Le grand Condé
d'échecs à faire et à conduire ! Ah ! mon Dieu, donnez -moi un peu de temps, je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange; non, non, vous n'aurez pas un seul , un seul moment. » Lorsque madame de Sévigné écrivait au cours de la plume avec une familiarité sublime ces lignes éloquentes , La Fontaine n'avait pas encore fait dire à la Mort par son vieillard :
Attendez quelque peu :
Ma femme ne veut point que je parte sans elle ; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cmellel
Et sans doute La Fontaine ignorait qu'avant lui madame de Sévigné eût trouvé , comme lui , ce beau mouvement de sensibilité. Mais ces grands esprits de même race sont sujets k de pareilles rencontres.
Madame de Sévigné, comme La Fontaine, peut bien avoir en présence de Louis XIV quelques éblouissements et certaines velléités d'adulation , mais elle n'est point fascinée et elle se remet promptement. Elle avait été frondeuse à côté de son cousin le coadjuteur, elle avait gardé le souvenir de Fouquet , et elle se tenait volontiers à l'écart pour garder sa franchise. Il est facile de surprendre et de suivre dans ses lettres une veine de fronderie, et comme une nuance d'opposition qui la détache avec agrément de la nouvelle génération. Ainsi elle dira à sa fille : « La royauté est établie au delà de ce que vous pouvez imaginer : on ne se lève plus, on ne regarde plus personne. » Cela est légèrement décoché, mais le trait n'en est pas moins pénétrant. Peut-on accuser plus finement l'infatuation de la puissance qui ne daigne plus même laisser tomber ses regards sur ses adorateurs. Voici dans le même esprit frondeur, sur les impôts, une métaphore peu agréable aux financiers : u J'ai toujours, dit-elle, la vision d'un pressoir que l'on serre jusqu'à ce qiié la corde rompe. » Ailleurs, elle raille agréablement ces bons Bidons , enchantés qu'on ait agréé les
subsides qu'ils ont libéralement votés : a Nous avons percé la nue du cri de Vive le roi. Nous avons fait des feux de joie et chanté le Te Deum de ce que S. M. a bien voulu prendre notre argent. » Citons encore le passage suivant qui contient en germe un pamphlet foudroyant^ il n'y manque qu'un peu de fiel et de déclamation , mais il ne faut pas chercher ces ingrédients-là chez madame de Sévigné : « On tâche de réformer les libéralités et les pensions , et l'on reprend de vieux règlements qui couperaient tout par la moitié \ je parie qu'il n'en sera rien , et que , comme cela tombe sur nos amis les gouverneurs , lieutenants-généraux , commissaires du roi, premiers présidents et autres, on n'aura ni la hardiesse , ni la générosité de rien retrancher. >i
Avec ce fonds d'indépendance , et fidèle comme elle l'était à ses vieilles affections, il n'est pas étonnant que madame de Sévigné, qui ne déguisait pas son attachement pour la tribu des Arnauld , qui s'obstinait k crier Vive donc notre vieux Corneille ! pendant que le jeune Racine triomphait au théâtre , ait par surcroit choyé la disgrâce du héros de la Fronde, et tâché d'amuser, comme elle dit, ce bon cardinal, tt Corneille , écrit-elle â sa fille en 1672, lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes. Molière lui lira samedi Trissolin, qui est une fort plaisante chose \ Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique : voilk tout ce qu'on peut faire pour son service. » A cette époque de sa vie, le cardinal de Retz, hors de faction et d'intrigue, pouvait goûter ces agréables délassements de l'esprit; il aurait pu lui-même en donner, car déjà il avait écrit, en partie, ces Mémoires qui font revivre les événements et les personnages de la Fronde. C'est par ces confidences qu'il se recommande à la postérité , et c'est sur son propre témoignage que nous essayerons de le juger.
Certes, la vocation de Paul de Gondi n'était point l'état ecclésiastique , mais il y avait eu deux Gondi sur le siège épiscopal de Paris, et il était devenu cadet de famille par la mort du second de ses frères. Dans les usages de l'ancienne monarchie, cette situation d'un fils de bonne maison
364 LITTÉRÂTLIIE FRANÇAISE.
était plus impérieuse qu'une vocation. Pour se soustraire k cette nécessité, il eut des duels, il tenta un enlèvement en vue d'arriver au mariage , il osa même conspirer contre Richelieu , enfin il n'oublia rien pour prouver qu'il serait un mauvais prêtre. Scandales inutiles! Après avoir écrit , encore adolescent , l'histoire de la conspiration de Fiesque , qui publiait sa passion pour les complots , il fut obligé de se réfugier dans l'étude de la théologie , où il porta l'ardeur, les inquiétudes et la pénétration de son esprit. II ne tarda pas à monter dans la chaire chrétienne où il fit applaudir son éloquence , et Louis XIII , à son lit de mort , put le désigner, en le nommant coadjuteur, à la survivance de son oncle , archevêque de Paris. Le nouveau prélat , ne pouvant avoir la réalité des vertus de sa condition , résolut néanmoins de paraître ce qu'il n'était pas. « Je n'ignorais pas, dit-il, de quelle nécessité est la règle des mœurs à un évéque. Je sentais que le désordre scandaleux de ceux de mon ordre me l'imposait encore plus étroite et plus indispensable qu'aux autres *, et je sentais en même temps que je n'en étais pas capable , et que tous les obstacles , et de conscience et de gloire, que j'opposais au dérèglement, ne seraient que des digues fort mal assurées. Je pris , après six jours de réflexion , le parti de faire le mal par dessein. » Il avoue que cela est beaucoup plus criminel devant Dieu , mais c'était le plus sage du côté du monde , qui peut être trompé. De tels aveux, pour être francs, n'en sont pas moins honteux et profondément tristes. Au moins , après cela , fallait-il réussir selon le monde, et jouer son rôle de manière à mettre la fortune de son côté.
La destinée est pour une forte part dans les torts du cardinal de Retz, qui n'a pas choisi sa carrière. Sa nature les a aggravés , et toute son habileté n'a pas pu les voiler et moins encore les rendre excusables. Engagé malgré lui dans le sacerdoce , il accepta de gaieté de cœur, il convoita même le rôle de tribun mitre \ il voulut rester évêque et devenir chef de parti ; il aspira en même temps a paraître honnête homme, et le désir de concilier ce qui était contradictoire fut un
attrait de plus pour son imagination amoureuse de l'extraordinaire, et pour son esprit subtil et hardi , fertile en expédients dans les circonstances difficiles. Ce nom de chef de parti chatouillait son orgueil, parce que rien ne lui paraissait plus épineux et plus glorieux que la conduite d'un parti. Il faut l'entendre sur ce point : a Y a-t-il une action plus grande au monde que la conduite d'un parti? Celle d'une année a, sans comparaison , moins de ressorts; celle d'un État en a davantage; mais les ressorts n'en sont ^ beaucoup près ni si fragiles, ni si délicats; enfin je suis persuadé qu'il faut plus de grandes qualités pour former un bon chef de parti que pour faire un bon empereur de l'univers, et que dans le rang des qualités qui le composent la résolution marche de pair avec le jugement. Je dis avec le jugement héroïque, dont le principal usage est de distinguer l'extraordinaire de l'impossible. » Cela peut être vrai , mais l'illusion du coadjuteur sera de croire que la Fronde est un parti et qu'il la dirige. Il n'y a point de parti sans une pensée sérieuse de réforme ou de conquête. La Fronde ne savait pas où elle marchait : composée d'éléments hétérogènes, elle était un assemblage de factions qui s'agitaient sans intention déterminée et pour le plaisir de s'agiter; dans ce pêle-mêle, Paul de Gondi n'était que le chef d'une cabale. Toutefois, il avait quelques-unes des grandes qualités qu'il demande ii un chef de parti ; mais le milieu dans lequel il était placé ne lui permettait pas de les déployer. Il dissipa en intrigues et en turbulence des ressources de jugement et d'imagination qui, sur un autre théâtre, auraient pu produire de grands mouvements et achever de grands desseins. Il nous donne à le croire, non par ses actes qui ne sont que des expédients et des finesses qui tournent à sa confusion, mais par les réflexions que lui suggèrent les hommes qu'il manie et les choses qu'il voit. Il faut recueillir quelques-unes de ces remarques profondes qui sont d'un observateur capable de devenir homme d'État. Il nous dira , par exemple , quels sont les gens les plus redoutables dans les émotions populaires : « Les riches, dit-il, n'y viennent
que par force ; les mendiants y nuisent plus qu'ils ne servent , parce que la crainte du pillage les fait appréhender: ceux qui y peuvent le plus sont les gens qui sont assez pressés dans leurs affaires privées pour désirer du changement dans les publiques , et dont la pauvreté ne passe pas toutefois jusques à la mendicité. » Il connaissait bien Tesprit des masses populaires , celui qui a dit : « Il n'y a rien où il faille plus de précautions qu'en tout ce qui regarde les peuples, parce qu'il n'y a rien de plus déréglé *, il n'y a rien où il les faille plus cacher, parce qu'il n'y a rien de plus défiant. » Les agitateurs qui ne veulent pas être battus peuvent réfléchir sur la maxime suivante : « Il n'y a rien de si grande conséquence dans les peuples que de leur faire paraître , même quand on attaque, que l'on ne songe qu'k se défendre. » On n'a pas besoin de leur rappeler celle-ci qui n'est pas moins juste : n En matière de sédition, tout ce qui la fait croire l'augmente. » Retz ne donne pas seulement des avis aux factieux , il avertit aussi ceux qui gouvernent : c( L'extrémité du mal n'est jamais à son période que lorsque ceux qui commandent ont perdu la honte , parce que c'est justement le moment dans lequel ceux qui obéissent perdent le respect; et c'est dans ce même moment que l'on revient de la léthargie, mais par des convulsions. » On voit que dans ces Mémoires il y a de l'instruction pour tout le monde.
Si le cardinal de Retz a tiré de son expérience de factieux toute une poétique à l'usage des partis, c'est encore à ses contemporains qu'il a emprunté certaines habitudes littéraires dont l'empreinte est marquée dans son livre. Ainsi les maximes détachées , comme à l'emporte-pièce , et qui donnent tant de relief à une pensée fine ou profonde , avaient été mises à la mode par le duc de La Rochefoucauld ; ainsi les portraits finement touchés que mademoiselle de Scuderi distribuait dans ses romans , et qui piqueront d'émulation mademoiselle de Montpensier et Russy-Rabutin , avaient eu une vogue prodigieuse -, ainsi encore , le désir de briller, et de garder quelque temps la parole dans les cercles si nom-
breux alors de la société polie, avail inlroduit Thabitude de ces narrations piquantes dans lesquelles l'imagination égayée brode ses capricieux ornements sur un fond léger de vérité : en conséquence, le cardinal de Retz fera des maximes, des portraits et des contes, et il en ornera ses récits. Procédons par ordre et prenons d'abord quelques maximes : « la faiblesse ne plie jamais k propos ; — les gens irrésolus prennent toujours avec facilité et même avec joie toutes les ouvertures qui les mènent k deux chemins , et qui par conséquent ne les pressent pas d'opter *, — on a plus de peine dans les partis k vivre avec ceux qui y sont qu'k agir contre ceux qui y sont opposés ; — il y a des espèces de frayeurs qui ne se dissipent que par des frayeurs d'un plus haut degré. » II serait facile de multiplier les exemples de ce genre -, mais il serait moins aisé , n'éiant pas averti , de décider'si des pensées ainsi frappées sont de La Rochefoucauld ou du cardinal de Retz, tant ces deux ennemis politiques , au temps de la seconde Fronde , ont , en fait de style , un air de famille.
Le cardinal de Retz çst incomparable dans ses portraits , qui sont moins des figures que des caractères -, mais ces caractères sont si bien tracés qu'on imagine les visages par induction. Je ne sais pas si jamais la finesse malicieuse a été portée aussi loin , avec une touche aussi ferme et aussi délicate que dans cette esquisse de la sœur du grand Condé : c( Madame de Longueville a naturellement bien du fond d'esprit, mais elle a encore plus le fin et le tour. Sa capacité, qui n'a pas été aidée par sa paresse, n'est pas allée jusqu'aux affaires dans lesquelles la haine contre monsieur le Ptince l'a portée, et dans lesquelles la galanterie l'a maintenue. Elle avait une langueur dans les manières qui touchait plus que le brillant de celles qui étaient plus belles ; elle en avait une même dans l'esprit qui avait ses charmes, parce qu'elle avait des réveils lumineux et surprenants. Elle eût eu peu de défauts , si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Comme sa passion l'obligea k ne mettre sa politique qu'en second dans sa conduite, d'héroïne d'un grand
parti elle en devint Taventurière. La grâce a rétabli ce que le monde ne lui pouvait rendre. » Ce dernier trait, qui rappelle la conversion de madame de Longueville, régénérée par la grâce d'en haut et transformée en néophyte fervente et patronne dévouée de Port-Royal, est délicieusement cruel. La cruauté va plus loin et rien ne la déguise dans le coup de pinceau qui achève le portrait de madame de Montbazon : a Je n'ai jamais vu personne qui eût conservé dans le vice aussi peu de respect pour la vertu. » Il y avait imprudence, on le voit, à poser devant Paul de Gondi quand on n'était pas de ses amis. Mal en est advenu à ce Mazarin qu'il poursuivait encore du fond de son exil , ainsi parle Bossuet, (( de ses tristes et intrépides regards. »
Le plus piquant des récits anecdotiques semés dans les volumes du cardinal est sans comparaison celui de l'apparition de fantômes noirs, qui se trouvèrent en fin de compte des moines augustins. L'art d'exciter l'intérêt et de le satisfaire par une surprise y est porté à la perfection . Nous y surprenons aussi une part d'imaginative un peu forte, puisqu'il résulte du rapprochement de ce récit avec un passage de Tallemant que le narrateur y introduit deux personnages étrangers, le vicomte de Turenne et lui-même. Mais tout conteur, pour être mieux écouté, doit dire: u J'étais là, telle chose m'advint. » Retz n'y manque pas , et son récit est si naturel et si attachant que nous en serions encore k l'en croire sur parole, sans le contrôle qui lui donne un démenti authentique. Tous ces divers mérites d'écrivain original, de penseur profond, de peintre au ferme dessin, au coloris vif et net, font des Mémoires du cardinal de Retz, un des modèles du genre , bien supérieur aux confidences de La Rochefoucauld , de la duchesse de Nemours , de Mademoiselle, fille de Gaston, et de madame de Motteville, quoique ces ingénieux chroniqueurs de la Fronde soient encore de rares esprits, dignes de ne pas être oubliés, puisqu'on n'a pas cessé d'interroger leur témoignage et que leurs écrits sur cette curieuse époque de notre histoire se font toujours lire avec intérêt.
— mMttMaiB<iMawimett<Me>eeaaai