CHAPITRE III
iDflaence de Ricbeliea sur le tbéAtre* — ïlssaU de Uardy. — Débuts de Corneille. — Set premiers cbeft-d'œavre tragiques. — Le Cid. — Horace. — Cinna. * Polyeacte. — Corneille poète comique. — Le Menteur. — Système dramatique de Corneille.
Le cardinal de Richelieu n'a pas seolement par la grandeur et Ténergie de sa politique donné aux âmes une impulsion vigoureuse qui inspirait de nobles desseins dans Tordre poétique , il a encore agi directement sur les poètes en les appelant auprès de lui, en les couvrant de sa protection , en les stimulant par des récompenses. Son unique faiblesse est d'avoir désiré prendre place parmi eux ^ mais ce léger ridicule d'un homme supérieur, qui, pouvant ne faire et ne commander que de grandes choses, s'est laissé aller, et non sans passion , k composer de méchants vers , a eu cependant cela d'utile que , voulant rehausser par un grand appareil extérieur le mérite de ses propres œuvres , il a fait construire une scène sur laquelle devaient monter les héros de Corneille. N'oublions pas cependant qu'avant Richelieu , qui assura les destinées du genre dramatique , et Corneille , qui l'illustra par des chefs-d'œuvre , l'élonuante^écondité d'Alexandre Hardy , improvisateur qui n'était pas sans mérite , quoiqu'il n'ait rien laissé de durable , avait, pendant les trente premières années du dixseptième siècle, entretenu le goût des divertissements dramatiques par des tragédies et des pastorales qu'on allait entendre à l'hôtel de Bourgogne, où elles exerçaient de nombreux acteurs dont le poète lui-même animait le zèle et dirigeait le talent. C'est donc k cet inépuisable producteur de drames, à ce directeur infatigable, qu'on doit la continuité des jeux de la scène et la formation d'une troupe de comédiens en mesure de représenter de bons ouvrages , h la venue d'un homme de génie capable d'en produire : il est juste de lui en tenir compte.
Corneille, ([iii éclipse tout ce qui l'a précédé el tout ce qui l'entoure, n'a manqué ni de précurseurs ni d'émuIes, et lui-même n'est pas arrivé au combat armé de toutes pièces. L'homme de génie n'a été à ses débuts, et pendant un long noviciat , qu'un bel esprit cherchant sa voie et luttant avec effort sans panenir k se dégager de l'ornière où se traînaient la tragédie et la comédie. Dans cette lutte , il donnait quelques signes de force et il déployait une industrie ingénieuse qui deviendra plus tard une prodigieuse puissance de combinaisons dramatiques. Il y aurait sans doute quelque intérêt k chercher, dans cesessais d'un homme de génie qui se sent déjh , mais qui ne se possède pas encore et qui se débat avant d'avoir atteint la r^on où il pourra planer et respirer h l'aise, les symptômes de sa future grandeur : on trouverait les germes tragiques dans ClUandre , dans Médèe , dans V Illusion comique , et certains passages de la Veuve et de la Suivante révéleraient aux yeux clairvoyants les qualités du poète comique qui brillent dans le Menteur; mais' ces recherches sont du ressort de la curiosité critique, et non de l'histoire littéraire. Il nous tarde de montrer dans tout l'éclat de sa puissance le génie créateur de Corneille.
Le plus beau triomphe dont le théâtre ait gardé le souvenir est , sans comparaison , celui du Cid , qui parut , date mémorable! en 1636. Rien jusqu'alors n'avait préparé les esprits h cette vérité de passion , k cette force et k cet éclat de poésie. Ce fut une surprise d'admiration qui alla jusqu'k l'enthousiasme. Chimène et Rodrigue eurent non pas des partisans, mais des adorateurs : ce couple nouvellement éclos du cerveau d'un poète entra dès lors dans la famille humaine, et il y est resté comme le modèle accompli de la glace et de l'héroïsme : la jeunesse est toujours dans sa fleur sur ces deux visages ; il y a toujours la même fraîcheur dans ces voix , le même feu , la même pureté dans ces âmes. Après plus de deux siècles, nous sommes encore complices de leur passion aussi sincèrement que les premiers témoins. C'est que ces paroles, et tant d'autres, sont
TEMPS IIODERMES. 281
toujours vibranles, comme si elles sortaient pour la [)remière bis de la bouche de Chimène :
Hélas ! ton intérêt ici me désespère :
Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père.
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L'unique allégement qu'elle pût recevoir ;
Et contre ma douleur j'aurais trouvé des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Et ces plaintes des deux amants, sont-dles devenues moins poignantes ?
O ndmàê d*amoiir t — A comble de misères! — Que de mu el de pleurs nous coûteront nos pères ! — Rodrigue , qui l'eût cru ? — Chimène , qui Teût dit ? — Que notre heor fût ai pq^oche et si tôt se perdit ! ^ Et que si près du port» contre toute apparence, Un orage si prompt brisât notre espérance ! — Ah ! mortelles douleurs ! — Ah ! regrets superflus !
Voilà pour la passion. Et que dire des sentiments héroïques qui éclatent à chaque scène , de cette fougue d'honneur, de cette ardeur martiale dont le courant magnétique échauffe les âmes et peut susciter des héros, comme un chant de Tyrtée ou de Pindare! Quelle émotion contagieuse dans ces vers de don Diègue :
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends Thonneur ; Viens baiser cette joue, et reconnais la place Où fut empreint TafiTront que ton courage eCTace.
Quel culte de l'honneur dans ces mots expressifs de Rodrigue :
L'infamie est pareille et suit également
Le guerrier sans courage et le perflde amant.
Où trouver un récit de bataille comparable h celui dont on pourrait détacher tant de passages qui égalent celui-ci :
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles; L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort Les Maures et la mer montent jusqucs au port.
283 LITTÉRATURB FRANÇAISE.
On les laisse passer, tout leur paratt tranquille : Point de soldats au port, point aux murs de la ville ; Notre profond silence abusant leurs esprits. Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris ; Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui^ les attendent. Nous nous levons alors !
On ne se lève ainsi que pour la victoire. Quoi de plus beau , de plus héroïque que ce mouvement ! Les sentiments sont si nobles, les images si vives, le langage si plein et si nerveux , qu'on ne songe pas même à admirer les vers.
Je plaindrais le critique qui parlerait de sens froid d'un pareil chef-d'œuvre , et qui ne saluerait pas avec amour, avec respect , le grand poète qui a donné k son pays une telle surprise d'admiration et tant de gloire. Toutefois cette belle page de notre histoire a son revers : l'envie mcla ses clameurs aux acclamations du triomphe. La vanité de Scudéri donna le signal ^ Mairet le seconda pour venger sa Sophonisbe éclipsée par le Cid; Richelieu donna les mains à ce complot de la médiocrité , et il voulut engager l'Académie naissante dans la querelle. L'Académie vit le piégej elle procéda avec lenteur et se prononça avec mesure : Corneille ne récusa point les juges qu'il n'avait point demandés et qui le traitaient avec les égards dus h son génie ] mais il n'accepta point la sentence. Le jugement de l'Académie, rédigé par Chapelain sous le contrôle de Richelieu, demeure au procès comme un document de critique consciencieuse et timorée : le génie ne peut l'accepter comme règle , car il limite son droit dans la peinture des passions et il gêne son indépendance dans le choix des moyens^ il ne guide pas son essor, il l'entrave. L'opinion publique ne tint aucun compte de ces protestations ; elle passa outre et donna cours au proverbe : <( beau comme le Cid, » de sorte que Boileau a pu dire :
En vain contre le Cid un ministre se ligue , Tout Paris pour Chimèuc a les yeux de Rodrigue*, li'Acadéniie en corps a beau le censurer, Le public révolté s^obstine à Fadmirer.
Corneille prit ingénumeut parti pour ses admirateurs : « Je sais ce que je vaux, s'écria-t-il , et crois ce qu'on m'en dit \ » et pour prouver que sa gloire n'était pas une surprise, voulant arracher k ses détracteurs leur dernier argument , bien qu'il eût prouvé qu'en imitant Guillen de Castro il avait fait une conquête et non un larcin, il entreprit de prouver sa puissance de création par une œuvre complètement originale. Il prit une page de Tite-Live dont on n'avait rien tiré pour le théâtre , il la féconda , et il fit , sous forme dramatique, un admirable fragment d'épopée.
Horace est sans doute la production la plus vigoureuse , la plus originale du génie de Corneille. Là tout est sub* stance , force et lumière. Dans un cadre de médiocre étendue, l'art du poète évoque la famille romaine avec la pureté de ses mœurs, la gravité de sa discipline , la diversité des membres qui la composent , et la cité elle-même tout entière, avec ses institutions et les vertus qui la destinaient k l'empire du monde. Ainsi , par une anticipation si vraisemblable qu'on ne Ta pas remarquée , Rome soumise k l'autorité des rois est déjk digne de n'en plus avoir. Quelle simplicité dans les ressorts, quelle variété dans les caractères ! Voyez comment l'annonce successive de deux décisions simultanées produit deux scènes admirables : il suffit que le choix des Curiaces ne soit connu qu'après celui des Horaces pour que l'intérêt naissant du drame se prolonge et croisse ; l'empressement fort naturel d'une femme timide venant annoncer comme complet un fait inachevé produit la plus neuve et la plus émouvante des péripéties.
Pour les caractères, nous avons le contraste de Sabine et de Camille, l'une voulant mourir pour son époux, l'autre poussant k l'homicide l'humeur farouche de son frère; Horace et Curiace sont tous deux des héros, mais le Romain n'a que du cœur et point d'entrailles , tandis que chez l'Albain la sensibilité tempère l'héroïsme , et cette opposition se dessine nettement par un dialogue sublime :
Albe vous à nommé , je ne vous connais plus. — Je TOUS connais encore et c*est c« qui me tue.
Mais au-dessus de ces figures si bien caraclcrisées s*élève avec la majesté du vieillard , avec rautorité du père , avec le dévouement dès longtemps éprouvé du citoyen , le vieil Horace , auquel je ne vois rien k comparer. Écoutez de quel ton il débute :
Qu*e8t ceci, mes enfants? écoutex-vous vos flammes Et perdez-vous enoor le temps avec des femmes ? Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?
N*6nlendez-vous pas dans ces mots simples et fiers comme un prélude lointain et un premier grondement de cette ime de fer et de feu qui éclatera comme la foudre dans le qu'U maurùl ! Mais le ferme vieillard , qui n'a pas mis un instant en balance la mort du dernier de ses fils et la honte du nom d'Horace , trouvera dans son cœur de père , pour les transports de la joie, cette exclamation pénétrante :
O mon fils , A ma Joie, ô Thonneur de mes jours, O d'un État penchant l'Inespéré secours ;
pour la pitié , ces mots touchants :
lAÀa de blâmer les pleurs que je vous vois répandre , Je crois (aire beMMOop de m*en pouvoir défendre ;
el, dans le dernier péril de son fils, des accents capables d*attondrir ses juges :
Lauriers, sacrâ rameaux qu'on veut rahure en poudre , Vous qui mettez sa tête à Tabri de la kmàtt , 1/abandonnerez-vous à Tinfàme couteau Qui fait choir les méchants sous la main du bourreau !
Jo no sais si je me trompe, mais j'aime à voir dans le vieil Horace l'image idéale de Tàme de Corneille, la grandeur qu*il n^ait et qu'il aurait voulu réaliser s'il eût vécu dans uii siècle héroïque. Ce caractère qu'il a tracé avec tant do vigueur et de vérité est le centre où viennent se réunir tous los événomonts du drame dont l'action est double, puis4|u'au |K'ril do Rome succède le péril de son liiH^ralour. Mais comme ce double danger éprouve le même
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cœur, les péripéties du combat contre les Curiaces, le meurtre de Camille et le procès d'Horace ne sont plus que des moyens dramatiques destinés k nous faire contempler dans toutes ses attitudes cette vieille figure romaine du père et du citoyen , qui , dominant tous les personnages et concentrant tous les faits , produit au moins Tunité d'intérêt.
Si Horace nous a présenté les vertus naïves et rudes qui devaient produire la liberté des temps républicains , €kma nous offrira les sentiments nobles encore, mais exagMs, qui survivent k la liberté dans les regrets qu'elle inspire. Cette inévitable hyperbole est personnifiée dans Emilie, fille d'un proscrit , pupille de l'empereur, amante du petitfils de Pompée. Cest de ce cœur ulcéré par la vengeance et même par les bienfaits que partent les menaces et les complots qui mettent en danger la vie d'Auguste et qui donnent matière à sa clémence. Cinna passe généralement pour le chef-d'œuvre de Corneille. Il est vrai que rien ne surpasse le tableau de la ccmjuration , la grande scène où Auguste délibère s'il doit renoncer a l'empire ou le conserver, et enfin le pardon héroïque accordé aux conspirateurs; mais ces beautés supérieures laissent subsister en regard l'inconsistance de quelques-uns des caractères et de l'intérêt qui passe brusquement des conjurés à l'empereur. Cinna s'annonce magnifiquement : il a pour lui tous nos vœux quand il eiprime l'ardeur qu'il a communiquée k ses complices ; il commence à baisser lorsqu'il donne perfidement k Auguste un conseil qui lui laisse le droit de l'assassiner, ses hésitations l'amoindrissent encore, et au dénoûment , devant tout k la clémence d'Auguste , rentré dans son crédit , chargé de dignités nouvelles, époux d'Emilie, il n'est plus bon qu'k faire un courtisan. Maxime n'a qu'un bon moment , c'est lorsqu'il donne k Auguste un avis loyal , mais il dément bientôt sa courte probité ; révélateur auprès d'Auguste, traître envers Emilie, sur laquelle il tente un enlèvement , le faux bruit de sa mort dans les eaux du Tibre , sa réapparition imprévue , sa colère contre
Évandre , le font descendre au niveau d'un personnage de comédie. Emilie ^ Tadorable furie , comme disait Balzac, se soutient mieux , elle ne cède qu'à la dernière extrémité ; Livie , une impératrice, ne parait qu'un instant pour donner un bon conseil mal reçu. L^empereur, sur qui pesaient d'abord les souvenirs d'Octave qui nous faisaient complices de Cinna, commence k s'en dégager : le triumvir va devenir Auguste; de telle sorte qu'Emilie, qui entraînait comme satellites Cinna et Maxime, se range elle-même avec eux sous l'ascendant de l'empereur qui enfin domine et entraine tout par l'héroïsme de sa clémence.
L'épreuve est longue avant que celte âme d'Octave endurcie dès longtemps par l'habitude de la vengeance , cor* rompue par la scandaleuse complicité de la fortune , puis troublée par l'effroi , déchirée par le remords , affaissée par le dégoût , révoltée de l'impuissance de ses bienfaits calculés et de son hypocrite magnanimité, se soulève par un suprême effort; c'est alors qu'elle quitte toutes ses souillures, toutes ses faiblesses , au contact de la vertu qui la pénètre ; qu'elle se transfigure tout à coup sur la hauteur oh l'a portée l'énergique élan de sa volonté, maîtresse d'elle-même, et que , dans l'ivresse du triomphe , s'échappe ce cri de surprise et d'orgueil :
Je suis maître de moi comme de Punivers : Je le suis, Je veux Tétre. 0 siècles ! d mémoire! Conservez à Jamais ma dernière victoire : Je triomphe aujourd'hui du plus Juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu*à vous. Soyons amis, Cinna ; c'est moi qui t'en convie.
L'explosion est sublime , parce qu'elle marque nettement le terme d'une lutte dont l'issue a été douteuse jusqu'alors , même pour Auguste. En effet , il a bien le dessein et l'espoir de se vaincre lorsqu'il mande Cinna , il tâche à s'y affermir lorsqu'il lui parle , mais il se venge encore en lui parlant , et c'est seulement lorsqu'il proclame le pardon qu'il a sur-» monté ses derniers ressentiments. Jusque-là la colère fermentait toujours et pouvait se rallumer. Corneille a suivi
et surprisla passion jusque dans ces profondeurs où souvent elle s'ignore elle-même, et c*est parce qu'il a su la peindre avec vérité , avec énergie , qu'il a arraché au grand Condé non pas àes larmes d'attendrissement , celles-là tombent de tous les yeux , mais de ces larmes d'admiration , larmes exquises et rares qui mouillent seulement les paupières héroïques.
Quelle que soit la màle beauté de cette importante tragédie de Cinna , il semble que le génie de Corneille a été plus voisin de la perfection dans Polyeucle où son génie, avec une force égale , montre plus de souplesse et de naturel. L'héroïsme chrétien et la pureté qui en est la gr&ce y brillent du plus vif éclat. L'exquise beauté de cette tragédie est dans le contraste harmonieux de caractères opposés , et le pathétique y naît d'un double sacrifice également •héroïque. Polyeucte, sacrifiant k sa croyance sa tendresse et l'anibition mondaine, Pauline, immolant au devoir ses ardeurs désormais innocentes d'un chaste amour. Sévère travaillant lui-même à la mine de ses vœux les plus chers, présentent un spectacle qui enchante et qui émeut, et chacun de ces personnages concourt également à produire le pathétique et l'admiration. L'œil le plus indulgent aurait bien de la peine à surprendre des défauts dans la contexture du drame dont toutes les parties sont liées avec un art d'autant plus habile qu'il ne se laisse pas apercevoir. PolyeucU réussit selon ses mérites : le Cxi seul excita des transports plus Ti& par la surprise et le premier éclat de la beauté; l'héroïsme religieux, trompant les appréhensions profanes des beaux esprits du temps, trouva les âmes ouvertes à l'admiration , et même ces coups de la grâce qui frappent subitement Pauline et son père, qui effleurent Sévère lùinnême , ajoutèrent aux immortelles beautés du poème un intérêt de circonstance. Déjà , en efTet , s'agitaient entre théologiens , et devant la foule attentive , les insolubles problèmes de la grâce soulevés par Jansénius et l'abbé de St-Cyran, d'après saint Paul et saint Augustin , et qui allaient devenir des ferments de guerre et des prétextes de
persécution. Plus tard, nous devrons à cette querelle les Provinciales,
L'audace du génie de Corneille croissait avec le succès. Toujours en quête de moyens nouveaux propres h frapper les esprits qu'il avait exaltés , abordant tour à tour, sous ses aspects divers , l'héroïsme qui était le fond de sa pensée et l'idée-mère de toutes ses couceptions, il osa , dans Pompée, par une hardiesse inouïe, faire porter l'intérêt sur un personnage qui n'est plus, sur l'ombre d'un grand nom. Pompée mort remplit toute la scène : il revit dans la mâle figure de Comélie; c'est pour satisfaire % ses mânes irrités que périt l'inf&me Ptolémée , et les derniers mots de sa veuve promettent contre César même une vengeance éclatante. Malheureusement Corneille s'étant trop inspiré de Lucain , son poète favori, a donné place k la déclamation et à l'emphase : son génie s'est tendu outre mesure dans cet effort violent de sa force, œuvre originale et rare que seul il pouvait produire, et cependant de dangereux exemple, puisqu'elle pousse k l'hyperbole dans les caractères et le langage.
Quelques années avaient suffi à Corneille pour produire tous ces chefs-d'œuvre. Il régnait sur le théâtre tragique; on ne songeait plus k lui comparer ni Mairet, malgré la régularité et l'intérêt réel de sa Sophonisbe, ni Du Ryer qui avait trouvé d^LUsScévole quelques mâles accents dignes de Rome, ni Tristan qui avait su être pathétique dans Marianne j ni même Rotrou, digne ami de notre poète trop modeste et trop dévoué pour lutter de gloire avec lui , et qui alors n'avait donné ni son Venceslas , ni son Saint-Genest . les seules de ses œuvres dramatiques qui aient laissé un souvenir durable; mais Corneille ménageait à ses admirateurs une surprise nouvelle et a la France un autre genre de gloire ; entre Pompée qui venait de réussir et Rodogune qu'il méditait déjà, il composa, comme pour détendre son génie et reprendre haleine , un chef-d'œuvre comique , le Menteur. Cette fois encore il prend son sujet k l'Espagne , mais il se comporte avec Alarcon comme il avait fait avec Guillem de Castro ; en effet, il l'imita d'une manière si libre
et si neuve, qu'il eut et qu'il mérite tous les honneurs d'une création originale, ainsi Corneille inaugure la comédie comme il a trouvé la tragédie, et il est bien a double titre le père de notre théâtre.
Le caractère du Menteur^ de Dorante , est tracé de main de maître *, il y a dans ses hâbleries une verve , une bonne grâce de jeunesse qui entraine , et les incidents qu'amène cette manie de son esprit s'enchaînent avec tant de vivacité et de naturel , que cette image d'un travers qui côtoie le vice devient un véritable enchantement. Personne avant Corneille n'avait donné k la versification française cette allure dégagée, cette prestesse de mouvement qui répond h tous les caprices d'une conversation spirituelle et enjouée. Ce n'est pas k l'hôtel de Rambouillet qu'il avait trouvé le modèle de ces entretiens sans apprêt , de ces plaisanteries sans affectation , de ces saillies si promptes et si nettes. Comment ce même esprit qui aimait tant à se guinder, cette âme si haute qui se haussait encore si volontiers, ont-ils pu se jouer avec tant d'abandon et de grâce ? Le naturel que Corneille trouve ici comme sans effort, et que Mathurin Régnier avait déjk rencontré, Molière lui-même l'a cherché longtemps avant de l'atteindre. M'avons-nous pas trente ans à l'avance le style des Femmes savantei dans ce tableau de Paris qui n'a pas cessé d'être vrai :
Connaissez mieux Paris , puisque vous en parlez. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ; L'effet n'y répond pas toujours à Tapparence : On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France; Et parmi tant d'esprits et polis et meilleurs, Il y croit des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte , Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte, Et dans toute la France il est bien peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s'y connaît mal , chacun s'y met de mise Et vaut communément autant comme il se prise.
Le récit de la collation que Dorante imagine en la décri* vaut et le conte de son prétendu mariage ^ Poitiers , sont des
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morceaux achevés. Dans ces tirades , comme dans le dialogue, c'est partout le vrai langage de la comédie; mais dans la scène où Géronte fait rougir son fils du vice auquel il s'abandonne, on retrouve, dit Voltaire, la même main qui peignit le vieil Horace et don Diègue. Il faut citer :
GÉBONTB. Êtes-vous genUlhomme ?
Dorante. Ah ! rencontre fâcheuse !
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
Géronte. Croyez-vous qu'il suffit d*étre sorti de moi?
Dorante. Avec toute la France aisément je le croi.
Géronte. Et ne savez- vous pas avec toute la France D*oii ce titre d'honneur a tiré sa naissance , Et que la vertu seule a mis en ce haut rang Ceux qui Pont jusqu'à moi fait passer dans leur sang ?
Dorante. J'ignorerais un point que n'iguore personne,
Que la vertu l'acquiert comme le sang le donne.
Géronte. Où le sang a manqué si la vertu l'acquiert, Où le sang l'a donné le vice aussi le perd. Ce qui natt d'un moyen périt par son contraire; Tout ce que l'un a fait l'autre le peut défaire. Et dans la lâcheté du vice où je te voi , Tu n'es plus gentilhomme étant sorti de moi.
Dorante. Mol?
Géronte. Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature ; Qui se dit gentilhomme et ment comme tu fais , Il ment quand il le dit et ne le fut jamais. Est-il vice plus has? est-il tache plus noire, Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ? Est-il quelque faiblesse , est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion , Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave l'affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front.
C'est dans de telles situations que la comédie peut accidentellement élever le ton , surtout si elle sait de cette noblesse redescendre sans effort k la familiarité qui lui est naturelle ; et c'est un art que Corneille a pratiqué dans ce premier et immortel chef-d'œuvre de notre théâtre comique. Nous n'avons pas l'intention de suivre tous les pas de Cor-
ncille dans sa longue carrière dramatique, marquée par tant de triomphes et semée de quelques revers : il suffît à sa gloire et k notre dessein d'avoir montré en lui le créateur de la tragédie et de la comédie. Il a aussi préparé les succès de Quinault dans l'opéra P2lt Andromède , la Toison d'or et Psyché. Ajoutons à ses titres que son génie dramatique n'a point faibli dans quelques tragédies où le style seul offre des traces de négligence -, ainsi Rodogune, où il a poussé la terreur jusqu'h ses dernières limites, prend place parmi ses plus belles créations \ Héraclius a des scènes que Cor neille seul pouvait concevoir et exécuter ^ Nicomide est encore une création singulièrement heureuse , et on se demande avec surprise par quelle magie le poète a pu d'une page obscure et comme d'un recoin caché de l'histoire de Bithynie, faire jaillir un tableau complet de l'abaissement des rois de l'Asie sous l'ascendant de Rome , et le développement de ce caractère héroïque qui tient en échec par le calme d'une àme altière et dédaigneuse toute la puissance des maitres du monde.
Plus on étudie Corneille , et plus on s'étonne des ressources infinies de son génie pour développer une donnée dramatique, pour conduire une intrigue et pour varier les situations. Sous le rapport de la fécondité et de la variété des moyens, nul ne l'a surpassé. On peut comparer les fables de tous ses drames, et l'on sera surpris de voir combien elles diffèrent dans leur principe et dans leur développement*, il n'a pas de moule unique dans lequel il jette toutes ses conceptions, il craint avant tout de reproduire ce qu'il a déjà donné, et, comme on lui avait injustement reproché à ses débuts d'être le plagiaire d'autrui, il triomphe doublement de ce reproche , en ne ressemblant à personne de ses devanciers , et en évitant de se ressembler il lui-même *, tant il avait à cœur de repousser l'accusation de plagiat qui avait accueilli ses premiers triomphes. Ainsi l'esprit de Corneille avait autant d'industrie que son génie de puissance. Ce grand poète ne s'est pas borné à donner une physionomie humaine et héroïque à ses person-
nages par la convenance du langage , le mouvement de la passion et le rapport des actions avec les situations pi a su encore leur imprimer un caractère spécial en modifiant les traits généraux de la nature de Tliommc par la différence des lieux et des temps. II tient compte du milieu dans lequel respirent ses personnages. Il a conçu à sa manière, mais dans le sens de la tradition , l'esprit de Rome k son origine, dans les dernières crises de la république expirante, dans les beaux jours de l'empire et k son déclin, et sans s'attacher à le décrire ni k le définir, il l'exprime par refiets dans le langage et dans les habitudes de ses héros. La connaissance des temps , des lieux et des mœurs transpire plutôt qu'elle ne se montre; surtout elle ne s'affiche pas: car autre chose est un poète, autre chose un archéologue. Corneille se sert de la science profonde qu'il a de l'histoire et se garde bien d'en faire étalage.
Son but est d'élever les âmes, et pour atteindre ce but, il a essayé de peindre l'héroïsme sous toutes ses faces ; dans Horace , l'héroïsme du père et du citoyen *, dans Auguste , l'héroïsme de la clémence *, dans Polyeucte , l'héroïsme de la religion ; dans Cornélie, l'héroïsme de l'amour conjugal ; dans Théodore , l'héroïsme de la pudeur-, dans Antiochuset Séleucus, l'héroïsme de l'amour fraternel. L'héroïsme se montre partout et sous toutes ses formes, dont la plus originale est sans contredit le caractère de Nicomède, qu'un critique a appelé le railleur élevé à la puissance tragique. Corneille n'a pas eu l'ambition de reproduire toute l'humanité dans son ensemble , mais de montrer de préférence le côté noble de l'âme humaine. Il a mis les passions aux prises avec le devoir, et voulant élever le niveau de la morale et combattre par l'exemple des contraires nos lâchetés et nos faiblesses , il a montré le devoir surmontant la passion. Mais cela même lui a fait encourir quelques reproches. Et d'abord on a craint l'influence de ces âmes hautaines et de leurs principes inflexibles sur les cœurs des jeunes gens déjà trop disposés naturellement k l'orgueil et k la lutte. Mais il semble que ceux qui expriment de telles craintes com-
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pensent déjà par leurs doctrines, qui ont aussi leur contagion, l'effet que celles de Corneille peuvent avoir sur les ftmes, et que si les unes venaient à rompre l'équilibre, les autres le rétabliraient. Le péril de nos temps n'est pas dans les excès de l'héroïsme. Cette objection de certains moralistes nous touche donc médiocrement. A leur tour les critiques prennent la parole, et ils accusent Corneille d'avoir trop souvent donné pour ressort à la tragédie l'admiration , sentiment qui se fatigue et se refroidit facilement. Il est vrai que l'admiration ne suffit pas à l'émotion tragique, et si Corneille n'avait pas donné place k d'autres sentiments , il faudrait donner gain de cause à ses adversaires ; mais si l'admiration est insuffisante , hâtons-nous d'ajouter qu'elle est nécessaire k la tragédie, car sans elle la pitié serait un affaiblissement de l'âme, la terreur, une souffrance morale : ni l'une ni l'autre ne deviendrait un plaisir ] nous n'éprouverions alors ni cette « douce terreur, » ni cette <( pitié charmante » dont parle Boileau. L'admiration mêlée k la terreur et à la pitié exalte au plus haut degré le sentiment de notre puissance morale et intellectuelle ^ et c'est par la vertu de ce noble sentiment que le spectateur, transportant k l'humanité tout entière la force et la dignité morale dont il a conscience pour lui-même, jouit ainsi de sa propre grandeur et de celle de ses semblables. Le spectacle des grandes infortunes supportées avec courage inspire â l'hoinme une sainte admiration qui adoucit les atteintes de la terreur et de la pitié, double ressort de la tragédie. Ainsi ce sentiment qu'on voudrait proscrire est la condition même du plaisir tragique.
La supériorité de ce système dramatique est donc dans l'effet moral qu'il produit. L'honneur du grand Corneille sera surtout d'avoir connu et représenté la dignité de l'âme humaine. Ace titre, aucun de ses successeurs , pas même Racine , ne peut lui être égalé. En effet , ce qui caractérise la marche du théâtre français, c'est la décadence de la force morale et le progrès continu de la passion. La passion contenue dans Corneille par des principes sévères, par une
moralité qui a conscience crelle-inêine et qui proclame ses principes, n'esl plus comballue, dans Racine, que par des habitudes morales \ ce Trein s'affaiblit dans Voltaire, et les dramaturges modernes Tont complètement rejeté. Leurs héros ne font pas la distinction du bien et du mal , ils vont toujours dans le sens de leurs passions qui ne rencoûtreot que de ces obstacles matériels dont on triomphe aisément avec le fer, le poison , les fausses clefs et les échelles de corde. Le principe moral a eu sur notre théâtre le sort de la fatalité chez les anciens, et la tragédie a été moins morale à mesure qu'elle est devenue plus pathétique. Corneille, même lorsqu'il nous émeut le plus vivement, tient toujours notre âme à une grande hauteur, et la remplit du sentiment de la dignité de l'homme. Racine la fait descendre de ces sommets pour l'attendrir, et Voltaire pour la remuer profondément. Le drame moderne la secoue, la bouleverse et la déchire , et va jusqu'à donner des convulsions à ceux qui le prennent au sérieux. Cet excès est la conséquence forcée du système qui prend l'émotion pour mesure du mérite dramatique. C'est ailleurs qu'il faut la chercher. La tragédie doit tendre â ennoblir et à fortiGer les âmes et non les torturer et les dépraver par les violentes secousses de la sensibilité. La passion a tout envahi, on veut h tout prix émouvoir des spectateurs blasés, et Ton oublie qu'on ruine ainsi le fondement sur lequel on s'appuie , car la sensibilité, au rebours de nos autres facultés , s'émousse par l'exercice , et demande, lorsqu'elle n'est pas contenue dans de justes limites, des excitations chaque jour plus violentes. Le drame, en continuant de marcher dans la route qu'il a prise, ne tarderait pas k rencontrer les bêles fauves plus énergiques, plus violentes que ses héros, qui viendraient réclamer son héritage -, car, s'étant fait matérialiste, ce serait justice qu'il fût enfin détrôné par la matière. On n'oublie pas impunément le but véritable et la dignité de Fart. Heureusement ces modèles mêmes dont on s'est écarté subsistent toujours et suffisent pour ramener les âmes vers la grandeur et la beauté.