CHAPITRE m
Boileaa. — Importance de son rAle. — Satires. — Art poétique.— Poètes dont il n'a pas goûté le mérite — Brébeuf. ~ Qainault. — Épttres. — Le Latrin. — Racine. — Ses tragédies. — Force , souplesse de son génie propre à tons les genres.
Louis XIV avait inspiré le génie de Molière et discrètement encouragé ses hardiesses *, il avait laissé faire La Fontaine, qui ne demandait pas autre chose et qui aimait mieux penser k l'écart et « parler de loin que de se taire ^ » il protégea ouvertement deux autres poètes de génie , Boileau et Racine : il les admit h sa cour ; il leur confia le soin de sa renommée en les chargeant d'écrire l'histoire de son règne*, il parut même les aimer, et cette tendresse du grand roi avait tant de prix k leurs yeux que l'un d'eux mourut de la pensée de l'avoir perdue. Illusion touchante et cruelle, méprise d'une âme délicate et fière qui sentit trop tard , h l'épreuve d'un mot blessant, ce que recouvrait d'orgueil et de sécheresse la familiarité royale! Lorsque ce rêve détruit fit mourir Racine, bien d'autres étaient déjà désabusés : plus d'un million de Français payaient de l'exil leur constance dans une foi qui n'était pas conforme k celle du prince , et le reste de la France écrasée d'impôts, décimée sur les champs de bataille , pouvait enfin comprendre que son chef ne dierchait plus dans l'intérêt de tous la gloire et les conquêtes. Mais n'anticipons point sur ces tristes découvertes.
Boileau et Racine, qui étaient entrés dans la vie presque en même temps que le roi , se sentirent tous deux poètes au moment même où celui-ci, délivré d'une longue tutelle par la mort de Mazarin , saisissait d'une main ferme le gouvernement du royaume -, tous deux furent échauffés de l'ardeur qui transporta toutes les âmes k l'avènement réel de Louis XIV. Racine oublia les sévères conseils qu'il avait reçus de Port- Royal et se tourna vers le théâtre-, Boileau secoua la poussière du greffe paternel , et n'ayant emporté de ses études diverses
niitaire liUérairt. 24
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que « la liaine des sots livres » et ranimosité contre ceux qui les font, il s'arma contre eux a du fouet de la satire. )> Toutefois, pendant cette guerre contre les mauvais auteurs, il s'associait par instants à l'enthousiasme public par des éloges qui venant d'un satirique n'en chatouillaient que plus agréablement l'amour-propre. Louis XIV voulut bientôt connaître ce jeune homme si TÎf dans ses critiques contre les autres , si adroit, si discret et si sincère dans les éloges qu'il lui adressait. Boileau plut au roi , car sa rudesse n'avait rien de farouche, sa franchise rien de blessant, et d'ailleurs, en faisant la police dans la république des lettres, il avait travaillé pour sa part k Tordre général. Colbert de son côté, malgré son faible pour Chapelain , qui avait eu, grâce k lui, la feuille des bénéfices littéraires, aima le courage et le bon sens du jeune poète , que son âge avait préservé des avances de Fouquet; de sorte qu'en attendant la faveur, qui ne tarda guère à venir le trouver, Boileau put sans entraves donner cours à son humeur satirique.
La campagne que Boileau avait ouverte contre les rimeurs de son temps n'était pas une boutade de colère , un simple caprice de l'esprit : c'était une entreprise utile et courageuse-, elle était nécessaire pour réprimer de tristes écarts. Nous n'avons pas oublié qu'à ce moment Chapelain était encore le roi des auteurs , et que l'invasion espagnole et italienne, contenue quelque temps par Malherbe, avait de nouveau repris son cours. Le mauvais goût trouvait partout faveur : dans la chaire chrétienne , où Mascaron , jeune encore, lui payait un large tribut; au théâtre, où Scarron balançait Molière , etScuderi, Corneille; dans la poésie badine, où le burlesque introduisait la caricature; dans les romans, qui se jouaient de la passion et de l'histoire ; dans l'épopée que ridiculisaient les grands avortements des Chapelain , des Scuderi , des Coras et des Saint-Sorlin. 11 fallait déblayer le terrain au profit des hommes de génie et des véritables beaux esprits dont l'heure était venue ; il fallait préparer le siècle à priser dignement Molière, Racine, Bossuet, madame de La Fayette. Ce fut
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le lùlu de Boilcaui au nom du goût , il se (il le justicier et comme le grand prtivût <le la littérature. Ce géaércuK dessein lui gagaa tout d'abord l'aniitié de Raciue, dont il fut le guide utile et sévère; de La Fontaine, qu'il défendit contre les partisans d'un autre imitateur de l'AHosle ; de Molière , qui vit en lui un puissant auxiliaire pour le redressement des travers sociaux.
Boileau , dans la satire , n'a pas la véhémente indignation de Juvénal ; il n'a ni tout le sel ni toute la grâce d'Horace-, il n'a pas la vigueur ni l'aimable noncliatauce de Régnier : mais en retour il ne pousse pas l'hyperbole aussi loin que Juvénal, et, en peignant le vice, il ne laisse pas soupçonner qu'il soit atteint lui-même et gangrené par la corruption contre laquelle il s'indigne; il ne tend pas comme Horace h faire prévaloir les doctrines d'un épicurismc commode, plus dangereux encore par l'élégance qui le décore; il n'a pas comme Régnier cette sorte de cynisme candide qui , h la vérité , ne démoralise pas , mais qui effarouclic la délicatesse de l'àme. En un mot, pour la pureté morale, il est supérieur h ses devanciers; comme poète, une seule satire exceptée , il doit peut-être leur céder le pas.
Il est inutile cl il serait fastidieux de juger ici isolément chacune des satires de Boileau. Ses premiers essais dans ce genre sont d'un disciple des anciens qui peut devenir maître à son tour, mais qui ne l'est pas encore. Déj^ cependant abondent les vers heureux , ces vers qui frappent d'abord et qu'on n'oublie plus, parce qu'ils expriment nettement une pensée juste. On pouvait dès lors bien augurer non-seulement du poète qui faisait à son début des vers si agréables [i lire , si faciles à retenir, mais de la probité et du courage de celui qui se promettait d'appeler » un chat un chat et Rolet un fripon, n Toutefois, Boileau dans la satire morale, évita de nommer les personnes; pour les travers du caractère, il laisse le champ libre k l'allusion, et c'est affaire aux commentateurs de chercher alors contre qui le trait porte ; quant aux vices qui déshonorent, il prit le louable parti de les stigmatiser par des peintures générales , abandonnant
^ Topinion et aux tribunaux le châtiment des coupables. II est plus sévère , il est impitoyable pour les délinquants littéraires : il ne veut pas qu'ils jouissent impunément d'une fausse célébrité ; il prétend que les siniets viennent au moins contrarier ou même couvrir le bruit de la louange imméritée. Il sera vraiment heureux s'il parvient à
Faire sifOer Colin chez nos derniers neveux.
A ce propos , on l'accuse de cruauté , et il se défend au nom du goût qu'on outrage et qui crie vengeance. Au même titre, la satire morale est légitime. Les sots et les pervers ont trop beau jeu quand il ne s'élève pas, au nom du goût et de la conscience, quelque homme de talent qui les inquiète. Il est vrai que la satire ne corrige guère ceux qu'elle poursuit , mais elle les châtie et peut les intimider : c'est Ih son rôle et son utilité. Mais, il faut le dire hautement, le satirique qui tirerait sa vocation du seul besoin de médire, qui n'aurait d'autre intention que l'insulte , serait au-dessous même de ses victimes. Il faut que l'intention soit droite , le coeur pur, l'esprit éclairé, dans une semblable entreprise-, c'est la conscience du bien qui doit flétrir le vice , c'est le sentiment du beau et du vrai qui doit ridiculiser l'erreur et la sottise. A ce double titre , Boileau , homme de bien et de goût , était légitimement investi de la magistrature satirique qu'il exerçait. La satire neuvième, exclusivement littéraire , est le meilleur modèle et la meilleure apologie du genre. Jamais Boileau n'a été mieux inspiré; il se justifie admirablement et il attache au front de ses ennemis un ridicule ineflaçable. Dans cette pièce , qui passe à bon droit pour un des chefs-d'œuvre de notre langue, le cadre , ingénieusement tracé , se remplit naturellement de traits vifs, d'idées piquantes, de sentiments vrais, qui forment un ensemble achevé contre lequel la critique n'a point de prise. Ses ennemis ne s'en relevèrent pas : ce fut un coup de maître et un véritable triomphe.
Après celte guerre contre les mauvais auteurs, Boileau, qui avait fait ses preuves, songea ïa consolider sa victoire
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en promulguant les règles qu'il avait suivies pour vaincre. VArl poétique , tel que Boileau Ta rédigé, comprend tous les préceptes de composition littéraire consacrés par Texpérience et légitimés par la raison. C'est le code du bon goût ^ mais la pureté du goût , on ne doit pas l'oublier, est une partie de la morale. Lorsque Yauvenargues disait: « U faut avoir de l'âme pour avoir du goût, » il reconnaissait l'étroite parenté, l'alliance indissoluble du bien et du beau. Les écarts du goût, qui attestent une dépravation dans le sentiment de la beauté, supposent k un certain degré l'altération du sens moral. Les esprits et les cœurs se corrompent en même temps : défendre le goût , c'est protéger les mœurs , et on peut dire rigoureusement qu'une poétique orthodoxe est un chapitre de morale. Mais si cette poétique exprime par sa forme la beauté dont elle renferme les préceptes, elle est doublement utile, doublement morale, comme règle et comme modèle. Cest le suprême mérite de VArt poétique de Boileau , qui nous rend plus éclairés et meilleurs. Toutefois Voltaire s'aventure un peu lorsqu'il place Y Art poétique de Boileau au-dessus de VÊpUre d'Horace aux Pisons. Sans doute Boileau est plus méthodique , plus harmonieux , plus soutenu , mais il n'a pas la libre allure, la netteté, la profondeur de son modèle. Horace mêle et concilie Aristote et Platon dans ses préceptes , et , dans sa marche familière, il procède avec tant d'aisance et d'autorité qu'il parait supérieur k la matière qu'il traite. Boileau a plus de gravité et moins de force , plus d'ordre et une moindre portée. Il convient donc de ne pas trancher ce débat au préjudice d'Horace, qui a toujours l'incontestable avantage d'avoir précédé et inspiré Boileau.
Boileau , tout judicieux qu'il est, n'est pas infaillible, et c'est ici le lieu de contrôler quelques-uns des jugements que nous rencontrons dans les Satires et dans V Art poétique . Il a ses excès de sévérité : il pèche aussi , chose étrange , par excès d'indulgence. Comme il a eu ses aversions de jeunesse, il a eu aussi ses prédilections du même âge, dont il ne s'est pas complètement détaché \ plus tard il aura ses repu-
gnanccs de vieillard. Nous avons déjà vu combien il avait frappé juste en s'attaquant à Chapelain, a Scuderi et k tant d'autres qui avaient surpris l'admiration des contemporains. Il n'a pas été dupe du succès des interminables romans qui mentaient doublement k la vérité de l'histoire et k la vérité des mœurs , et il égaya de bonne heure sur ce grave sujet les gens du monde , en leur récitant et en mimant , comme il savait Taire , son spirituel Dialogue des héros de roman. Hais il parait n'avoir vu que fort tard ce qu'il y avait de vide sous la pompe de Balzac et d'artificiel dans l'esprit de Yoitpre : Balzac est encore pour lui une imposante autorité, et il accole le nom de Voiture k celui d'Horace. Bien plus , il a rapproché Racan d'Homère , et il veut que Segrais , comme autrefois Virgile , puisse charmer les forêts du nom de ses héros ^ et cependant nous avons vu k quel rang il convient de placer Racan, et quant k Segrais, malgré quelques vers heureux épars dans ses églogues, nous ne voyons guère moyen de l'élever au-dessus de madame Deshoulières, dont Boileau faisait peu de cas. Il a donc trop accordé k ses souvenirs. Il est vrai que Racan et Segrais vivaient encore et qu'ils avaient une grande considération. Hais alors pourquoi tant de froideur pour le grand Corneille ?
Nous avons ici k toucher un point délicat. Sans doute Boileau rend plus d'une fois hommage au puissant génie de Corneille, mais il le harcèle dans ses défauts, et il rappelle volontiers sa décadence. Il y a k cela deux raisons : raison de goût , parce qu'il y a réellement dans Corneille des parties tendues et hyperboliques qui tiennent k sa prédilection pour Lucain , que Boileau ne pouvait ni comprendre ni pardonner -, raison d'amitié , parce que le cœur de Boileau était du côté de Racine dans la lutte quelquefois envenimée des partis littéraires. Ces grands hommes sont des hommes : ils ont leurs faiblesses accidentelles , comme pour nous consoler de notre faiblesse continue. C'est encore le goût qui arme Boileau contre Brébeuf , dont il ne signale que les exagérations , sans reconnaître sa force réelle et
son talent pour les vers. La Pharsale de Brcbeuf est encore de toutes les traductions celle qui donne Tidée la plus fidèle de l'original qu'elle veut reproduire. En outre, ce poète trop maltraité de son temps , trop dédaigné par le nôtre, s'est montré non-seulement versificateur habile, mais penseur profond et moraliste vraiment chrétien dans ses
E>ésies religieuses*, il y a l'accent pénétré de ce Philippe abert, son contemporain , mort prématurément , et qui a eu dans ses vers sur la mort l'énergie de Corneille et quelque chose du sublime des livres saints.
Les rigueurs de Boileau contre Quinault , rigueurs que le dix-huitième siècle lui a si durement reprochées, tiennent encore , comme les chicanes contre Corneille , k une répugnance de, goût en sens contraire, mais également invincible, et à ses préférences d'ami. Si les excès de la force lui déplaisaient, il n'avait pas moins d'aversion pour la mollesse. Les héros langoureux et doucereux des premières tragédies de Quinault et la morale lubrique de ses opéras offensaient son àme chaste et sévère ^ il ne comprenait pas que le théâtre sérieux, qui pouvait tant pour la force des caractères par des tableaux héroïques, et pour l'expérience par la vérité des passions , devint une école de faiblesse et une amorce de volupté. En outre, ces tragédies qui excitaient la bile de Boileau dans ses premières satires, qui inquiétaient la vieillesse chagrine de Corneille par la vogue qui les accueillait, tenaient en échec la gloire naissante de Racine ^ on applaudissait V Astrale plus vivement que V Alexandre , et même après le triomphe d'AnJromoque Quinault disputait encore la prééminence. Tels étaient les griefis de Boileau. Le mérite réel des grands opéras qui suivirent, Armide^ Atys et tant d'autres, modifièrent peu son opinion sur le poète: il se contenta de ménager l'homme qui était digne d'estime , et dont les œuvres charmaient la cour. Malgré Boileau , Quinault conserve un rang élevé immédiatement au-dessous des hommes de génie ^ il a ému les cœurs qu'il amollissait , il a enchante l'imagination qu'il éblouissait , il a caressé les oreilles
(Iclicales par des vers qui ont la mélodie de la musique et qui pourraient se passer de sens, tant ils ont d'harmonie ', mais l'effort de Voltaire peur élever Quinault k la hauteur des maîtres n'a pas mieux réussi : c'est un caprice de mondain, un accès de cette fièvre d'enivrement que donnait toujours k Voltaire le souvenir des fêtes galantes et littéraires des premières années de Louis XIV.
On place généralement les Épitres de Boileau , écrites pour la plupart pendant sa maturité , au-dessus des Satires ; elles sont pleines de sens , et quelquefois de grâce , mais elles n'ont ni la variété exquise, ni l'aimable négligence, ni la profondeur ornée de celles d'Horace. 11 en est une qui a un caractère k part , c'est celle qui célèbre le Passage du Rhin : elle est , sans contredit , un des chefs-d'œuvre de la langue poétique. Aucune de nos épopées, s'il est vrai que nous ayons des épopées , n'offre un épisode qui lui soit comparable pour l'invention , le coloris et le mouvement. Le début et la conclusion, qui sont du ton de l'épiCre familière , se lient habilement au sujet même , pour lequel le poète embouche la trompette héroïque. Celte adresse k changer de ton sans dissonance est un secret dont les vrais poètes ont seuls le privilège. Boileau se joue d'abord des noms barbares qui devraient effaroucher sa muse , sachant bien qu'il en trouvera d'harmonieux pour célébrer son héros, et quand il a triomphé assez longtemps, il revient au badinagc par la rencontre d'un nom rebelle k l'harmonie ; ce qui ne Tempèche pas de reprendre et de terminer noblement le panégyrique du roi, seul but qu'il se soit proposé. Au reste , cet art de louer délicatement et sans bassesse n'est plus guère qu'une curiosité historique, dans ces temps où des deux branches du genre démonstratif on cultive surtout l'invective*, mais, au besoin, on en trouve- * rait le modèle dans cette épitre et dans le chant II du Luniti , a répisode de la Mollesse. Ajoutons que si Boileau, avec tous ses contemporairfs et pendant ces belles années où la Franco s'admirait et s'aimait elle-même dans son roi , a loué Louis XIV avec cITusion de cœur, il a mêlé assez de
courageuses leçons h des éloges sincères pour qu'on ne lui jette pas la Qétrissante épithète de flatteur, comme l'a fait Voltaire dans un accès de mauvaise humeur par ce vers doublement inique : u Zoile de Quinault et flatteur de Louis. »
Notre poète préludait ainsi k l'épopée badine , au poëme héroï-comique qu'il composa pour répondre au défi d'un grave magistrat et sur une querelle récente qui avait troublé la quiétude des chanoines de la Sainte-Chapelle. Prenant le contre-pied du burlesque qui dégrade les héros , il ennoblit avec enjouement des personnages vulgaires et une action commune. L'entreprise était épineuse et délicate ; il sut s'en tirer heureusement, grâce k la finesse de son esprit, k la sûreté de son goût, à la profonde connaissance et au respect des modèles antiques. C'est surtout dans le Lutrin que Despréaui est arrivé k la perfection de l'art des vers. C'est Ik qu'il échappe, après Racine, k l'uniformité de la coupe de nos alexandrins, k la monotonie du rhythme*, qu'il tire de l'analogie entre les sons et les idées les plus surprenants eCTets d'harmonie imitative, qu'enfin il trouve partout des images sensibles pour peindre sa pensée. Voilk la part du versificateur et de l'écrivain. Du côté de l'invention il n'est pas moins heureux. Je ne parle pas des machines épiques qui introduisent dans ce badinage un merveilleux qui s'y adapte sans eflbrt : l'intervention de la Discorde et de la Renommée-, la Mollesse, divinité née du cerveau du poète et pourtant si réelle, si concrète , qu'on irait chercher son dortoir k Citeaux ; la Chicane, autre création digne de Dante ou de Rembrandt-, le songe du chantre, vision plaisante et terrible, confuse et saisissante , égal dans son genre k celui ^'Âthalie : je parle des mœurs observées avec une fidélité qui ne se dément pas et des caractères traces et soutenus a la manière des vrais poêles. En effet, Boilcau ne fait point de ces portraits moraux et antithétiques si familiers a. Voltaire et si froids , qui sont comme accrochés et immobiles sur les panneaux d'une galerie ; il met les personnages en scène et en mouvement ,
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il les peint par leurs actes et par leur langage. Ainsi il ne dit nulle part que son vieux chantre est un sot gonflé de vanité ; mais au soin que prend celui-ci , parmi son trouble , de revêtir jusqu'au dernier de ses insignes, et lorsque nous l'entendons s'écrier : a Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu ! » nous n'avons pas besoin d'autre renseignement \ ■ nous savons , de science certaine , que la vie pour lui c'est d'être vu en grand costume , h l'église , par la foule. Que dire du chanoine Evrard qui lit la Bible autant que VÀlcoran, et de Fabri soulevant avec tant d'aisance le vieil Infortiat dont il terrasse ses adversaires, sinon que Rabelais et Homère ont conduit l'ingénieui et ferme pinceau qui les fait vivre sous nos yeux?
Disons tout cependant, car il faut louer avec mesure ce qu'on admire sincèrement : le poète annonce avec trop de fracas le principal champion du prélat, le perruquier l'Amour et Anne sa femme ; ce couple qui occupe d'abord tant de place disparait tout h coup, et même l'Achille du premier chant ne prend aucune part k l'homérique combat du cinquième. Ajoutons que le dénoùment est annoncé sous forme de prétention , et que dans le dernier chant surviennent de nouveaux personnages d'une gravité disparate, la Piété, Thémis, Ariste, de sorte que la comédie se termine en sermon. Cette faute contre les règles de l'art n'a point sans doute échappé h la sagacité du poète; mais chrétien sincère, Boileau aura voulu dans cet épilogue montrer sans voile ses véritables sentiments, et réprimer le zèle de ses détracteurs trop disposés k transformer en outrage impie l'ingénieux badinage d'un bel esprit et d'un honnête homme. L'équité demande que l'enjouement de Boileau sur un pareil sujet soit expliqué par la raison qu'il donne lui-même k la décharge du président Lamoignon , son instigateur et son complice : a Comme sa piété était sincère, elle était aussi fort gaie et n'avait rien d'embarrassant. »
Poète incomparable dans le genre tempéré-, sans ailes pour s'élever aux régions supérieures , mais qui ne tombe jamais-, d'une marche sûre et pourtant élégante , d'un main-
lien grave , d'une physionomie qui sait se dérider dans l'occasion et froncer k propos le sourcil, Nicolas Despréaux est , k tout prendre , un homme supérieur par l'ensemble et l'harmonie de facultés moyennes. La garantie de son immortalité n'est pas , je l'avoue, dans l'éclat du génie, mais dans la lumière d'un bon sens exquis et dans l'agrément d'un esprit juste et solide. On a tort de lui refuser l'invention, puisqu'il a fait le Lutrin ; l'imagination, puisqu'il peint par la parole et qu'il produit ses idées en images^ la sensibilité même, puisqu'il a tout au moins celle que blessent les défauts et que charment les beautés littéraires. On lui accorde , sans contester, le discernement du vrai et du faux, et le don d'exprimer nettement des pensées judicieuses ; or, cette raison, plus ferme qu'élevée, mais si lumineuse, ce tact fin et délicat, cette rare élégance d'un langage toujours naturel , l'ensemble et le bon emploi de tant de précieuses facultés, n'est-ce pas du génie littéraire ? Ne disputons pas sur les mots : Boileau est un maître dont la parole fait autorité , et , de tous nos écrivains , c'est lui qui fournit aux esprits bien faits les traits les mieux aiguisés, les armes les mieux trempées pour l'éternel combat du bon sens contre la sottise.
Boileau a eu l'honneur insigne et bien mérité d'entendre de la bouche de Racine, que la mort séparait avant le temps d'une famille dont il était le charme , la gloire et le soutien , ces paroles mémorables : « Je regarde comme un bonheur de mourir avant vous. » C'est qu'en effet Boileau fut pour Racine, plus jeune que lui de quelques années, un guide éclairé, un censeur incorruptible, un appui secourable. Moindre par le génie , supérieur par le caractère , il put jusqu'à la fin garder son ascendant et son autorité. Nonseulement Boileau enseigna k Racine l'art de faire difficilement des vers faciles , mais il lui apprit , tout satirique qu'il était de profession, k modérer son goût trop vif et souvent cruel pour la raillerie *, il l'arrêta dans la guerre qu'il faisait k Port-Royal en défendant contre Nicole la cause du théâtre. Il lui fit comprendre qu'il ne convenait pas de livrer ainsi
ses maîtres à la risée publique, et que si l'on peut k ce jeu faire briller les qualités de son esprit , on risque de trahir en même temps un vice du cœur. Racine , que la passion aveuglait , maîtrisa ses ressentiments; il reconnut ses torts; il les expia même , et il fut plus tard le digne historien de la maison célèbre où l'on avait donné k sa jeunesse d'utiles leçons et des exemples de vertu. Heureusement , en renonçant k une polémique qui mettait les rieurs de son côté , il n'alla pas d'abord jusqu'k sacrifier son goût pour la poésie; il continua d'écrire poui le théâtre où il avait déjà, non sans applaudissement, fait représenter les Frères ennemis et V Alexandre. Mais il était encore bien éloigné du bqt et de cette perfection du langage dont il est demeuré te modèle , et qu'il convient peut-être de caractériser ici avant de parler des œuvres mêmes dont elle assure la durée.
Horace a dit qu'un vrai poète renonce k exprimer les choses qu'il désespère de pouvoir faire resplendir, c'est-adire rendre belles , puisque le beau n'est que la splendeur du vrai. En ce sens , Racine , comme Boileau , est de l'école d'Horace. Il choisit entre les idées qui s'offrent k son esprit , et de celles qu'il conserve et qu'il enchaîne, il forme une trame solide et délicate qui est , selon Buffon , comme la substance du style. Bientôt cette chaîne logique sMclaire d'images et s'anime de sentiments; car, pour devenir poétique , la pensée doit émouvoir le cœur et frapper l'imagination. Telle est la matière que le langage rendra sensible. Arrivé k ce point, le poète choisit encore, et le vocabulaire où il puise les mots destinés k peindre et k toucher, tout restreint qu'il est, lui offrira d'abondantes ressources, parce qu'il sait ennoblir les termes vulgaires par la place qu'il leur donne , parce qu'il rajeunit ceux que l'usage a fatigués, en les rappelant k leur acception primitive, parce qu'il prête a tous une lumière nouvelle, un relief inattendu par des alliances si heureuses , que le succès en efface la hardiesse. En effet. Racine n'a pas moins osé que les novateurs les plus téméraires; seulement il a mieux réussi. Au reste, ses plus grandes hardiesses 86 rattachent ou aux
habitudes de notre vieux langage ou aux sources latines : fidèle à une double tradition , môme dans les écarts apparents, il ne forge rien; il découvre et il sait employer. De la tant de richesse unie k tant de pureté. Sa syntaxe et sa prosodie, qu'on nous passe ces mots techniques, ont le même caractère d'ordre et de hardiesse; pour lui seul l'alexandrin a de la souplesse et une infinie variété de mouvement; seul il échappe toujours k la monotonie du rhythme: il a des propositions qui s'unissent sans lien verbal; il a des accords de temps et de nombre réglés par la seule pensée et qui bravent ouvertement la routine grammaticale ; en un mot, il dispose en maître de la langue, il la domine sans violence, et il en fait, au gré de son génie, une peinture et une musique.
Ce n'est pas seulement la langue de Racine qu'il faut louer; elle n'est d'ailleurs que l'image de sa pensée , elle exprime la netteté de son esprit, la vivacité de son imagination , l'exquise délicatesse de sa sensibilité. L'ordonnance de ses drames et la consistance de ses personnages, Tenchainement de la fable et la vérité des mœurs, œuvre de la raison et du jugement, ne sont pas moins dignes d'admiration. Dans ces plans combinés avec tant de science , toutes les parties solidement liées entre elles , agencées avec élégance, forment un ensemble harmonieui où tout se tient et se soutient ; dans ces caractères si fortement conçus , les sentiments généraux de l'humanité et les passions individuelles produiseat naturellement des émotions, des résolutions, des actes où le cœur humain se reconnaît également par sa force et par ses faiblesses. Ces rares facultés d'expression et de composition , Racine les a appliquées ou à des sujets tirés directement de Thisloire, ou k l'imitation d'œuvres antérieures qu'il fallait accommoder au goût des modernes. Cette dernière tâche n'est pas la moins épineuse. En ciïet, naturaliser sur un sol nouveau, transporter dans un autre temps ce qui est né, ce qui s'est formé dans des conjonctures qui ne sont plus, c'est tenter l'opération de Médée, le rajeunissement d'un vieillard qu'il faut tuer avant
de le faire revivre. Ces membres dispersés du poêle, disjecti membra poetœ , pourront-ils s'assembler en un corps nouveau et reprendre de justes proportions dans la chaudière magique où ils fermentent? Un simple ^erme poétique peut bien , dans l'intelligence qui le féconde , recevoir des éléments analogues dont il se nourrit une croissance régulière et harmonieuse ; mais un corps tout organisé , en se décomposant pour se reformer, ne prendra-t-il pas nécessairement , en échange des parties qui auront péri , quelques éléments réfractaires et mal disposés k s'accorder avec ce qui demeure de la forme première? Ainsi l'antiquité, déjà protégée contre Texacte reproduction de ses convres par l'infériorité des langues modernes comme par la différence des mœurs , résiste encore à la transformation par l'extrême difficulté d'établir l'harmonie où manque l'analogie. Cette opération si délicate et si périlleuse, Racine, dans le cours de sa carrière dramatique , l'a tentée pluffieurs fois, et s'il l'a manquée au début, lorsqu'il nous donnait en échange des Phéniciennes d'Euripide les Frère$ tnnemis^ il a pris de glorieuses revanches en rivalisant avec le même poète par Andromaque ^ Iphigénie et Phèdre. Occuponsnous d'abord de ces emprunts ou plutôt de ces conquêtes sur l'antiquité.
ilndrofna9ti« (1667) est plus qu'un chef-d'œuvre, c'est, aussi bien que le Cid, une date, une époque dans l'histoire du théâtre ; c'est le véritable avènement de Racine et de la tragédie fondée sur l'amour. La tragédie s'est-elle abaissée en quittant la région héroïque où Corneille l'avait élevée et maintenue? Est-ce une déchéance d'avoir substitué, comme ressort , k l'admiration qu'inspire la grandeur morale des caractères , l'intérêt pathétique qui nait de la peinture des transports et des faiblesses de la passion? nous n'avons pas k résoudre ce problème-, nous constatons seulement une révolution dramatique. Reconnaissons cependant que la passion telle qu'elle se montre dans AndromaqtAe n'est ni énervante, ni corruptrice. Ni Pyrrhus, ni Hermione, ni Oreste n'encouragent k aimer ^ cette forte peinture des
troubles de l'àme n'est pas une séduction *, le spectateur qui a frémi et qui s'est attendri ne se sent pas entraîné sur la route qui conduit Pyrrhus k la mort, Hermione et Oreste k l'assassinat. Il y a d'ailleurs dans l'idéal , même passionné , je ne sais quelle secrète vertu qui épure et qui fortifie.
Trois ans s'étaient k peine écoulés depuis le jour où Racine, guidé par Euripide, faisait, d'après un des chefsd'œuvre du théâtre antique, un drame déclamatoire et ampoulé, sans intérêt comme sans vérité, et voilkque, trausformant une œuvre imparfaite du poète qv'il vient de défigurer, il étonne , il charme , il transporte son siècle par une tragédie où les caractères sont fortement dessinés; où l'intrigne , habilement conduite , renouvelle k chaque situation un intérêt qui ne cesse de croître ; où la passion , vraie et profonde, s'élève sans efforts jusqu'k l'éloquence. L'ilndromaqiÊê d'Euripide n'a fourni k Racine qu'un titre et la situation d'une mère tremblante iK)ur son fils*, mais, dans le poète grec, ce fils n'est pas Astyanax , et la veuve d'Hector est devenue la femme de Pyrrhus. Racine efface du front de la mère ces stigmates de l'esclavage pour faire briller dans toute sa pureté l'amour maternel et la fidélité de l'épouse. Virgile, il est vrai, avait montré, au troisième livre de V Enéide, Andromaque, veuve de Pyrrhus, femme d'Hélénus, et pourtant si pieusement fidèle au souvenir d'Hector, que le spectacle de sa douleur fait douter qu'elle ait jamais eu un autre époux. Cette illusion produite par le génie est le germe de la conception de Racine, qu'on n'aurait pas dû rattacher sans intermédiaire au spiritualisme chrétien, puisque Virgile a préparé la transition. Ce qui appartient exclusivement k Racine , c'est le rôle entier de Pyrrhus, qui ne parait point dans la pièce grecque , la jalousie d'Hermione, la passion d'Oreste et ses fureurs, et l'art merveilleux qui associe deux actions distinctes dans un intérêt unique concentré sur la noble et touchante figure d'Andromaque.
Cette fois Racine était entré victorieusement dans le do-
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maine des anciens : il avait complélement éclipsé son modèle. Mais VÀndromdque du poêle grec est un de ses plus faibles ouvrages^ c'est sur un autre terrain qu'il Tant contempler la lutte de deux hommes de génie : Tphigénie et Phèdre nous en offrent l'occasion. A notre avis, pour ces deux tragédies , il y a lieu d'hésiter : et si Racine ne doit pas être sacrifié k Euripide qu'il transforme, il ne faut pas non plus déprécier Euripide, au profit de son lieureux imitateur. L'avantage d'Euripide dans Iphigénie est d'avoir traité un sujet grec d'un intérêt tout ensemble religieux et national pour des Athéniens \ le mérite de Racine est d'avoir fait de cette tradition mythologique un drame de passion humaine et aniveraelle qui a ému les Français du dix-septième siècle, et qui garde pour tous les temps une part durable de vérité et de pathétique. On ne louera jamais avec excès la noble simplicité du poète grec, le charme naturel , religieux et patriotique de sa poésie. L'Jphigénie grecque demandant gr&çe de la vie , parce qu'il est si doux k une jeune fille de voir la lumière , de goûter les caresses de ses parents, de jouir de leur grandeur comme de leur affection , d'attendre les chastes délices d'un héroïque hyménée; puis cédant k l'ordre des dieux, vaincue par la fatalité , courant k cette mort tout k l'heure si redoutée , l'embrassant avecjoie, avec orgueil, parce qu'elle prépare l'affranchissement et la gloire de la Grèce , cette Iphigénie sera toujours un modèle achevé de pureté et d'héroïsme, et le poète qui a créé une si noble figure doit demeurer un des maîtres de la scène. Racine, par malheur, était tenu d'introduire l'amour dans la fable antique, et avec l'amour la jalousie : ce qui l'amenait k modifier la physionomie d'Iphigénie, k dénaturer Achille et k découvrir une rivale pour sa princesse. Cette passion nouvelle , il devait la traiter selon les sentiments et dans les idées auxquels la chevalerie et la politesse moderne avaient donné cours. Jusque-lk il est inattaquable , parce qu'il n'est pas libre. Il nous parait toutefois que l'exemplaire de majesté royale qu'il avait sous les yeux l'a conduit k hausser un peu trop le cothurne qui soulève
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SCS personnages et à les guinder outre mesure , et cependant ses juges ne trouvaient rien d'exeessir dans la taille des héros ni dans leur langage. Cet Agamemnon qui s'étonne d'avoir k réveiller Arcas est proche parent du roi qui a dit à ses gentilshommes : « Messieurs, j'ai failli attendre. » Mais le diapason donné par ce vers fastucui : Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveiUe% une fois admis, tout se tient et s'harmonise, il n'y a plus de dissonance. Ne songeons ni à Euripide ni k Homère , k qui Racine a su dérober tant de traits ou touchants ou héroïques , faisons taire notre érudition , acceptons un anachronisme volontaire et inévitable , suivons le poète dans la sphère où il nous entrahie, et par un peu de docilité nous goûterons les plus vives jouissances de l'âme et de l'imagination.
Si YTphigénie a dû éprouver tous ces changements avant d'arriver sur la scène française et pour s'y faire applaudir, VHippolyte avait k subir une bien autre transformation. En effet, Racine comprit tout d'abord que le sujet n'était abordable que si l'intérêt qui s'attache dans la pièce grecque au fils innocent de Thésée pouvait être transporté sur son épouse coupable. La mort du héros de la chasteté, tombant sous la vengeance de Vénus, pour n'être pas révoltante , doit être adoucie par les regrets de son père et par l'intervention de Diane qui le console k ses derniers moments et qui le glorifie. Ce martyre mythologique appelle l'emploi d'un merveilleux qui nous trouverait incrédules et froids, sinon railleurs. La donnée du poète grec n'était donc pas de mise sur notre théâtre. Racine, qui accepte le sujet, déplace le centre d'action et d'intérêt. La Phèdre d'Euripide, destinée k faire éclater la pureté d'Hippolytc et k préparer par la calomnie l'apothéose de la victime , passe au premier plan dans la tragédie française; sa passion, qui n'était qu'un moyen, devient l'âme du drame, et par contre-coup la résistance d'Hippolyte n'est plus qu'un ressort secondaire ^ Hippolyle descend de son piédestal pour faire place k sa marâtre. Comment s'étonner après cela que l'Hippolylc français soit de moindre valeur que l'Hippolyte grec, et
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comment reprocher à Euripide l'infériorité de 8â Phèdre? Cependant pourquoi ne pas avouer que Racine a chèrement payé l'incomparable beauté du rôle de Phèdre ? Disons-le sans détour, Hippolyte et Aricie sont de fades amoureux , Tbéramène est un gouverneur peu digne, quoique excellent narrateur, Thésée est fabuleusement crédule. Rien de semblable dans Euripide : Hippolyte est complètement pur d'amour et de perfidie -, Thésée aussi doit croire le témoignage de Phèdre qui a donné foi ii la calomnie par sa mort, de telle sorte qu'Hippolyte n'a plus que sa parole ii opposer au cri du sang. Phèdre vivante encore dans Racine après le retour de Thésée laisse les moyens de dévoiler l'imposture, et il ne faut pas moins que l'aveugle emportement du père et les scrupules insensés du fils pour que la catastrophe s'accomplisse. Tout cela est vrai ; mais ce qui ne l'est pas moins , c'est que Phèdre coui^re et rachète tout. N'essayons pas sur ce point une analyse qui serait incomplète, et moins encore une appréciation qui languirait au prix de l'émotion qu'excite ce chef-d'œuvre.
Phèdre fut le dernier triomphe de Racine dans eette latte contre les anciens. On sait queUe ridicule rivalité lui su»* cita alors la cabale du duc de Nevers : jamais Tesprit de. parti ne s'était montré plus sottement inique , pas même lorsque les Claveret et les Scuderi s'acharnaient contre le grand Corneille. Boileau eut beau démontrer ^ son ami combien les ennemis sont utiles aux hommes de génie, Racine vit surtout ^ quel point est méprisable cette engeance envieuse , mordante , glapissante , venimeuse \ il sentit vivement l'affront qu'elle lui faisait et il laissa le champ libre h Pradon et k ses prôneurs, qui firent dès lors assez triste figure. Pendant cet interrègne , le frère du grand Corneille , Thomas Corneille, déjà célèbre par les succès de Timocrate et A' Ariane, poète facile en même temps qu'érudit laborieux , fit encore applaudir le Comte d'E$$ex ; et Racine lui-même encourageait les essais d'un disciple docile, qui méritait de mieux faire, le pâle et doux Campistron, fantôme de son maître, sans éclat, sans vigueur,
et non sans grâce. Disons toute la vérité : la cabale qui poorsuiyait Racine n'a pas seule décidé sa retraite ; il avait d'antres raisons , d'un ordre plus élevé , pour s'éloigner du théâtre : les devoirs de* la famille , une charge de coor, et les scrupules d'une piété sincère , l'affermirent dans sa résolution.
Au reste, avant de se dérober ainsi, il avait largement payé à l'art dramatiqve la dette du génie : Briku^nieus ^ Bérénice» Bajazet et MUkridate avaient montré ce qu'il pouvait tirer directement de son propre fonds et de l'histoire. On voudrait s'arrêter à loisir devant ces chefsd'œuvre, mais il faut au moins les saluer au passage. Bérénice mit aux prises, k l'insu l'un de Fautre, Corneille et Racine. Tous deux également dociles Si la prière d'Henriette d'Angleterre, également empressés , ils se trouvèrent prêts en même temps. Mais Racine était sur son terrain , dans la force de l'Age , avec ses meilleures armes; Corneille avait vieilli , et sa vocation n'avait jamais été ii la tendresse langoureuse : ce ne fut pas un combat. La Bérénice de \Rfteine n'est pas, si l'on veut, une tragédie, mais c'est, sons forme dramatique, le chef-d'œuvre de l'élégie *, celle de Corneille est Inen nne tragédie, et elle n'en est pas meilleure. Dans Bajazet, notre poète osa mettre sur la scène un fait de Thistoire contemporaine ; mais il comprit que le mystère da sérail et l'éloignement du lieu équivaudraient, dans l'optique théâtrale , k la distance des temps et qu'un héros moderne y prendrait les proportions d'un personnage antique : c'est Ik une observation profonde. Les caractères d'Acomat et de Roxane sont de belles créations de Racine. Bajazet, malgré sa générosité et son amour , pâlit â côté de ces figures si énergiquement dessinées, et la tendre Atalide s'y efface. MiOiridate , dans la partie politique , égale les mâles beautés de Corneille. Le caractère de l'implacable ennemi des Romains est une étude savante et complexe d'une rare puissance , et la figure de Monime un idéal de force et de grâce à qui on ne peut comparer, au théâtre, qne la chaste épouse de Polyeucte. Il n'y a de faible dans ce ta-
blcau héroïque que les deux fils de Mitliridate, Xipharès et Pharnace, dont la physionomie n'a rien d'antique, et la ruse bourgeoise par laquelle Mithridate , après Harpagon , surprend le secret d'un amour qui inquiète sa jalousie.
Dans le genre historique, Racine s'était élevé par Briiannicus , qui est son coup d'essai , k une hauteur que n'atteignent ni Bajazet ni Mithridate , et moins encore Bérénice ^y^lUdre a dit^ue c'était la pièce des connaisseurs^ et , en effet, plus le goût s'attache h examiner la savante structure de cette composition , la vérité des mœurs et des caractères, l'ordre et la proportion des scènes. Tari du style, et plus on admire. Il est vrai que l'émotion tragique n'est pas tout à fait au niveau de la gravité des événements , et cela tient h l'inévitable infériorité du héros k côté de personnages tels que Néron, Agrippine et Burrhus. L'intérêt est celui de l'histoire, qui ne donne pas toujoui^ la première place aux victimes. C'est déjh lieaucoup d'avoir élevé au point où l'a porté Racine cet adolescent qu'on n'a pu qu'entrevoir et qui meurt soudainement. Le miracle du poète est d'avoir fait revivre la Rome impériale déjk souillée de crimes et de perfidies, et retenant de sa force qui va s'épuiser, de sa grandeur qui chancelle , un prestige dont se tempère encore le spectacle de sa dégradation ; d'avoir montré sous des formes imposantes le prélude de cette orgie qu'arrosera bientôt le sang des martyrs et que punira plus tard le glaive des barbares. Sans doute , le poète pouvait mettre k nu ces plaies qu'il voile de draperies majestueuses \ mais, s'il dérobe quelque chose h nos yeux , il indique tout, il fait tout comprendre.
On a paru regretter de nos jours que la pudeur du peintre et son amour de la beauté idéale aient éloigné de nos regards les impuretés et les horreurs que fournissait riiisloirc : nous sommes bien loin de partager ce regret. L'art a une autre destination que de faire naître le dégoût ; son but est d'élever et d'épurer les âmes par l'image idéalisée des vertus et des vices : Tambition d'Agrippine, la lâcheté cruelle de Néron et sa luxure , la bas-
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scsse de Narcisse , déjà purgées par la forme poétique qui les limite en les exprimant, laissent à la mâle vertu de Burrhus, à la généreuse candeur de Britannicus, h l'innocence de Junie , ce charme de pureté qui pénètre l'àme et qui la fortifie. Agrippine n'est pas moins odieuse, Néron moins méprisable, Narcisse moins vil , parce que la réalité brutale de leurs passions et de leurs vices nous échappe; il suffit que l'image nous en soit présente dans leors discours et dans leur conduite , et que la vérité des sentiments qu'ils expriment prête les apparences de la vie à la passion on à ridée qu'ils représentent. Ce ne sont pas de pures abstractions, comme on le prétend pour les réprouver, ce ne sont pas des portraits tels que les voudrait la critique réaliste^ ce sont des idées qui ont pris un corps, un visage, une àme , idées vivantes de cette réalité poétique qui suflit à charmer les esprits délicats. L'illusion que produisent ces belles créations ne nait pas dans toutes les intelligences, cela est vrai-, mais, qu'on y prenne garde, l'insensibilité qu'elles rencontrent, le dédain qui les accueille, ne les accusent ni ne les amoindrissent, et il est permis d'y voir, h la charge des insensibles et des railleurs, un signe d'infirmité ou de dépravation. N'en déplaise aux détracteurs, Britannicus partage toujours, avec Horace et Cinna, l'honneur d'être au premier r^ng des chefs-d'œuvre de la tragédie historique.
Voilà ce qu'avait produit dans la première moitié de sa vie le génie de Racine. Ces belles années de jeunesse et de maturité, si fécondes en œuvres durables , n'avaient pas été sans quelques faiblesses de cœur et sans quelques cruautés d'esprit. Irritable comme un poète, en raison directe de son exquise sensibilité ,' Racine, toujours alerte à la riposte et quelquefois à l'attaque, avait décoché de vives et mordantes épigrammes , en prose comme en vers. La préface de Britannicus est amère contre le vieux Corneille et ses partisans 5 les deux lettres à l'adresse de Port-Royal , étincelantes d'esprit, sont d'une gaieté impitoyable; les épigrammes au tour marolique enfoncent avec un art perfide le trait
finement aiguisé et chargé de venin. Le tendre Racine piquait avec un dard d'abeille qui reste dans la plaie. Même dans les Plaideurs , revanche aristophanesqoe des ennuis d'on procès, la plaisanterie n'est pas enjouée, elle n'effleure pas les ridicules, elle est ou mordante ou bouffonne; elle tient de la satire et de la parodie. Aussi cette pièce, à laquelle prirent part en se jouant Boileau , Furetière et quelques autres amis , malgré tant de scènes bien faites et de vers piquants qui sont devenus proverbes , reste-t-elle bien en deçà de la véritable comédie. Au reste, ces vivacités d'humeur , ces aigreurs de caractère , n'étaient que des pointes de jeunesse : tout cela finit par s'effacer pour ne laisser paraître , dans une saison plus avancée de la vie , que l'homme de bien , l'ami dévoué , le chrétien sincère \ et si alors il lui échappe encore quelques épigrammes, elles seront piquantes sans amertume , témoin celle que lui suggère la JtÂdith de Boyer. Cette piété fervente et profonde ouvrit au génie de Racine de nouvelles sources d'inspiration; elle le plongea dans la lecture et la méditation des livres saints, d'où il tira pour Eslher et pour Athalie des trésors de poésie. Ne regrettons pas ces douze années de silence et de recueillement, stériles aux yeux inattentifs, et qui sans doute étaient nécessaires à l'enfantement de la tragédie sacrée.
Esther rendit à Racine, avec innocence , toutes les émotions qui avaient animé et quelquefois troublé les années de sa jeunesse. C'est le plus beau moment de sa vie. Il retrouvait do jeunes talents à former dans l'art de la déclamation où il excellait , lui le maître de Baron et de la Champmeslé ; il entendait de nouveau les acclamations de la foule, foule choisie cette fois, et devant le suffrage imposant de la royauté et de la cour, la critique, autrefois si cruelle , était condamnée au silence. Jamais Racine n'avait parlé un langage plus pur et plus harmonieux, et cette harmonie enchanteresse accompagnait les idées les plus élevées et les sentiments les plus chastes. En outre, le poète avait enfin trouvé un lieu propre k Tallianee de la poésie
lyrique , où il devait encore montrer sa supériorité , et du drame, où il avait fait ses preuves, alliance qu'il enviait au théâtre d'Athènes et qu'il réalisait sans atteinte à la vraisemblance. Louis XIV et madame de Maintenon étaient ravis ; la coor applaudissait avec transport , car elle trouvait, dans les allusions transparentes du sujet, de quoi satisfaire son double instinct de flatterie et de malignité.
Athalie, bien supérieure 3i E$iher, fut moins heureuse. Ce chef-d'œuvre de l'esprit humain , comme l'appelle Voltaire, contenait de trop graves leçons : on feignit de ne pas comprendre, et sans se trahir on écarta silencieusement cette image austère et blessante de la foi sincère et du zèle hypocrite. Ainsi Mathan triompha obscurément de Joad. Racine composa bien encore , h l'usage de Saint-Gyr, quelques cantiques, mais pour la tragédie, il fit place i Duché qui avait quelque talent, puisque , entre autres pièces bibliques, il a fait Absalan. Étonné de cet échec imprévu, Racine pensa s'être mépris , et Boileau , qui lui promettait avec assurance les suffrages de la postérité , ne parait pas lui-même avoir soupçonné les causes de cette froideur contre laquelle H protestait , en homme de goût. Racine montrait un Dieu trop sévère à l'orgueil et à l'iniquité des grands, trop compatissant aux souffrances du pauvre -, il imposait h la royauté des devoirs trop étroits , des charges trop lourdes ^ il était inexorable comme la vérité, importun comme la justice : la Bible l'avait rendu téméraire et presque séditieux. Lorsque tant d'oreilles étaient sourdes à des cris de détresse , n'étaitce pas trop de hardiesse que de dire en parlant de Dieu -:
Il entend les soupirs de Thumble qu'on outrage.
Celui qui avait trouvé dans son cœur cette plainte si résignée et si menaçante ne révélait-il pas par la bouche dn^andprètre de mortelles souffrances silencieusement dévorées ? A qui en voulait-il par cette sentence :
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule. El n'aurail-il pas été aussi embarrasse que Joas, si (luelquc
voix menaçante lui eût demandé : « Ces méchants , qui sont-ils?» Mais son plus grand crime, puisqu'il faut le dévoiler, le voici :
De l'absolu pouvoir vous ignorez Tivresse Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois , Maîtresses du vil peuple , obéissent aux rois ; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême....
Ce langage de Joad n'était pas de mise devant un pouvoir désormais sans contrôle et sans contre-poids, quand les courtisans étaient écoutés de préférence , que la France souffrait et qu'elle commençait k murmurer. C'était le temps où Yauban allait cherchant des remèdes k la misère publique, où Fénelon faisait peut-être parvenir jusqu'au trône et que certainement il écrivait cette lettre mémorable qui révèle rindignation des âmes chrétiennes. Il est permis de croire qn' Athalie déposa au fond de l'âme de Louis XIV le germe obscur de la colère qui éclata , quelques années plus tard , à la lecture de ce mémoire que Racine écrivit sous les auspices de madame de Maintenon, et qui devait éclairer le roi sur les souffrances de son peuple.
Après cela, faut-il s'étonner que Racine soit mort dans la disgrâce , et que Boileau, qui ne s'était pas compromis , ait pris après la mort de son ami la sage résolution de ne pas profiler de la faveur qui lui était conservée et de ne plus paraître à la cour. « Qu'iraîs-je faire là .^ disait-il, je ne sais plus louer. » La vérité est que la matière lui faisait défaut plus que l'art. Boileau avait su louer 5 mais, comme Racine, il louait sincèrement et, comme lui, il n'avait jamais su flatter. Or le temps était arrivé où la vérité devenait, difficile a dire et où il n'y avait guère de place que pour la flatterie. En suivant ainsi Racine et Boileau jusqu'au ternie de leur carrière, on voit que la poésie nous a conduit an doHi des années vraiment belles du siècle de Louis XIV : l'éloqinMirc rrliginiso va nous y ramener.
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