‹ Histoire de la littérature française deu moyen âge aux temps modernesChapitre 30 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les prédicateurs de la Ligue. — Les pamphlétaires. — La Satyre Ménippée. — Ses antears. — Son importance littéraire et politique. ^ Satire morale. ~ Mathurin Régnier. — Fin du seizième ftiècle.

Aucune sagesse humaine n'était sans doute capable de prévenir au seizième siècle le choc des partis ; la gravité des intérêts eu balance et la vivacité des passions religieuses devaient mettre aux, prises ces générations de mœurs rudes encore, pour qui la guerre était comme un besoin et presque une fête. On compte jusqu'à huit prises d'armes , suivies de guerres plus ou moins longues, séparées seulement par des trêves toujours inquiètes , dans une période de trente années. Il faut y ajouter l'épisode de la Saint-Barlhélemy , boucherie plus meurtrière que la plus sanglante des batailles. La raison ne put se faire jour que lorsque la lutte eût convaincu d'impuissance les prétentions extrêmes, et qu'aucun des partis n'ayant réussi k exterminer le parti contraire , il fallut enfin transiger. Les calvinistes , qui n'avaient ni voulu abandonner ni pu imposer leur foi , gagnèrent h cette transaction pour eux-mêmes et pour tout le monde la liberté de conscience que ni Rome ni Genève n'auraient proclamée, et que la raison d'État fit seule prévaloir. L'intolérance est si naturelle k l'homme, que non-seulement les croyances se combattent à outrance, mais que le scepticisme même et l'indifférence ne laissent pas la foi se produire librement. Dieu a livré le monde aux disputes de l'homme , et les passions de l'homme se disputentvoloutiers les armes k la main. Nous ne voulons pas que les autres pensent autrement que nous-mêmes, et toutefois , parmi les hommes qui se donnent la peine de penser, combien peu se trouvent d'accord entre eux! Il semble donc que la diversité des opinions et des croyances est la condition même de la vie des intelligences , et que

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l'ordre qu'on recherche par l'unité absolue et par une complète assimilation soit contraire aux vues de la Providence. Comme l'harmonie dans la nature résulte du jeu régulier de forces opposées , ainsi l'ordre des sociétés doit naître de l'action simultanée de forces contraires que la prudence humaine est chargée de tenir en équilibre. Lorsqu'elle manque k sa tâche, les peuples en sont punis par l'anarchie ou par la servitude.

Nos guerres civiles vérifient bien cette loi de l'histoire. Elles contiennent un autre enseignement qu'il importe de recueillir : c'est l'impuissance de tous les crimes tentés comme mesures de salut. Il semble que sur toutes les routes qui conduisent aux abîmes , Dieu ait placé devant ceux qui s'y sont engagés la nécessité du crime , comme un avertissement. Que signifie cette nécessité ? ne crie-telle pas d'une voix assez haute pour arriver jusqu'à la conscience des gens de bien égarés : « Rebroussez chemin : au delà de cet obstacle il y a un précipice où vous tomberez après avoir perdu Thonneur. » Ainsi Charles IX , conduit par sa mauvaise politique, rencontre la nécessité d'un massacre ; il passe outre : il n'en est pas moins perdu et il est déshonoré ; Henri de Guise qui marchait k l'usurpation , rencontre la nécessité de la révolte et du régicide*, il accepte la révolte et recule devant le régicide : il se perd sans se déshonorer ; Henri UI qui fait mal sou métier de roi , rencontre la nécessité du meurtre et du guet-apens *, il passe outre : il est perdu et déshonoré ^ la Ligue attente aux droits de l'État, sous prétexte de religion 5 elle rencontre la nécessité de frapper l'État dans la royauté et dans la magistrat ture : elle n'hésite pas, mais elle se perd, et laisse un souvenir qui serait complètement odieux si on n'y avait pas mêlé le ridicule.

Avant d'arriver k la Satyre Ménippée qui lui infligea ce dernier châtiment , â cet incomparable pamphlet qui est un monument vraiment littéraire , il faut dire quelques mots des discours et des libelles qui fomentèrent la sédition , et des répliques qui leur forent opposées avant celle qui les

fil taire, et qui résume sous une forme durable tout ce que ie bon sens avait employé , mais eu vain , de raisons solides et d'idées saines pendant la lutte. Tout avait été dit, et rien de sensé n'avait pu prévaloir contre les emportements de la passion. La Ligue , que Henri III avait amortie par une manœuvre indigne de son rang , en devenant chef do parti , de roi qu'il aurait dû être, s'était ranimée avec plus de violence en 1584 après la mort du plus jeune des Valois. Comme Henri lU n'avait point d'héritier direct , l'accès du trône était ouvert au roi de Navarre, chef des protestants. Pour détourner son avènement, tout fut mis en œuvre. Le duc de Guise tendit ouvertement k l'usurpation : une généalogie mensongère, rattachant directement les Lorrains k Charlemagne, fut fabriquée et prépara les esprits h reconnaître un nouveau maitre quand la race des Valois viendrait h s'éteindre ou k être renversée du trône. Une guerre d'infatigable et implacable diffamation se poursuivit avec acharnement d'abord contre Henri lU et plus tard contre le Béarnais. Le Journal de L'Étoile nous tient au courant, jour par jour et presque heure par heure , de ces manœuvres de parti ^ les Mémoires de Condé et les Mémoires de la Ligue , précieuses compilations , fournissent aussi de nombreux documents polémiques. Manifestes, Remontrances, Conseils, Invectives, les intérêts et les passions s'y montrent sous toutes les formes avec une vivacité et une fécondité qui prouvent l'ardeur des esprits. Il y a dans ces archives quelques morceaux de noble éloquence, entre lesquels on dhiiiïgueV Anti-Espagnol, catilinaire patriotique attribuée par les uns k un petit-flls de Lhôpital, Michel Huraut, seigneur de Fay , par d'autres au premier des Antoine Arnauld. Le dépouillement, même sommaire, de ces pièces destinées k être lues, et qui attestent un notable progrès de la langue amené par le besoin d'être compris et de persuader , nous entraînerait trop loin. Il nous suffit de signaler, en passant, cette influence de la polémique sur le langage \ nous en trouverons bientôt les meilleurs résultats dans la Ménippée, Quelle qu'ait été l'importance de ces cM^rits divers, si

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nombreux alors , Taction immédiate de la parole fut beaucoup plus puissante sur les esprits, dont, par malheur, elle entretenait k dessein l'agitation. L'Espagne, qui fomentait nos séditions parce qu'elle redoutait notre puissance, prodiguait l'or pour tenir eu haleine des prédicateurs mercenaires , qui faisaient de la chaire catholique une tribune et de l'église un parlement. Les sermonnaîres de la Ligue, dont un écrivain savant et sincère a recueilli de nos jours les faits et gestes oratoires , avaient substitué k la parole de paix des cris de guerre *, aux conseils de la morale évangélique , l'injure et la calomnie.; k l'enseignement du dogme, l'excitation k la guerre civile et au meurtre. La religion et la patrie gémissaient de ces excès, que l'histoire a flétris par la main courageuse d'Auguste de Thou , et que Bossuet désavoue avec mépris et douleur au nom de l'Église ; mais ces paroles sacrilèges étaient avidement accueillies par un zèle aveugle et violent qui de Ik courait au crime comme k un sacrifice héroïque. Lorsqu'on avait entendu du haut de la chaire cette définition de Henri III donnée par Boucher : « Bref, c'est un Turc par la tête , un Allemand par le corps , une harpie par les mains , un Anglais par la jarretière , un Polonais par les pieds , et un vrai diable en l'àme ; » qu'y avait-il de mieux k faire que d'aller incontinent frapper ce roi diabolique. Ainsi fit le jacobin Jacques Clément. Et lorsque Commelet , panégyriste du meurtrier , invoquait plus tard le souvenir d'Aod qui avait tué le roi des Moabites, et qu^il s'écriait d'une voix tonnante : « Il nous faut un Aod, fût-il moine, fût-il berger, fût-il goujat, fût-il huguenot même , n'importe ! » n'aiguisait-il pas le poignard des Barrière et des Ghàtel ?

Au reste, ces doctrines de meurtre et de révolte n'étaient pas le privilège d'un parti. Selon les temps et le besoin de la cause, elles passaient d'un camp k l'autre, et le droit de tuer un adversaire gênant a été tour k tour de théorie et de pratique pour les partis qui divisaient la France. C'est une curieuse et triste histoire que cet échange rapide de maximes et de principes dans les temps de trouble, et qui prouve que

les arguments n'y sont employés que comme des armes de guerre, en dehors de toute raison et de toute justice. Partout règne entre les factions cette maxime impie de la souveraineté du but qui justifie les moyens par la fin. Bayle nous le dit avec sa pénétration ordinaire : u Les révolutions de France changèrent tellement la scène, que les maximes des deux partis passèrent réciproquement du blanc au noir. » Montaigne, qui s'était mis k l'écart pour mieux voir et bien juger, a également noté ces scandaleuses variations : « Voyez , s'écrie-t-il , Thorrible impudence de quoy nous pelotons les raisons divines , et combien irreligieusement nous les avons rejetées et reprises , selon que la fortune nous a changés de place en ces orages publics. Cette proposition si solennelle : S'il est permis au sujet de se rebeller et armer contre son prince pour défendre la religion, souviennevous en quelles bouches ceste année passée l'affirmative d'icelle estoit l'arc-boutant d'un party ; la négative, de quel autre party c'estoit l'are-boutant *, et oyez k présent de quel quartier vient la voix et instruction de l'une et de l'autre , et si les armes bruyent moins pour ceste cause que pour celle-lk. »

Il fallait prendre au moins quelque idée de ces impudentes évolutions de la pensée et de ces scandales de la parole au service de l'esprit de faction , pour goûter ensuite, comme il convient , le bon sens assaisonné , la piquante sagesse de ces intelligences saines et gaillardes qui firent expier aux perturbateurs de la France , par la raillerie, les excès dont elles avaient su se préserver. Les auteurs de la Ménippée étaient restés ou devenus catholiques, sans se croire déliés par la Sorbonne du serment de fidélité au prince et aux lois du royaume -, ils furent de bonne foi gallicans en religion , Français en politique ; désirant et provoquant la conversion de Henri IV , ils n'en faisaient pas la condition de leur obéissance ; sans autre zèle que celui du bien public , sans ambition de dignités ou de pension , car, après le succès, ils ne demandèrent et ne reçurent aucun loyer du service qu'ils avaient rendu , ils se mirent

k Tœuvre par communauté de sentiment, par cette complicité du bon sens qui réunit si naturellement dans une même pensée les hommes de cœur et d'esprit. Toutefois ils ne se pressèrent pas : selon le conseil d'un poète,

Quum f uror in cursu est , currenti cède furori ,

ils laissèrent gronder l'orage et couler le torrent ; ils prirent leur temps , et quand l'heure fut venue , ils livrèrent et gagnèrent leur bataille d'Ivry ; les traits qu'ils tirèrent de leur carquois et qu'ils décochèrent contre les derniers champions obstinés de la Ligue achevèrent ce qu'avaient déjà fort avancé les armes et la politique du Béarnais. A la tête de ces hommes de bien spirituels nous trouvons deux chanoines : Pierre Le Roy, chanoine de Rouen, aumônier du jeune cardinal de Bourbon , qui eut la première idée et qui donna le plan de la satire; et Claude Gillot , chanoine de la Sainte-Chapelle , conseiller-clerc au parlement de Paris , qui prêta k ces conjurés de nouvelle espèce , pour la sûreté de leurs séances , la chambre même où une tradition douteuse , quoique vraisemblable , fait naître Despréaux. C'est là que s'assemblèrent, dans le cours de l'année 1593 , et pendant la conférence de Surénesoù Henri IV ménageait sa conversion , Florent Chrestien , son ancien précepteur ; Nicolas Rapiu , prévôt de la connétablie , homme d'armes et poète; Passerat, le docte Passerat, successeur de Ramus dans la chaire de philosophie au collège de France ^ helléniste et latiniste consommé , disciple de Marot pour les vers français et précurseur de La Fontaine ] enfin , le plus distingué de ces rares esprits, le seul grand, Pierre Pithou , jurisconsulte profond , qui sut dégager et affermir les libertés de l'Église gallicane.

L^Ménippée est une véritable comédie de mœurs précédée d'un prologue qui met en scène deux charlatans occupés k débiter, qui plus, qui moins, une drogue de fabrique nouvelle et de vertu merveilleuse. Le charlatan qui l'a composée en avait conçu l'idée au collège des jésuites k Tolède , « où ayant appris que le Catholicon simple de Rome n'avoit

d'autres effects que d'éditier les âmes , el causer salut et béatitude en l'aultre monde seulement ^ se fascliant d'un si long terme , il s'estoît advisé de sophistiquer ce Catliolicon , si bien qu'k force de le manier , remuer , alambiquer , calciner et sublimer , il en avoit composé un electuaire souverain, qui surpasse toute pierre philosopliale. » Les propriétés diverses de cet electuaire représentent le trait commun à toutes les factions, qui est de ne tenir compte que du zèle qu'on leur témoigne, de sorte qu'il n'y a plus de vices pour les zélés, ni de vertu en ceux à qui manque le zèle. Ainsi , sous la Ligue , le zèle religieux pouvait devenir une dispense de religion , au moins suivant le chanoine Le Roy, qui a dressé par articles l'inventaire des vertus de sa merveilleuse drogue : « N'ayez point de religion , mocquez-vous ii gogo des prestres et des sacremens de l'Église, et de tout droit divin et humain , mangez de la chair en caresme en depil de l'Église, il ne vous faudra d'aultre absolution ni d'aultre chardonnerette qu'une demie dragme de Calholicon. » Aussi ce spécifique a-t-il opéré d'étranges métamorphoses dont s'étonnera M. de Lyon , que Nicolas Rapin fait ainsi parler devant les états de la Ligue : u N'est-ce pas chose bien estrange, messieurs les zélateurs, de veoir nostre union ^ maintenant si saincte, si zélée et si dévote, n'avoir esté presque en toutes ses parties composée de gens qui , auparavant les saintes barricades, estoient tous tarez et entachez de quelque note mal solfiée et mal accordante avec la justice? Et par une miraculeuse métamorphose , veoir tout k un coup l'alheisme converly en ardeur de dévotion J'ignorance en science de toutes nouveautez , et curiosité de iK)uvelles; la concussion en pieté et en jeusne ; la volerie en générosité et vaillance; bref, le vice el le crime transmuez en gloire et en honneur? » On a déjà par ces exemples le ton de cette plaisanterie (|ui arrache par l'ironie les fausses apparences, elqui rappelle indirectement les esprits abusés h la juste appréciation des choses et des hommes.

Nous savons maintenant , gnVo an bon chanoine Pi(»rre Le Roy, quel est l'esprit général de la Ligue, et il n'a pas

besoin de nous dire que toutes les factions ont k leur service une drogue analogue, qui est le levain des discordes civiles. Mais il reste k dégager la pensée particulière de chacun des boule-feux qui entretiennent l'incendie et qui ont leur intérêt k part dans le mouvement général. Grâce k nos auteurs, la salle des états, où ils vont nous introduire, est comme le palais magique de la Vérité , où ceux qui parlent mettent k découvert , mal gré qu'ils en aient , le secret de leur pensée. C'est Mayenne , chef nominal de la Ligue , lieutenant du royaume et de la couronne de France , qui fera le premier sa confession. Ne pouvant être roi , bien qu'il le désire et que « dans la balance » aucun de ses compétiteurs « ne soit capable de le contrepeser » (on sait, en effet, quelle était sa corpulence), il veut au moins faire durer la guerre, qui lui permet de garder les bénéGces desalieulenance: « Messieurs, dit-il, vous serez tous tesmoins que depuis que j'ay pris les armes pour la sainte Ligue , j'ay toujours eu ma conservation en telle recommandation , que j'ay préféré de très-bon cœur mon interest particulier k la cause de Dieu , qui sçaura bien se garder sans moy, et se venger de tous ses ennemys -, mesme je puis dire avec vérité que la mort de mes frères ne m'a point tant outré , quelque bonne mine que j'aye faict , que le désir de marcher sur les erres ((race«) que mon père et mon bon oncle le cardinal m'avoyent tracées^ et dedans lesquelles mon frère le Balafré estoyt heureusement entré. »Cet exorde, si piquant dans la bouche de celui qui s'accuse sous forme d'éloge , dévoile la pensée mère, le mobile unique de toutes les entr^risesdes Guises, qui n'ont pas cessé . depuis deux générations , dç s'acheminer au trône. La religion était le moyen , la couronne était le but. Voici quel a été le résultat : « Par nostre bonne diligence, nous avons faict que ce royaume, qui n'estoit qu'un voluptueux jardin de tout plaisir et abondance, est devenu un grand et ample cymetière universel , plein de force belles croix peinctes , bières , potences et gibets. » Les mêmes soins ont « soulagé et deschargé tous les dévots habitants el bons catholiques de la pesanteur de leurs

bourses, » el si ou eût voulu en croire Mayeuue et les bous prédicateurs auxquels il avait fait part de son butin , et surtout Tambassadeur de Philippe II , M. Meudoze, u zélateur de la foy et amateur de la France s'il en fut onc , vous n'auriez plus, dit-il, ceste horreur de veoir tant d'ossements aux cymetières de Saint-Innocent et de la Trinité , et les eussent , ces dévots catholiques , réduits en poudre, beuz , et avalez et incorporez en leur propre corps , comme les anciens Troglodites faisoient leurs pères et amis trespassez. )> Le siège de Paris avait bien introduit ce régime qui n'avait pas assez duré pour épuiser les cimetières ^ mais ce n'était pas la faute de Mayenne.

Sans doute cette ironie est plus gauloise qu'attique, mais elle frappe juste et elle enfonce en pleine poitrine ses traits obliques. Tirons encore de cet arsenal quelques armes de bonne guerre. N'est-ce pas, par exemple, un plaisant aveu d'infériorité que cette gasconnade de Mayenne : m Je dressay ceste puissante et glorieuse armée de vieux soldats aguerris, tous fraischement esmoulus, que je menay avec un grand ordre et discipline tout droict à Tours , où je cuiday dire comme un César catholique : Je suis venu , j'ay veu , j'ay vaincu. Mais ce fauteur d'heretiques (Henri UIJ feit venir en poste le Beamois, lequel je ne voulus attendre de trop près, ny le voir en face, de peur d'estre excommunié. » Pouvait-on louer plus plaisamment et plus finement la valeur de Henri IV. Il arrive quelquefois que le fond sérieux remonte k la surface et rejette brusquement le voile de plaisanterie dont il se couvrait, comme dans cet aveu delà cause qui fait opiniâtrer Mayenne dans sa révolte: « Hé Dieu , mes amis , que deviendrions-nous s'il falloit tout rendre? s'il falloit que je revinsse k mon ancien estât, comment entretiendroys-je mon plat et mes gardes ? Mourons, mourons plutostque d'en venir Ik : c'est une belle sépulture que la ruyne d'un si grand royaume que celuy-cy , soubs lequel il nous fault ensevelir , si nous ne pouvons grimper dessus. Jamais homme qui est monté où je suis n'en dévala (descendit) (\ue par force. Il y a plusieurs portes

pour cnlrera la puissance que j'ay, mais il n'y a qu'une issue seule pour en sortir. » Cette note grave,- jetée en passant, donne le ton qui dominera plus tard dans la harangue de d'Aubray , comme dans \es Provinciales quelques traits sérieux mêlés au badinage des premières lettres annoncent la forte éloquence des dernières. Mais Tironie enjouée ne tarde pas k reparaître : « Vous prévoyez bien les dangers et inconveniens de la paix , qui met ordre h tout, et qui rend le droict h qui il appartient. C'est pourquoi il vaut encore mieux l'empescher que d'y penser : et, quant k moy, je vous jure par la chère teste de mon ûls aisné, que je n'ay veine qui y tende, et en suis aussy eslongné que la terre est du ciel : car encore que j'aye faict semblant de désirer la conversion du roy de Navarre , je vous prie croire que je ne désire rfen moins ^ et aimeroy mieux veoir ma femme , mon nepveu» et tous mes cousins et parents morts, que veoir ce Béarnois k la messe. »

Nous ne pouvons pas donner longue audience aux orateurs qui succèdent k Mayenne et qui viennent, en complétant la confession de la Ligue , fournir k l'histoire les considérants de l'arrêt qui la condamne. Cependant les harangues du légat et du cardinal duPellevé, dans leur jargon macaronique, ont bien leur valeur confidentielle et leur comique intérêt ; mais il vaut mieux écouter ceux qui parlent français et nous associer, par exemple, k l'étonnement de M. de Lyon criant miracle sur les changements opérés par la Sainte-Union : u Qu'y a-t-il au monde de plus admirable et que peut Dieu mesme faire de plus estrange que de veoir tout en un moment les valets devenus maistres, les petits estre faicts grands, les pauvres riches, les humbles insolens et orgueilleux ; veoir ceux qui obeissoyent, commander; ceux qui empruntoyent ^ proster k usure; ceux qui jugeoyenl, estre jugez ; ceux (|ui estoyent debout, estre assis? ô cas merveilleux ! ô mystères grands ! ô secrets du profond cabinet de Dieu , incogneuz aux chetifs mortels ! les aulnes des boutiques sont tournées en pertiiisanes ; les escritoires en mousquets ; les bréviaires en nmdaehes ; les scapiilaiies

en corselels, et les capuchons en salades! » Voil^ les merveilles de la Ligue dans l'ordre social. Le docteur Rose nous apprendra les services qu'elle a rendus aux études et ce qu'ont produit pour l'université les décrets de la Sorbonne : (c L'université de Paris vous remonstre, en toute observance, que depuis ses cunabules et primordes elle n'a point esté si bien morigénée, si modeste et si paisible qu'elle est maintenant par la grâce et faveur de vous autres , messieurs... Tous les suppostsdes Facultez et Nations qui tumultuoient pour les brigues de licence ne paroissent plus; on ne joue plus de ces jeux scandaleux et satyres mordantes aux eschaffauts des collèges , et y voyez une belle reformation, s'estants tous ces jeunes regens retirez, qui vouloyent monstrer, ii l'envy, qu'ils savoyent plus de grec et de latin que les autres... Les professeurs publics, qui estoyent tous royaux et politiques, ne nous viennent plus rompre la teste de leurs harangues, ils se sont mis k faire de l'alquemie chacun chez soy ; bref, tout est coy et paisible... Aussi n'oyez-vous plus aux classes ce clabaudement latin des regens qui obtondoyent les aureilles de tout le monde : au lieu de ce jargon, vous y oyez k toute heure du jour l'harmonie argentine et le vray idiome des vaches et veaux de lait , et le doux rossignolement des asnes et des tniyes qui nous servent de cloches. » Si nous étions curieux de savoir ce que les gens d'armes de la Ligue pratiquaient à travers champs et sur les grandes routes pour la sûreté des paysans. , de leur pécule et de leurs granges , le sieur de Rieux , véritable héros de sac et de corde , nous l'apprendrait par sa soldatesque harangue au nom de la noblesse.

Il vaut mieux écouter l'orateur du tiers état , d'Aubrav . inspiré par Pierre Pi thou, ou plutôt par la loyauté et par le patriotisme. Cette harangue n'est pas seulement une œuvre de haute éloquence , mais un document historique du premier ordre, demeuré comme la protestation du bon sens indigné contre les sanglantes folies et lés hypocrisies impu<lentes de la faction des Seize, des prétendants à la couronne et des émissaires intrigants de l'Italie et de l'Ea-

pagne. Tous les faux prétextes de bien public et d'intérêt religieux sont enlevés pour laisser voir k nu les ressorts réels qui mettaient enjeu tous les acteurs du drame, l'ambition, la cupidité, la vengeance. Il faut lire en son entier cette vigoureuse philippique. Mais nous en pouvons détacher quelques passages saillants qui montreront sous forme oratoire et les funestes conséquences de l'atteinte portée a main armée aux lois de TÉtat , et l'impuissance absolue de consommer l'attentat préparé par tant de malheurs. Voici d'abord ce qu'est devenue la capitale de la France par la grâce des ligueurs : « 0 Paris qui n'es plus Paris, mais une spelunque de bestes farouches , une citadelle d'Espagnols , Wallons et Neapolitains , un asyle et seure retraicte de voleurs ; meurtriers et assassinateurs , ne veux-tu jamais te ressentir de ta dignité et te souvenir qui tu as esté, au prix de ce que tu es , ne veux-tu jamais te guarir de cette frénésie qui, pour un légitime et gracieux roy, t'a engendré cinquante roytelets et cinquante tyrans ? Te voilk aux fers , te voilk en l'inquisition d'Espagne , plus intolérable mille fois , et plus dure k supporter aux esprits nez libres et francs , comme sont les François , que les plus cruelles morts dont les Espagnols se sauroient aviser. Tu n'as peu supporter une légère augmentation de tailles et d'offices et quelques nouveaux edicts qui ne t'importoyent nullement ; et tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, qu'on emprisonne tes sénateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et conseillers ; qu'on pende, qu'on massacre tes principaux magistrats*, tu le vois et tu l'endures -, tu ne l'endures pas seulement , mais tu l'approuves et le loues, et n'oserois et ne scaurois faire autrement. Tu n'as peu supporter ton roy si débonnaire, si facile, si familier , qui s'estoyt rendu comme concitoyen et bourgeois de ta ville, qu'il a enrichie, qu'il a embellie de somptueux bastiments , accreue de forts et superbes remparts , ornée de privilèges et exemptions honorables : que dis-je, peu supporter? c'est bien pis : tu Tas chasse de sa ville, de sa maison , de sou licl : quoy chassé? lu Tas poursuivy :

qiioy poursuivy? lu l'as assassiné, canonizérassassiuateur, et faict des feux de joye de sa mort ; et tu vois maintenant combien ceste mort t'a prouflSté ! » Yoilk qu'enfin se produit réloquence, digne de la tribune antique, par le sentiment du juste et du vrai , dans une langue encore embarrassée peut-être , mais saine et vigoureuse.

Nous allons en trouver un nouvel exemple dans un autre passage qui nous révèle le secret de cette force qui a pu lutter contre le déchaînement des plus formidables passions et qui devait enfin triompher. Ce secret » c'est qu'au seizième siècle la France était une nation , c'est-k-dire une unité vivante, dont l'âme était le besoin d'indépendance et la foi monarchique. Ce besoin et cette croyance appelaient un roi et repoussaient l'étranger. Or la Ligue se jouait de l'indépendance nationale et elle voulait fabriquer un roi quand il y en avait un : « Le roy que nous demandons , s'écrie d'Aubray, est déjà faict par la nature, né au vray parterre des fleurs de lys de France , jetton droit et verdoyant du tige de sainct Louys. Ceux qui parlent d'en faire un autre se trompent et ne sçauroient en venir à bout*, on peut faire des sceptres et des couronnes , mais non pas des roys pour les porter ^ on peut faire une maison , mais non pas un arbre ou un rameau verd ; il faut que nature le produise par espace de temps du suc et de la moelle de la terre , qui entretient le tige en sa sève et vigueur. On peut faire une jambe de bois, un bras de fer et un nez d'argent, mais non pas une teste -, aussi nous pouvons faire des mareschaux k la douzaine , des pairs, des admiraux , et des secrétaires et des conseillers d'Estat, mais le roy point, il faut que celuy seul naisse de luy-même , pour avoir vie et valeur. » Sous ces métaphores noblement familières ne voit-on pas la sagesse pratique , le sens du possible et la connoissance profonde des lois qui régissent les sociétés. La foi qui règne dans les esprits fait vivre les institutions qu'elle a créées , elle les soutient pendant l'orage, elle les relève de leur chute, et s'il est vrai que lorsque la foi monarchique a péri , la royauté s'abime ou n'est plus qu'un fantôme , il est éga-

lement impossible, quand cette foi subsiste, de supplanlei ce qu'elle a produit. La Ligue pouvait troubler la France, elle pouvait arrêter l'essor de sa puissance , tenir en écbet le droit et le bon sens, et elle n'a pas failli à sa tâche, mais elle ne pouvait déposséder Henri lY qu'en le tuant. Nous savons qu'elle a trouve des défenseurs qui la patronent au nom de la religion, qu'elle a faussée, et de la démocratie , qu'elle a compromise : nous croyons, nous, avec les aiiteurs de la lUénippée , qu'elle s'est servie de Dieu et du peuple , et qu'elle n'a servi ni le peuple ni Dieu , qu'elle portait en soi les germes de je ne sais quelle théocratie ochlocratique qui serait la plus pesante comme la plus honteuse des tyrannies, et nous pouvons ajouter que si on lui doit quelque chose, c'est d'avoir, par le souvenir de ses excès, frayé a la monarchie le chemin du despotisme.

Au moment même où Pierre Pithou et ses amis , héritiers directs de Lhôpital pour les sentiments, de Rabelais pour l'esprit, assuraient par leur mémorable satire politique le triomphe national du bon sens, entrait en scène un jeune homme, neveu de Desportes par sa mère, doué du génie poétique, qui fera des vers, en dépit de sa paresse, et qui les fera excellents, au gré de Minerve. Ce nouveau venu , Mathurin Régnier, sera aussi un satirique; mais il s'attaquera aux mœurs du temps sans mêler les affaires d'État à ses railleries. Son père voulait l'éloigner de la poésie, et il alléguait les troubles présents et les menaces de l'avenir; s'il parlait comme son fils le fait parler, le langage du bon^ homme était bien poétique :

La muse et inutile ; et si ton oncle a sceu S'avancer par cet art, tu t'y verras deceu. Un mesme astre toujours n'esclaire en ceste terre : Mars tout ardent de feu nous menasse de guerre ; Tout le monde frémit , et ces grands mouvements (>)uvent en leurs fureurs de piteux changements : Penses-tu que le luth et la lyre des poètes S\iœordent d'harmonie avecques les trompettes, lies fifres, les tambours, le canon et le fer, (>)ncert extravagant des musiques d'enfer.

Ces musiques <renfer vont bientôt se taire , et Kégnier pourra se faire entendre. Il était instruit-, il connaissait son Horace, qu'il goûtait fort et presque autant qu'Ovide, et, parmi les poètes de la moderne Italie, les satiriques^ surtout il sentait Tinfluence secrète dont a parlé Boileau . sans réprouver aussi vivement que Régnier :

Resveur je m'esgaray tout seul par les destours Des antres et des bois affreux et solitaires, Où la muse , en dormant , m'enseignoit ses mystères , M*apprenoit des secrets, et m*eschauffant le sein, De gloire et de renom relevoit mon dessein.

A ce langage nous voyons que Régnier était véritablement poète, et on peut ajouter qu'il l'était à son corps défendant, car il se plaint des ot^essions de la muse qui lui fait violence quand il voudrait se reposer : il s'en plaint même en beaux vers qui veulent être cités : k la vérité il consentirait bien d'être harcelé par Apollon pendant les mois d'hiver :

Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, Que Zéphyre en ses rets surprend Flore la belle; Que dans Pair les oyseaux , les poissons en la mer, Se plaignent doucement du mal qui vient d*aimer : Ou bien lorsque Cérès de tourment se couronne, Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone , Ou lorsque le saffran , là dernière des fleurs , Dore le scorpion de ses belles couleurs ; Cest alors que la verve insolemment m*outrage , Que la raison forcée obéit à la rage, Et que sans nul respect des hommes et du lieu , Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.

Il ^semble à ces plaintes, que relèvent tant d'images gracieuses et de fortes expressions, que Régnier était appelé à la grande poésie; et , en effet, il s'en montre capable par instants : ainsi le mouvement du passage qu'on va lire nous semble presque lyrique :

Philosophes resveurs , discourez hautement , Sans bouger de la terre , allez au firmament ;

Faites que tout le ciel branle à votre cadence , Et pesez vos discours mesme dans sa balance : Cognoissez les humeurs qu*il verse dessus nous, Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous; Portez une lanterne aux cachots de nature, Sçachez qui donne aux fleurs ceste aimable peinture: Quelle main sur la terre en broyé la couleur. Leurs secrettes vertus, leurs degrés de chaleur; Voyez germer à Tocil les semences du monde, Allez mettre couver les poissons dedans l'onde, Deschiffrez les secrets de nature et des deux : Vostre raison vous trompe aussi bien que vos yeux.

Il y a là, sans contredit, malgré quelques défaillances, un souffle puissant, un vigoureux essor, une riche imagination , et Racine n'a pas dédaigné de détacher de ce morceau un vers dont il a orné un des chœurs d'Athalie. C'est un de ces transports heureux

Où , poussé du caprice , ainsi que d'un grand vent,

le poète déployait ses ailes. Mais il ne tardait pas à les replier ^ car, comme il en fait l'aveu ,

Quand la fougue le quitte.

Du plus haut au plus bas son vers se précipite.

Régnier n'aurait pas aimé à être emporté souvent dans ces hautes régions ni à y planer longtemps : forcé de faire des vers, puisque telle est sa vocation, et bien décidé à ne pas faire autre chose , il trouvera le moyen d'adoucir cette gène en rendant la muse qui le domine complice de ses rêveries, de sa malice, de son libertinage. Il observera les mœurs et les caractères, et il saura les peindre en poète; il racontera ses plaisirs et ses mécomptes, et il se fera, au milieu d'une vie nonchalante et dissipée, une philosophie conforme à cette bonne loi naUurelle dont il suivra les instincts et dont il reconnaîtra , un peu tard , les périls h ses dépens. Heureusement, après bien des écarts, il viendra à résipiscence par une conversion aussi sincère, aussi tardive que celle de La Fontaine, et non moins nécessaire. On dira

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le Ik)ii Régnier, comme plus tard le Bon La Fontaine, et cette bonhomie, qui sera tout aussi réelle^ aura le même assaisonnement de malice.

Régnier est un admirable peintre de portraits. CVst lui qui donne ainsi le signalement physique du poète :

Aussi lorsque ron voit un homme par la rue Dont le rabat est sale et la chausse rompue , Ses grègues aux genoux , au coude sou pourpoint. Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point; Sans demander son nom , on le peut reconnoîstre , Car si ce n'est un poète , au moins il le veut estre.

Nous voil^ prévenus *, et il faut être sur nos gardes , car Tonginal ainsi crayonné est de ces gens qui

Vous viennent accoster comme personnes y vres , Et disent pour bonjour : Monsieur, je fiais des livres , On les vend au Palais, et les doctes du temps A les lire amusez n*ont autre passetemps.

Après les poètes viennent les fanfarons, non moins reconnaissables, plus effrayants, et moins dangereux toutefois : il n'y a pas ^ s'y méprendre , ce sont eux

Qui tout transparents de claire renommée. Dressent cent fois le jour en discours une armée, Donnent quelque bataille , et tuant un chacun , Font que mourir et vivre a leur dire n'est qu*un : Relevez, emplumez, braves comme sainct George, Et Dieu sçait cependant s'ils mentent par la gorge.

Un courtisan s'est approché de notre poète , il en gardera bonne mémoire et il le couchera sur ses tablettes :

Laissons-le discourir.

Dire cent et cent fois : Il en fondrait mourir ; Sa barfoe pinçoter, cageoller la science, Relever ses cheveux , dire : En ma conscience ; Faire la belle main, mordre un bout de ses gants. Rire hors de propos, monstrer ses belles dents. Se carrer sur un pied , faire arser son espée , Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée.

Célimène, sous la dictée de Molière, ne peindra pas mieux les gens; et peut-être notre grand comique a-t-il envié à son devancier des vers tels que ceux-ci :

liOin Hu monde elle fait sa demeure et son giste : Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau beniste. Enfin , c'est un exemple en ce siècle tortu , D'amour, de charité , d'honneur et de vertu. Pour béate partout le peuple la renomme , Et la gazette mesme a déjà dit à Rome, La voyant aimer Dieu et la chair maistriser. Qu'on n'attend que sa mort pour la canoniser.

Que serait-ce si nous entendions parler l'héroïne ainsi décrite? son petit-fils Tartuffe profitera de ses leçons. Évidemment le style de la comédie est trouvé, et après plus d'un demi-siècle, Molière n'aura qu'à choisir dans Régnier, pour reprendre son bien .

Régnier, avant Boileau , a trouvé le secret de frapper de ces vers qui deviennent proverbes en naissant, et qui sont comme des médailles dont le temps n'efface pas l'empreinte. Cest lui qui a dit :

L'honneur est un vieux saint que Ton ne chôme plus.

La plainte, comme on voit, date de loin. Il a aussi rédigé cet adage si cher aux hypocrites :

Le péché que l'on cache est demi-pardonné,

en attendant Tartuffe qui dira plus crûment :

Et ce n'est point pécher que pécher en silence.

Ces traits indiquent la parenté de Régnier avec Molière et Boileau : il se rattache ainsi à une noble race de poètes. Il a su aussi mériter l'estime de Malherbe , qu'il a conservée , quoiqu'il lui ait déclaré la guerre, comme nous le verrons plus tard. Le bon Régnier se croyait naïvement disciple de Ronsard , et il a guerroyé pour lui \ mais en réalité il relève de lui-même et des anciens qu'il a quelquefois imités avec

originalité. Il faut voir, en effet, ce que deviennent dans ses mains et Timportun d'Horace, et la vieille entremetteuse d'Ovide, et comment ces figures autrefois romaines prennent par l'artifice de son pinceau une physionomie moderne. Je regrette que Boileau, qui a si bien reconnu ce mérite de notre vieux poète , ait insisté sur a le ton hardi de ses rimes cyniques, » de manière à faire croire que Régnier alarme toujours la pudeur. Cependant, lorsque Régnier décrit le vice, il ne le flatte pas et il se garde bien de le conseiller. Il a dit excellemment : .

Il n*est rien qui punisse Un homme vicieux comme son propre vice ;

et on peut ajouter que rien n'est plus propre à détourner de la corruption que le tableau énergique et sincère qu'il en a tracé. Au reste, Régnier avoue ingénument ses faiblesses, qu'il met sur le compte de notre pauvre nature :

Estant homme , on ne peut Ni vivre comme on doit , ni vivre comme on veut.

Certes on ne dira pas que ce soit là le langage d'un fanraron d'immoralité.

Dans le style de Régnier, il convient de distinguer le mouvement et l'expression. Ce qu'on appelle sa négligence est dans la démarche capricieuse, irrégulière, de sa pensée, et non dans les mots, qui sont curieusement choisis ou péniblement cherchés, et dans les images qui veillent être frappantes. Régnier se laisse conduire par ses pensées , dont il ne prétend pas régler la marche ; il les suit docilement où elles le mènent*, mais, pour les exprimer, il furète, comme a dit Montaigne en parlant d'Horace , tout le magasin des mots et des figures. C'est ce qu'il appelle prendre des vers k la pipée ^ il a de ce côté toute l'ardeur, toute l'inquiétude , toute la vigilance d'un chasseur : ainsi la pensée l'emporte à la recherche des mots, elle ne les loi amène pas, et il ne saisit pas toujours au passage les plus convenables. De là ce mélange d'abandon et de contrainte ,

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de là ces éclairs et ces nuages. Régnier a des traits qui ravissent à côté de passages obscurs et languissants -, il a de longues périodes embarrassées , et des vers qui se détachent avec une netteté surprenante -, sa verve est riche , et n'est point fluide. Toujours peintre , ses chaudes couleurs manquent souvent de délicatesse, son dessin vigoureux est quelquefois grossier -, toujours figuré, il a le tort d'accueillir des métaphores outrées. Enfin il est inégal, et toutefois admirable : c'est un grand poète qui n'est pas achevé.

Cette revue rapide du seizième siècle nous parait s'arrêter avec convenance sur deux œuvres durables qui

Daiis leur vieux style encore ont des grâces nouvelles.

La prose de la Ménippée, la poésie de Régnier marquent l'une et l'autre la limite du vieux langage. Elles plaisent, et beaucoup, telles qu'elles sont, avec leurs inégalités et ces empreintes de rusticité, veteris vesligia ruris, qu'on y remarque. Surtout elles doivent être encore pour nous un objet d'étude et d'admiration : d'admiration , parce qu'elles ont de la vigueur et un grand sens-, d'étude, parce qu'elles gardent, comme un dépôt, les titres et les franchises de notre langue et les libertés de notre esprit gaulois. On ne peut pas trop le redire, nous avons beaucoup à profiter au contact des grands écrivains qui ne sont pas encore des modèles, tels que Rabelais, Amyot, Montaigne et Régnier. En eflfet, n'est-ce pas h leur école, comme à celle des anciens , que se sont formés nos maîtres du dix-septième siècle qui ont mérité de devenir classiques. C'est Ih que nous trouverons, à notre tour, pour nos esprits, une nourriture d'autant plus saine qu'elle demandera, pour être digérée, un travail plus lent et plus difficile de choix et d'assimilation. On gagne toujours k travailler beaucoup, et c'est par une rude gymnastique que s'assouplissent les plus redoutables athlètes comme les génies les plus vigoureux. "

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