CHAPITRE II
Division du moyen âge en deux périodes. — Chansonf de gestes,— Cycle carloTîngien.^La rhanson de Roland.— -Analyse de ce poème.
— Ogier le danois.— Origine de ce nom.— Analyse du poème d'Ogier.
— Etendue du cycle carlovingien.
Le moyen âge , dont nous allons esquisser l'histoire littéraire , se partage en deux périodes distinctes dont la première embrasse le 1^ siècle entier et la plus grande partie du 43*, et dont la seconde, ouverte k la fin du 13® siècle, se prolonge jnsqu'k la renaissance. Le règne de saint Louis termine la première, qui commence avec les croisades-, le règne de Philippe le Bel inaugure la seconde. L'esprit qui domine ces deux périodes diffère tellement, que la dernière semble consacrée à l'afTaiblissemeut et à la destruction même des principes dont le développement donne à la première sa physionomie morale et littéraire.
La ferveur religieuse et le courage guerrier qui provoquèrent la croisade et que la croisade exalta, furent aussi rinspiration de la poésie populaire du 42* siècle. Plus tard l'amour se mêla à la piété et au courage , et du concours de ces trois éléments se forma ce genre particulier d'héroïsme inconnu des anciens qui est Fesprit chevaleresque. Parmi les compositions héroïques que nous a léguées cette époque , les unes , et ce sont les plus anciennes , ne respirent que la guerre et la religion, les autres, venues plus tard, sont une image complète de la chevalerie. Les premières ont reçu le nom de chansons de gestes, et les autres forment ce qu'on est convenu d'appeler le cycle de la Table ronde.
Les chansons de gestes, qu'on nomme ainsi parce que les poëracs consacrés h célébrer les exploits (gesta) guerriers, étaient chantés , comme autrefois les poésies d'Homère , par les (ronvères qui avaient au moins ce point de ressemlilance avec les rapsodes de l'antiquité, se partagent en
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deux classes principales : la première tire ses sujets de l'histoire nationale, la seconde s'empare des faits antiques que le moyen âge avait reçus des écrivains apocryphes et quMl transformait k son image. La Table ronde est une légende bretonne dont nous aurons k raconter la noble origine et les brillantes destinées.
Ces trois matières distinctes avaient leur caractère propre et un but spécial. C'est le trouvère Jean Bodel d'Arras qui nous l'apprend au début de sa chanson des Saxons : les chansons de France se piquaient de vérité historique-, celles qui reproduisaient les prouesses de l'antiquité avaient la morale pour but -, celles de Bretagne étaient destinées à plaire. Cette classification , respectable par sa date et par son auteur, aura l'avantage de nous guider et de nous éclairer dans le labyrinthe où nous allons nous engager.
Les chansons de gestes, soit nationales, soit antiques, sont écrites en vers de dix ou de douze syllabes partagés en deux hémistiches, comme le pentamètre et l'hexamètre modernes , avec cette seule différence que la syllabe muette à la fin du premier hémistiche n'a pas besoin d'être élidée. La règle de l'élision est une conséquence de récriture qui rend visibles k l'œil les syllabes de ce genre que l'oreille ne perçoit pas. Cette contradiction k nos habitudes n'est pas un signe de barbarie *, mais ce qui atteste la grossièreté de cette versification primitive , c'est que ces vers tombant l'un sur l'autre par lignes uniformes composent des strophes ou couplets monorimes d'une longueur indéterminée , et qui ne s'arrêtent que lorsque le trouvère, k bout de finales consonantes ou assonantes , juge k propos de continuer sa psalmodie sur une autre rime qui dure jusqu'k nouvel épuisement.
n est possible que la mélopée adaptée k cette métrique , et les sons de la vielle ou du rebec qui servaient d'accompagnement, aient tiré de la voix du rapsode et de l'habileté de ses doigts un agrément capable de compenser, au profit d'oreilles peu délicates et très-indulgentes , la mo-
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nolonic de la versification. Au reste, notre vers licroïquc, même perfectionné , n'a jamais brille par la variété. Ceux qui peuvent lire sans fatigue telle de nos épopées modernes, seraient mal venus a se moquer de la longanimité de nos bons aïeux qui trouvaient lenr plaisir à entendre ces complaintes héroïques. Quant aux poètes qui les ont composées, on peut dire à leur décharge qu'ils avaient an moins l'avantage de ne pas s'être tourmentés beaucoup, s'il leur arrivait de paraître insipides. Quoi qu'il en soit, il n'est pas permis de contester que la production musicale et presque scénique de ces légendes rimées ait été , au moyen âge , un spectacle populaire et une sorte d'enseignement historique.
Parmi ces importantes ébauches de ^poésie héroïque, œuvres du moyen âge, il faut donner la première place & la chanson de Roland ] elle la mérite par sa vétusté et par rimportance du héros et de la perle triomphante, comme aurait dit Montaigne, qu'elle glorifie. Elle est un curieux exemple du travail de l'imagination populaire sur les faits réels : nulle part cette puissance de transformation ne se montre avec plus d'ensemble et d'originalité. L'histoire, par la plume d'Ëginhard , gendre de Charlemagne , enregistrait un désastre douloureux demeuré sans vengeance, et que la destruction complète d'un corps d'armée, surpris par les montagnards dans les gorges de Roncevaux , avait laissé sans témoins. Mais le neveu de Charlemagne , Roland , était au nombre des victimes, lui et tous les pairs : il fallait honorer sa chute, il fallait laver l'affront imprimé aux armes d'un roi toujours victorieux. La douleur et l'admiration vont opérer ce prodige , et voici la légende qui perpétuera le souvenir de ce sinistre événement, et qui fera d'un chant de mort un hjTnne de victoire.
Quelques mots suffiront k l'analyse du poème : L'Espagne est conquise , Sarragosse seule est restée debout , défendue par le roi africain Marsile ; mais ce prince propose de se soumettre. Blancardin se présente en son nom devant Charlemagne, qui envoie Ganelon traiter des conditions de la paix. Ganelon chargé contre son gré et à l'instigation de
Roiaud de celte mission périlleuse , déjk traitre par la pensée , s'engage à faire tomber dans une embuscade Roland et Télite de l'armée de Cbarlemagne qui formera Tarrière-garde au moment de la retraite. Le complot ainsi tramé s'exécute. Le gros de l'armée est déjà sur le revers des Pyrénées, lorsque l'arrière-garde , enfermée dans la vallée de Roncevaux , entend le bruit d'une armée formidable dont les nombreux bataillons vont l'atteindre: Le combat est désormais inévitable \ toutefois si Roland faisait retentir les sons terribles de son olifant * , Cbarlemagne averti rebrousserait chemin , et il arriverait à temps pour repousser les Sarrasins. Mais Roland rejette comme une faiblesse indigne le conseil que lui donne le brave Olivier; il se flatte de tenir tête à l'ennemi et de l'exterminer sans l'aide de l'empereur. Le combat s'engage : qui pourrait décrire et nombrer les exploits de Roland, de l'archevêque Turpin , d'Olivier ? Ici , tout est grandiose , et le champ de bataille et les héros. Cette phalange indomptable qui ne recule jamais jonche le sol de cadavres *, mais elle périra sous les coups d'ennemis sans cesse renaissants. C'est alors que Roland fait retentir son olifant , dont les sons formidables sont répétés par l'écho des montagnes. Le combat continue plus acharné que jamais, pendant que l'armée de Cbarlemagne , enfin avertie , revient sur ses pas. Le secours approche, mais le péril redouble : le frère d'armes de Roland , Olivier vient de mourir : deux guerriers survivent seuls au carnage : l'archevêque Turpin et Roland. Leurs derniers exploits ont jeté l'épouvante au cœur des Sarrasins que le bruit formidable des clairons de Cbarlemagne achève de troubler. Ils prennent la fuite. L'archevêque est mortellement blessé \ Roland trouve encore assez de force pour aller chercher les corps de ses amis morts , et les dépose aux pieds de Turpin , qui meurt en les bénissant. Roland seul n'a pas rendu le dernier soupir , mais son sang coule de ses veines rompues : il va mourir.