‹ Histoire de la littérature française deu moyen âge aux temps modernesChapitre 27 sur 60 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Réforme littéraire.— Manifeite dei réformatears. — Joachim da Bellay. — Ses poésies. — Ronsard. — Epopée. — Odes pindariqaes. — Sonnets. — Pièces anacréontiqaes. — Essais dramatiques. — Jodelle. — Amadis Jamyn , Remy Belleau , Baïf. — Excès et affaiblissement de Técolç de Ronsard. — Da Bartas. — Desportes. — Bertaat.

Ce n'élait pas en Tain qa'à la fin du quinzième siècle, et pendant la première moitié du seizième , l'érudition avait exhumé les trésors de l'antiquité, et que les expéditions guerrières contre Vltalie avaient fait connaître à la France une littérature illustrée par Dante , Pétrarque et Boccace. Le contre-coup de ces études devait se faire sentir un jour*, il était impossible que l'érudition ne réagit pas sur la poésie. L'impulsion de cet inévitable mouvement fut donnée par de jeunes disciples nourris sous la forte discipline des études classiques; leur maître fut Jean Daurat, et suivant l'expression de Duverdier , on vit de son école une troupe de poètes s'élancer comme du cheval troyen. Ayant savouré à loisir le goût et le parfum des vieux poètes , l'élévation de leur langage, la noblesse de leurs idées, ils prirent en pitié ces riens gracieux que les poètes prodiguaient sous le nom de virelais, triolets et rondeaux ; à ces gr&ces quelquefois naïves, souvent maniérées, ils voulurent substituer de mâles beautés, et 'remplacer le modeste hautbois par la trompette héroïque.

hlUustration de la langue française, publiée ou plutôt lancée en 1549 par du Bellay , nous donne la date historique de ce mouvement littéraire qui se prolongea, pendant près d'un demi-siècle, sous les auspices de Ronsard. Voici ce que disait du Bellay pour donner du cœur k ses compagnons : <c Condamner une langue comme frappée d'impuissance , c'est prononcer avec arrogance et témérité comme font certains de notre nation , qui , n'étant rien moins que Grecs et Latins, déprisent et rejettent d'un sourcil plus que stoique toutes les choses écrites en fran-

çois. Si Dolre langue est plus pauvre que la grecque et la latine, ce n*est pas à son impuissance qu'il faut Timputer, mais à Tignorance de nos devanciers, qui l'ont laissée si cbétîve et si nue , qu'elle a besoin des ornements et , pour ainsi dire, des plumes d'autrui. Qu'on ne perde pourtant pas courage : les langues grecque et latine n'ont pas toujours été ce qu'on les vit du temps de Cicéron et de Démosthène. » Il donne ensuite aux novateurs un conseil qu'ils n'ont pas assez fidèlement suivi : « Les Romains imitaient les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux, les dévorant, et , après les avoir dévorés , les convertissant en sang et en nourriture. » Renouvelant le précepte d'Horace , il ajoute : « Qui veut voler par la bouche des hommes doit longuement demeurer en sa chambre , et qui désire vivre en la mémoire de la postérité doit, comme mort à soi-même, suer et trembler maintes fois; et autant que nos poètes courtisans boivent , mangent et dorment à leur aise , il doit endurer la faim, la soif et de longues veilles : ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. Lis donc et relis jour et nuit les exemplaires grecs et latins , et laissemoi aux Jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen toutes ces vieilles poésies françoises, comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries. » Puis, faisant allusion aux œuvres et aux devises bizarrement puériles des Jean Leblond , des Sagon , des Charles Fontaine, des François Habert, et de tous les faibles et prétentieux successeurs de Marot et de Saint-Gelais, il s'écrie dédaigneusement : « 0 combien je désire voir sécher ces printemps, rabattre ces coupsd'essay , tarir ces fontaines ! Je ne souhaite pas moins que ces dépourvus, ces humbles espérans, ces bannis de liesse, ces esclaves fortunés, ces Iraverseurs , soient renvoyés à la Table ronde , et ces belles petites devises aux gentilshommes et demoiselles dont on les a empruntées. »

Du Bellay , après avoir ainsi exposé les raisons de la croisade qu'il propose pour s'approprier les richesses des lillératures antiques, et les moyens de conquête, sonne enfin

la charge dans une conclusion toute martiale et sentant son Tyrtée : (t Là doncques , François , marchez courageusement vers cette superbe cité romaine , et des serves dépouilles d'elle (comme vous avez fait plus d'une fois) ornez vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui, sous ombre de bonne foi, vous surprennent tout nuds comptant la rançon du Capitole ; donnez en cette Grèce menteresse et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallo- Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles ni ses flèches rebouchées. Vous souvienne de votre ancienne Marseille , seconde Athènes, et de votre Hercule gallique, tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne d'or attachée à sa langue. »

Ce manifeste de guerre était la première explosion d'un complot littéraire tramé dans l'ombre, au collège de Coqueret, où Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Baïf , Remy Belleau et quelques autres jeunes gens réunis sous la direction du savant Daurat s'étaient enfermés pour préparer cette noble entreprise. Dans la revue que nous allons faire des conjurés, nous devons la première place à celui qui a sonné si vigoureusement la charge. Si tous les chefs et les soldats avaient suivi le plan tracé avec le même courage et la même discrétion que du Bellay, la victoire, qui fut brillante, n'aurait pas amené de catastrophe, et les gémonies n'auraient pas expié l'apothéose. Ni l'oubli ni le ridicule n'ont atteint la mémoire de du Bellay. Ses conseils étaient aussi sensés que généreux-, il prétendait à discipliner les courages qu'il enflammait , et la route qu'il traçait menait au but qu'il avait marqué. Son œuvre personnelle dans la tâche commune a été saine , bien que modeste *, il l'a mesurée à ses forces. La langue qu'il parle n'est pas un pastiche : il fortifie celle que Marot a façonnée , il ne la dénature pas. Lorsqu'il mourut, a peine âgé de trente-six ans, son talent facile s'élevait en s'affermissant. Déjà il avait gagné le

surnom d'Ovide français , et il aurait mérité mieux , car , pour parler comme lui-même dans sa belle satire du Poète courtisan, il était de ceux qui ,

Pour allonger leur gloire , accourcissent leurs ans.

L'âme de du Bellay est délicate et généreuse *, sa sensibilité , souvent froissée par l'indigne spectacle que lui donnait la cour de Rome, où l'avait conduit son parent le cardinal du Bellay, par les ennuis d'un office subalterne et par la négligence de son protecteur, exhale noblement ses souffrances. Sa plainte est contenue, ses regrets sont attendrissants; énergique et sincère dans le blâme, il n'y est point déclamatoire. Une fois seulement il alla jusqu'à la véhémence, et ce fut pour maudire l'Angleterre. Combien il aime cette France qui le néglige et dont il est éloigné :

France, mère des arts, des armes et des lois , Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle ; Ores , comme un agneau que sa nourrice appelle , Je remplis de ton nom les antres et les bois»

Dans cette France , ce qu'il préfère c'est sa province , l'Anjou , et dans l'Anjou , le village natal , son petit Lire , qui lui a inspiré le plus touchant des sonnets :

Heureux qui , comme Ulysse , a fait un beau voyage Ou comme cettui-Ià qui conquit la toison , Et puis est retourné plein d'usage et raison Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée , et en quelle saison Reverrai-je le clos de ma pauvre maison. Qui m*est une province et beaucoup davantage !

Plus me platt le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine ,

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin , Plus mon petit Lire que le mont Palatin , Et plus que l'air marin la douceur angevine.

RENAISSANCE. iH

Du Bellay est poète, puisqu'il s'émeut et sait peindre. C'est lui qui a fait ce beau vers pittoresque :

Du cep lascif les longs embrassements.

On a souvent cité , et il faut citer encore , comme un modèle de grâce et de légèreté , la villanelle du vanneur de blé s'adressant aux vents :

A vous troupe légère, Qui d*aile passagère Par le monde volez, Et d*un sifflant murmure L'ombrageuse verdure Doucement ébranlez,

J'offre ees violettes , Ces lis et ces fleurettes Et ces roses ici.

Ces vermeillettes roses Tout fraîchement édoses, Et ces œillets aussi.

De votre douce haleine Éventez cette plaine, Éventez ce séjour.

Cependant que j'ahanne A mon bled que je vanne, A la chaleur du jour.

Quel charme inexprimable dans ce chant qui caresse l'oreille et qui rafraîchit le visage comme la brise à travers les feux du jour ! Ce poète si gracieux et si touchant sait aussi, dans l'occasion, décocher l'épigramme; témoin ces vers composés k Rome :

Je n'escrîs de l'honneur, n'en voyant point ici ; Je n'eseris d'amitié , ne trouvant que feintise ; Je n'escris de vertu, n'en trouvant point aussi; Je n'escris de sçavoir, entre des gens d'église.

On voudrait s'arrêter plus longtemps devant Joachim du Bellay; mais il faut passer outre rapidement pour arriver au véritable héros de l'entreprise , à Ronsard qui eut par

172 LITTÉKATURE FRANÇAISE.

privilège les hommages de son siècle et les brocards de la postérité. Dans le partage des dépouilles de l'antiquité , il s'était fait la part du lion : il devait être l'Homère et le Pindare de la France , et il le fut pendant un demi-siècle. Le génie et la vertu de l'Hôpital furent éjjlouis des rayons de sa gloire ] le judicieux Etienne Pasqiii^ n'hésite pas à le placer au niveau de ses modèles*, Montaigne , qui a douté de tout , ne doute pas de son immortalité *, le Tasse s'incline devant lui ; Elisabeth et Marie Stuart se trouvent d'accord pour l'admirer; Toulouse ne trouve pas ses fleurs d'or et d'argent d'assez haut prix pour le récompenser*, enfin, lorsqu'il meurt, sa mort est un deuil public, et un orateur renommé, du Perron , qui sera plus tard évéque d'Évreux et cardinal , fait son oraison funèbre. Jamais victoire de poète ne fut plus triomphante ; jamais aussi , lorsque la méprise fut reconnue, revers plus complet, ni plus dures représailles. Nous verrons ce qu'il faut penser du succès et de la catastrophe.

La plus considérable des œuvres que méditait Ronsard était la composition d'une épopée. Émule de Virgile, il entreprit de faire l'Enéide de la France en exhumant la fable de Francus fils d'Hector , fugitif de Troie et conquérant des Gaules , comme Énée l'avait été du Latium *, mais voilà déjà, dans la conception même, une première gaucherie de l'esprit d'imitation , car la condition vitale de toute épopée est la popularité du sujet. En effet, la colère d'Achille et les aventures d'Ulysse étaient l'entretien des peuples de la Grèce, lorsque la poésie les consacra; le peuple roi s'enorgueillissa'it d'avoir pour fondateur le fils de Vénus, quand Virgile le choisit pour héros de son poème ; l'Europe catholique , sur les limites du moyen âge , s'effrayait des tourments de l'enfer , se résignait devant les épreuves du purgatoire, s'enivrait des joies ineffables du paradis, et l'imagination de chaque chrétien se représentait ces séjours de géhenne, d'expiation et de félicité, promis aux âmes immortelles, lorsque Dante présenta au monde, dans sa Divine Cotnédie, le tableau de ces formes diverses de la vie future ; le souvenir des croisades charmait l'imagination de

l'Italie, désormais impuissante k tenter des efforts héroïques, mais fière encore d'en avoir provoqué, lorsque le Tasse célébra la délivrance de Jérusalem*, Camoëns exaltait l'orgueil des Lusitaniens vainqueurs de l'Inde^ et Milton racontait, avec la chute de l'homme, l'éternelle punition, l'éternel regret de la race humaine. Ainsi tous ces poèmes étaient préparés et attendus; ils étaient le terme d'un long travail d'imagination fait en commun. Mais en France , la légende de Francus n'était qu'un caprice de fausse érudition; elle n'avait jamais été populaire, et il est évident que Ronsard n'y aurait pas songé sans YÊnéide.

Disons d'abord que Ronsard n'a pas achevé son œuvre ; il méditait vingt-quatre chants, et il s'est arrêté au quatrième, laissant son héros en l'ile de Crète devant une évocation magique qui lui montre ses arrière-neveux sur le trône de France. La revue se termine à Charlemagne. Nous ignorons quelles aventures le poète préparait au fils d'Hector*, mais si elles n'étaient pas plus intéressantes que celles qui remplissent ces premiers chants , dont nous épargnons l'analyse k nos lecteurs , il a sagement fait de les tenir secrètes : c'était déjà trop de fictions vulgaires et romanesques. Si le choix du sujet était malheureux , celui du rhythme ne le fut pas moins. Ronsard préféra le vers décasyllabique à l'alexandrin. Or ce vers, inégalement partagé et merveilleusement propre au récit badin par sa souplesse et la facilité des enjambements, se refuse k la noble allure , à la grave démarche de la poésie héroïque. Ce^u'il y a de pis, c'est que le langage, malgré l'ambition de Ronsard , manque également de noblesse. Minutieux dans les descriptions, trivial dans les images et les comparaisons, le style touche de bien près à la parodie. Il faut en citer quelques exemples ; prenons pour échantillon la toilette guerrière d'un vieillard :

Incontinent que Faube aux doigts de roses Eut du grand ciel les barrières décloses , Prompt hors du lit ce bon prince sortit , Sa camisole et son pourpoint vestit ,

17i LITTÉRATURB FRANÇAISE.

Puis le sayoD , puis sa cape tracée A fils d'argent sur l'épaule a troussée; Prit son espée au pomeau cizelé ; Ainsi vestu dans la place est allé, Le dard au poing.

Il ne manque k cet accoutrement que « la béquille de Priamus » si plaisamment introduite par Scarron dans son traTestissement de VÊnéide. Tirons encore quelques traits des préparatifs et de la description d'un festin. Les compagnons de Francns en sont k dépecer un taureau qu'ils Tiennent d'abattre :

Ils ont le cueur en tirant esoorché, Puis estrippé, puis menu déhaché A morceaux crus : ils ont d'une partie Sur des diarbons fait de la chair rostie , Embroché Tautre, et cuite peu à peu De tous costez à la chaleur du feif , L'ont débrochée, en des paniers l'ont mise, L'ont descoupée et sur la table assise , Ont pris leur siège , ont détranché le pain, Ont fait tourner le vin de main en main , etc.

On ne nous demandera pas d'autres preuves du complet avortement de cette tentative épique , et cependant c'est k propos de cette Franciade nauséabonde que Passerat , le bon et spirituel Passerat , disait en parlant du procès indécis entre Homère et Virgile :

Sustulit ambigus tandem certamina palmse Francias, et veterem litem interjecta diremit.

Voilk l'encens que Ton faisait respirer à Ronsard, et il n'est pas étonnant qu'il s'en soit enivré. Aussi, dans son ivresse, a-t-il continué de s'égarer, et l'illusion entretenue par ce nuage odorant qui l'enveloppait le poussa vers l'abtme. Ronsard eut de bonne heure tout ce qui perd les rois-, une autorité sans contre-poids et des flatteurs. C'est ce qui nous explique la durée et l'énormilé de ses bévues pindariques. Dans ce genre, il déploie tout l'appareil extérieur du

lyrisme antique: strophes, antistrophes, épodes, brusques mouvements, digressions démesurées , hyperboles, images, en un mot, tous les ingrédients de la recette dithyrambique s'y trouvent; il n'y manque que la poésie. Par quelle étrange aberration de goût , des esprits distingués , abreuvés aux sources pures de l'antiquité , ont-ils pu admirer des vers tels que ceux-K;i :

Mémoire , royne dTIeathère , Par neuf baisers qu'elle receut De Jupiter qui la fit mère.

D'un seul coup neuf filles conceut :

Mais quand la lune vagabonde Eût courbé douze fois en rond, Pour renflammer Tobscur du monde , La double voûte de son front , Mémoire de douleur outrée Dessous Olympe se coudia , Et, criant Lucine, accaudia De neuf filles d'une ventrée.

Quel style et quelles images ! combien de mots impropres et sans précision ! Le seul mérite de Ronsard , dans ces essais ambitieux, est d'avoir rencontré , par intervalles , le ton de l'ode -, mais il ne le soutient pas : et de plus les formes de langage qu'il emprunte aux langues anciennes , les mots qu'il forge trop souvent k l'imitation des composés grecs 9 et qui n'ont plus cours parce que la langue les repousse , forment aujourd'hui des disparates et des dissonances choquantes ; de sorte que l'harmonie même du rhythme est compromise par des secousses qui déroutent l'esprit le plus bienveillant et le mieux disposé à suivre Tessor du poêle.

Si la haute inspiration lyrique et le génie de l'épopée ont fait défaut à Ronsard , il a dans d'autres œuvres d'un ton élevé , au moins par intervalles, atteint la noblesse du style et l'harmonie du rhythme*, mais il a surtout réussi dans le genre gracieux et sur les traces d'Anacréon que Henri Estienne, par une bonne fortune de sa curiosité érudite.

176 LITTÉRATURB FRANÇAISE.

venait d'exhumer fort ^ propos. Il serait difficile, en effet, de rencontrer un tableau plus gracieux que celui de Y Amour jriqué par une abeille, tel que Ronsard Ta reproduit par une libre imitation du modèle qu'il égale. Le poète n'a pas été moins habile ni moins heureux en traitant Y Amour mouillé, par le même procédé d'imitation originale que La Fontaine a appliqué depuis au même sujet sans faire oublier Ronsard. On a souvent cité, mais comment ne pas citer encore les stances gracieuses où, rival d'Horace, il convie sa maîtresse au plaisir par l'image de la rose sitôt flétrie :

Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait desclose Sa robe de pourpre au soleil A point perdu , ceste vesprée , Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d^espace , Mignonne, elle a dessus la place, Las ! las ! ses beautez laissé cheoir ! O vrayment , marastre nature , Puisqu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !

Donc si vous me croyez, mignonne.

Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté.

Cueillez, cueillez vostre jeunesse :

Comme à ceste fleur, la vieillesse Fera ternir vostre beauté.

Voici maintenant la même pensée présentée sous une autre forme et avec un charme plus sévère :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu devisant et filant , Direz , chantant mes vers et vous esmerveillant : Ronsard me célébrait du temps que j*étais belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle , Desjà sous le labeur à demi sommeillant , Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant , Bénissant vostre nom de louange immortelle ,

REMAISSANCB. 177

Je serai sous la terre et, fantosme sans os,

Par les ombres myrteux je prendray mon repos :

Vous serez au fouyer une vieille accroupie ,

Regrettant mon amour et vostre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n^attendez à demain : Cueillez dès aujourd'huy les roses de la vie.

Ajoutons encore k ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, ces deux tercets qui terminent un sonnet irréprochable :

Icy chanter, là pleurer je la vy,

Icy sourire, et là je fus ravy

De ses discours par lesquels je desvie :

Icy s'asseoir, là je la vy danser , Sur le mestier d'un si vague penser Amour ourdit la trame de ma vie.

Ce côté gracieux fait revivre Ronsard ; niais il serait injuste de méconnaître que s'il n'a pas fondé définitivement la langue noble de la poésie , à laquelle tendaient ses principaux efforts, il a cependant donné le diapason auquel Malherbe a su la maintenir. Certes, dans le genre élevé , Ronsard est mortellement ennuyeux ; mais il ne faut pas hésiter à dire que de ce fond monotone se détachent souvent encore des traits de force et de lumière. Ainsi dans le discours qui ouvre le Bocage royal, et qui est adressé k Henri III , le poète, après avoir dit que politiquement la douceur réussit mieux que la violence, traduit et éclaire sa pensée par la comparaison suivante :

Ne vois-tu ces rochers remparts de la marine? Grondant contre leurs pieds , toujours le flot les mine , Et, d'un bruit écumeux à Tentour aboyant, Forcené de courroux, en vagues tournoyant, Me cesse de les battre, et d*obftinés murmures S'opposer à l'effort de leurs plantes si dores, S'irritant de les voir ne céder à son eau : Mais quand un mol sablon par un petit monceau nUMn liltérain. 12

Se couche entre les deux, il fléchit la rudesse De la mer, et Fiovite, ainsi que son hôtesse, A loger en son sein : alors le flot qui voit Que le bord lui fait place, eu glissant se reçoit Au giron de la terre , apaise son courage, La caresse , -et se joue aux abords du rivage.

l^t bien de Ronsard , cette stance qu'on croirait volond^QD grand poète de nos jours pour la mélodie des fers 'et le sentiment de mélancolie :

Echo , fille des bois , hôtesse solitaire Des rochers où souvent tu me vois retirer. Redis combien dé fois lamentant ma misère Toi-même soupiras, m'entendant soupirer.

M. Sainte-Beuve a remis en lumière la belle invective élégiaque contre les bûcherons qui abattaient les arbres séculaires de la forêt de Gastine^ c'est là que se trouvent ces beaux vers :

Forêt , haute maison des oiseaux bocagers ! Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers Ne paistront sous ton ombre , et ta verte crinière Plus du soleil d'été ne rompra la lumière ; Plus Tamoureux pasteur, sur un tronc adossé , Enflant son flageolet de quatre trous percé , Son mastin à ses pieds , à son flanc sa houlette , Ne dira plus Tardeur de sa belle Jeannette : Tout deviendra muet; Écho sera sans voix; Tu deviendras campagne , et au lieu de tes bois Dont Tombrage incertain lentement se remue. Tu sentiras le soc , le contre et la charrue; Tu perdras ton silence et Satyres et Pans, Et plus le cerf chez toi ne cachera ses faons.

Cette tendresse pour les bois, ce ressentiment des outrages qui leur sont faits, décèlent une &me poétique. Ronsard montre encore dans ses Discours sur les misères du temps le cœur d'un citoyen , et placeurs passages de ces plaintes éloquentes abondent en beaux vers et en nobles sentiments exprimés avec énergie. Somme toute , si on a

le courage de chercher pieusement les traits saillants épars dans les œuvres de Ronsard , si on leur restitue le charme de la nouveauté , si on y ajoute l'entraînement de la mode et Tascendant des esprits qui ont foi en eux-mêmes sur l'opinion publique, on s'expliquera, tout en protestant contre elle, l'admiration des contemporains de Ronsard pour ce poète, qui manquait certainement de goût, mais non pas de génie.

n n'en est pas ainsi de Jodelle, qui ne porta qu'une facilité déplorable dans sa tentative de restauration dramatique. Sa part dans l'œuvre commune était de ressusciter Sophocle et Térence ; il s'y engagea témérairement et il exécuta sa tâche avec la précipitation qui conduit aux avortements. Quelques semaines lui suffirent pour composer la tragédie de Cliopdire et la comédie à^ Eugène ou la Rencontre, dont la mise en scène fut un événement. Henri II et sa cour honorèrent de leur présence et de leurs applaudissements la représentation donnée à l'hôtel de Reims pendant le carnaval de 1552, époque heureusement choisie en souvenir des fêtes de Bacchus. Le succès ne fut pas douteux , et nous comprenons l'ivresse qui suivit cette victoire incontestée. De plus sages auraient perdu le sens : aussi nos jeunes réformateurs se mirent-ils en pleine orgie. Jodelle , escorté de ses amis est ramené triomphalement ^ Arcueil ; le joyeux cortège fait la rencontre d'un bouc, s'en empare , le décore de lierre et de bandelettes , l'entraîne dans la salle du festin , où Ronsard improvise un dithyrambe. Il n'est pas certain que la victime ait été immolée , mais évidemment la tragédie antique renaissait. Hélas! ce n'était encore qu'un fantôme, et de cette tentative rien ne mérite de survivre que le souvenir , comme date littéraire. Quant à Jodelle , il est justement décrié pour avoir été négligé jusqu'^ l'impudence, et dissipateur des dons de nature qu'il avait reçus pMr un meilleur emploi. On peut au moins tirer quelque cbseignement de sa destinée. Dans sa courte carrière, Jodelle ne sut rien ménager. Ce n'était pas le moyen de réussir longtemps : aussi, malgré d'heu-

reuses facultés, malgré le concours des circonstances, malgré la bonne volonté de deux rois et de quelques grands seigneurs, Jodelle à. quarante ans avait tout épuisé, son esprit, son corpset sa bourse. L'astre de Garnier , qui s'élevait, faisait pâlir sa gloire mourante. Ronsard célébrait ce nouveau Sophocle, sans même rappeler le chantre de Cléopàtre. La journée d'Arcueil n'était plus qu'un souvenir effacé qui retraçait vaguement des promesses mensongères ; la faveur royale s'était retirée , et le dernier soupir du poète fut un cri de détresse et de reproche :

Qui se sert de la lampe au moins de l'huile y met.

On sait que, dans l'enivrement du succès, Ronsard et ses compagnons , j'allais dire ses complices, formèrent, de leur propre autorité et du consentement de leurs admirateurs, \k l'imitation des poètes alexandrins de la cour dePtolémée, une pléiade poétique, constellation non moins brillante alors que celle qui resplendit toujours au firmament. Après du Bellay, Ronsard et Jodelle, qui ont le plus rayonné, il ne faut pas cacher tout ^ fait les autres étoiles de ce groupe astronomique. Daurat seul nous échappe , étant resté purement Grec et Latin. Pontus de Thyard ne fit que traverser la poésie, visant au solide *, il cultiva les sciences , non sans succès , et gagna un évéché. Amadis Jamyn , l'élève chéri de Ronsard, ne se recommande plus que par cette illustre amitié ; sa médiocrité docile ne fit jamais ombrage au maître, qui lui conserva sa faveur : tous ses vers dorment paisiblement dans l'immense nécropole que chaque siècle peuple de ses rimeurs. Remy Belleau est la plus gracieuse figure de ce groupe poétique : rien ne le rattache au pédantisme qui enveloppe le voisinage ^ il n'a pas visé haut , et s'est contenté d'exprimer avec grâce et de peindre avec délicatesse ce qu'il a senti. On l'appelait le j^^ntil Belleau : sa gentillesse s'est un peu ridée avec le temps, sa mignardise a légèrement grimacé ^ mais parmi les fleurs de sa guirlande , il y en a une qui a conservé de la fraîcheur : c'est son Avril,

RENAISSAISCE. 181

doDt ie rhythme sautillant a surtout fait la fortune * . Quant à Baîf , c'est le pédantisme incarné; il est rare qu'il ne soit pas lourd et tendu , quoiqu'il ait eu quelques bonnes fortunes en imitant Mosclius et Théocrite. C'est toutefois un personnage important : associé aux premiers labeurs de Ronsard, bâtard légitimé d'un grand seigneur, il a joui d'une haute considération. Dans la réforme générale, il a eu l'initiative de deux réformes partielles qui ont complètement avorté : je veux parler de l'essai des vers métriques , et de l'introduction des comparatifs et superlatifs latiniformes, dernière fantaisie qui lui a attiré l'ironique sonnet de du Bellay qui se termine par ce vers :

i Docte, doctieur et doctime Raïf.

Parmi les disciples de Ronsard dont le nom a survécu ,

il faut donner place à du Bartas , qui outra les défauts de l'école et dont le succès inquiéta un instant la gloire du maître; Desportes, plus retenu, comme Ta dit Boileau^ courtisan plus habile, en grande faveur auprès de Henri III et de ses mignons, poète harmonieux qui réussit dans le sonnet et la chanson amoureuse, moins heureux dans l'imitation des Psaumes et rudoyé par Malherbe ; Bertaut , languissant et poli , quelquefois ému et touchant ; enfin Gar* nier, qui, sur les traces de Sénèque, va bien au delà de Jodelle, et qui, le premier, sait prêter un langage noble et ferme aux personnages tragiques. D'Aubigné et Yauquelin de La Fresnaye méritent aussi de ne pas être oubliés. I Guillaume-Salluste, seigneur du Bartas , qui était destiné

à exagérer les défauts de l'école de Ronsard, naissait au

i« En voici 1« premier couplet :

Avril , l'honneur des bois

Et des mois ; Avril , la douce espérance Des fruits , qui sous le colon

Du boulon .Nourrissant leur jeune enlancc.

momeDl même où celui-ci s'enfermait au collège de Coqueret pour régénérer la poésie. Il arrivera à point nommé pour faire son début en pleine gloire de son modèle. Du Bartas ne vécut que quarante-six ans. Hàtons-nous de le signaler comme un homme de bien, de mœurs irréprochables, Adèle à ses croyances religieuses, \k son parti politique. Les armes et la diplomatie Tarrachent souvent aux muses qu'il voulait servir exclusivement , et les blessures qu'il avait reçues sur les champs de bataille , en défendant la cause du Béarnais , lui laissèrent à peine le temps de célébrer la victoire d'Ivry, qui venait d'assurer la fortune de son roi : ce fut son dernier chant. Cette manière de finir est rare chez les poètes \ elle est pour du Bartas une auréole impérissable qui doit émousser les traits de la critique.

Au moment où parut du Bartas, Ronsard régnait sans partage -, mais sa lyre se détendait sous la main délicate et efféminée de quelques disciples : les chansons d'amour , le badinage ingénieux, prenaient le dessus; tous d'ailleurs , Ronsard lui-même , quoique avec moins de violence , s'étaient jetés dans le parti que combattait du Bartas. Jodelle avait célébré la Saint-Barûiélemy , et Baif avait lancé l'outrage aux restes mutilés de Coligny. Du Bartas , protestant sincère et chrétien rigide, voulut remonter l'instrument de la poésie et l'accorder aux tons de la gravité religieuse. Le paganisme de Ronsard le scandalisait aussi bien que le sensualisme de son école : il se détacha de ces courtisans, épicuriens catholiques, et il fut dans la poésie ce que parut Philippe de Mornaydans la politique et dans la polémique. La Bible, où Calvin avait retrempé le zèle et le savoir de ses adeptes, fut pour du Bartas un réservoir et une source de poésie. Pour s'essayer, il chanta d'abord Judith, l'héroïne de Bétulie , et après ce sérieux début , il aborda une œuvre plus imposante, une véritable encyclopédie religieuse. La Semaine, qui comprend l'œuvre des six jours et le repos du septième, est un commentaire de la Genèse , où, sur le texte de Moïse et d'après les développements de saint Basile et de Georges Pisidès, le poète calviniste étale

toute la science de son temps , cosmogonie , astronomie , histoire naturelle, théologie. L'originalité et les défauts de du Bartas tiennent beaucoup au milieu dans lequel il se trouva placé. Vivant en province , il admirait de loin le génie de Ronsard , et il était exposé à prendre pour des beautés ce qu'il y avait de plus saillant dans le modèle , c'est-à-dire ses écarts ^ dans l'isolement , le goût naturel qu'il apportait pour le grand se gonfla jusqu'à l'emphase ; le désir d'innover dans la langue , pour se faire remarquer après les premières témérités des réformateurs, le conduisit à d'étranges entreprises sur les mots , et l'ambition de sur^ passer ses maîtres de prosodie l'entraina k des effets d'harmonie tout à fait surprenants. C'est ainsi que, sur le premier point , il s'arrogea le droit de redoubler la première syllabe de certains mots pour eu augmenter l'éclat : pétiller ne peignant pas assez vivement à son gré le bruit et les étincelles du feu , il en fit pé--pétiller ; il ne suiHt plus à Nérée d'être flottant , il devint flo-flottant. Ces hardiesses puériles sentent la province. C'est le même esprit d'ambitieuse rivalité, à distance et dans un trou , qui lui fait chercher pour les vers une harmonie transcendante dans l'imitation matérielle des sons -, et cependant c'était reculer à. l'enfance de l'art et préférer le tarantara dixit d'Ennius au procul œre canoro de Virgile '. En outre, pour donner plus de relief à son langage y il dédaigne les mots d'un usage général et d'un sens étendu , qui sont cependant , comme le remarque Buffon, les éléments de la noblesse du style, et dans la crainte d'être vulgaire , il lui arrive trop souvent de devenir trivial et grotesque. Du Perron , qui était l'homme de goût de cette époque et qui , après avoir applaudi Ronsard , ne laissa pas de patroner Malherbe, a remarqué avec un

1. Sans doute il se charmait lui-même , et l'écho solitaire de son cliAteav de Bartas , lorsqu'il faisait ainsi chanter Talooelte :

La genlille aloaotte, avec son lire-lire, Tire l'ire aux faschés , el d'unr tire , lii o Vers le i>6le brillanu

lact exquis que « du Bartas descend toujours du genre k l'espèce, ce qui est chose très- vicieuse. » Aussi dira-t-il, en parlant du soleil , duc des chandelles et non rot de la lumUre; les vents seront non pas les courriers, mais les paitiUons d'Éole, et il ir^ jusqu'à mettre seringuer au lieu d'introduire.

Malgré ces travers, qu'il fallait noter au passage, de peur de rechute , du Bartas inérite quelque considération par Félévation soutenue de ses sentiments , par la noblesse de ses pensées, par ses efforts constants, quoique souvent malheureux, vers la grandeur. Ses contemporains, ceux-là même qui eurent assez de goût pour voir les vices de sa manière , ne lui refusèrent pas leur estime. Il fût surtout l'idole de la province ^ mais à l'étranger le retentissement de son nom fut plus bruyant que celui de Ronsard luimême ^ l'honneur des traductions ne lui manqua pas ; l'Allemagne protestante s'engoua de ses œuvres; et, après été reproduit dans tous les idiomes du Nord et célébré hyperboliqnement , il a encore trouvé de nos jours , au delà du Rhin , un panégyriste : l'auteur de Faust , le grand Gœthe, nous accuse d'ingratitude à son égard : u Nos poètes, dit-il , devraient s'attacher à leur cou le portrait de du Bartas, et graver le chiffre de son nom dans leurs armes. »

Du Bartas nous convie à parler d'un autre calviniste , non moins loyal, mais d'une extrême, violence, écrivain intempérant , soldat intrépide , sujet Adèle , qui servit Henri FV de sa plume et de son épée , non sans mêler à ses services de rudes remontrances , et à ses éloges de piquants sarcasmes. C'est Théodore-Agrippa d'Aubigné , l'aïeul de madame de Maintenon , et qui ne ressemble en rien à sa petite-flUe. D'Aubigné, jeune encore, en 1577, ébaucha la plus véhémente des satires sous le titre des Tragiques : il l'acheva plus tard et ne la publia que vers le terme de sa longue carrière. S'il n'est point du parti de Ronsard , il est bien de son école ; il parle la même langue , mêlée de grec et de latin , et , de ses opinions religieuses , il y ajoute des teintes hébraïques. Son poème , où il dépasse

les hyperboles de Juvénal et les invectives des prophètes, est un chaos et un déluge *, mais du sein de ce prodigieux fatras brillent çh et 1^ des étincelles de génie et retentissent des accents d'un homme de bien dans le délire de la fièvre. Cette étrange sortie contre la corruption des Valois , les violences de la persécution , et les vices du clergé , de la magistrature , de la cour , ne contient pas moins de onze mille vers ; tous les tons s'y heurtent, toutes les formes s'y mêlent , l'épopée , la satire , l'hymne biblique , l'idylle même, s'y confondent. M. Sainte-Beuve en a tiré , pour en orner son histoire de la poésie au seizième siècle , les portraits de Charles IX et de Henri III , sanglante satire de ces deux princes. On peut aller chercher dans le texte même l'image des guerres civiles sous les traits de la France , témoin et victime des fureurs de ses enfants et s'écriant avec désespoir:

Vous avez, félons, ensanglanté Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté : Or, vivez de venin , sanglante géniture ; Je n'ai plus que du saog pour vostre nourriture.

D'Aubigné n'est pas moins énergique lorsque, poussé à bout par l'opiniâtreté des méchants, il leur déclare que l'enfer n'est pas une menace mensongère , et que , parmi les supplices qui les attendent , le plus pénible sera l'assurance de l'éternité du châtiment , car, dit-il ,

De l'enfer il ne sort Que Téternelle soif de Timpossible mort.

Il frémit lui-même de son énergie , il se fatigue des coups qu'il porte d'une main impitoyable, il a honte des infamies qu'il révèle :

J'en ai rougi pour vous, quand Tacier de mes vers Burinait votre honte aux yeux de l'univers.

11 n'a manqué à d'Aubigné, pour être vraiment un poète, que de savoir se borner et se contenir ; mais il est prolixe

et déclamatoire. Cet esprit bizarre et puissant a mis ailleurs bien du fiel dans la Confession de Sancy, satire amère des convertis et des convertisseurs , beaucoup d'esprit et de la gaieté dans les Aventures de Fœneste , et quelque impartialité dans sa volumineuse Histoire universelle. Mais nulle part il n'a plus de verve et de style que lorsqu'il parle de lui-même, avec une sincérité de Gascon, dans ses Mémoires. Nous n'avons pas k rompre l'alliance que Boileau a établie entre Desportes et Bertaut, ni à protester contre le jugement qu'il a porté sur leurs œuvres poétiques. Dociles tous deux , par l'intention, aux leçons de Ronsard , ils ont été préservés de ses écarts par la tiédeur de leur tempérament. Ce sont des poètes lymphatiques , de fibre molle et non sans grâce , d'une teinte dont la pâleur est relevée d'une couche de fard discrètement étendue ^ tous deux fort avant dans la faveur royale, l'un sous Henri III, l'autre sous son successeur, tous deux chargés de bénéfices ecclésiastiques et de couronnes poétiques, tous deux s'annonçant par des vers galants , où leur veine brille et s'épuise pour aboutir k la paraphrase languissante et décolorée de la poésie inspirée de David. Malherbe avait raison, au fond, lorsqu'il disait à Desportes : « Votre potage vaut mieux que vos psaumes ; » car la table de l'opulent et sensuel abbé de Tiron , Bouport, Aurillac et autres lieux , était excellente, et les vers édifiants de sa vieillesse n'avaient pas le même parfum. Ce qui reste de gloire littéraire k Desportes lui vient de ses jeunes années, du temps où il composait les couplets que répétaient tous les amoureux, et que fredonnait à Blois Henri de Guise quelques minutes avant de tomber sous le poignard do Valois :

Rosette , pour un peu d^absence , Votre cœur vous avez changé ; Et moi sachant cette inconstance , Le mien autre part j*ai rangé.

Jamais plus beauté si légère Sur moi tant de pouvoir n^aura :

Nous verrons , volage bergère , Qui premier f'en repentira.

C'est encore une inspiration de jeunesse, bien qu'elle soit imitée de l'Arioste, que la gracieuse boutade contre la nuit, si souvent citée et qui commence par ces vers :

O nuit ! jalouse nuit contre moi conjurée, Qui renflammes le ciel de nouvelle clarté , Tai-je donc aujourd'huy tant de fois désirée, Pour estre si contraire à ma félicité ?

Toute cette première floraison de l'esprit de Desportes conserve encore, après tant d'années, de la grâce et de la fraîcheur. Bertaut , moins vif, moins dégagé que Desportes, n'a pas eu , au même degré , ces heureuses rencontres ^ il n'a laissé dans la mémoire des amateurs que deux passages de douce mélancolie. Voici le premier :

Mes plaisirs se sont envolez, CdàaDB au maUieur qui ni^outrage ; Mes beaux jours se sont escoulez Comme Feau qu'enfante un orage, Et 8*escoulans ne m'ont laissé Rien que le regret du passé.

Le second est encore un regret, mais il est immortel. Nos mères, dit M. Sainte-Beuve, le savent encore et l'ont chanté :

Félicité passée Qui ne peux revenir, Tourment de ma pensée , Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir !

Une mélodie qui charme l'oreille, une perle qui caresse les yeux, un air qui réjouit le cœur, un diamant qui scintille, il ne faut pas plus que cela pour porter un nom k travers les temps ! Yoilk de quoi tuer de dépit ceux qui ont sué et ahané sur de longs ouvrages, sans pouvoir espérer un regard de la postérité.

C'est bien un peu le sort deGarnier, dont les œuvres sont délaissées, dont le nom est à peine connu , quoique fidèle-* ment enregistré par les historiens du théâtre, mais qui n'en

a pas moius le mérite , daDs ces tragédies et tragi-comédies aujourd'hui oubliées, d'avoir habituellement évité l'emphase et la platitude, sans toutefois atteindre l'élégance ni se soutenir dans la noblesse , et d'avoir , dans des dialogues bien coupés et dans des récits intéressants, dérouillé et parfois assoupli la langue que parlera Corneille. Donnons encore un souvenir au Normand Yauquelin de La Fresnaye, qui a mis de la grâce et de la délicatesse dans ses poésies pastorales, de la gravité et de l'élévation dans des satires et épitres morales k l'imitation d'Horace, et qui de plus a renouvelé l'art poétique du poète latin, en l'honneur de l'école de Ronsard. Ce code poétique , en vers un peu languissants , a été connu de Boileau , qui n'a pas dédaigné d'en tirer quelques hémistiches.

En terminant cette rapide revue des poètes qui forment le cortège et la suite de Ronsard, il convient de rappeler que cette école généreuse, bruyante et féconde n'a pas été inutile aux progrësde la littérature et au développement de la langue. Elle a provoqué une crise nécessaire k la croissance de la poésie. R fallait appeler énergiquement les esprits supérieurs, encore attardés par l'habitude dans l'usage du latin qui paraissait le seul vêtement digne des pensées sérieuses, à l'emploi de la langue vulgaire qui avait besoin de leur secours pour se fortifier et s'enrichir. Cet appel fut entendu : on continua de savoir le latin, on apprit mieux le grec, ce qui est une grande ressource, mais on se crut moins obligé à écrire dans ces langues anciennes, et dès lors n'étant plus qu'un exercice, un moyen et non un but, elles servirent k l'accroissement de la langue dont leur voisinage avait retardé la marche ; au lieu de continuer k la retenir dans l'enfance , elles contribuèrent k l'amener k une maturité trop longtemps attendue. Si l'école de Ronsard n'a rien fondé, elle a imprimé un mouvement qui devait conduire au but, et ses efforts ont préparé des matériaux ci des instruments pour le solide et majestueux édifice qut^ des mains plus favorisées ont pu construire.

■BMMa>066— <— aeeaaeae— weoaacaôeec— eodceeaaeaeeaaeMaatee— aaea—

Page 1