‹ Histoire de la littérature française deu moyen âge aux temps modernesChapitre 32 sur 60 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Balzac. — Son influence sur la prose française. — Beautés et défauts do ses ouvrages. — L'hôtel Rambouillet. — Voiture. — Sarrazin. — L'Académie française.

De nos jours on ne lil guère Balzac non plus que Malherbe, et on se croit quitte avec lui après l'avoir appelé le Malherbe de la prose. Ce dédaigneux hommage ne suffit pas , car Balzac ne s'est pas contenté de chercher, de trouver et de faire sentir dans la prose une juste cadence, de donner du nombre au langage non mesuré , de choisir les mots et de les mettre k leur place , d'épurer le vocabulaire , de se faire comprendre par la propriété et la disposition des termes qu'il emploie , enfin de faire pénétrer dans l'esprit la lumière de ses idées et de plaire k l'oreille par une harmonie sou> tenue; mais il a écrit quelques pages où hj^teauté de l'expression orne de grandes pensées. Il y a dans ses écrits des parties qui méritent de ne point périr. A la vérité , aucun de ses ouvrages ne saurait subsister comme ensemble; il n'a pas ce qu'on pourrait appeler son chef-d'œuvre et moins encore, dans le sens absolu, un chef-d'œuvre : ce qu'il a de bon est dispersé , et jamais il n'a composé un tout qui soit une unité vivante : infelix operis summa, Balzac est un esprit brillant et non une ferme et haute raison , une belle imagination et non une àme naturellement élevée. Il n'a ni cette force d'intelligence qui ordonne et enchahie les idées , ni cette émotion vraie qui vient du cœur et qui* ajoute la chaleur à la lumière. Il nous force quelquefois à l'admirer, mais il n'attache point et ne se fait pas aimer. Il n'y a , en effet , que le cœur qui puisse parler au cœur et le maîtriser. Les mérites qui procèdent seulement de l'esprit et de l'imagination ne survivent pas k la surprise qu'ils causent ; ils se flétrissent bientôt comme cette beauté du visage qui ne tient qu'à l'éclat de la jeunesse. L'indifférence de la

postérité pour Balzac après Tengouement de ses contemporains le punit justement de n'avoir aimé que lui-même, et de n'avoir cherché , même dans les grandes idées qu'il a quelquefois rencontrées, que l'occasion de produire et de faire briller son bel esprit et son beau langage.

Balzac pèche par le cœur, et avant de mettre en relief les rares qualités de son esprit, il faut donner quelques preuves de .l'infirmité morale qui a empêché cette brillante intelligence de s'élever jusqu'au génie. Et d'abord aimait-il les hommes celui q«i ose écrire les lignes suivantes : u Certes nous n'aurions jamais fait, si nous voulions prendre k cœur les affaires du monde et avoir de la passion pour le public dont nous ne faisons qu'une faible partie : peut-être qu'k l'heure qu'il est la grande flotte des Indes fait naufrage à deux lieues de terre-, peut-être que l'armée du Turc prend une province sur les chrétiens et enlève vingt mille âmes pour les mener k Constantinople ; peut-être que la mer emporte ses bornes et noie quelques villes de Zélande. Si nous faisons venir ^s malheurs de si loin , il ne se passera heure de jour qu'il ne nous arrive du déplaisir-, si nous tenons tous les hommes pour nos parents, faisons état de porter le deuil tout le temps de notre vie. » Balzac n'a garde de faire venir les malheurs de loin : il a bien assez du mauvais état de sa santé , qu'il exagère sans doute et dont il parle sans cesse -, pour n'avoir pas h porter le deuil toute sa vie , il ne multipliera pas autour de lui les chances de mort, il vivra dans un isolement superbe, il déclinera la charge et l'honneur d'être chef de famille. Voici les raisons qu'il en donne : f( Je ne veux point être en peine de compter tous les jours les cheveux de celle que j'épouserai , afin qu'elle ne donne de ses faveurs h personne , ni craindre que toutes les femmes qui la viendront voir ne soient des hommes déguisés. L'exemple de notre voisin me fait peur qui a mis au monde tant de muets, tant de borgnes et de boiteux qu'il en pourrait remplir un hôpital. Je ne veux point être obligé d'aimer des monstres parce que je les aurai faits, et quand je serais assuré de no point faillir en cela , je me passerai bien d'avoir

des eufantsqui désireront ma mort s'ils sont méchants , qui l'attendront s'ils sont sages, et qui y songeront quelquefois, encore qu'ils soient les plus gens de bien du monde. » Ainsi Balzac ne trouve à dire au mariage que la femme et les enfants ; c'est plus qu'il ne fallait pour s'en dispenser. Certes ces grossiers sentiments sont exprimés avec art, mais leur bassesse n'en est que plus repoussante. Je ne suis guère édifié non plus de la délicatesse de Balzac en amour, ni de sa galanterie ; il est guindé el gourmé dans l'expressioB des sentiments tendres -, il est cruel dans ses railleries sur le plus grand malheur des femmes, le vieillir. N'y a-t-il pas de l'inhumanité dans ce trait , d'ailleurs piquant , contre une coquette qui faisait mine de tourner k la dévotion : a Elle est aussi éloignée de sa conversion que de la jeunesse. » Balzac se complaît k désenchanter la jeunesse et la beauté sur leurs illusions -, il aime h les poursuivre par la perspective et même par la peinture de la laideur : ce Votre front, dit-il k Clorinde, s'étendra jusqu'au haut de votre tête, les joues vous tomberont sous le menton, et vos yeux de ce temps-lk seront de la couleur de votre bouche k cette heure. »

Passons k d'autres idées. Il est bon sans doute de ne pas encourager les esprits k la turbulence-, mais faut-il professer avec l'idolâtrie du passé l'aveugle obéissance k toute autorité et dire servilement : « Nous ne sommes pas venus au monde pour faire des lois , mais pour obéir k celles que nous avons trouvées et nous contenter de la sagesse de nos pères comme de leur terre et de leur soleil. » A ce compte le genre humain aurait été coupable de ne pas s'engourdir dans la barbarie, et il aurait aggravé cette première faute en ne s'arrétant pas au régime féodal; et notre soleil aurait du continuer de tourner autour de la terre immobile! Heureusement il ne dépendait pas de Balzac et de ses pareils d'arrêter le mouvement de la terre ni la marche de l'humanité. Sans doute encore il convient de maintenir la raison humaine dans ses limites-, mais n'est-il pas disposé k sacrifier jusqu'k ses droits, celui qui s'exprime ainsi : «J'aime

bien mieux cette raison prisonnière de la foi el sacrifiée par l'humilité , cette raison abattue et endormie , voire même morte et enterrée aux pieds des autels, que cette autre raison juge de la foi, animée d'orgueil et de vanité, si vive et si remuante dans les écoles, qui fait tant la maîtresse et la souveraine , qui ne parle que de régner et de vaincre partout où elle est. » Un sujet dévoué , un chrétien sincère , ne parleraient pas ainsi : Balzac exige plus de sacrifices que n'en demandent réellement la fidélité et la foi : il manque démesure parce qu'il n'a pas une ferme conviction. Sans doute il se rappelait et il voulait faire oublier ou du moins expier certain pamphlet de sa jeunesse , publié en Hollande , entaché de républicanisme et même d'hérésie.

L'intelligence de Balzac est capable de grandes idées ^ mais on voit, par la manière dont il les exprime, qu'elles ébranlent plus son imagination qu'elles n'émeuvent son âme. Ainsi, la puissance du Christ enfant lui suggère des images saisissantes, mais pas un sentiment: « Une étable, une crèche, un bœuf et un âne! quel palais, bon Dieu, et quel équipage! Gela ne s'appelle pas naître dans la pourpre et il n'y a rien ici qui sente la grandeur de l'empire de Constantinople. Ne soyons pas honteux de l'objet de notre adoration: nous adorons un enfant-, mais cet enfant est plus ancien que le temps. Il se trouva k la naissance des choses; il eut part k la structure de l'univers; et rien ne fut fait sans lui , depuis le premier trait de l'ébauchement d'un si grand dessein jusqu'i la dernière pièce de sa fabrique. Cet enfant fit taire les oracles, avant qu'il commençât â parler. Il ferma la bouche aux démons étant encore dans les bras de sa mère. Son berceau a été fatal aux temples et aux autels, a ébranlé les fondements de l'idolâtrie, a renversé le trône du prince du monde. Cet homme promis k la nature, demandé par les prophètes , attendu des nations, cet homme enfin , descendu du ciel , a chasse, a extermine les dieux delà terre. )) Voila, certes, un tableau savammenl tracé et qui frappe l'imagination *, mais romment se fait-il que, parmi ces traits de grandeur, il n'y

en ait pas un seul qui soit louchant? Saint Bernard, eu présence du même contraste de renfance et de la toute-puissance, s'en montre autrement ému et ne permet pas de douter qu'il aime et les hommes, et le Sauveur des hommes, et sa divine mère : « Le voilk enfant et sans voix *, et si ses vagissements doivent inspirer la crainte, ô homme ! ce n'est pas à toi : il s'est fait tout petit, et la Vierge sa mère enveloppe de langes ses membres délicats , et tu trembles encore de frayeur ! Mais tu vas savoir qu'il ne vient pas pour te perdre, mais pour te sauver -, non pour t'enchaîner, mais pour t'affranchir; car il combat déjk contre tes ennemis. Par la vertu et la sagesse de Dieu , il met le pied sur le cou des grands et des superbes. » Yoilk bien l'orateur chrétien, le croyant ému , et non l'habile maître de rhétorique qui a trouvé une occasion d'antithèses dans un contraste , et qui y déploie, non sans pédantisme, toutes les ressources de son art.

J'abandonne à d'autres le soin de rechercher si l'artifice trop visible du langage et une certaine indifférence de cœur sur les rigueurs de la Providence ne laissent pas quelque chose k désirer dans l'admirable passage qu'on va lire. (( Il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions et ces humeurs, cette fièvre chaude de rébellion, cette léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poëte, et les hommes ne sont que les acteurs : ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel , et c'est souvent un faquin qui en doit être l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein , il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains, tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César. Elle peut faire par un enfant, par un nain, par un eunuque, ce qu'elle a fait par les géants et les héros, par les hommes extraordinaires. Dieu lui-même dit de ces gens-là qu'il les envoie en sa colère et qu'ils sont les verges de sa fureur. Mai.^ ne prenez pas ici l'un pour raiitre. Les verges ne

piquent ni ne mordent d'elles-mêmes, ne frappent ni ne blessent toutes seules. C'est l'envoi , c'est la colère , c'est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables. Cette main invisible, ce bras qui ne parait pas, donnent les coups que le monde sent. Il y a bien je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de Tbomme, mais la force qui accable est toute de Dieu. » Cela est énergique et grand. Les doctrines historiques de saint Augustin, de Paul Orose, trouvent dans ce passage , dont les beautés sont à l'épreuve do temps , un digne interprète. Bossuet n'aura plus tard qu'k développer ce germe fécond-, mais , pour ce grand historien de la Providence, Dieu ne sera pas un poète*, ni Atrée ni Agamemnon ne lui viendront à l'esprit , et il aura autre chose qu'un dédain superbe pour les instruments et les victimes de la puissance divine.

Balzac, qui fraie la voie k Bossuet par ces considérations de théologie politique tirées du plus remarquable de ses ouvrages, le Socrale chrétien, a donné, dans ses Entretiens à Ménandre , avant Pascal , le modèle d'une polémique forte et mesurée *, il le devança encore et fit comme le programme de quelques-unes des Provinciales, en signalant dans le Prince la morale relâchée de certains casuistes espagnols , compatriotes d'Escobar. « La cour, dit-il , a produit de certains docteurs qui ont trouvé le moyen d'accorder le vice avec la vertu et de joindre ensemble des extrémités si éloignées. On donne aujourd'hui des expédients à ceux qui ont volé le bien d'autrui pour le pouvoir retenir en pleine conscience. On enseigne aux princes k entreprendre sur la vie des autres princes, après les avoir déclarés hérétiques en leur cabinet. On leur apprend à abréger les guerres dont ils appréhendent la longueur et la dépense, par des assassinats où ils ne hasardent que la personne d'un traître, et à se défaire de leurs propres enfants sans aucune forme de procès, pourvu que ce soit du consentement de leurs confesseurs. Outre cela, comme si Notre-Seigneur élait mercenaire, et qu'il se laissât corrompre par présents, comme si c'était le Jupiter des païens qu'ils appelaient au

partage de la proie et du butin , après un nombre infini de crimes dont ils sont coupables , on ne leur demande ni larmes, ni restitution , ni pénitence ; il suffit qu'ils fassent quelque légère aumône à l'Église. On compose avec eux de ce qu'ils ont pris k mille personnes , pour une petite partie qu'ils donnent à d'autres à qui ils ne doivent rien ] et on leur fait accroire que la fondation d'un couvent ou la dorure d'une chapelle les dispense de toutes les obligations du christianisme et de toutes les vertus morales. » Nou8j|pr<' rons plus tard comment la même thèse» généralisée et mifiéeparle génie, est devenue un traité sublime et piquant de morale universelle.

Nous voyons par ces exemples, qu'on pourrait multiplier, que Balzac ne s'est pas borné k des sujets frivoles; qu'il a eu le goût et l'ambition des grandes pensées, et que, si son âme avait eu autant d'élévation que son esprit avait de ressources et son imagination d'éclat , il aurait gardé un rang élevé parmi les maîtres. C'est le cœur qui pèche ^dans Balzac, et cependant il en avait reconnu la puissance lorsqu'il disait en parlant de la vraie piété : a Mais parce que la qualité dont je parle serait comme morte et de nul usage si elle ne partait de la plus haute région de l'âme, où se forme le discours et l'intelligence, et qu'il faut qu'elle réside également en la seconde partie où naissent les affections et les désirs, il la sait faire descendre de la tête dans le cœur, afin que ce qui était lumière devienne feu , et qu'une connaissance si noble et si relevée, qui doit être fertile en grandes opérations^! sortir au dehors par des effets admirables, ne finisse point en elle-même et ne s'arrête pas aux plaisirs oisifs de la simple méditation. » Dans ce passage, Balzac porte témoignage contre lui-même : ce qui était lumière dans son intelligence n'y est pas devenu feu , car rien chez lui n'est descendu de la tête au cœur et ne s'est échauffé k ce foyer où les grandes idées deviennent des sentiments en se pénétrant de cette chaleur vitale qui est un principe d'étemelle jeunesse pour les ouvrages de l'esprit. C'est pour cela qu'il n'a pas atteint la véritable éloquence

dont il donnait néanmoins une si juste idée par cette définition : « Elle ne s'amuse pointa cueillir des fleurs et à les lier ensemble *, mais les fleurs naissent sous ses pas aussi bien que sous les pas des déesses. En visant ailleurs, en faisant antre chose , en passant pays, elle les produit. Sa mine est d'une amazone plutôt que d'une coquette. » Après tout, Balzac a rendu k la langue d'incontestables services. Avec lui , comme on l'a dit, la France a fait sa rhétorique, HÊÊÊie l'a faite brillante et utile. Ce mot d'un contemponffi?? « Tous ceux qui ont bien écrit en prose depuis, et qui écriront bien à l'avenir en notre langue , lui en auront l'obligation , )) demeure vrai. Il fallait ajouter qu'il nous apprend aussi le danger d'écrire toujours bien de la même manière. L'uniformité de ses procédés est le vice de sa mé* thode; il est toujours auteur, et ne donne jamais h son lecteur cette ravissante surprise, dont parle Pascal, que cause le naturel dans le style. La marche symétrique de sa phrase est toujours prévue , comme les figures de son langage, l'anlilhèse, la métaphore, l'hyperbole.

Balzac est le lien et comme le médiateur entre deux assemblées célèbres qui ont beaucoup influé sur la littérature au commencement du dix-septième siècle, l'hôtel Ram* houillet et l'Académie française. A la vérité, il les a peu fréquentées; mais, en habile homme, il ne s'en tenait éloigné que pour y être plus respecté , en vertu du principe : major e longinquo reverenlia. Du fond de son château , il était l'oracle du salon d'Arthénice et de la savante compagnie fondée par Richelieu pour régenter la république des lettres. Les épîtres et les dissertations arrivaient du sanctuaire isolé et lointain pour entretenir la ferveur du cercle choisi de madame de Rambouillet, dans les habitués, comme autrefois les oiseaux de Psaphon, répétaient sur tous les tons le nom et les louanges du dieu. De rares visites réchauffaient à propos l'enthousiasme. Balzac était un grand maître de tactique , en fait de renommée. L'Académie le dispensait de la résidence , obligatoire pour les autres membres-, mais son autorité, toujours présente, dirigeait les

délibérations et réglait les jugements de ce sénat conservateur : de plus, il prit ses précautions au delà de la mort en fondant le prix d'éloquence.

L'hôtel Rambouillet doit avoir le pas sur l'Académie. Ce fut la première institution littéraire régulièrement organisée et le berceau de la société polie. La marquise de Rambouillet ouvrit sa chambre bleue qui devint bientôt le rendez-vous préféré des beaux esprits et des femmes les plus distinguées , parce que les mœurs de la cour de Henri IV offensaient la pureté de son âme, et que le ton goguenard et fanfaron des familiers de ce lieu et du maître lui-même , que Malherbe entreprit vainement de dégasconner, blessaient la délicatesse de son esprit. Ce cercle d'élite fut, dans l'origine, un centre d'opposition élégante et modérée destinée à combattre indirectement les barbarismes et les orgies de la cour par la pureté du langage et des mœurs. On briguait l'honneur d'y être admis, car l'admission était un double brevet de culture intellectuelle et de décence morale. Le sceptique Bayle, qui ne prodigue pas ses compliments, appelle l'hôtel de Rambouillet « un véritable palais d'honneur. >) Fléchier, de son côté, n'a pas épargné les antithèses pour louer ce salon « où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. » Ce sont là des vérités d'oraison funèbre où les restrictions sont remplacées par des compléments : on peut accorder qu'il n'y ait pas eu de confusion, malgré le nombre; mais ni contrainte ni orgueil, ni affectation, c'est un peu trop dire, même dans un panégyrique. Il vaut mieux s'en tenir au jugement, de Saint-Simon qui constate, sans commentaire, l'importance de cette réunion : « C'était, dît-il, le rendez-vous de tout ce qui était le plus distingué en condition et en mérite , un tribunal avec lequel il fallait compter, et dont la décision avait un grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation des personnes de la cour et du grand monde. »

Malgré ses excellentes intentions morales et littéraires, le cerde de la marquise de Rambouillet, de l'incomparable Arthénice , comme on disait alors , ne pouvait échapper à la destinée des réunions de choix , qui deviennent forcément des coteries et qui se font toujours des idées et un langage ^ part. Le besoin de se distinguer, qui est le principe de leur établissement et la condition de leur durée, produit fatalement l'orgueil et l'affectation ; elles ont des initiés pour qui les étrangers sont des profanes, et leur devise sera toujours :

Nul n*aura de l'esprit que nous et nos amis.

Le nom de précieuses, si longtemps honorable pour celles qui le portaient , n'est-il pas un défi et une injure qui devait , avec le temps , amener une revanche , comme celui d'immortels que se laissèrent donner les académiciens. La raillerie s'attache bientôt à ces beaux noms, d'abord si doux à porter, auxquels l'admiration donne cours et qu'elle se flatte d'avoir consacrés. Combien de noms jetés par in jure se sont changés en titres d'honneur, et combien de mots pompeux devenus épigrammatiques ! on en ferait un piquant chapitre dans l'histoire des révolutions du langage. Le discrédit où sont tombées les précieuses ne doit pas faire oublier les services qu'elles ont rendus. L'hôtel Rambouillet continua le travail de Malherbe sur la langue française. Celui-ci avait donné k notre idiome la force et la noblesse-, ses continuateurs l'assouplirent, l'affermireut, et ajoutèrent aux qualités qu'il possédait déjà la finesse et la délicatesse. Il faut encore rapporter à ce cercle ingénieux l'art et le goût de la conversation, d'où naquit Yurbanité, dont le nom même manquait avant les précieuses qui le reçurent de Balzac. De leur propre fonds elles donnèrent cours k d'autres expressions heureuses qui ont enrichi le trésor de la langue. Elles ont dit les premières : a cheveux d'un blond hardi , » parce que roux leur paraissait un mot brutal. Nops leur devons encore : <( n'avoir que le masque de la vertu, » pour désigner l'hypocrisie. Elles ont « revêtu

les pensées d'exprcssious nobles ; » elles voulaient qu'on fiil K sobre dans ses discours, » et il n'y a pas ii les en blâmer. Elles ont foornicontreclles-mémcs une excelionteépigramme en créant cette vive et piquante locution : a tenir bureau d'esprit; » mais on ne leur appliquera jamais le mot énergique c( s'encanailler, » qu'elles ont frappé d'une empreinte durable, dans un transport de colère et de dédain. Elles ont donc fait autre chose que des périphrases prétentieuses et des métaphores recherchées : souvent elles ont bien rencontré. On ne saurait non plus nier sans injustice que la morale ne doive quelque chose à cette société d'élite qui rendit chastes , au moins en paroles , les auteurs qu'elle ad- 'mettait dans son sein , et plus retenus ceux mêmes qu'elle n'avait pas enrôlés.

Si Balzac fut l'oracle de l'hôtel Rambouillet , Voiture en est le héros. C'est lui qui représente le mieux , soit par sa prose, soit par ses vers, les qualités et les défauts de cette société brillante et maniérée. TI a prodigieusement d'esprit, et il ne se contente pas d'en avoir, il en fait *, il cherche les rapports les plus éloignés, et peu lui importe qu'ils soient disparates, pourvu qu'ils surprennent et que le rapprochement fasse jaillir une étincelle; il joue avec les idées et souvent avec les mots; il a des tours d'adresse et des tours de force pour exprimer ce qui ne peut se dire , et plus l'idée est scabreuse, plus le péril est grand, plus il montre de dextérité ; il côtoie la licence et la bouffonnerie sans y tomber jamais ; il badine ingénieusement ; les témérités de son esprit ne lui servent qu'à en montrer la souplesse et l'agilité ; il aime k inquiéter la pruderie , et il ne l'offense pas. C'est qu'au fond son esprit vaut mieux que l'emploi qu'il en fait ; il le gâte sciemment pour mieux divertir l'auditoire dont il aime la surprise et les applaudissements. Il ne s'abuse pas sur la valeur des traits qui lui attirent des suffrages. Homme du monde plutôt qu'écrivain , et voulant vivre parmi les grands sur le pied de l'égalité, il lui fallait compenser le tort de sa naissance en prenant ses avantages du côté de Tesprit. Courageux, familier, quelquefois hautain, toujours mstoire lUlérair$. 1B

soigneux de sa dignité d'homme dans son rôle d'amuseur, il a fait reconnaître les privilèges de l'intelligence parmi les privilégiés de la naissance qui n'étaient pas des sots. Parmi les sots opulents ou titrés , il n^y a pas de place pour les gens d'esprit qui veulent être respectés; Voiture ne s'y risqua jamais, et il eut raison. Voiture a été proclamé le père de l'ingénieuse badinerie ; et en effet personne n'a plaisanté plus agréablement , soit qu'il raconte les aventures de son voyage aérien, pendant que, lancé par quatre gaillards dont les bras vigoureux l'enlèvent de sa couverture par delà les nues et le mettent aux prises avec un bataillon de grues qui le prennent pour un pygmée -, soit que , continuant une plaisanterie qui a déjà réussi , il donne, par l'entremise du plus muet des poissons, les éloges les plus vifs et les plus délicats à son compère le brochet , duc d'Enghien , et vainqueur k Rocroy ; soit que , de la terre d'Afrique , aride nourricière de monstres, il envoie à M"® Paulet, à la lionne de l'hôtel Rambouillet, des nouvelles de ses terribles parents du désert ; soit enfin qu'il prenne courageusement parti pour la conjonctive car, en grand danger d'être proscrite. Ce qui fait la grâce de ces plaisanteries, c'est qu'on voit qu'elles ne sont pas une affaire pour lui, mais un divertissement, et que son esprit est bien supérieur aux bagatelles dont il l'amuse.

Voiture a été chargé de négociations difficiles , où il fit preuve d'adresse et de solidité ; et lorsque , par aventure , cette plume badine a touché à des sujets sérieux , elle a passé sans effort de la familiarité à la noblesse. Favori de Gaston d'Orléans , Voiture ne tarda pas à comprendre que toutes les intrigues ourdies contre Richelieu étaient des attentats contre la France. Il se rallia franchement à la politique toute nationale du ministre, qu'il a jugé dès 1636 , avant l'achèvement de ses grands desseins , comme l'a fait la postérité. Il expose les motifs de sa conversion dans une lettre qui devance l'histoire , et qui , écrite avec autant de force que de mesure, mérite d'être lue et méditée. Nous devons au moins en détacher une page qui justifie nos

éloges : « Voyons, dit-il, s'il s'en est fallu l)caiicoii|> qu'il n'ait renversé ce grand arbre de la maison d'Autriche , et sMI n'a pas ébranlé jusques aux racines ce tronc qui de deux branches couvre le Septentrion et le Couchant , et qui donne de l'ombrage au reste de la terre. Il fut chercher jusque sous le pôle ce héros qui sembloit être destiné à y mettre le fer et à l'abattre. Il fut l'esprit mêlé a ce foudre, qui a rempli l'Allemagne de feu et d'éclairs, et dont le bruit a été entendu par tout le monde. Mais quand cet orage fut dissipé , et que la fortune en eut détourné le coup, s'arréta-t-il pour cela , ne mit-il pas encore une fois l'Empire en plus grand hazard qu'il n'avoitété par les pertes de la bataille de Leipsic , et celle de Lutzen ? Son adresse et ses pratiques nous firent voir tout d'un coup une armée de quarante mille hommes, dans le cœur de l'Allemagne, avec un chef qui avoit toutes les qualitez qu'il faut pour faire un changement dans un État. Que si le roi de Suéde s'est jette dans le péril plus avant que ne devoit qn homme de ses desseins et de sa condition, et si le duc de Fridlandt, pour trop différer son entreprise , l'a laissée découvrir : pouvoit-il charmer la balle qui a tué celui-lk au milieu de sa victoire , ou rendre celui-ci impénétrable aux coups de pertuisane? Que si eusuite de tout cela , pour achever de perdre toutes choses , les chefs qui commandoient l'armée de nos alliez devant Norlinghen <lonnerent la bataille à contre-temps : étoit-il au pouvoir de monsieur le Cardinal, étant h deux cens lieues de là , de changer ce conseil , et d'arrêter la précipitation de ceux qui pour un empire ( car c'étoit le prix de cette victoire) ne voulurent pas attendre trois jours ? Vous voyez donc que pour sauver la maison d'Autriche, et pour dé^ tourner ses desseins, que l'on dit à cette heure avoir été si téméraires , il a fallu que la fortune ait fait depuis trois miracles; c'est-k-dire trois grands événemens qui vraisemblablement ne dévoient pas arriver: la mort du roi de Suéde, celle du duc de Fridlandt, et la perte de la bataille de Norlinghen. »

Voiture a encore su parler du duc d'Olivarcs en termes

dignes de celui qu'il appréciait , et , jusque dans des vers dont le ton est familier, il atteint encore la noblesse en parlant des illusions de la gloire humaine , à propoadu nom et des victoires du prince de Condé :

Ces deux syllabes glorieuses Qui font ensemble votre nom Seront de tout votre renom Les héritières glorieuses :

Ces trois faits d'armes triomphants , Ces trois victoires immortelles , Les plus grandes et les plus belles Qu*on trouve en la suite des ans ; Tant d'exploits et tant de combats , Tant de murs renversés à bas > Dont parlera toute la terre.

Seront pour elles seulement Et pour les Ogures de pierre Qui feront votre monument.

Dans ce passage, Voiture fait un emprunt k Montaigne, qui avait dit : c( ces trois victoires sœurs, Salamine, Platée, Mycale , les plus belles que le soleil ait vues de ses yeux , » et comme une avance à Bossuet qui dira plus tard dans Foraison funèbre du même héros : a des figures qui semblent pleurer autour d^un tombeau , et des fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste.» La même épitre a fourni à Yoltaire un trait souvent cité. Cest en effet d'après ces deux vers de Voiture :

Et qu'un peu de plomb sait casser La plus belle tête du monde»

qu'il a écrit ce distique :

Et qu'un plomb dans un tube entassé par des sots Peut casser d'un seul coup la tête d'un héros.

A côté de Voiture on peut placer Sarrazin , qui n'a pas moins de portée sous les mêmes dehors de badinage. Sarrazin fut moins goûté que Voiture à l'hôtel Rambouillet, parce qu'il avait pris au petit archevêché , dans l'intimité du coadjuteur, et auprès du prince de Conti qui n'avait

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pas encore tourné h la dévotion et dont il Tut le secrétaire, l'habitude de ne pas modérer sa langue. Il blessait par trop de liberté dans ses propos les oreilles pudiques. Mais ce bel esprit , fécond en plaisanteries, et qui a dû payer comme les autres son tribut au goût équivoque des salons qu'il fréquentait, n'en a pas moins écrit avec fermeté de belles pages d'histoire dans le Siège de Dunkerque et la Conspiration de Walêtein qu'il n'a pas achevée. Sarrazin prit parti dans plusieurs querelles littéraires dont l'importance est un trait des mœurs de cette époque de transition où les petites choses devenaient facilement des affaires considérables. Dans celle des deux sonnets , VUranie de Voiture et le Job de Benserade , il se rangea parmi les uranistes par une glose où il amène avec une adresse infinie , à la fin de quatorze stances satiriques et dans leur ordre , les quatorze vers de la pièce qu'il critique -, il fut pour Ménage dans la croisade que celui-ci suscita contre Montmaur le Grec ou le Parasite. Outre le Tesiameni de Goulu ^ raillerie piquante, il écrivit k ce propos le Bellum paroêUicum^ espèce de Ménippée, en prose latine entremêlée de citations de vers ingénieusement détournés de leur sens primitif. Dans Duloi vaincu, ébauche héroï-comique, il fit avec esprit et bon goût justice de la manie des bouts-rimés, que Dulot avait mis k la mode. Même il a réussi dans l'ode en célébrant la bataille de Lens. Depuis Malherbe et Bacan , sans excepter l'accident de Chapelain, qui fit, Boileau ne sait comment, une assez belle ode en l'honneur de Richelieu , le genre lyrique Bravait rien produit d'aussi remarquable pour le mouvement et l'harmonie. Après la mort de Voiture , grand deuil littéraire que mena l'Académie , Sarrazin mêla aux sérieux hommages de la docte assemblée une oraison funèbre mieux appropriée aux mérites du héros: ce fut le récit de ses funérailles , où le panégyrique est tempéré par un agréable persiflage. Le malin Normand égratigne son rival en le caressant, mais il le juge sainemeni lorsqu'il caractérise ainsi cet esprit solide et charmant : « On fit plusieurs jugements de ce génie dans les lieux par

OÙ il passa : les uns le prenaient pour un génie enjoué, les autres pour un génie particulier, quelques-uns pour un grand génie. Il ne sembla commun k pas un» et pas un ne le trouva mauvais. »

L'Académie s'honorait elle-même dans les regrets qu'elle [émoignait k la mort d'un homme qui avait fait de l'esprit une dignité sociale. Celte réunion formée par le goût des lettres dans la maison hospitalière de Conrart, et devenue par la politique de Richelieu une institution d'État, avait pour but de garantir l'unité et la pureté du langage par l'autorité dont elle était investie, et d'entretenir l'émulation des écrivains par l'insigne honneur qui s'attachait aux noms que consacraient ses suffrages , honneur tel que les plus hautes dignités de la magistrature et de l'administration , de rÉglise même , y trouvaient un nouveau relief. Ce prestige s'est conservé, quoique la faveur et la complaisance aient amené des choix contestés. Aussi vit-on le grand Corneille, après une longue attente, chercher dans les flgures les plus hardies de la langue mystique des termes pour égaler ses remerciments k sa reconnaissance. Chargée du dépôt de la langue , l'Académie entreprit , dès ses débuts, la tâche d'en composer le trésor. Tous ses membres se mirent k l'œuvre dont la direction fut confiée au savoir et à la probité de Vaugelas. Cet esprit judicieux et délicat, qui porta le respect du langage français jusqu'à la piété sans que jamais ses scrupules l'aient incliné k la superstition , provoqua par ses remarques des décisions longtemps respectées. Il comprit que , pour ne point paraître tyrannique , le tribunal académique devait reconnaître la souveraineté de l'usage ; qu'il ne pouvait ni battre monnaie , ni rejeter arbitrairement de la circulation les mots qui avaient reçu l'empreinte du génie national. Ni Vaugelas ni l'Académie n'autorisent les entreprises de la grammaire sur les droits de la pensée : ils tendent avec une prudence , étroite peut-être, mais avec nue fermeté louable k prévenir, dans le domaine du langage . la guerre civile cl l'invasion étrangère.

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