Cor d*ivoire.Ce mot vient du \iïiin Elcphas , éléphanu
Vainement il essaye de briser son cpée. Il se couche enfin à terre le visage tourné du côté de l'Espagne , et k ce moment suprême les anges du Seigneur descendent pour recueillir Tâme du héros qu'ils emportent vers Dieu , lorsque Char* lemagne parait avec son armée. Ainsi, dès que Tœuvrede la trahison est consommée , le vengeur se montre. Roland n'est plus, mais il faut qu'il soit vengé ] il le sera par la défaite et par la mort de Marsile , par la destruction d'une nouvelle et plus formidable armée d'infidèles ^ il le sera encore par le supplice de Ganelon , dont le nom demeurera à jamais flétri , comme symbole de trahison, et dont le châtiment glacera d'effroi le cœur des traîtres.
On le voit, le cœur et l'imagination d'un grand peuple ont travaillé de concert à cette œuvre nationale , qui explique, par la trahison, la mort d'un capitaine invincible, et la compense, en dépit de l'histoire, par une soudaine et glorieuse revanche. Aussi la chanson de Roland fut-elle au moyen âge un cri de guerre et un signal de victoire. Le grand nom de Roland fut dans toutes les bouches, et l'exemple de ses exploits, l'image de son indomptable courage, devinrent un perpétuel enseignement d'héroïsme. La version qui nous est parvenue , et qu'on peut sans témérité faire remonter jusqu'au 11** siècle, préparée sans doute par des chants antérieurs , nous oflre l'ébauche régulière et déjà imposante d'un poème véritablement épique par l'unité du plan, la vérité et la variété des caractères, par la grandeur des événements. Les beautés dont il étincelle nous frappent encore sous la rouille d'un langage inculte, sous la négligence d'une versification qui se contente pour tout élément musical du repos de l'hémistiche, du nombre régulier des syllabes et trop souvent d'une assonance imparfaite bien éloignée de la rime. Toutefois, l'expression simple et forte y traduit énergiquement de belles pensées et de nobles sentiments. La vétusté du langage nous interdit les longues citations : mais , parmi les passages saillants propres k donner une idée de cette rude poésie et à expliquer l'effet qu'elle produisait sur des âmes naïves et fortes,
HUloire lilléraire. 2
il en est un que nous n'hésitons pas k placer ici. Lorsque les Sarrasins approchent , Olivier supplie Roland de sonner du cor pour avertir Charlemagne \ il renouvelle par trois fois cette prière , et trois fois il reçoit la même réponse , dont les termes varient, mais dont le sens est toujours le même. Voici la dernière de ces réponses, dont le retour et la symétrie décèlent la main d'un poète qui connaît ou qui devine les secrets de Tart :
« Cumpainz Reliant, sunez vostre olifan ;
Si Terrât Caries qui est as porz passant f
Je vous plevis, jà retumerunt Franc!
— Ne placet Deu , ço li respunt Reliant ,
Que ço seit dit de nul hume vivant
Ne pur paien que jà sei-jo cornant I
Jà n'en aurunt reproece roi parent.
Quant jo serai en la bataille grant,
£ jo ferrai e mil colps e vu cenz ,
De Durandal verrez Facer sanglent !
Franceis sunt bon , si ferrunt vassalmentl
Jà cil d'Espaigne n^auenint de mort guarant ' ! »
C'est sans doute ce serment de vaincre ou quelque passage analogue que le jongleur Taillefer chantait aux premiers rangs de l'armée de Guillaume , avant la bataille d'Hastings. Rien ne prouve victorieusement, mais aussi rien ne défend absolument de croire que le Turold, auteur du poème de Roncevaux , n'ait été au nombre de ces Normands qui suivirent leur duc à la conquête de l'Angleterre , et que nous ne possédions le texte même auquel Taillefer empruntait
1. Compagnon Roland , sonnez votre olifant ; — Ainsi l'entendra Charles qni est aai ports passant; — Je vous (le) garantis, aussitôt retourneront Francs. — Ne plaise à Dieu , ce lui répond Roland , — - Que cela soit dit par aucun homme virant — Et surtout pour des païens que Jamais j'aie été sonnant du cor! — > Jamais n*cn auront reproche mes parents. — Quand je serai dans la bataille grande — Et (que) je frapperai et mille coups et sept cents , — De Durandal (vous) verrez l'acier sanglant , «- Les Français sont courageux , ainsi frapperont-ils bravement ; — Jamais ceux d'Espagne n'auront contre la mort de garant.
ses chanls guerriers. Ce soupçon seul ajoute k la vénération que doit nous inspirer cet antique monument de poésie nationale.
Le caractère exclusivement guerrier et religieux de ce poème, où la galanterie n'a point de place , où le merveilleux se laisse k peine entrevoir ] le sentiment de patriotisme qui ranime et qui ramène si souvent le nom de douce France, et la majesté de Charlemagne toujours respecté , toujours obéi , autorisent la critique k rattacher Tinspiration première de la chanson de Roland au règne même de ce prince, quand l'autorité royale n'avait reçu aucune atteinte, et quand les efforts de l'héritier des Césars pour constituer l'unité d'une grande nation avaient imprimé le patriotisme au cœur des peuples unis sous sa main puissante. C'est le seul qui ait conservé profondément l'empreinte de ce sentiment de nationalité que les divisions féodales devaient altérer si promptement. En effet, la plupart des chansons de gestes qui célèbrent les exploits des pairs de France compagnons de Charlemagne tirent leur intérêt de la lutte du vassal contre le suzerain. Nous n'y voyons plus l'image d'une grande nation soumise avec enthousiasme k un grand empereur, mais le tableau de cette société féodale où l'affaiblissement delà royauté enhardit la résistance. Roland, neveu de Charlemagne et sujet fidèle , est le héros de la France : c'est un Achille national -, Renaud de Montauban , l'aîné des quatre fils Aymon , Ogier le Danois , sont les héros de la féodalité. Leur supériorité glorifie la lutte contre l'empire. Aussi Charlemagne est-il bien déchu dans les compositions de ce genre : il y porte la peine de la faiblesse de ses successeurs. Dans les quatre fils Aymon , non-seulement la victoire lui manque souvent, mais il est en butte aux mauvais tours de la sorcellerie de Maugis , et tourne au comique; il y arrive même dans le Voyage à Jérusalem, qui n'est qu'un fabliau de forme épique et qui, tout vieux qu^l est, appartient au genre héroï-comique. 11 paraît que le travail de poésie populaire qui éleva si rapidement Charlemagne k des proportions surhumaines s'arrêta brusquement avant la fin du 9° siècle ,
et qu'il lie dépassa guère le moment où ce Yétérau naif et enthousiaste des grandes armées racontait , au fond d'un couvent d'Allemagne , les merveilles que le moine de Saint- Gall a consignées dans sa chronique.
Nous ne pouvons point passer en revue tous les poëme» qui représentent ou qui idéalisent les mœurs féodales. Ce serait presque un dénombrement homérique : le défilé en serait long et fastidieux. Il vaut mieux en choisir un seuV dans le nombre et s'y arrêter. Ogier le Danois doit avoir la préférence, puisque la légende qui le célèbre est complète, et que nous pouvons, comme pour la chanson de Roland, remonter k un texte authentique et de date ancienne. Le vers de dix syllabes dans les chansons épiques nous reporte au moins k la première moitié du 12^ siècle , puisqu'k partir du poemc A' Alexandre l'hexamètre déjk en usage dépossède entièrement le pentamètre , grâce k la vogue de cette grande composition d'où il a tiré son nom d'alexandrin. L'assonance , au lieu de la rime , est un signe plus certain encore d'ancienneté : or, la Chevalerie Ogier de Danemarche^ par Raimbert de Paris , est en vers assonants et de dix syllabes. Ce poème, tel qu'il a été publié par M. Rarrois , se compose de treizemillecinquantc-neuf vers, et comprend toutes les prouesses d'Ogier, depuis ses premiers exploits jusqu'k sa mort. C'est ce que les anciens appelaient un poème cyclique. Nous allons essayer d'en donner une idée.
Expliquons d'abord le nom de Danois donné a un héros du cycle carlovingien et qui semble rattacher nos légendes nationales k la Scandinavie. Il n'en est rien *, notre Danois prétendu est un Ardennais. Dane (forêt), are-dane, par l'adjonction de l'article, en formant daiiemarc/ie on frontière de l'Ardenne, a donné lieu k celte confusion que la critique moderne a dissipée. Nous tenons donc Ogier pour un guerrier de race germanique, tantôt compagnon, tantôt adversaire de Charlemagne. Le jeune Ogier est retenu en otage k la cour de Charlemagne comme garantie du tribut que doit payer son père, Geoffroy, gardien des marches d'Ardenne. Celui-ci, au lieu d'acquitter sa dette, renvoie
les messagers de Charlemagne la tête rase et la barbe coupée. La vie d'Ogier doit payer cet outrage : on l'enferme dans la tour de Saint-Omer-, et, malgré les prières de la reine et du duc Naymes de Bavière , le supplice ne se serait pas fait longtemps attendre sans une diversion imprévue. Des envoyés du pape se présentent implorant le secours du roi de France contre les Sarrasins. L'armée se met en marche, et le jeune otage, sous la foi du duc Naymes, prend la route de ritalie. Au passage des Alpes, il arrache l'étendard royal des mains d'un traître qui prenait la fuite , il rétablit la bataille , et dès lors sa grâce est assurée. Au siège de Rome , ses exploits ne se comptent pas : il tue en combat singulier un chef des infidèles; il y gagne son bon cheval, l'infatigable, l'indomptable Broicfort, et, par surcroît, la faveur de Charlemagne. Tel est le canevas de la première partie du poème, brillante ouverture d'une longue série de hauts faits.
Plusieurs années se sont écoulées, et la fidélité d'Ogier ne s'est pas plus démentie que son courage. Une partie d'échecs va changer la face des choses. Baudouin, unique fils d'Ogier, né de ses courtes amours dans la tour de Saint- Omcr, est tué par le fils de Charlemagne, qui lance le lourd échiquier d'or et d'ivoire U la tête de son adversaire trop habile au jeu. Ogier réclame fièrement la tête du meurtrier j on /a lui refuse; il jure de se venger et court chercher un asile à Pavie , auprès de Didier, roi des Lombards. Charlemagne demande que son vassal lui soit livré; et sur le refus de Didier, il passe une seconde fois les Alpes pour mettre le siège devant Pavie. La résistance dirigée par Ogier est terrible. Les combats succèdent aux combats; Ogier, partout présent, partout victorieux, repousse les assauts et multiplie les sorties. Au retour d'une de ces excursions , soit hasard , soit trahison , les portes de Pavie se ferment devant Ogier. A ce moment commence une fuite triomphante et une poursuite acharnée dont il est impossible de reproduire tous les incidents. La fuite d'Ogier ne s'arrête par instants que pour ralentir la poursuite de Char^
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lemagiic par de prodigieux exploits, qui laissent sur la trace du fuyard héroïque des monceaux de cadavres. Deux fois Ogier trouve un asile dans des châteaux qui lui sont soumis^ il s'y défend presque seul jusqu'à Tépuisement complet de ses ressources. Enfin , sans avoir été vaincu , il esl surpris endormi dans la campagne, et tombe aux mains de Turpin , archevêque de Reims , qui reçoit de Gharlemagne l'ordre de le mettre à mort. Le pieux et brave prélat feint d'obéir et se contente d'enfermer Ogier dans un cachot voisin de son palais. Gharlemagne se croit délivré de son invincible ennemi. Voilà bien un second poëme, mais nous ne sommes pas au terme de cette héroïque légende.
Gharlemagne jouit en paix de sa victoire, pendant que la France pleure son héros qu'elle croit mort. Mais bientôt un roi sarrasin envahit la France avec une armée innombrable , portant partout la mort et l'incendie. Ogier seul pourrait écarter le péril. Alors s'élève la voix du désespoir dans un cri formidable trois fois répété : Ogier! Ogier! Ogier! Turpin peut enfin révéler sa désobéissance. Ogier sort de son cachot *, mais il ne reparaîtra à la télé des armées que si on lui livre le meurtrier de son fils. Il faut aussi lui rendre sou armure et son cheval. Les larmes de Gharlemagne ne peuvent attendrir l'inexorable Ogier-, sa colère ne cédera que devant le sang du coupable. Gharlemagne s'est résigné à ce douloureux sacrifice-, le fer est levé, lorsqu'un ange du ciel arrête le bras d'Ogier : encore faut-il que le messager du ciel permette au héros de décharger sa colère par un f\irieux coup de poing qui fait rouler à terre le fils de Gharlemagne. Ou retrouve ensuite Broiefort parmi les bêtes de somme d'un couvent, et le noble animal, à la vue de son maître et devant l'appareil de guerre qui frappe ses yeux , retrouve sa vigueur première et toute son ardeur. Je laisse à d'autres le soin de compter les nouveaux exploits d'Ogier : on prévoit la défaite du roi sarrasin, l'extermination de son armée , la délivrance de la France , la reconnaissance de Gharlemagne ^ ajoutons qu'Ogier épouse une princesse qu'il a sauvée des mains des mécréants , que ses noces ne
vont pas sans festins prolongés , que le héros vit en paix pendant de longues années, et qu'il meurt saintement au monastère de Saint-Pharon de Meaui, où on lui élève un tombeau magnifique.
Tel est l'ensemble de cette vaste composition , qui n'a d'autre germe dans l'histoire que le nom d'un certain Ogier (Otkarius) qui suivit dans leur eiil à la cour de Didier la veuve et les enfants de Carloman. Cette circonstance a suffi pour faire de ce personnage le type de la résistance des vassaux contre leur suzerain. Il est clair que cette lutte est transposée , Gharlemagne n'ayant jamais été engagé dans de semblables querelles. Le grand empereur paye les torts de ses faibles successeurs *, et comme la royauté dont il demeure le représentant s'est abaissée , il s'abaisse avec elle au profit du héros féodal qui lui est opposé.
Le poème cyclique d'Ogiei^ le Danois , tel que l'a composé dans la première moitié du 12^ siècle Raimbert de Paris, n'est pas l'œuvre d'un esprit vulgaire. Le style en est énergique et simple ; la trame des événements , quels qu'en soient le nombre et la diversité , ne s'y embrouille jamais. On s'intéresse vivement k la destinée du héros, toujours indomptable , même sous les coups de la mauvaise fortune. Le sage et courageux vieillard Naymes de Bavière, ce Nestor de l'épopée carlovingieune , aussi prudent , aussi intrépide sous le poids des ans , et moins prolixe que celui d'Homère, y remplit noblement son rôle de médiateur entre les passions. L'ardeur juvénile du courage poussé jusqu'à la témérité s'y montre avec grâce dans le jeune Guy, récemment adoubé et que ses parrains de chevalerie sont obligés de poursuivre k travers les rangs ennemis et de ramener en arrière comme un prisonnier, pour le soustraire à la mort dont il se joue. Dans le camp des infidèles se distingue un généreux émir auquel la foi seule manque pour être un modèle accompli de chevalerie , Caraheu, qui se rend auprès de Gharlemagne et répond , corps pour corps , d'Ogier traîtreusement enlevé pendant qu'il se mesurait loyalement avec lui en combat singulier. Quant aux purs mécréants, ils
ont tous la force , le courage et la férocité convenables aux monstres de TAfrique.
Le cycle carlovîngien, qui s'ouvre avant Cbarlemagne , ne se ferme que longtemps après sa mort. En effet, la série chronologique des faits commence avec Charles Martel, continue sous Pépin , et arrive , à travers Charlemagne et ses premiers successeurs, jusqu'à Louis d'Outre-mer. Ainsi Aymeri de Narbonne , Guillaume au Court-nez , son neveu Vivien, héros de l'Aquitaine, se sont signalés contre les Sarrasins au temps de Charles Martel; la chronique des Lorrains, où brillent les noms de Garin et de son digne frère Hugues de Belin , correspond au temps de Pépin le Bref. Berthe aux gratis pies, espèce d'élégie narrative , renouvelée et perpétuée par la tégende populaire de Geneviève de Brabant, nous place à une époque antérieure k la naissance de Charlemagne , tandis que Raoul de Cambrai nous conduit jusqu'aux temps des derniers Carlovingiens. Nous ne pouvons qu'indiquer ces œuvres de notre vieille poésie , qui avait tant fait pour ne pas être oubliée *, mais il est impossible de rappeler les noms de Hugues de Belin et de Raoul de Cambrai sans signaler aux connaisseurs ^ dans chacun des poèmes où ils figurent , le récit de la mort de ces deux héros *, rien de plus touchant que les circonstances qui amènent la mort du frère de Garin, rien de plus terrible que la lutte où Raoul finit par succomber. Ces épisodes, mis en prose par M. Edouard Le Glay dans ses Fragments d'Épopées romanes, suffiraient pour sauver de l'oubli ces puissantes ébauches de nos premiers trouvères.
Au terme de cette esquisse , nous devons mettre en relief, outre les noms déjà signalés de Turold et de Raimbert de Paris, ceux de Jean de Flagy, auteur de la chanson des Lorrains, et de Huon de Villeneuve, à qui nous devons les Quatre fils Aymon , dont le sujet au moins est resté populaire. Mais pourquoi faut-il qu'une obscurité impénétrable nous cache l'homme supérieur qui a composé le poëme si remarquable de Raoul de Cambrai?
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