux-mêmes , tout en conservant le vocabulaire , vicièrent la syntaxe; mais leur lai>gage, tout incorrect qu'il fut, était devenu inintelligible au peuple des villes et des campagnes. Le roman vulgaire avait tellement changé la figure et l'ordre des mots, avait reçu tant d'éléments étrangers, qu'il formait h la fin du huitième siècle un idiome complètement di^linct du latin dont il était dérivé. Aussi voyons-nous, en 813, sortir du concile de Tours un décret qui commande aux évêques de faire traduire les homélies en roman rustique, afin que la foule pût les comprendre , injonction renouvelée dans le cours du même siècle aux conciles de Reims et de Mayence.

L'extrême corruption du latin, livré à tous les caprices, h toutes les brutalités de l'ignorance, ne suffirait pas, quoi qu'aient prétendu des critiques célèbres, à expliquer la formation d'un idiome nouveau. Cette cause unique altère et corrompt sans féconder : pour qu'une langue originale germât sur les ruines du latin et sortit de ses débris, il a fallu de toute nécessité l'intervention d'un peuple et le contact d'un langage étranger, et non-seulenient le contact, mais le mélange des mots et des races. Les Romains, par l'ascendant de leur génie et de leur force , avaient pu s'assimiler les Gaulois doublement vaincus par la supériorité des armes et delà civilisation, mais la conquête franque devait transiger avec les Gallo-Romains après leur défaite. Le rapport n'était plus le même entre les conquérants et les peuples soumis ; la force seule ne peut pas tout dominer ; pendant qu'elle comprime , elle se laisse pénétrer, et ce qui reste de supériorité morale aux vaincus parvient à la modifier. Alors il y a échange et fusion partielle. C'est ainsi que ces Germains barbares, soumis d'abord par la religion, furent gagnés peu a peu aux mœurs et au langage des Gallo-

Romains. Ils essayèrent d'assouplir pour cet idiome leurs organes rebelles , mais ils ne pouvaient y réussir qu'imparfaitement. Les habitudes de l'oreille et de la voix persistaient contre leur docilité, et le latin déjk corrompu» soumis k cette nouvelle épreuve, périt pour se tranformer. Les Germains furent donc les artisans nécessaires d'un nouvel idiome : sans la fusion qu'ils opérèrent, le trouble jeté dans le vocabulaire et la syntaxe par l'ignorance devait sans doute pervertir l'élégant édifice de la synthèse latine , déformer les mots , enlever aux constructions leur grâce première et leurs savants artifices*, mais la langue ainsi traitée serait devenue analytique et incorrecte , telle que nous la trouvons d'ailleurs dans les diplômes des temps mérovingiens, sans cesser d'être du latin ; pour qu'une langue réellement nouvelle se produisit, il fallait cette condition du mélange de plusieurs races qui forment, en se pénétrant, un nouveau langage , comme elles forment un nouveau peuple.

M. Raynouard a voulu démontrer que la décomposition du latin avait produit, dans toutes les provinces de la Gaule , un idiome uniforme qui se serait altéré plus tard , de manière h 'se démembrer en différents dialectes , usités en France pendant le moyen âge. Ce roman primitif serait la langue d'oc qui aurait encore , par surcroit , donné naissance k l'italien et k l'espagnol. Cette ambitieuse hypothèse d'un écrivain provençal ne supporte pas l'examen : ruinée d'abord par la vigoureuse argumentation de M. Fauriel, elle a été mise k néant par M. J. J. Ampère, dans son Traité de la formation de la langue française. En effet , il est évident qu'au milieu des troubles qui agitèrent la Gaule sous les Mérovingiens, il n'y avait pas de place pour l'unité de langage. Ce fonds commun du latin déjk défiguré par l'ignorance , puis livré k tous les accidents de la barbarie , dut recevoir et reçut réellement , sous l'influence de causes diverses , une empreinte différente selon les lieux, les hommes et les événements. Le latin rustique , source principale de

ces idiomes intermédiaires! forma donc au midi la langue

d'oc, au cciilre et au nord la langue dVil*, partagées, l'une et l'autre, en plusieurs dialectes dont le caractère est encore sensible dans les patois de nos provinces.

En nous bornant au roman d'oïl et à ses variétés , tels que nous les trouvons dans les premiers monuments écrits, dont la date ne peut guère être portée au delà des dernières années du 11'' siècle, nous voyons que la France parlait k cette époque une langue que les Romains n'auraient pas comprise, quoiqu'elle fût fille du latin, et que nous comprenons à peine, quoiqu'elle ait formé, en se développant, celle que nous parlons *, langue imparfaite et non sans grâce , privée de rhythme et non sans euphonie, guidée par l'instinct à défaut de règles précises, longtemps à l'état d'enfance et incapable par ses propres forces d'aller au delà de l'adolescence, car à défaut d'un homme de génie qui la fécondât, comme fit Dante pour l'italien, il a fallu qu'elle se retrempât et s'enrichit k la source latine d'où elle était sortie, pour arriver â la virilité qu'elle a fini par atteindre.

Le vocabulaire de la langue romane se forma presque exclusivement du latin rustique, qui avait reçu, en les modifiant, un certain nombre de mots d'origine celtique. Le nombre de ces mots est loin d'être un fondement solide aux systèmes qui font sortir directement le roman du celtique. L'histoire qui atteste l'assimilation complète des populations gauloises a la civilisation romaine prouve siifiisamment que les mots apportés par les indigènes dans le vocabulaire général, et dont la source peut encore se reconnaître, doivent avoir pris d'abord la livrée latine pour s'y introduire , et que c'est sous cette forme que la langue romane les a saisis et modifiés à son tour pour se les approprier. Les procédés k l'aide desquels s'opéra la création d'un langage nouveau par raltération de matériaux anciens consistent surtout en contractions et retranchements syllabiques , suppression de consonnes cl dégradation des voyelles, de sorte que non-

1. Oc est évidemment le hoc des latins; il n'est pas aussi facile de reconnaître illud, et peat-^ire hoc-illud, dans o'tL

MOYEN ACE. . f>

seulemcnl les mois se resserrent, mais qu'ils perdeol une partie de leur sonorité. Ainsi , pour ne citer que quelques exemples, de latus, large, se forme lé; de lœtus, joyeux, lie ; ad salietalem, qui le croirait, devient assez, el «oKicilare se réduit en soucier^ par une réduction notable de syllabes et de vibrations. Le' resserrement des mots qui sont la substance même du discours, tels que le nom substantif, le nom adjectif et le verbe , est un fait primitif qui admet très -peu d'exceptions \ la dégradation des voyelles n'est pas moins générale. Ce n'est, au reste, qu'une extension donnée aux habitudes de la langue familière à toutes les époques et chez tous les peuples : ces habitudes sont sensibles dans le style de la comédie , genre littéraire qui se rapproche le plus de la conversation. Aussi la langue écrite de Plante el de Térence , comme on l'a fait remarquer, conlient en germe, et dans une application restreinte, la plupart des alléralions qui ont été le principe même de la formation des idiomes modernes.

Il convient d'indiquer en peu de mots les modifications subies par les différentes parties du discours pour former les éléments d'un nouveau langage. Ainsi d'abord la nécessité de marquer avec clarté le rôle du substantif dans la phrase ramène l'article dont le latin s'était passé, pendant que le grec l'employait à son usage *, et ce mot auxiliaire, le roman le tire d'une langue qui ne l'avait pas , en appliquant k cette fonction un des pronoms démonstratifs des Latins, le mot ille. Ainsi encore le même besoin de clarté substitue h la variété de désinences significatives des prépositions destinées k exprimer les mêmes rapports, en laissant néanmoins subsister pour un temps une certaine diversité de terminaisons qui devra enfin disparaître. De même, les désinences affectées à la détermination du temps, du mode et de la voix active ou passive, s'atténuent ou disparaissent pour faire place h ces verbes auxiliaires, dont la dénomination indique assez l'usage -, toutefois, le rôle des désinences, quoique moins étendu, ne laissera pas de subsister -, dans ce système mixte, le par-

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tîcipe passé , appelé à parailrc dans tous les temps et tous les modes de la voix passive , et dans quelques-uns des temps de tous les modes de la voix aetive , tirera de eet emploi multiple une importance nouvelle. Parmi les mots invariables, la plupart des conjonctions ont obéi h la loi qui resserre retendue et qui éteint le son des mots , de sorte que ces articulations du langage ont en général , dans leur brièveté, de la souplesse et une certaine grâce, comme mats de magis, ains i'anle, et même car de quare, malgré la guerre que lui ont faite les beaux esprits du 17"^ siècle. Un grand nombre d'adverbes, au contraire, rebelles à la règle, se développent majestueusement et démesurément , grâce à la terminaison qu'ils tirent presque tous de l'ablatif mente des Latins , bien que ce complément n'ajoute souvent rien au sens de leur radical ; mais l'exemple une fois donné par bonnement (bona metue), malement (mala mente) , a entraîné la foule.

La langue romane, pendant sa longue enfance, a retenu dans sa syntaxe quelques traits du latin qu'il est facile d'y reconnaître. Ainsi, l'inversion y est encore fréquente^ l'ellipse de l'article et même de la préposition s'y rencontre assez souvent, lorsque la place du sujet et la juxtaposition du régime suffisent pour indiquer le rôle ou le rapport des mots. On y trouve encore des comparatifs tels que greigneur et graindre, de ^randior, plus grand ; des superlatifs, tels que />e5m«, de pessimus, très-mauvais. Il y a plus, la déclinaison latine u laissé quelques traces. Ainsi, M. Raynouard éclairé sur ce point par d'anciens grammairiens de la langue d'oc, avait signalé dans les noms romans l'emploi de Y s final au nominatif singulier des noms masculins et aux cas obliques du pluriel ; c'était évidemment un reste de la seconde déclinaison latine. Ce fait est désormais liors de contestation. Nous avions donc , au moyen âge , une modification à la fin des mots destinée a indiquer leur rôle dans la proposition -, modification bien légère, il est vrai, mais réelle et suffisante pour autoriser un rapprocJiement avec le latin. La curiosité des pbilologues, attirée sur ce fait curieux, ne s'arrêta, point li ce premier

MOYKN agi:. 7

résultai. A la lecture de nos \jpux textes, il fut aisé de remarquer que le même mot paraît souvent avec des terminaisons différentes. Était-ce caprice d'enfant , ignorance dans la prose, et, pour les vers, variété introduite au profit de la rime? ou bien, ces apparentes irrégularités étaientelles soumises a une loi, de telle sorte qu'une terminaison différente fût le signe constant de certains rapports syntaxiques. Les critiques qui se sont rangés h cette dernière hypothèse ont apporté de nombreux exemples k l'appui de leur opinion. Il est vrai qu'on a pu alléguer h rencontre nombre de passages qui semblent infirmer les règles proposées, parce qu'elles n'y sont pas observées. Mais cette conclusion serait téméraire, car il arrive aux règles du langage comme aux lois civiles , de tomber en désuétude, et lors même qu'elles subsistent, d'être violées par ceux qui les ignorent ou qui les méprisent. D'ailleurs, les exemples apportés pour ruiner la déclinaison romane sont tirés, pour la plupart , de noms propres où le caprice se donne volontiers carrière ; mais si, prenant presque au hasard des noms communs dont la forme varie, tels que cuens et comte , lerres et larron , bers et baron , niés et neveu , enfes et enfant , nous trouvons que ces formes diverses ne sont pas employées indifféremment -, si , par exemple, cnens , lerres, bers , niés , enfes sont toujours sujets et au singulier^ si , au contraire , comte , larron, baron , neveu , enfant sont toujours des régimes ou des pluriels, ne devons-nous pas voir dans la constance de ce fait grammatical, sinon une règle consacrée, tout au moins un reste d'habitude persistante et comme un hommage instinctif au système de déclinaison qui modifiait, chez les Latins, la désinence des mots pour éclairer le sens de la phrase ?

Les textes écrits en langue d'oïl, hérissés au premier abord de graves difficultés et enveloppés de nuages, ne tardent pas U s'éclaircir, si Ton tient compte de la variété des dialectes de la Normandie, de la Picardie et de lilc de France, variété qui se rattache surtout U des difl'érences de prononciation dans ces diverses provinces : l'unité de lan-

s LITTÉRATURE FRANÇAISE.

gage se dégage bienlôt de celte confusion qui n'est qu'à la surface. Si de plus, dans les textes qui appartiennent au même dialecte , on sait reconnaître sous les accidents variables d'une écriture abandonnée sans règle fixe au libre arbitre des copistes , la constance des mêmes sons et force mots de la langue moderne représentés par une autre combinaison de lettres ; si , par exemple , on ne s'inquiète pas de trouver un mot écrit de trois ou quatre manières différentes par le même scribe , comme guet , guiet , guait, gueU, gait, ou d'avoir k lire bues au lieu de bœufs ^ et suer à la place de sœur» pueple pour peuple ou aidier pour aider ; enfin , si l'œil ne se laisse pas offusquer par la surcharge ou l'omission de quelques signes graphiques , alors le lecteur trouvera du charme à suivre, dans ces premiers efforts d'un idiome qui s'essaye , l'expression ingénue de la pensée , et il ne s'étonnera pas de rencontrer dans l'enfance d'une langue les imperfections de la langue des enfants, si bien rachetées par ces grâces naïves qui manquent à la maturité. La langue du moyen âge nous donne la clef de quelques anomalies , qui cessent alors d'être des irrégularités en reprenant le nom d'ardiaismes. Ainsi , l'usage général était que les adjectifs communs en latin n'eussent dans le roman qu'une seule forme pour les deux genres : grand et rcyal étant de cette catégorie , on ne doit pas être étonné qu'on dise encore grand mère et mère grand, et, dans la langue du palais, lettres royaux. Nos pluriels en aux doivent leur existence à un fait qui mérite d'être expliqué. Par un usage constant, l suivi d'une consonne, soit à la fin d'une syllabe , soit à la fin d'un mot , se fondait en u ; et conmie le nom singulier masculin , sujet de la phrase , se terminait , nous Tavons déjà dit, par un s, il en résultait, par exemple, que chcvals, nominatif singulier, se prononçait chevau, comme disent encore nos paysans -, et lorsque Vs fut devenu plus tard le signe du pluriel , cette modification de la syllabe finale passa du singulier au pluriel. Certains mots , qui n'avaient pas cours alors , ne se sont pas plies à l'usage ancien, et sont si disparates quon hésite k les employer au

pluriel masculin, comme naval, par exemple, ei fatal. Les noms et les adjectifs en eil et en el suivaient la même loi*, et de là nous viennent yeux d'œtl, et deux de ciel. L'absence de Vs à la fin des premières personnes de certains temps des verbes est encore un archaïsme , et non , comme on le croit communément , une licence poétique. Lorsque Corneille, Molière et Racine usent de ce droit, dans leurs vers, ils ne font qu'imiter leurs devanciers*, il en est de même de certaines formes de subjonctifs , tombées depuis en désuétude.

L'étude du vieux langage n'est pas une simple curiosité d'érudit. Outre l'intérêt historique, elle a l'avantage, en faisant connaître les procédés de formation , d'indiquer les mayens de conservation et d'amendement. Le trésor de Is^ langue primitive doit servir à réparer des pertes regrettables et à prévenir des innovations dangereuses. On ne doit pas l'oublier, le vrai français, celui qui est original par lente élaboration populaire, se compose des mots véritablement transformés, et non de ceux qui ont été transportés intégralement da latin et du grec , ou violemment importés des langues étrangères ^ et de la découle une conséquence capitale : c*est que pour rester fidèle à l'esprit qui a engendré notre langue, pour l'entretenir en perpétuelle jeunesse, il faut rechercher l'acception primitive des mots anciens, les y rappeler autant que faire se peut, remettre en circulation avec mesure, mais sans fausse pudeur, les expressions et les tours qui ont été injustement délaissés , interroger Ville-Hardouin , Joinville, Jean de Meung, Froissard, Villon, Comines, Marot, Rabelais, Âmyot, Montaigne , d'autres encore , les appeler à notre aide , et s'armer de leur autorité , comme de celle des Régnier, des Molière , des Racine , des La Fontaine , des Bossuet et des La Bruyère , pour ruiner le crédit des puristes qui énervent et mutilent la langue , et réprimer les exemples de négligence effrontée et de néologisme barbare donnés par l'improvisation appliquée à l'art d'écrire.

La longue enfance de la langue romane et sa persistante

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naïveté lieunent surtout h Tabandon où la laissaient les esprits trempés et aiguisés par les sérieuses études de la scolastique. Le latin retenait dans son domaine les matières qui auraient pu donner de la gravité h la pensée et de l'élévation au langage. Pendant que les plus puissants esprits du moyen âge, les Alcuin^ les Anselme, les Abeilard, les saint Bernard, les saint Thomas, les Vincent de Beauvais, écrivaient en latin tant d'œuvres sérieuses et solides, la langue vulgaire s'égayait en libres propos auxquels elle convenait, et s'y complaisait, de sorte qu'elle se trouvait doublement empêchée et par sa nature propre et par les habitudes de ses interprètes , lorsqu'elle abordait témérairement de graves sujets. Toutefois elle avait de si heureuses qualités qu'elle se répandit au loin. Ses essais cliarmèrent les étrangers mêmes qui s'approprièrent ses récits et ses fictions et elle finit par atteindre sa perrection relative dans la prose de Joînville et de Froissard, où elle se prête avec grâce et souplesse h la simplicité de récits variés, et dans les vers de Marot, où elle exprime, avec une vivacité naïve et piquante , les saillies de l'esprit gaulois et quelques nuances délicates du sentiment. Même elle était si bien appropriée k cet ordre d'idées , qu'elle a survécu sous le nom de langue marotique , comme un dialecte de la langue générale affecté a l'usage des genres secondaires, que le talent exquis de Marot avait consacrés. Avant Marot, les doctes efforts de Christine de Pisan , d'Alain Chartier , de Georges Chastelain , écrivains lettrés et gourmés , avaient tenté de porter la langue vulgaire à la hauteur des idiomes de l'antiquité*, mais ils n'étaient parvenus qu'h lui donner une noblesse roide et empesée, une majesté d'emprunt. A la manière des parvenus, elle portait gauchemeul l'ample et riche manteau jeté sur elle h l'improviste. Géminés , sans lui apporter d'ornement étranger , sans lui ôter rien de sa simplicité naturelle , lui prêta de son propre fonds , « l'autorité et gravité représentant , comme dit Montaigne, sou homme de bon lieu el eslevé aux grands affaires. »

La forte adolescence du langage français date du 16^ siècle. Elle correspond k la renaissance des lettres antiques. C'est alors qu'on puise largement U la source latine de nouvelles richesses, et qu'on reprend, même pour un autre usage et sans les transformer, des mots dont la langue romane s'était emparée en leur donnant son empreinte *. Calvin, dans sou Inslilution chrétienne, lui communiqua la gravité et la force du latin, dont il connaissait toutes les ressources \ le polyglotte Rabelais l'enrichit de tours et d'expressions empruntés au grec et au latin , qu'il ajouta auK trésors de la langue vulgaire employés par lui avec une merveilleuse habileté. La richesse de son vocabulaire n'est comparable qu'à la souplesse de sa syntaxe, qui suit docilement les plus folles imaginations et les plus saines pensées de ce prodigieux esprit, ^myot, sans innover dans les mots, donna à la période une étendue et une ductilité inconnues h ses devanciers. « Personne, dit Vaugelas, no connut mieux le caractère de notre langue ] il usa de mots et de phrases naturellement françaises, sans nul mélange des façons de parler des provinces,* qui corrompent toujours la grâce et la pureté du vrai langage français. Tous nos magasins et trésors sont dans les œuvres de cet homme. » Montaigne n'eut pas les mêmes scrupules , et le gascon lui Tenait en aide lorsque le français ne suffisait pas k représenter sa pensée. Il avait moins de souci de la correction que du relief et de la couleur. Son exemple a montré comment on pouvait oser avec succès. Les controverses religieuses introduisirent en même temps de nouvelles formes d'éloquence oratoire consacrées par la SIénippée, dans le discours de Daubray.

1. Ainsi, quand soUicUer fat inlrodait> il y avait déjà longtemps (faesoUieilare avait formé en se corrompant soucier ; apprehendere nous avait donné apprendre , lorsqu'il fournit de nouveau appréhender, mot qui reçut un double sens également distinct d'apprendre. Nous avions combler avant cumuler, blasme avant blasphème , et cent autres semblables. La coexistence de ces mots de même source, et cependant de forme et d'acception différentes, indique plusieurs Ages dans la forma* tioo de la langue.

Celle vigoureuse croissance annonçait la malnrilé prochaine de notre idioiûe. En effet, Malherbe, soutenu par les travaux de ses précurseurs qui avaient vu le but sans l'atteindre, éclairé par leur chute, reprit dans l'ordre poétique l'œuvre de Ronsard et de son école; critique impitoyable, il rejette de la langue des vers toute incrustation , tout placage étranger, soit grec, soit latin , soit italien , soit espagnol, et avec l'exactitude d'un grammairien consommé, par intervalle avec l'inspiration d'un poète, toujours guidé par une raison plus forte qu'étendue, et par cela même plus puissante , il constitue et il impose la langue poétique. Dans la prose, Balzac, avec un mélange d'emphase castillane qui veut dissimuler et qui accuse le vide de la pensée, introduit le nombre et le rhythme. Il charme l'oreille au point de la fatiguer, cela est vrai , mais enfin il crée l'harmonie; il faudra sans doute abaisser le diapason qu'il donne pour retrouver la variété, sans laquelle il n'y a point de plaisir durable pour l'esprit; mais il a donné ce diapason. Heureusement k côté de Balzac , et comme moyen de préservation , Descaries enseigne par l'exemple l'art de penser et d'établir la proportion, l'analogie du fond et de la forme, la convenance de l'idée et de l'expression. On peut dire que Descartes, après Malherbe et en présence de Balzac, complète cette éducation des intelligences qui aboutit, dans Corneille et dans Pascal , pour la poésie et pour la prose, à l'harmonieux accord de la pensée et du langage. Dès lors la période de formation est achevée , le point de maturité est atteint. Les hommes supérieurs peuvent naître, l'instrument ne manquera point k leur génie, car le langage , tel que l'ont façonné de si longs efforts , a des tons variés qui peuvent monter naturellement de la simplicité de l'expression familière jusqu'aux plus mâles conceptions de la raison éloquente, et des couleurs capables de représenter dans tout leur éclat les plus brillantes créations de la muse.

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