CHAPITRE IV
PobHeitlet. — Lt Boëlie. — De la Servitode yolontaire. — Amyot. — • lofliieDce littéraire et morale de ses traductions. — Montaigne philosophe et écriviiD. — Bodin et Charron. — Etienne Pasqoier. ~ La None. — Biaise ie Mootlac.
Eu dehors du mouvement des partis que Lhôpital essaya de dominer par l'ascendant de la vertu et la force de la justice, le seizième siècle nous offre quelques esprits supérieurs qui , a distance du champ de bataille , envoient de généreuses paroles ou des conseils de prudence à ceux que la nécessité, l'intérêt ou la passion engagent dans la lutte. Philosophes ou publicistes , ils n'ont pas l'héroïsme pratique du chancelier, qui paye de sa personne , qui se met en vue au poste le plus périlleux ^ mais leur œuvre morale et spéculative n'est ni sans honneur ni sans utilité : les uns enseignent le désintéressement et le sacrifice, les autres prêchent la modération et la tolérance ^ les plus prudents essayent d'amortir la frénésie de ces cœurs ulcérés en montrant que l'homme aflBrme sans savoir, qu'il s'emporte en aveugle, que son agitation est de la démence, et que ce qu'il poursuit avec tant de fureur sans l'atteindre ne vaut pas la paix qu'il immole k des chimères.
En 1548, le connétable de Montmorency venaitde châtier, au nom de la royauté, avec une impitoyable rigueur, la révolte de Bordeaux, qui s'était soulevé contre l'impôt du sel, récemment aggravé : car, à ce moment, comme dit Ronsard ,
Le gel , don de la mer, salive de Neptune, Se vendoit chèrement à la pauvre commune.
Bien du sang avait coulé pour venger, la majesté de Henri II et l'outrage fait a la gabelle. Témoin de ces cruautés et de ces avanies, un jeune homme qui devait être bientôt con-
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seiller au parlement de Guyenne, et , ce qui est plus glorieux, Tami de Montaigne, Etienne de La Boëtie, nourri de fortes études, fervent admirateur de Rome et de la firèce, républicain de cœur et d'imagination, écrivit pour '.épancher ses patriotiques douleurs ce discours de la Servitude volontaire dans lequel on croirait Ike, suivant la belle expression de M. Yillemain, un manascrit antique trouvé dans les ruines de Rome sous la statue brisée du plus jeune desGracques: c'est bien, en effet, l'éloquence d'un tribun , honnête homme et de race patricienne , qui s*indigne sincèrement de l'oppression et de Tavilissement du peuple. Cette chaleureuse invective , qui rappelle aussi les débuts de J. J. Rousseau par le vrai dans la passioo et le chimérique dans les idées , revendique une liberté hnpossible en haine des abus d'une intolérable tyrannie-, elle échauffe , elle ennoblit le cœur , sans éclairer l'esprit. Du moins on peut , à défaut de règles précises et de solides arguments, en tirer de généreux sentiments et d'admirables pages : c'est bien quelque chose.
Quoique le discours de la Servitude volontaire ne soit pas, malgré l'assertion de Montaigne, » l'œuvre d'un garçon de seize ans, » et que La Boëtie ne l'ait pas composé « à titre d'essai et par manière d'exercitation seulement, » il est vrai de dire que la jeunesse de l'auteur se trahit par une conflance naïve en des moyens impraticables, par le ton absolu et tranchant, par les illusions d'une âme candide. On voit clairement que le tribun novice vient k peine de quitter les bancs de l'école. L'idée de liberté s'est tellement emparée de son esprit, qu'elle ne laisse aucune place au besoin d'autorité; il semble, h l'entendre, que l'homme puisse se passer d'être gouverne, et qu'il n'ait qu'à vouloir pour se retrouver, comme par enchantement, heureux et libre. Il a raison d'affirmer qu'il n'est pas né pour être opprimé , et la manière dont il le prouve atteste dans cette âme pieuse la force précoce de l'intelligence : « Certes, s'il y a rien de clair et d'apparent en la nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire Ta? eogle , c'est cela que nature,
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te miuistre de Dieu el la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, el, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entrecognoistre tous pour compaignons, ou plus tost frères. Et si* faisanlles partages des présens qu'elle nous donnoit , elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou h l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, si n'a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un champ clos, et n*a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez, comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plus tost faut il cime que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes, et aux autres plus petites, elle vouloit faire place k la fraternelle affection, h fin qu'elle eust où s'employer, ayans les uns puissance de donner ayde, et les autres besoing d*en recevoir. Puis doncqnes que ceste bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure , nous a tous logez aucunement en une mesme maison , nous a tous figurez en mesme paste , h fin que chascan se peust mirer et quasi recognoistre l'un dans l'autre; si elle nous a & tous en oommun donné ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous accointer et fraterniser d'avantage, et faire par la commune el mutuelle déclaration de nos pensées une communion de nos volontez ; et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estreindre plus fort le nœud de nostre alliance et société ; si elle a monstre en toutes choses qu'elle De vouloit tant nous faire tous unis, que tous uns; il ne &ut pas faire doubte que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compaignons; et ne peut tomber en l'entendement de personne, que nature ait mis aucun en servitude , nous ayant tous mis en compaignie. » Rien de plus juste que ces considérations ^ mais devant le mal qui s'est accompli par la perversité des chefs et par la faiblesse des sujets, n'est-ce pas une recette puérile que de dire qu'il suffit de se croiser les bras pour renverser la tyrannie : « Il n'est pas besoing de la combattre, il n'est pas besoing de s'en défendre ; il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien SMI coustoit quelque
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chose au peuple de recouvrer sa liberté , je ne Fen pres-
serois point Pour avoir sa liberté, il ne luy faut que la
désirer. » Aussi La Boëtie s'étonne-t-il qu'on ne s'avise pas d'un moyen si simple , et il ne trouve pas de mot pour qualifier l'aberration mentale de ceux qui ne s'en servent point: « Quel monstre de vice est cecy , qui ne mérite pas encores le tiltre de couardise , qui ne trouve de nom assez vilain , que nature desavoue aymr fait et la langue refuse de le nommer ? »
De l'idée parfaitement juste que la tyrannie vit seulement de forces empruntées , et de cette conceptien naïve qu'elle pourrait disparaître par un changement ^ vue , La Boëtie a tiré une des plus belles inspirations oratoires qu'on puisse rencontrer dans l'histoire de l'éloquence : a Celuy qui vous maistrise tant n'a que deux yeux , n'a que deux mains, n'a qu'un corps, ^t n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infiny de nos villes, sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a il prins tant d'yeux d'où vous espie il, si vous ne les luy donnez? Comment a il tant de mains pour vous frapper , s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a il, s'ils ne sont des vostres? Comme a il aucun pouvoir sur vous , que par vous autres mesmes? Comment vous oseroit il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous? Que vous pourroit il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous semez vos fruicts, kfin qu'il en face le degast*, vous meublez, remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos filles, k fin qu'il ait de quoy saouler sa luxure^ vous nourrissez vos enfants à fin qu'il les roeine, pour le mieux qu'il face , en ses guerres , qu'il les meine k la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengences; vous rompez à la peine vos personnes , k tin qu'il se puisse mignarder en ses délices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs-, vous vous afibiblissez , k fin de le faire plus fort et roide k
VOUS tenir plus courte la bride ! Et , de tant d'indignitez que les bestes mesmes ou ne scntiroient point ou n'endureroient point , vous pouvez vous en délivrer , si vous essayez non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Je ne veux pas que vous le poulsiez ny le branslicz ^ mais seulement ne le 80Q8tenez plus : vous le verrez , comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base , de son poids mesme fondre en bas et se rompre. »
La Boetie est encore bien inspiré et il trace une peinture pleine de vérité, lorsqu'il cherche k ramener au bien les complices de la tyrannie par l'image de la vie qu'ils mènent on plutôt du supplice qu'ils s'infligent: « Il ne faut pas seulement qu'ils facent ce que dit le tyran , mais qu'ils pensent ce qu'il veut, et souvent, pour luy satisfaire, qu'ils préviennent encores ses pensées. Ce n'est pas tout à eux de luy obéir, il faut encore luy complaire ; il faut qu'ils se rompent, qu'ils se tormantent, qu'ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goust pour le sien, qu'ils forcent leur complexion , qu'ils despouillent leur naturel. Il faut qu'ils prennent garde à ses paroles , ii sa voix , à ses signes , k ses yeux; qu'ils n'aient ni yeux, ni pieds, ni mains, que tout ne soit au guet pour espier ses volontés et pour desconvrir ses pensées. Cela est ce vivre heureusement? cela s'appelle il vivre.? est il au monde rien si insupportable que cela, je ne dis pas à un homme bien nay , mais seulement h un qui ait le sens commun, ou, sans plus, la face d'un homme? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsy qu'on n'ait rien h soy, tenant d'autruy son ayse, sa liberté, son corps et sa vie ? »
La Boëtie ne s'est pas contenté d'exprimer avec une candeur éloquente les sentiments de liberté que lui inspiraient et sa nature généreuse et l'étude des modèles antiques , il essaya aussi de faire passer dans notre langue quelques traités de morale soit de Xénophon , soit de Plutarque , et eela il était guidé par la pensée qui soutint le courage
Bisioire liUéraire. Il
et qui anima le génie d'un écrivain qui a su être original en reproduisant les anciens, et dont les copies sont au rang des modèles, Jacques Amyot, que le travail, la science et le talent firent passer de la misère k l'opulence et de la domesticité à l'épiscopat. Cet homme , qui n'avait pu être écolier qu'en servant des écoliers, devint précepteur d'un roi, diplomate et prélat; son nom fut partout célébré, et ses livres furent le charme et l'aliment des meilleurs esprits de son siècle, Montaigne et Henri IV. Âmyot, en traduisant Plutarque, avait une double intention : il voulut non-seulement concourir avec Ronsard et son école au perfectionnement de la langue française , qui devait tirer de sa lutte corps k corps soutenue contre le grec une vigueur nouvelle, plus de souplesse et d'éclat, mais il y ajoutait l'ambition de donner h ses contemporains des leçons de sagesse et de courage par le récit des actions vertueuses des anciens et par les préceptes de leur philosophie. Ses préfaces font foi de ce dessein : il y dit en parlant de l'histoire : « Elle a bien sa manière de chastier les meschants par la note d'infamie perpétuelle dont elle marque leur mémoire, qui est un grand moyen de retirer des vices ceux qui autrement auraient mauvaise et lasche volonté, comme aussy est-ce un bien vif et poignant aiguillon aux hommes de gentil cueur et de nature généreuse, pour les inciter k entreprendre toutes hautes et grandes choses, que la louange et la gloire immortelle dont elle rémunère les bien faisans. » Ainsi Amyot n'est pas un translateur indifférent : il philosophe par l'entremise de Plutarque, au profit de son siècle, il moralise personnellement sous le couvert d'autrui. Tout théologien qu'il est, il sait rendre justice k la sagesse profane : « Tels livres , dit-il , dans une épîlre au roi , d'autant qu'ils sont ornez de beau langage , enrichis d'exemples tirez de toute l'antiquité, et tissuz de l'ingénieuse invention d'hommes sçavans qui ont visé k plaire ensemble et k profiter, entrent quelquesfois avec plus de plaisirs es oreilles délicates que ne fait pas la saincte Escriture, qui pour sa simplicité, sans aucun ornement de langage, semble com-
mander plustot impérieusement, que de suader gratieusèment. »
Si on conservait, après cela , quelque doute sur l'intention morale d'Âmyot dans le choix des textes qu'il a traduits, le passage qu'on va lire achèverait de le dissiper : a Les vieux et les jeunes y ont une inflnité d'avertissemens si notables et certains, que le plus sourd du monde lisant ou oyant un tel maistre, est contraint de baisser le front, et donner gloire \k la ?érité se faisant si bien ouyr en la bouche d'un pauvre payen. On void comme il tient en bride la prospérité, comme il redresse l'adversité , de quelle adresse il retranche les aisles à l'orgueil , à l'ambition , à l'amour des choses corruptibles; et au contraire, de quelle véhémence il enflamme les lecteurs k la détestation du vice, k l'amour de vertu , et comme il les esleve hors de ceste vie terrienne. Considérez un peu comme il esmeut les affections , et vous rameotevez à vous-mesme combien de fois les discours de ce sage philosophe vous ont irritez contre les meschantes personnes qu'il eschaffaude, ont amolli vostre cueur, le fleschissant k crainte, amour et compassion. » Sans doute Amyot, aidé de Pantique sagesse k laquelle il donnait cours, grâce au naturel et k l'élégance de son incomparable langage, n'a pas réussi k humaniser les mœurs de son siècle, et il a surtout échoué auprès de son principal élève Charles IX, auquel cependant il avait pris soin de dire : « Il n'appartient pas k un qui fourvoie , de redresser : qui ne void goûte, de guider : qui ne sçait rien, d'enseigner : et qui ne veut obeyr k la raison, de commander; » mais son dessein de moraliser n'en est pas moins évident, ni moins louable; et d'ailleurs il a encore fait k Plutarque de nombreux disciples, ses lecteurs assidus, qui, dans les conseils publics, dans les parlements, dans les camps même, ont contribué k faire prévaloir, au terme d'une lutte sanglante, les principes de la modération et de la justice. Son œuvre n'a donc point été stérile, et il faut ajouter k sa gloire, que, parmi les écrivains, il a nourri et fécondé le plus habile et le plus influent , Michel de Montaigne, qui a
dit de lui : « Je donne la palme k Jacques Âmyot sur tous les escrivains de son temps pour la naïveté et pureté de langage. »
Montaigne n'eut aucune des passions de ses contemporains; il prit personnellement ses précautions contre elles « et il essaya de les amortir en montrant qu'elles étaient voisines de la démence. Comme elles étaient dogmatiques et qu'elles prenaient leur point d'appui sur des affirmations contradictoires, il opposa le doute k cette confiance présomptueuse qii poussait des concitoyens et des frères à s'entr'égerger. Son tort le plus grave est d'acheminer les âmes k la ptîx par l'indifférence, de ne pas laisser de règle au bien , de ressort k l'amour de la vérité , et de ne prendre ses sûretés que du côté du fanatisme. Il est vrai que, sous diverses formes, le fanatisme était la principale cause des malheurs de son temps ; et encore la croyance qui s'exaltait chez les simples jusqu'au fanatisme ne lui paraissait-elle qu'un prétexte pour l'ambition des chefs : « La justice, disait-il, qui est en l'un des partis, elle n'y est que pour ornement et couverture : elle y est bien alléguée, mais elle n'y est ny receue , ny logée , ny espousée : elle y est comme en la bouche de l'advocat , non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu doibt son secours extraordinaire k la foy et k la religion , non pas k nos passions ; les hommes y sont conducteurs et s'y servent de la religion ; ce debvroit estre tout le contraire. » Il disait encore : « Confessons la vérité : qui tricroit de Tarmée, même légitime , ceulx qui y marchent par le seul zèle d'une affection religieuse, et encore ceulx qui regardent seulemest la protection des loix de leur pais, ou service du prince, il n'en sçauroit bastir une compaignie de gents d'armes complette. » Nous le trouvons encore plus explicite dans le passage suivant: «J^' veois cela évidemment, que nous ne prestons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions : il n'est point d'hostilité excellente comme la chrestienne : notre zèle faict merveilles quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la détrac-
lion, la rébellion ; a contrepois, vers la bonté, la bénignité , la tempérance, si, comme par miracle , quelque rare cornplexîon ne l'y porte, il ne va ny de pied, ny d'aile. Nostre religion est faicte pour extirper les vices; elle les couvre, les nourrit, les incite. »
Pour dérouler de pareils ennemis, Montaigne ne trouve rien de mieux que de faire le procès à la raison humaine capable de tels égarements : « Le moyen que je prends pour rabbattre cette frénésie et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'oi^ueil et l'humaine fierté -, leur faire sentir l'inanité , la vanité et dénéantise de Thomme ; leur arracher des poings les cheelives armes de leur raison \ leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'autorité et révérence de la majesté divine. » Montaigne s'acquitte de cette besogne avec une verve tellement impitoyable, qu'il fait de l'homme un objet de risée et de pitié, même pom les animaux-, rien ne subsiste de cette raison naguère si fière d'elle-même , si assurée de ses principes ; en effet , il a passé en revue tous les princes de la pensée , et après les avoir conmie broyés les uns contre les autres, il s'est écrié : a Fiez-vous k vostre philosophie; vantez-vous d'avoir trouvé la febve au gasteau , à veoir ce tintamarre de tant de cerveUes philosophiques! » Mais Montaigne ne voit pas qu'il a trop bien réussi , et que si la raison humaine est aussi débile et impuissante qu'il la fait, elle n'a plus même de titre à reconnaître sa faiblesse, ni de lumière pour discerner k qui elle doit se soumettre. On voit par Ik combien ce jeu d'esprit est périlleux: et, de plus, cette déroute de la raison humaine , n'est-ce pas la raison d'un homme qui vient de l'accomplir? D'où lui est venue cette force a prouver sa faiblesse? ne se dément-elle pas en •'accusant? La thèse n'est- elle pas réfutée par la manière dont elle est soutenue? Quel abus et quelle contradiction , de triompher de l'esprit humain avec les armes qu'il fournit ! Ainsi , la force de Montaigne démontre la faiblesse de son système, et la vigueur de ses attaques prouve que ses coups portent à faux.
Quoi qu'il en soit des accusations, il y a de bien belles pages dans ce réquisitoire. Montaigne s'élèye , par instants, à la haute éloquence. N'a-t-il pas le souiBe, la véhémence, la noblesse de l'orateur , lorsqu'il apostrophe ainsi sa partie adverse : k Qui luy a persuadé que ce brausle admirable de la voulte céleste , la lumière éternelle de ces flambeaux roulants si fièrement sur sa teste, les mouvements espouvantables de ceste mer infinie , soient establis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service? Est-il possible de rien imaginer si ridicule , que ceste misérable et chestive créature , qui n'est pas seulement maistresse de soy , exposée aux offenses de toutes choses, se die maistresse et empérière de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de connoistre la moindre partie , tant s'en fault de la commander? Et ce privilège qu'il s'attribue d'estre seul en ce grand bastiment qui ayt la suffisance d'en reconnoistre la beauté et les pièces , seul qui en puisse rendre grâces k l'architecte, et tenir compte de la recepte et mise du monde; qui luy a scellé ce privilège? qu'il nous monstre lettres de ceste belle et grande charge : ont-elles esté octroyées en faveur des saiges seulement? Elles ne touchent guères de gens : les fols et les meschants sont-ils dignes de faveur si extraordinaire , et , estants la pire pièce du monde , d'estre préférés à tout le reste? » Qui n'admirerait ce mélange de grandeur et de familiarité , cette souplesse et cette vigueur de langage? Mais Montaigne ne se contente pas d'enlever à l'homme la royauté de la terre-, il lui signifie que cette délégation divine, fût-elle réelle, serait peu de chose, car qu'est-ce queja terre en regard de l'univers? « Quoi! Dieu nous a-t-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance? s'est-il obligé à n'oul trépasser les bornes de nostre science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses eiîects, penses-tu qu'il y ait employé tout ce qu'il a peu, et qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées en cest ouvraige ? Tu ne veoies que l'ordre et la police de ce petit caveau où tu es logé, au moins si tu la veoies; sa divinité a une
jurisdictioo infinie au delà ; ceste pièce n'esl rien au prix du tout : c'est une loy municipale que tu allègues, tu ne sçais pas quelle est Tuniverselle. » Dans ce dernier passage , la portée du penseur va très-loin et le mérite de l'écrivain est au niveau de l'idée.
Bien que Montaigne dise au début de son ouvrage : « Ceci est un livre de bonne foy, » il est évident qu'il garde , comme dit Pascal , une pensée de derrière ] il ne livre pas directement son dernier mot, qui serait la réponse \k sa devise interrogative , que sais-je ? Les vues si variées de son esprit qu'il dissémine sans conclure, et pour troubler par l'indécision la terrible assurance des forcenés qui l'entourent, ont leur centre dans une idée secrète et réservée. Son scepticisme, s'il était absolu, ne laisserait ii son intelligence ni cette netteté, ni cette fécondité , ni cette sérénité. \ oici sans doute le point fixe autour duquel se joue avec tant d'aisance la pensée de Montaigne : (c De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion , celle-là me semble avoir eu plus de vraysemblance et plus d'excuse , qui recognoissoit Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute botité, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la révérence que les humains luy rendoient, soubs quelque visage , sous quelque nom et en quelque manière que ce feust. Ce zèle universellement a esté veu du ciel de bon œil. » Sur ce fond de déisme indéterminé, Montaigne s'est bâti une philosophie selon son humeur , dissertant comme Pyrrhon , par goût et par prudence , pour prendre ses aises et ses avantages , sans donner de gage ni de prise k autrui , vivant à la manière d'Aristippe, par tempérament. Au reste, il nous a donné de main d'ouvrier l'image de sa sagesse d'épicurien et de sa vertu de sybarite; et comme il s'est peint lui-même, il ne nous laisse d'autre soin que de le citer : « La plus expresse marque de la sagesse , c'est une esjouissance constante; son estât est, comme des choses au dessus de la lune, tousjours serein : c'est baroco et baralipton qui
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rendent leurs supposts ainsi croltez et enfumez^ ce n'est pas elle : ils ne la cognoissent que par ouyr dire. Coaiment? elle faict estât de sereiner les tempestes de Tame et d'apprendre la faim et les fiebvres à rire , non par quelques epicycles imaginaires, mais par raisons naturelles et palpablés : elle a pour son but la vertu , qui n'est pas, comme dict Teschole, plantée k la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible : ceulx qui l'ont approchée la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'où elle veoit bien sous soy toutes choses; mais si peult-on y arriver, qui en sçait Taddresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment, et d'une pente facile et polie, comme est celle des voultes célestes. Pour n'avoir hanté ceste vertu suprême, belle, triumphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, de desplaisir, de craincte et de conlraincle , ayant pour guide Nature, Fortune et Volupté pour compaignes, ils sont allez, selon leur foiblesse , feindre ceste sotte imaige triste, querelleuse , despite , menaceuse , mineuse , et la placer sur un rochier à Tescart, emmy des ronces: fantosme k estonner les gents. »
On voit assez qu'en morale Montaigne n'est ni un maître sévère ni un guide sûr. S'il n'efl^arouche point, il peut égarer et corrompre. Les solitaires de Port-Royal l'ont bien compris, et c'est pour cela qu'ils lui ont fait rude guerre. Ce n'est pas de ce côté non plus que nous lui demanderons des leçons. Mais comme écrivain , comme peintre par la parole , on ne saurait trop étudier ses procédés. Bien qu'il se dise prime-sautier nonchalant et capricieux pour le langage, il y apporte un soin, une curiosité, un art dont nous avons le témoignage dans les jugements qu'il porte sur le style des grands écrivains , et dans ses observations sur l'emploi des mots et leurs rapports avec la pensée. Ces passages veulent être recueillis et médités. Il dédaigne « les menues pointes et allusions verbales » des beaux esprits de l'Italie et de leurs imitateurs : ce qu'il admire, c'est le génie
de Lucrèce, de Virgile et d'Horace : a Leur langage, dit-il , est tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante. Ce n'est pas une éloquence molle et seulement sans offense : elle est nerveuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et ravit, et ravit les plus forts esprits. Quand je veois ces braves formes de s'expliquer si vifves, si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination qui eslève et enfle les paroles. » Il comprend mieux que personne et il fait comprendre par son exemple tout ce que la force des grandes intelligences ajoute a la richesse des langues : « Le maniement et employte des beaux esprits donne prix à la langue*, non pas l'innovant, tant, comme la remplissant de plus vigoureux et divers services, Testirant et ployant : ils n'y apportent point de mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage, luy appreuant des mouvements inaccoutumés, mais prudemment et ingénieusement. » C'est bien de Montaigne qu'on peut dire que la vigueur de sa pensée enfonce la signification des mots, et que son imagination élève et enfle les paroles. Quelle attention il avait portée aux débats que soulevait alors l'avancement et Yillustralion de la langue française, et avec quelle sagacité il avait saisi les diflicultés du problème et les conditions du succès, on le voit clairement dans les lignes qui suivent : a En nostre langage, je trouve assez d'estoffe , mais un peu faulte de façon : car il n'est rien qu'on ne feist du jargon de nos chasses et de nostre guerre, qui est un généreux terrein h emprunter, et les formes de parler, comme les herbes, s'amendent et forti* fient en les transplantant. Je le treuve suffisamment abondant , mais non pas maniant et vigoreux suffisamment ; il succombe ordinairement k une puissante conception : si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il languit et fleschit , et qu'k son default le latin se présente au secours , et le grec à d'aultres. » Ce latin et ce grec ont joué de mauvais tours h Ronsard, à Baïf , et plus encore k de moins habiles ; mais c'est qu'ils ne savaient pas toujoui*s s'en
servir n prudemment et ingénieusement. » Appelons encore Tautorité de Montaigne k notre aide pour confirmer un axiome de linguistique trop souvent méconnu : u Ceulx qui veulent combattre Tusage par la grammaire se mocquent. » Puisque nous rassemblons les plus distingués parmi les rares esprits qui ont su garder de la modération au milieu de la tourmente du seizième siècle, nous devons donner place au judicieux Etienne Pasquier qui prouvait son amour pour la France par le soin qu'il mettait à débrouiller les origines de notre histoire. Ses Recherches sont l'œuvre patiente d'un érudit et d'un bon citoyen \ ses Lettres, encore curieuses à consulter et agréables à lire , apportent sur les faits et les hommes du temps où il a vécu la déposition d'un témoin loyal et clairvoyant. Catholique sincère et même fervent , il se garda bien de s'enrôler dans la Ligue, et, dès 1564, il avait pris parti contre les jésuites auxquels l'université de Paris fermait ses rangs. Son plaidoyer, qui le rendit célèbre , est un réquisitoire qui a été un arsenal pour ceux qui ont eu plus tard à débattre la même cause. Pasquier est un orateur disert, un écrivain négligé, mais naturel et quelquefois piquant. C'est un honnête homme qui n'a rien à se reprocher dans la fermentation des esprits, et qui a voulu les calmer et les fortifier par une nourriture saine. Nous devons aussi lui savoir gré d'avoir, de concert avec le président Claude Fauchet, protesté contre le dédain dont les novateurs accablaient les écri* vains des siècles précédents, et tiré de l'oubli quelques noms dignes d'être répétés, et de précieux manuscrits. En effet, il n'a pas tenu k l'école de Ronsard et à l'esprit de la renaissance que le moyen âge tout entier ne fût proscrit sous prétexte de barbarie. Comme contraste h la modération de Pasquier et à sou respect pour les âges antérieurs, nous pouvons, en passant, signaler Henri Estienne, savant atrabilaire, et le plus spirituellement hargneux des philologues , qui jeta en pleine guerre civile un nouveau brandon de discorde, V Apologie pour Hérodote, pamphlet en trois volumes, qui enrichissait le vocabulaire
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iujurieux et la chronique scandaleuse pour alimenter la polémique irritante. Au reste, tout sectaire violent qu'il ait été, Henri Esticnne n'en est pas moins un savant du premier ordre et un lexicographe vraiment prodigieux. En outre, les philologues qui aiment l'érudition assaisonnée d'esprit lîsent encore avec fruit son traité de la Précellence du langage français et les Dialogues du français ilalianisé. On fait bien de les réimprimer, pour l'honneur de la langue du seizième siècle et l'amendement de la nôtre.
On nomme volontiers, parmi les sages du seizième siècle et les grands esprits, Jean Bodin et Charron , l'un pour son traité de la République, l'autre pour son livre de la Sagesse : ce qui a laissé croire que le premier était un républicain et le second un sage. Il y a bien à rabattre des deux côtés, et si au lieu de se fier h l'enseigne on pénètre à Tintérieur de l'œuvre du publiciste et du philosophe , il se trouve d'abord que Bodin, après avoir décrit les différentes formes de gouvernement, se prononce pour la monarchie, sans autre tempérament que le vote des impôts*, que s'il croit à l'influence des climats, il croit bien davantage à celle des astres-, qu'il commente ou combat Arislote imparfaitement compris, et qu'il n'est, dans le vrai sens des mots, ni un penseur, ni un écrivain. Quant a Charron, il a bien gagné quelque chose pour le style au voisinage de Montaigne , il rencontre quelques expressions fortes et pittoresques, mais son allure est compassée , et il n'a pas, ce qui ne peut s'imiter, la grâce et la vivacité. Charron , venant à la suite de Montaigne et se portant son héritier, dénature la succession. Ce scepticisme, qui n'élait pour le maitre qu'un expédient, et une arme légère et acérée contre le dogma^ tisme, devient avec l'élève un système rigoureux et pesamment aflirmatif, qui ne supporte pas la discussion qu'il provoque.
Si nous voulons trouver un sage, un esprit supérieur, un véritable homme de bien , c'est La Noue qu'il nous faut aborder. La Noue est la probité même, et elle était si manifeste en sa personne et dans ses écrits que ses adversaires mêmes
n'ont pas osé la contester. C'est , de tous les liommes de ce temps, celui qui était le mieux doué pour devenir un arbitre, tant il aimait et tant il savait discerner le juste. Ses Discours politiques et militaires^ composés dans les loisirs d'un emprisonnement qui dura cinq années, expriment dans un langage nerveux, précis et coloré, les méditations d'un noble esprit attristé, mais non désespéré, qui connaît la profondeur du mal et qui en sait le remède. Malheureusement tin des ingrédients de ce remède est la eure de ceux qui crient le plus haut h la maladie i u Médecin, nous dit-il , qui juges ton prochain estre malade, et au lieu de le guérir, tu veux qu'on l'assommes, considère toy im petit, et tu verrts que c'est toy-mesme qui as abondance de maladies et très dangereuses : penses donc trois fois premier que dire k autruy : Tu es un hérétique. Et à la vérité c'est un mot qui est aujourd'huy fort commun en la bouche de plusieurs , et s'en trouve que si on leur avoit osté l'usage de ceste parole , les patenostres de la ceinture et la haine de leurs cœurs, ils seroient aussi estonnez qu'un avaricieux qui a perdu sa bourse. » On le voit, La Noue pense comme Lhôpital, et il ne dit pas moins bien. Comme lui, il montre les principaux coupables où ils sont, et il les désigne ainsi, sans ménage-^ ment : <( Gens de palais qui sous couverture d'une saincte justice font une rapine inexprimable *, gouverneurs de villes^ de châteaux et provinces qui chargent le peuple pour remplir leurs coffres et entretenir leurs pompes, au lieu de faire reluire en telles administrations les vertus qui sont ^i eux au soulagement de plusieurs et à l'honneur du maistre^ gens de guerre qui traitent leur propre patrie en pays ennemi *, gentilshommes qui imaginent que les marques de noblesse soyent de se faire redouter, de battre et prendre d'audace sur leurs sujets tout ce qui leur est commode, comme s'ils estoyent esclaves; grosses citez qui ne font bruit que de leurs privilèges et jettent sur le pauvre peuple champestre toutes les charges et les misères. » Ce dérèglement géiiéruK cet oubli du devoir dans tous les rangs inquiète le pieux moraliste, qui ne voit de salut pour l'hu-
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manité que dans la stricte observation de la seule des constitutions qui soit k jamais obligatoire, constitution toujours tiolée, et cependant impérissable, dont les dix articles ont été promulgués sur le Sînai. La Noue demande que l'homme obéisse k Dieu, et il croit que Dieu n'autorise pas a ces guerres pour la religion qui ont fait oublier la religion. » A ses yeax, les vraies colonnes de TÉtat sont la justice, la prudence, la force et la tempérance, avec la piété pour base et fondement : « de sorte , ajoute-t-il , que si elles ne sont affermies par ceste très digne vertu, elles branlent, estttit nécessaire de commencer Tœuvre par un tel principe. »
Si La Noue , tout homme de guerre qu'il est de profession , ne vent pas la guerre k tout propos , il est bien loin aussi de ceux qui acceptent la paix k tout prix : « II ne faut pas, dit-il, après avoir blâmé ceux qui ne révent que bataille , ressembler à une autre manière de geus qui indifféremment trouvoient toutes paix bonnes, et toutes guerres mauvaises : et quand on les assuroit de les laisser en patience manger les choux de leur jardin et serrer leurs gerbes, ils coulwent aisément l'un l'autre temps; dussentils encore aux quatre festes annuelles recevoir quelque denû-douzaine de coups de baston. Ils avoient, h mon avis, empacqueté et caché leur honneur et leur conscience au fond d'un coffre. Le bon citoyen doit avoir zèle aux choses pnlriiques , et regarder plus loin qu'k vivoter en ses servitudes honteuses. » Mais s'il n'est pas loisible k un homme de cœur de toujours garder la paix, il ne doit cependant se décider k prendre les armes que contraint par la nécessité : c< car la guerre est un remède très violent et extraordinaire, le quel, en guérissant une plaie, en refait d'autres. Pour cette occasion n'en doit-on user qu'extraordinairement : au contraire doit-on toujours désirer la paix. » La rectitude de l'esprit parait dans ces considérations si justes et si humaines; mais voici un conseil qui ne peut venir que de l'équité d'une âme profondément religieuse : « Certes , un chacun doit se mettre devant les yeux , quand il voit le
royaume embrasé de guerres, l'ire el le courroux de Dieu, et plutôt k rencontre de soi que contre ses ennemis : car les uns disent, ce sont les huguenots qui par leurs hérésies excitent ses vengeances sur eux : les autres répliquent ^ ce sont les catholiques qui par leur idolâtrie les attirent; et en tel discours nul ne s'accuse. » En effet, chacun dit aux autres ; a C'est vous qui troublez Israël , » et personne ne songe k se mettre en cause « ni k rechercher avec détachement d'où vient ce châtiment, ou pour parler comme Pasquier, « le jugement de Dieu qui court sur la France. » Mais comment éclairer ces présomptueux esprits qui se croient infaillibles, et ramener ces consciences qui s'estiment pures de toute faute en cédant k toutes leurs passions ?
Comme les noms se rapprochent par voie de contraste et d'analogie, celui de Biaise de Montluc arrive naturellement ici k côté du nom de La Noue, l'un le plus impitoyable des chefs catholiques, Tautre le plus humain des chefs protestants, tous deux également intrépides, tous deux habiles k bien dire. Dans le récit de ses campagnes auquel il a donné , après César, le nom de Commentaires , Montluc est incomparable pour la description des batailles et pour les harangues militaires. Sa plume est d'acier, comme son épée, comme son âme. Personne n'a tué les ennemis de Dieu plus vertueusement : son seul regret est de ne pas en avoir tué davantage : « Quant aux huguenots, dit-il, je leur ai fait beaucoup de mal , et si n'en ay-je pas fait assez, ni tant que j'eusse voulu. » Il faut voir dans Montluc le tableau de la bataille de Ver pour prendre une juste idée du soldat et de l'écrivain , de ce courage que rien n'ébranle, de ce style qui ne bronche jamais. Henri IV appelait ce livre la Bible des capitaines, et, en effet, nulle part ils n'apprendront mieux l'art de réveiller et de soutenir le courage d'une armée et de poursuivre k outrance ses ennemis. Biaise de Montluc montre, par son exemple, combien la supériorité de l'esprit est indépendante de l'étude des lettres , et k quel point, le fanatisme aidant, le cœur d'un homme peut devenir farouche sans cesser d'être loyal.