CHAPITRE m
Eloquence politique. — Michel de Lhôpital. — Sa vie. » Importance de ton r61e. — Passages de ses discours. — Ses idées sur la religioiK — Sur la justice. — Sur la conciliation des partis. — Caractère de sou éloquence.
La réforme littéraire tentée par RoDsard se poursuivait avec éclat , lorsque les germes de discorde civile déjk développés sous François l" et sous Henri II , tantôt par l'incurie de la royauté, tantôt par ses rigueurs, aboutirent enfin k des entreprises qui mirent les armes aux mains des partis et firent de la France, pendant plus d'un quart de siècle , un champ de bataille. L'ambition d'une famille puissante qui aspirait au trône, ^ l'imitation des Carlovingiens dont elle se prétendait issue , la faiblesse et les vices des derniers Valois, l'intolérance religieuse, de tous les fléaux le plus terrible, détournèrent les forces de la nation de leur véritable emploi, qui était, dans l'ordre politique , de consolider l'autorité royale, d'abaisser la maison d'Autriche , de revendiquer , soit par d'habiles négociations , soit au besoin par la guerre, les provinces qui limitaient notre territoire bien en deçà de ses frontières naturelles , surtout du côté de l'Allemagne. Tout semblait mûr pour cette œuvre de légitime conquête que Henri lY , Richelieu , Louis XrV même , n'ont pas achevée. Mais les passions humaines mettent leurs convoitises au-dessus du bien public, et lorsque aucune force supérieure n'est là pour arrêter leur déchaînement , l'intérêt général , qui leur sert souvent de prétexte , ne leur est jamais un frein. Heureusement, la pensée de justice, de probité , de dévouement, qui pouvait seule prévenir d'effroyables malheurs est personnifiée à cette époque par un homme dont tous les actes et toutes les paroles sont des enseignements de vertu et de patriotisme. C'est pour cela que nous devons nous arrêter devant
la noble figure du chancelier Michel de Lhôpital. Son éloquence simple et austère, sa science profonde, lui assignent une place dans l'hisoire des lettres; mais nous ne craindrons pas de l'élargir un peu , au risque de paraître avoir introduit, avec préméditation, un chapitre de morale parmi nos études littéraires.
Michel de Lhôpital était né sur cette terre d'Auvergne qui trempe si vigoureusement les corps et les âmes. Sa jeunesse eut en outre ^ lutter contre les rigueurs de l'exil , et lorsqu'il put revenir en France il y rapportait , avec la science du droit laborieusement acquise ïi l'école de Padoue, l'expérience du malheur et l'habitude de souffrir courageusement les épreuves de la vie. Il s'éleva lentement par les succès du barreau , les charges de la magistrature , les services diplomatiques, et pendant ces premiers progrès de sa fortune, il eut la prudence de ne donner ni gages ni ombrage aux partis. II ne laissa paraître que la gravité de ses mœurs, la solidité de son savoir , retendue de ses lumières , sans trahir l'inflexibilité de son caractère ; c'est pour cela qu'il put monter pendant la faveur des Guises , sous le faible François II , à la dignité de chancelier. Les chefs de TÉtat pensaient pouvoir se couvrir de sa bonne renommée et se servir de sa docilité * ; mais ils comptaient sans son austérité et son patriotisme. En effet , arrivé \k ce poste élevé d'où la violence seule pourra l'arracher ou le découragement le bannir, il n'hésite pas un instant; il est fidèle sur ce nouveau terrain k la conduite qu'il a constamment tenue : dans toutes ses fonctions il a obéi à la voix du devoir ; au faite des honneurs, c'est encore la voix du devoir qui sera son guide ; il sera l'homme du pays , de la royauté et de la loi : ainsi , il comprend que l'intérêt de la France est de prévenir la lutte des partis, d'amortir les passions impatientes , et de placer la
1. «On tenoit, dit Régnier de La Planche , qu'il n'oseroit contredire en rien aa cardinal [de Lorraine]. Mais siiosi qu'il east esté establi en sa charge, il se resolm de cheminer droict en homme politique et de ne faroriser ni aui uns ni aux antres, ains de servir au roi et à sa patrie. »
RENAISSANCE. i9f
loi au-dessus de toutes les factions -, il y travaillera malgré tous les obstacles. Lhôpital ne tend pas à ce but en trompant également ses adversaires, en abusant de leur crédulité , en les armant les uns contre les autres ; mais il essaye de placer la royauté dans une sphère supérieure, de la mettre tout k fait hors de page et de la faire régner par la loi, qu'il fortifie en l'épurant.
Nous n'avons pas à suivre le chancelier dans tous les mouvements de la politique habile et prudente par lesquels il sut amener , après l'assemblée des notables de Fontainebleau , la réunion des états d'Orléans et le colloque de Poissy ; obtenir l'édit de Saint-Germain , qui contient déjà redît de Nantes , dont il est séparé par trente années de troubles et de misères que la France endura pour ne s'être pas arrêtée au point marqué par la prévoyance d'un sage , et où l'on devait revenir ; enfin promulguer l'ordonnance de Moulins, qui a introduit dans l'administration de l'État et de la justice de si heureuses réformes ^ mais nous recueillerons avec respect quelques-unes des nobles paroles de l'orateur, qui doivent rester dans la mémoire comme des leçons d'équité, de modération et de fermeté. Ainsi , dans le discours par lequel il ouvrit la session des états d'Orléans , Lhôpital pose en principe que toute sédition est mauvaise et pernicieuse , encore que la cause en soit bonne et honnête; car il vaut mieux souffrir toutes pertes et injures que d'émouvoir la guerre civile dans son pays. Les caprices des rois daiis la distribution des charges et des^ honneurs n'autorisent pas les mécontentements, car les rois sont libres de répartir k leur gré ce qu'ils ne tiennent pas des hommes , mais de Dieu : les injustices particulières, les préférences sans fondement apparent , doivent donc être supportées patiemment. L'orateur essaye , en outre, de prouver que chacun des ordres considérés en masse n'a pas k se plaindre de sa condition. L'Église doit se contenter de sa puissance sur les âmes et des richesses dont elle a le dépôt et qu'elle est tenue d'administrer au profit des pauvres ; la Hoblesse serait bien injuste si elle voulait au Jelk
de ses privilèges; pour sa part, le peuple n'a-t-il pas la culture de la terre et le commerce , sources de considération et de richesse. Il n'y a donc dans la situation générale des classes de la société aucune cause plausible de troubles-, quant à la religion , « ceux qui la veulent planter pai* armes, espées et pistolets, font bien contre leur profession ^ qui est de souffrir la force , non la faire, n
Lhôpital veut brider en même temps l'intolérance et la rébellion \ c'est pour cela qu'après avoir exagéré l'in'*dépendance du pouvoir royal , et proclamé sans restrie^ tion une maxime qu'il est généralement bon de suivre , il invoque les moyens de douceur à l'égard des hérétiques» Les paroles du parti médiateur ne pouvaient avoir d'au-" torité qu'à ce prix. Aussi quelle force les conseils qui suivent n'ont-ils pas dans la bouche de celui qui a pro-* clamé le respect des lois et l'inviolabilité de la puissance royale : « Considérons que la dissolution de notre Église a esté cause de la naissance des hérésies, et la réformation pourra estre cause de les esteindre. Nous avons ci-devant fait comme les mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec toutes leurs forces, laissant despourvus et desnuez leurs logis. Il nous faut doresnavant garnir de vertus et bonnes mœurs , et puis les assaillir avec les armes de charité , prières , persuasions , pardies de Dieu , qui sont propres à tel combat. La bonne vie , comme dit le proverbe, persuade plus que l'oraison : le cousteau vaut peu contre l'esprit , si ce n'est k perdre l'&me ensemble cvec le corps. Regardez comment et avec quelles armes vos prédécesseurs , anciens Pères , ont vaincu les hérétiques de leur temps. Nous devons par tous moyens essayer de retirer ceux qui sont en erreur , et ne faire comme celuy qui voyant l'homme ou beste chargée dedans la fosse , au lieu de la retirer lui donne du pi^ : nous les devons aider sans attendre qu'on demande secours : qui fait autrement est sans charité ; c'est plus haïr les hommes que les vices. Prions Dieu incessamment pour eux et faisons tout ce que posûble nous sera , tant qu'il y ait espérance de les réduire et coiv-
yertir. La douceur proGtera plus que la rigueur. Osions ces mots diaboliques, noms de partis, factions et sédition, luthériens, huguenots, papistes : ne changeons le nom de chrestiens. » Ce passage caractérise l'esprit et le style deLhèpital : ces pensées et ces formes lui sont familières ^ son âme est lï tout entière avec son esprit , car nous y trouvons des idées fortes et saines sous un langage austère , simple et sentencieux.
« Ne changeons le nom de chrétiens ! » Toute la politique deLhôpital est dans cette parole. C'est l'esprit chrétien qui lui inspire cette patience qu'il recommandait aux autres, ayant sans cesse à la bouche ce mot : « Patience , patience, et tout ira bien...» Il n'attendait rien de la précipitation , il voyait la source de tous les maux dans la violence et dans l'iniquité^ le christianisme le rendait scrupuleux sur le choix des moyens , et il pensait , avec tous les vrais moralistes , que la justice du but ne dispense jamais de marcher dans les Toies de la justice. Malgré l'autorité des publicistes , malgré la pratique habituelle des hommes d'État , malgré la complaisance des casuistes , et l'assentiment de l'opinion trop souvent égarée , il n'a pas deux morales , l'une pour la conduite de la vie, l'autre pour les affaires. Mais s'il écarte cette distinction de la politique , il la repousse surtout du sanctuaire de la justice. Chef de la magistrature , il se montre inflexible pour les écarts et les capitulations de conscience. Il ne ménage pas ses expressions , qui vont quelquefois jusqu'à la dureté , si l'on songe qu'il s'adressait à des hommes revêtus d'un caractère auguste. S'il parle de ce ton , c'est aussi qu'il proclamait un grand principe sans lequel la justice ne serait plus qu'un vain nom et un leurre : en effet , lorsqu'un homme assis sur un siège de juge substitue sa volonté à celle de la loi, il usurpe la souveraineté : bien plus, il travaille k détruire dans l'esprit des peuples la notion du juste. Il y allait donc du salut de la société, car rien n'importe plus que le culte de la loi , et si ceux qui sont chargés d'en être les interprètes la violent sans pudeur et en vue de leurs intérêts, comment la morale publique n'en souffrirait-elle pas ?
Hittoin tUUraire. 13
(( On dit bien qu'il est besoin de réformer l'Église , mais la justice a aussi grand besoin de réformation. Vous jurez k vos réceptions garder les ordonnances : les gardez-vous bien ? Non , mais vous en faites comme de cire , ainsi qu'il vous plaist. Il y a pire, car vous dites estre par-dessus les ordonnances : messieurs, messieurs, faicles que l'ordonnance soit par-dessus vous ; vous dites estre souverains : l'ordonnance est le commandement du roy, et vous n'estes pas pardessus le roy. Il n'y a nul , soyent princes ou aultres , qui ne soyent tenus garder les ordonnances du roy. Le roy faict une ordonnance : vous l'interprétez, vous la corrompez, vous allez au contraire. Ce n'est pas k vous^ les juges qui ne se veulent conformer au législateur sont comme les vogueurs qui tirent au contraire du gouverneur, et partant font péricliter le navire. » Le chancelier ne se borne pas à ce reproche d'interprétation abusive qui lui semble une révolte contre la loi, il arrive aux motifs qui pervertissent la conscience des juges: c'est à la politique, c'est k la religion, on plutôt à leurs inimitiés qu'ils immolent la justice. Ecoutez ces remarquables paroles : « Messieurs, prenez garde quand vous viendrez en jugement de n'y apporter point d'inimitié, ni de faveur, ni de préjudice : je voy beaucoup de juges qui s'ingèrent et veulent estre du^ugement des causes de ceux k qui ils sont amis ou ennemis. Je voy, chacun jour, des hommes passionnés , ennemis ou amis des personnes , des sectes et factions, et jugeant pour ou contre, sans considérer l'équité de la cause. Vous estes juges du pré ou du champ , non de la vie , non des mœurs, non de la religion. Vous pensez bien faire d'adjuger la cause k c^lui que vous estimez plus homme de bien ou meilleur chrétien-, conmie s'il estoit question entre les parties lequel d'entre eux est meilleur poète , orateur, peintre , artisan , et enfln de l'art, doctrine , force , vaillance , ou autre quelconque suffisance ; non de la chose qui est amenée en jugement. Si ne vous sentez assez forts et justes pour commander vos passions et aimer vos ennemis, selon que Dieu commande, abstenezvous de rodice de juge. »
Jamais Tinvasion de la politique dans le sanctuaire de la loi n'a été flétrie aTec pins de vigueur et de simplicité. Après plus de deux siècles, il n'y a rien de mieux h dire aux hommes qui croient avoir le droit de se venger par justice. Lhôpit&l commuait tout ce que de pareils arrêts engendrent de haines irréconciliables ] c'est pour cela qu'ami de la paix , adorateur de la loi , les plus dures paroles ne lui semblent pas trop sévères contre ces profanateurs de la justice. Le chancelier signale encore une autre plaie , moins Tuneste peut-être , mais phis honteuse : c'est la vénalité déguisée sous forme de présents et d'épices. La ^litique donne les arrêts en faveur du meillear chrétien , la cupidité en fa-vear du plus riche, de sorte que la justice n'est plus qu'une affaire d'opinion ou d'argent. « Vous ne pouvez , s'écrie Torateur, vous ne pouves retenir le nom de sénateurs , de prud'hommes et bras juges avec la convoitise de vil gain. Certes , celui qui tasche à s'enrichir par tels moyens , de riche de biens deviendra pauvre d'honneur. La marchandise est chère , que l'on achepte avec perte de los et gloire. JPahnerois mieux la pauvreté du président de la Yaquerie qoe la richesse du chancelier à qui son maistre fut contraint de dire : «Cesttrop Rollin. »
Tels furent les conseils et les idées que Lhôpital essaya de faire prévaloir pendant le peu d'années où il conserva sa place dans les conseils de la royauté. La première guerre civile, émue par le parti catholique, avait laissé intacte son autorité -, mais lorsque le signal fut donné par ceux qu'il avait pour ainsi dire cautionnés , les clients devenant r^-r belles, leur protecteur était suspect de trahison ou convaincu d'impuissance. Les passions liguées contre lui ne demandaient qu'un prétexte , elles trouvaient presque une raison. Lhôpital vit se former l'orage^ et dès lors, n'étant plus maître de la royauté, il comprit qu'il lui était impossible de le conjurer. Voyant son influence perdue, son caractère méconnu , ses conseils dédaignés , il prit le seul parti convenable : il se retira, emportant dans sa retraite les regrets, l'estime et l'admiration des bons citoyens. Ajoutons qu'il
avait courageusement gardé son poste aussi longtemps qu'il avait pu espérer de contenir les mauvaises passions * qui n'attendaient que sa retraite pour reprendre leur cou»: «Je sais bien , disait-il , que j'aurai beau dire, je ne désarmerai pas la haine de ceux que ma vieillesse œnuie. Je leur pardonnerois d'être si impatients, s'ils devoyent gagner au change ; mais quand je regarde autour de moi , je serois bien tenté de leur répondre comme un vieux bonhomme d'évesque qui portoit comme moi une longue barbe blanche, et qui, la montrant , disait : « Quand cette neige sera fondue , il n'y aura plus que de la boue. 9
Ces paroles prophétiques ne tardèrent pas k recevoir leur aeeomplissement , et cette boue fut détrempée de sang. Lh(^ital s'était retiré dans le modeste manoir de Vignay, retraite austère où il pratiquait ces vertus privées qui sont la racine et la sauvegarde des vertus publiques : mais le soin de sa famille et la culture des lettres antiques ne le rendaient pas indifférent aux destinées de la France ] ses regards se portaient souvent vers le théâtre qu'il avait dû quitter , et plus d'une fois il essaya l'autorité de ses conseils sur l'esprit du roi et de sa mère. Pendant le décludnement de la guerre civile , il écrivit au roi un mémoire remarquable, où il plaide avec chaleur la cause des réformés, et où il montre que le seul remède aux maux qui désolent le France est de satisfaire les légitimes prétentions du parti qu'on essaye en vain de détruire.
Au début de ce mémoire , qui est un véritable discours et presque un plaidoyer , l'orateur pose en principe que le but de la guerre c'est la paix , que la paix ne peut s'obtenir que
1. Nous avons sur ce point son propre témoignage exprimé en vert latins, tels qu'il les savait faire :
Nec vît» animicque perperci Dum patrie prodesse raec , prodesseque régi Spes fuit. Auxiliis desertus ab omnibus , ipso Rage et regina nihil ausis tendere contra, Discessi , patrie sortem miseratus iniquam.
de deux manières , ou par composition ou par victoire : il reconnaît la difficulté d'un accommodement dans l'état des esprits -, mais il examine les chances de la guerre , et après avoir montré que la victoire même , douteuse par la force et Torganisation du parti protestant , ne déciderait pas la gestion , et qu'il faudrait sans cesse combattre sur nouveaux frais , il finit par conclure qu'il faut accorder et garantir la liberté de conscience. Cette concession n'était point OM fiaiiblesse *, car c'est un droit que les protestants réclament. Un roi ne règne véritablement que sur des hommes libres : s'il asservit ses sujets , il en fait des esclaves et devient un tyran. Mais la liberté qu'il réclame n'est pas cette liberté esclave, comme il l'appelle, qui ne protège que. le corps et la matière*, mais la véritable liberté, celle de Tàme et de la conscience , qui est de droit naturel ; ainsi la royauté ne serait pas déshonorée pour avoir restitué à des sujets fidèles ce qui appartient k tous les hommes : quoi que disent les flatteurs, elle n'aura pas capitulé, elle aura fait un acte de justice. Il faut voir comme à la fin de ce mémoire Lhôpital se prononce avec véhémence contre ces faux conseillers, cette peste publique, qui aigrissent les ressentiments du roi et qui le poussent à la violence.
Lhôpital traite d'abord la question de la guerre. Ceux qoi la veulent disent que l'armée du roi est plus nombreuse, mais il répond que cette foule est moins bien disciplinée, que d'ailleurs la victoire tient aux desseins secrets de la Providence, et qu'on a vu souvent une poignée de soldats aguerris détruire une armée considérable : les exemples ne loi manquent pas dans l'histoire de France-, la cause du roi, dit-on , est plus juste : quoique Lhôpital nç contredise pas cette assertion , il demande si cette justice est une cause certaine de victoire , s'il n'y a pas dans les crimes et les fautes qui ont précédé motif raisonnable de craindre un ch&timent qui viendrait d'en haut : u Nous ne pouvons nier ni desguiser que l'ire de Dieu ne soit justement enflammée contre nous. Il y a donc apparence que ce sont les fléaux de sa vengeance , et de faicl , nous voyons que toutes choses
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leur ont jusqu'icy succédé fort à propos contre toute espérance. »
C'est ainsi que Lhôpital réfute successivement tous les arguments qu'on pourrait lui opposer, mêlant une raillerie ingénieuse a l'expression chaleureuse de ses nobles sentiments. On ne pourrait continuer à suivre la voie où l'on est engagé a qu'en couvrant le pays de feu , de sang , de meurtre , de peste et de famioe , pour laisser enfin la pauvre France désolée et déserte k un cruel estipnger qui occuperoit le lieu à vuide. Car bien que l'embrasement soit universel, toutes les calamités, si grandes qu'elles soient, ne sont qu'un coup d'essai et comme le premîiêr acte de la tragédie. » Tel serait l'avenir du pays , même en admettant la fortune des armes royales. Que serait-ce donc si le parti opposé venait k gagner la bataille ? La guerre civile était odieuse au chancelier, non-seulement par le sang qu'elle fait verser, par les moeurs farouches qu'elle engendre, mais aussi parce qu'elle relâche tous les liens sociaux : « Si ceste guerre continue, ni nous, ni nos enfants, ni eeulx qui naistront d'eulx ne sçauroient voir les cœurs amollis pour reprendre le joug d'obeyssance : je parle autant des ungs comme des aultres^ car l'efTet de l'accoutumance en toutes choses est si puissant qu'il surmonte nature, mais principalement au vice de licence, qui est un gouffre auquel il est aisé de se précipiter, mais impossible de s'en retirer. »
Après avoir prouvé qu'il n'y a pas d'issue par la guerre aux malheurs de la France , il restait k prouver qu'on pouvait aborder la conciliation sans péril et sans déshonneur, et quoique Lhôpital eût proféré ces tristes paroles : « Nous sommes bien malades , puisque nous ne pouvons supporter ni le mal ni le remède , » il reprend courage pour donner des conseils qui amèneront le terme de cette déplorable situation. Il commence par repousser le reproche de renversement de la royauté , adressé aux protestants, et il répond de leur fidélité : « Entre tous ceux qui sont arrivez de l'autre costé , pas ung ne tend ë secouer la domination du roy, car
c'est maiiifeslemeDt contre les principes de leur religion ; tous le recognoissent pour leur roy, naturel souverain et seul prince, pas ung ne met en dispute la juste et légitime vocation de sa majesté : tous sont fichés là, qu'il lui fault prester et rendre honneur, service etobeyssance. »
Puisque tels sont les principes avoués du parti protestant, il faut attribuer les actions qui semblent démentir ces belles paroles k la fièvre qui travaille toutes les âmes et aux craintes dont ils sont possédés : « Puisqu'ils sont malades de l'esprit, quelle félonie et meschanceté seroit-ce, au lieu de les secourir et d'en avoir compassion , de les violenter et persécuter k feu et k sang? Ce seroit faire la guerre
k la nature et violenter brutalement l'humanité Il est
plus que notoire que la crainte les a poussez et précipitez en cest encombre. Ils ont douté de leur seureté et ils y ont voulu pourvoir, k quoy ils ont tourné toutes leurs pensées.... Et comme la craincte et l'espoir sont deux vieils tyrans des âmes, ils ont jugé tout licite pour pourvoir k leurs attentes, et la nécessité estre la plus juste et inviolable de toutes les lois-, et puisqu'ils sont hommes et non pas anges, y a-t-il raison au monde plus vifve ny plus urgente pour les induire k ceste opinion , et les esblouir et tromper que celle que la nature apprend k ung chacung ? A savoir que la tuition de la vie et de la liberté contre l'oppression est non-seulement licite, mais aussi juste, équitable et saincte; ceste loy n'est point donnée, ni enseignée aux hommes, mais empreinte en leurs cœurs et née avecque eulx ; elle n'est point escriple , mais divinement engravée en l'esprit de toute créature. »
Lhôpital ne se contente pas de dire que la résistance des dissidents est naturelle , puisqu'ils craignent pour leur vie et pour leur liberté*, mais il ajoute que leurs craintes sont fondées et qu'ils ne se méprennent pas sur les intentions de leurs adversaires : « En examinant les choses de prez, on trouvera qu'ils ont esté ci-devant traictez en rebelles, ce qui leur a faict rechercher tous les moyens et embrasser toutes les occasions de se conserver; et je ne sçay s'il y a homme si parfaict qui se voyant réduicl a tel poinct et voyant
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quelque moyen de se préserver, ne l'embrassasi vifvement , estant de soy une loy inviolable de nature plus forte que toutes les autres lois. C'est ce qui leur a mis les armes en main et qui a engendré ce tant horrible dégast et difformité. Car les menées qu'on bastissoit contre eulx de toutes parts estoyent si peu secrètement conduites, la desfaveur tant esvidente, le desdaing si apparent, les menaces de rupture de l'édit de pacification et de publication du concile tant ouvertes, et l'injustice tant manifeste, qu'ils eussent esté par trop lourds et stupides, s'ils n'eussent k bon escient esté touchez et eussent bien mérité le tourment qu'on leur apprestoit , s'ils n'eussent évité la feste. Les bestes brustes sentent venir l'orage et cherchent des cachettes ; ne trouvons pas mauvais si les hommes , le prévoyant , se munissent k rencontre : nos menaces ont été messagères de nos complots, ainsi que l'esclair du tonnerre : nous leur avons faict voir nos apprests; cessons donc de nous esbahir , s'ils ont un pied en l'air et l'œil en la campagne. » Cet aveu est précieux dans la bouche de celui qui s'est montré constamment l'adversaire de la sédition. Lhôpital ne sanctifie pas l'insurrection, mais il comprend et justifie la défense. Il a dû , lorsqu'il prenait part au gouvernement, s'opposer aux entreprises des protestants et tenter de les réduire au silence. Mais maintenant il juge leurs motifs et il les trouve légitimes , c'est-à-dire conformes à la loi naturelle. Comme chef de la justice , il se serait bien gardé d'encourager par un pareil aveu la résistance d'un parti politique ; homme privé, il ne va pas jusqu'à publier cette opinion, mais il la consigne dans un mémoire, qui doit éclairer la conscience du roi. Il prépare ainsi son cœur h l'indulgence*, car, si l'extermination de sujets coupables est déjà une i>ensée indigne d'un roi , que sera-t-elle si ceux-ci sont emportés par de justes ressentiments?
u Le nom de roi plein d'amour et charité paternelle ne peut souffrir une si sanglante et félonne obstination, d'exterminer une grande partie de ses snbjects, s'il y a moyen de les réconcilier à l'autre party et ramènera leur debvoir. Or,
le moyen est de faire cesser au plustost les injures et violences réciproques , leur faire poser à tous les armes , et rappeler par une autorité et par une loi bénigne ceux qui sont destournez , donnant fin à ceste sanglante guerre. » Mais on objecte que finir ainsi ce serait capituler et désarmer la royauté-, Lbôpital réfute avec véhémence ces arguments des flatteurs , qui veulent pousser le roi k sa perte par un vain orgueil et des rigueurs intempestives, a Ce traict si luisant , s'écrie-t-il , de si belle apparence et si proprement doré est une pure imposteure et pestilence inventée par Tennemy des hommes de paix et de vertu : car donner la loi à ses subjects , leur prescrire une forme de vivre , leur imposer peines et supplices, s'ils outrepassent sa volonté, les désarmer, lever tribut sur eulx , et recevoir d'eulx hommage, est-ce capituler? Capituler, c'est démesler la justice au droict d'un chacung , avecque égal respect , prendre et donner la loy tout ensemble , baillant gage chacung de son costé , ou par bostages ou par aultres asseurances. Mais quand ungseul reçoit la loy et ung la donne, qu'est-ce autre chose que le fruict de la victoire?... Or , voyons ce que !• roy leur donne par les traités : leur donne-t-il Testât des terres? les allége-t-il d'aucung subside? leur quitte-t-il aucung debvoir ou charge? Rien de tout cela. Que leur donne-t-il ? il leur donne une liberté de conscience , ou plutost il leur laisse leur conscience en liberté. Appelezvous cela capituler? Est-ce capituler que promettre pour toute convention que le roy demeurera leur prince, et qu'ils demeureront ses subjects? Si le roy leur ostoit la liberté, ils seroyent ses esclaves et non pas ses subjects ; il seroit leur oppresseur et non pas leur prince, car la principauté est sur les hommes libres. Doncques , en leur laissant la liberté, il se constitue leur prince , c'est-à-dire protecteur de leur salut et liberté , et ils se déclarent ses subjets obligez à maintenir son estât. Qui est-ce qui sera assez impudent de dire que c'est capituler? Que si on veult donner à la liberté de si estroites barres que la religion et l'ame n'y soient pas comprises , c'est pervertir malignement le mot et
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la chose mesme ; car la liberté serve n'est point liberté , la liberté brutale du corps et des actions homaines est vile et indigne de cette excellente marque, qui est proprement due à l'esprit et à la plus virve partie d'iceluy, et à la plus excellente de toutes ses actions , k savoir la piété. »
Voyons maintenant avec quelle indignation il s'élève contre ces perfides conseillers qui veulent intéresser l'honneur du prince k la ruine de l'État : u Ceux , qui sous prétexte de ne rien céder et de tenir leur sourcil renfrogné, tMchent de s'agrandir et venger leurs injures aux dépens de l'honneur du roy, duquel ils se couvrent, voulant esteindre avec le sang du peuple le feu qu'ils ont eux-mesmes allumé , et entretiennent toujours k la ruyne et désolation de cest estât, ne peuvent estre tenus pour aultres que pour IrwMres, proditeurs de la cause du roy et de la patrie. Ce flOBt toutefois les pilotes de ce grand navire qu'on a choisis , lesquels combattent contre l'orage et contre le ciel, au lieu que le bon pilote ne s'obstine jamais contre la tempeste, mais baisse les voiles et se tient coy, jusqu'k ce qu'il relève MBS ancres pour voguer seurement sur les ondes naguères enflées et élevées pour le submerger. )>
Lorsque Lhôpital siégeait k côté de ces pilotes obstinés contrôla tempête, il était obligé de les ménager quoiqu'ils contrarias^nt ses manœuvres; mais sa retraite lui a rendu son franc* parler , de sorte que nous trouvons ici , dégagés de tout Toile , les pensées qui l'ont toujours dirigé et les sentiments qu'il tenait renfermés par prudence. C'est la première fois qu'il exprime clairement sa pensée sur les princes de la maison de Guise. Ce n'est pas lorsqu'il entrait avec eux dans les conseils du roi qu'il aurait pu s'écrier : c( Arrière donc ces pestes qui , d'un cœur hostile et sanguinaire , taschent de corrompre (ce que Dieu destoume) la naifve et naturelle bonté de nostre prince , de la royne sa mère et de messeigneurs ses frères , qui les veulent dégénérer de l'ancienne tant célèbre et plus divine que humaine débonnaireté de leurs majeui*s roys de France envers leurs subjecls . qui a esté le nerf el le lien qui si lonj^uement a
maintenu ccste couronne , rccognuc cl servie d'un cœur franc et loyaulté françoise, elnon par tyrannie, par effusion de sang et par cruauUé : telles gens sont de mauvais augure k oeste couronne , et semblent vouloir advancer le destin d'icelle,c'est-k-dire le jugement de Dieu humiliant les choses élevées et anéantissant les plus fermes , tuant les esprits et ébloayssant les entendements et les discours. » Voici la conclusion de cet admirable plaidoyer de patriotisme et de tolérance : « Que le roy use de clémence , et il éprouvera celle de Dieu-, que le roy ne ferme point son cœur, et Dieu lui ouvrira le sien -, que le roy donne a la respublique son offense et son desplaisir, et tantost elle recognoistra avec usure le bienfaict et lui fera Tliommage de son repos et félicité -, que le roy oublie et quitte tout le mal talent envers ses subjeete, et ils s'acquitteront et s'oublieront eux-mêmes, pour l'Âonorer et servir de tout leur pouvoir. »
N'estrce pas une merveille que cette opiniâtreté dans l'espérance et dans les vœux de concorde et de conciliation en présence de l'orage qui grondait et des tempêtes qui se préparaient ? Lhôpi ta I put croire un instant que sesconseilg avaient prévalu, lorsqu'il vit la paix conclue et scellée par l'alliance des Valois et des Bourbons. Mais le réveil fut terrible. La cour avait tiré des avis du vertueux chancelier une moralité imfprévue ^ elle avait reconnu l'inutilité de la guerre : elle fit une paix trompeuse pour préparer et couvrir un épouvantable massacre. Lhôpital vécut assez longtemps pour voir la Saint-Baithélemy , affreux épisode de la sanglmte tragédie dont les scènes devaient se multiplier et le dénoâment tarder longtemps encore. Ses plus funestes pressentiments étaient dépassés : la douleur qu'il en ressentit abrégea ses jours ; il mourut avec le regret d'avoir vainement consumé sa vie dans une tâche stérile^ les mauvaises passions qu'il avait combattues l'emportaient enfin -, il était vaincu , mais on peut dire de cette défaite : « Il y a des pertes triomphantes a Tenvi des victoires. » Il n'a pas été donné à Lhôpital de faire régner la justice ^ mais c'est assez, pour son honneur d'en avoir é(é Tinlerprèle et le modèle.
Admirons donc , avec Pasquier, a la teneur de celte incorruptible vie , )> et résumons par quelques mots toute notre pensée sur ce grand personnage. Sa haute intelligence et la pureté de son cœur l'avaient mis non pas en dehors, mais au-dessus des partis -, la fermeté de son caractère l'y maiotint. La loi des Athéniens contre les citoyens qui s'abstenaient dans le conflit des partis politiques ne l'aurait pas atteint. Aussi longtemps que cela fut possible , il resta dans la mêlée, et il la domina; trop clairvoyant, trop vertueux pour suivre aiicun des drapeaux arborés par les factions, il éleva le sien , et autour de ce drapeau il appela tous les gens de bien , tous les cœurs dévoués k la chose publique. Il a 8U consommer l'alliance de la politique et de la morale -, il a déployé l'habileté d'un homme d'État sans jamais re-* courir à la perfidie ; il a été tout ensemble calme et inflexible : aussi ne fut-il pas de ces hommes qu'on pelaude à toutes mains , selon l'expression de Montaigne : la modération sans consistance , sans force , peut être le jouet des partis ; mais la modération énergique veut qu'on compte avec elle , qu'on la respecte; on peut la briser : on ne la flétrit pas par le ridicule. Dams des temps moins troublés , sous des passions moins violentes et moins intraitables , Lhôpital eût été plus utile, parce qu'il aurait réussi; mais pour servir d'exemple , il ne pouvait naitre dans des temps plus favorables. Représentant de Tordre, quand le désordre était partout; de la morale, lorsque la corruption avait tout envahi ; du désintéressement , au milieu des scandales de la vénalité; de la tolérance, dans le conflit de sectes acharnées; il s'est montré religieux observateur des lois , gardien sévère de la justice, k rencontre des chefs de parti et de la magistrature elle-même, qui se jouait des ordonnances. Puisse la leçon qu'il a donnée à ses contemporains n'être pas perdue pour la postérité , qui garde comme un dépôt sa noble et pure renommée. Inviclum esse aliquem , dit Sénèque , e rù publka generis huma ni est.
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