‹ Histoire de la littérature française deu moyen âge aux temps modernesChapitre 42 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Êloqaenca feligieose.—Bossaet.— Ensemble de sa vie et de ses œavres.— Discoars sariliistoire universelle. —Oraisons fanébres.— - SermoDs.— BoMuet evlélleo. — Malebranche. — Fléchier. — Boordalooe. «• Caractère de 00a éloquence.— Moralistes. — La Bruyère.

L'essor de la poésie pendant les premières années du règne de Louis XIV n'est pas la conséquence directe du pouvoir absolu de ce prince, mais de l'usage qu'il en lit, par grandeur d'âme, et de la liberté qu'il laissa aux hommes de génie, qu'il inspirait encore par le voisinage de ses hauts faits et dont il garantissait les loisirs par ses libéralités. Celte liberté était tempérée par les bienséances, et elle n'en fut que plus féconde; elle se réglait d'elle-même sous l'œil bienveillant du maitre. La chaire aussi fut libre , non par tolérance, mais de droit et par devoir. Elle fut respectueuse dans l'exercice de son droit, dans l'accomplissement de ses devoirs; car rien alors ne se produisait sans rendre hommage aa monarque dont le pouvoir était partout présent. À aucune époque, l'Église en France n'eut autant de splendeur*, assurée de son pouvoir par la piété du prince et par la foi des peuples , en retour elle fut sincèrement gallicane, c'cst-k-dire que, sans cesser d'être catholique, elle se montra monarchique â^ationale. Le choix des évoques que le discernement et Kijastice de Louis XIY élevaient, non par caprice, mais selon Tordre du talent et des vertus, avait fait de l'épiscopat de France un corps vénérable par l'exemple , puissant par la parole. Le pouvoir royal, qui l'honorait en le contenant, et qui, par prudence autant que par respect, n'appela jamais aucun de ses membres à la direction des affaires publiques, obtint de lui la déclaration de 1682, garantie de l'indépendance du trône. Dans ces termes de déférence commune et de concert indépendant se manifesta la liberté religieuse, et avec la liberté, l'éloquence, bannie du domaine de la politique que lui interdisait la royauté. Ainsi,

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tous le pouvoir absolu , c'est encore un souille de liberté qui féconde le génie. Cest l'autorité de la religion et l'indépendance qu'elle impose comme un devoir à ses ministres qui ont fait la grandeur de Bossuet , de Bourdaloue , de Fénelm et de Massillon. Nous allons en saisir quelques traces ra Jetant un coup d'oeil rapide sur l'œuvre de ces grands hommes. L'ordre des temps, comme celui du génie , donne la première place k Bossuet.

Bossuet paraît le modèle accompli du docteur et du prêtre. Sa vie est un long combat où le courage ne lui manque jamais ni la victoire : considérée dans son ensemble, elle montre dans la suite de ses travaux , d'abord l'adversaire du protestantisme ramenant , par la mission de Metz , de nombreux dissidents au sein de l'Église \ enlevant k l'hérésie le plus illustre de ses apôtres, le grand Turenne ] leur ôtant, par l'exposition claire et précise de la foi , tout motif sérieux de dissentiment^ réduisant Claude, par une argumentation serrée, au silence ou à la contradiction ^ confondant les insolentes prédictions de Jurieu , et déroulant le tableau des variations des sectes dissidentes , en regard de l'immuable Vérité ] enfin , essayant , avec le grand Leibnitz , de réunir en im seul corps tous les membres divisés de la famille chrétienne. Yoilk ce qu'il a fait du côté de l'hérésie. Dans le sein de l'Église catholique , prédicateur infatigable du dogme et de la morale chrétienne , il montre k tous ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire; il repousse avec une égale Vnergie la morale excessive de ces docteurs qui font haïr la vertu , et celle de ces casuistes dont les relâchements, la coupable complaisance , excusent le vice et élargissent outre mesure la voie étroite qui conduit au ciel^ oracle de l'Église gallicane, il en proclame les principes, sans arrière-pensée de flatterie pour la royauté, sans volonté, mais sans crainte d'irriter le saint-siége : enfin il combat k outrance le quiétisme, qui lui semblait, sous les apparences d'une perfection impossible, mener fatalement aux erreurs d'un déisme mystique.

Orateur, théologien, philosophe, historien, cet infatigable alhK'tc accumule les chefs-d'œuvre sans paraître y

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songer : il met à tout ce qu'il touche le sceau de son génie. Dans la dbaire chrétienne, il fait entendre des accents inonis jusqu'alors et qu'on n'entendra plus lorsque sa voix s'éteindra. Dans l'histoire , dans la philosophie , même supâriorité. Bossuet n'a rien fait en vue de lui-même ni de la glmre hamaine; il n'a jamais écrit pour écrire, mais pour agir \ tous ses écrits sont des actions , et ses actions , l'accomplissement d'un devoir. Il ne s'est jamais dit : a Sois orateur, sois historien , sois philosophe. » Ses ouvrages sont des actes . qui témoignent de l'exercice de ses fonctions : il prêche , parce qu'il est prêtre \ il enseigne , parce qu'il est précepteur; il combat, parce qu'il est croyant. L'auteur n'est pas distinct de l'homme \ sa vie et ses œuvres se confondent. Les mots ne sont rien pour lui : son style , et il n'en est que plus merveilleux, c'est l'ordre, c'est l'enchaînement, c'est la vigueur, c'est le corps même de la pensée qui sort tout armée de son cerveau. Où trouverez-vous pareille identité entre la pensée et le langage? quel est l'écrivain qui n'ait point quelque complaisance pour les mots, qui ne s'arrête quelquefois k les ajuster, à les parer? quel est celui, méaaie entre ceux qui ne veulent pas se faire remarquer, qui ne se laisse voir et surprendre? Ailleurs vous sentirez l'effort; dans Bossuet, vous ne voyez que la force. Pour les uns, le langage est un vêtement, pour les. autres une parure; i^ quelques-uns il tient lieu de substance ; dans Bossuet , c'est la pnsée visible et nue.

On a l'air de déclamer lorsqu'on dit que Bossuet est plus qu'un orateur, que c'est l'incarnation de Téloquence ; et ce* pendant , si on confronte l'idée de l'éloquence et les discours de Bossuet, on trouve l'expression simple et vraie. En effet, l'éloquence n'est-elle pas la production animée, simple, énergique , souveraine, de la raison et de la passion humaines? Or, le langage de Bossuet est-il autre chose? n'estrce pas la raison et la passion manifestées sans efforts et par un mouvement continu? la passion et la raison de Bossuet ne se font-elles pas maîtresses des nôtres? ne nous en(raine-t-il pas, ne nous tournc-t-il pas a son gré,

ne nous emporte-t-il pas dans un essor irrésistible? On peut donc dire à la lettre que Bossuet, c'est l'éloquence même. Par la même raison , Bossuet est plus qu'un théologien : les lumières et les mystères de la théologie se sont incorporés à son intelligence; il sait la doctrine, il connaît les faits et leur signification. Non-seulement il les connaît, mais il en dispose librement comme de sa chose propre : la Bible est Ik avec l'Évangile , avec les Pères , avec les conciles ; tout y est écrit comme dans un livre , et ce livre est toujours ouvert sous les yeux de son esprit. Il est donc vrai de dire que Bossuet est la théologie même.

Éloquence et théologie , voilà tout Bossuet : aussi, quelque sujet qu'il aborde, il se montrera théologien et orateur. Il aborde l'histoire ; l'histoire dans ses mains devient un discours religieux : c'est un récit des faits de Dieu ou plutôt de ses desseins accomplis par l'entremise de l'humanité qui les ignore. Des hauteurs où il se place pour considérer l'histoire , les empires ne lui apparaissent plus que comme des individus, et les destinées de ces individus ne sont que des scènes ou des actes d'un drame unique qui se dénoue par la naissance du Christ et la rédemption du genre humain. Le prologue, c'est la création-, l'exposition, la chute de l'homme; le nœud, la dispersion des hommes, les progrès de l'idolâtrie, et la durée du peuple de Dieu ; la péripétie , la corruption et le déclin du monde idolâtre; le dénoûment, l'avènement du libérateur et le triomphe de sa doctrine.

Bossuet a résumé toute sa doctrine historique dans les dernières pages de son discours sur l'histoire universelle ; il conclut comme Balzac , mais en d'autres termes, que ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel , et que si les hommes en sont les acteurs, Dieu en est le poète. Ccu\ qui s'imaginent gouverner le monde travaillent h un dessein qu'ils ignorent : « Ils font , dit Bossuet, plus ou moins qu'ils ne pensent , et leurs conseils n'ont jamais manque d'avoir des effets imprévus; ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours

que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-lk seul tient tout en sa main , qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore , qui préside h tous les temps et prévient tous les conseils. Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines, ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus inspirait au peuple romain un amour immense de la liberté , il ne songeait pas qu'il jetait dans les esprits le principe de cette licence effrénée par laquelle la tyrannie qu'il voulait détruire devait être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins. Quand les Césars flattaient les soldats, ils n'avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l'empire. En un mot, il n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens : Dieu seul sait tout réduire k sa volonté. C'est pourquoi tout est surprenant , k ne regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s'avance avec une suite réglée. » Cette suite réglée des événements acheminait l'humanité à la rédemption par la venue du Christ. Lk s'arrête l'historien , et il ne dit pas où le christianisme conduira le monde. Il explique le passé, il n'ose pas sonder l'avenir. Il ne nous fait pas même entrevoir quelle sera sur la terre la condition des fils d'Adam , lorsque la doctrine évangélique, qui les a déjk transformés en les effleurant, aura fini par les pénétrer.

Dans la constitution d'un État, Bossuet parait s'arrêter, si l'on s'en rapporte au traité de la Politique tirée de V Écriture sainte, au pouvoir absolu d'un seul, réglé par la religion et tempéré par la justice -, le gouvernement de Louis XIV lui semble la forme dernière et la meilleure d'une société de chrétiens. Cependant d'après le tableau de l'Egypte , qu'il compose avec complaisance de traits empruntés a Hérodote, k Diodore, k Tacite, sur un idéal qui lui appartient, on peut croire qu'ily aurait apporté quelques réformes. En effet, dans cette terre de sagesse et de piété telle qu'il la décrit, « la vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples heureux.» En outre, a il n'était pas permis d'être inutile k l'État : la loi assignait k chacun son emploi , qui se

perpëtaait de père en fils ; on ne pouvait ni en avoir deux ni changer de profession , mais aussi tontes les professions étaient honorées. II fallait qu'il y eût des emplois et des personnes plus considérables , comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps : leur éclat ne fait pas mépriser les pieds ni les parties les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres et les soldats avaient des marques d'honneur particulières ; mais tous les métiers, jusqu'aux moindres, étaient en estime , et on ne croyait pas pouvoir sans crime mépriser les citoyens dont les travaux, quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public. » Aussi , « dans un si bel ordre , les fainéants ne savaient où se cacher. » En Egypte , si Ton en croit Bossuet , <c personne n'était humilié sous le bon plaisir d'autrui , il n'y avait pas de condition que le dédain des supérieurs rendit intolérable ; n c'était un principe de stabilité. Une autre cause de calme et de prospérité, c'était l'inviolable respect de la loi , k tous les degrés , dans toutes les classes ; seulement « les rois étaient obligés plus que les autres îi vivre selon les lois. » Rien de plus simple et de plus pur que l'administration de la justice dans ce modèle des États : a Les juges ne tiraient rien des procès, et on ne s'était pas encore avisé de faire un métier de la justice. Pour éviter les surprises , les affaires étaient traitées par^écrit dans cette assemblée; on y craignait la fausse éloquence, qui éblouit les esprits et émeut les passions. » Ce peuple , ami de la vérité, attendait pour louer les hommes la fin de la vie, et encore « il n'était pas permis de louer indifféremment tous les morts : il fallait avoir cet honneur par un jugement public; » et lorsqu'un personnage avait mérité d'être loué, « on faisait son panégyrique , mais sans y rien mêler de sa naissance. )> Sous ce régime, Bossuet aurait eu dispense et même défense de prononcer quelques-unes de ses Oraisons funèbres, et c'eût été grand dommage pour l'éloquence. Hàtons-nous d'ajouter que si la réalité historique n'eût point souffert de ce sacrifice , les vérités supérieures de la morale et de la religion auraient été privées du plus éclatant hommage qu'elles aient jamais reçu dans la chaire évangélique.

L'écueil de l'oraison funèbre serait de Taire retentir la chaire chrétienne d'éloges hyperboliques et mensongers pour des hommes puissants , qui n'auraient d'autre titre aux hommages que le rang même d'où la mort vient de les précipiter. Cet abus n'est pas sans exemple , et alors l'éloquence porte une grave atteinte à la morale et à la religion en introduisant la flatterie dans le sanctuaire. Bossuet ne pouvait pas consentir à faire de son saint ministère un instrument de vanité mondaine : aussi , quel que soit le personnage qu'il a mission d'honorer, a-t-il soin d'abaisser la grandeur humaine devant la majesté divine -, s'il est tenu, par bienséance, & ménager des morts illustres , il compense des égards nécessaires par les terribles vérités qu'il fait entendre aux vivants. Par ce biais , l'orateur chrétien se retrouve libre et ressaisit pleinement sa dignité : nulle part Bossuet n'est ni plus imposant, ni plus inexorable; il fait payer chèrement aux grands de la terre sa complaisance apparente. Ce n'est pas , au reste , qu'il soit insensible à cette grandeur : sa grande &me en est vivement touchée*, mais elle s'afTermit contre l'émotion, elle s'élance au delU du temps pour montrer la misère et le néant de tout ce que le temps emporte. Certes l'admiration ne s'est pas méprise en s'attachant de préférence , parmi tant de chefs-d'œuvre , aux oraisons funèbres : c'est là surtout qu'on est amené ii détourner sur l'orateur cette comparaison qu'il applique à l'un de ses héros : a comme une aigle qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs, soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous c6tés des regards perçants , et tomber si sûrement sur sa proie qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux 'j aussi vifs étaient les regards , aussi vive et impétueuse était l'attaque , aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. » Tel aussi plane le génie de Bossuet-, tel il voit, tel il saisit, tel il étreint sa pensée.

Ce génie de Bossuet si sain , si vigoureux , si maître de lui-même, a trop bien conscience des forces qui demeurent à l'intelligence hunuine, malgré sa chute , et de sa dignité,

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poiir eii Ode le déliacleurj il l'admire dans sou essence oi dans les œuvres qu'elle a produites : n Je cooresse , dit-il , que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a faites la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour s'accommoder k notre usage. L'itommc a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force ; il a su discipliner leur humeur brutale, et contraindre leur liberté indocile... » Mais il faut lire tout ce passage dans l'admirable sermon sur la Mort. C'est là aussi que Bossuet ose rattacher t'àme de l'homme ii l'essence divine , l'image à son modèle; ce que l'homme ajoute de sa propre industrie à l'œuvre de Dieu lui parait sur ce point un invincible argument : « 0 homme, s'écrie-t-îl , comment pourrais-tu faire remuer tant soit peu une machine si forte et si délicate, s'il n'y avait en toi-même et dans quelque partie de ton être quelques fécondes idées tirées <Ie ces idées originelles . en un mot, quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde? » Quand Bossuet parlait ainsi de la raison de l'homme et qu'il voulait qu'il y eût dans notre àme un écoulement et comme une portion de riolcUigence divine , personne, ni parmi les théologiens, ni parmi les philosophes, ne songeait k l'accuser, soit de rationalisme, soit de panthéisme : c'est qu'alors les théologiens étaîenl par surcroit philosophes h la manière de Platon et ào Descartes , et que les philosophes ne craignaient pas d'être chrétiens. Pour Bossuet , comme pour Fénelou , il n'y avait point de guerre entre ce que la raison atteint par ses propres forces et ce que la foi lui révèle obscurément; pour eux ta foi élargissait la sphère de la vérité : ils croyaient résolument ce qu'elle leur présentait sous un voile mysléricux, et ce voile, ils essayaient encore de le rendre transparent h l'aide de la science, c'est-à-dire en portant sur ces vérités supérieures et obscnivs les lumières de l'observation et du raisonuemeot. Leur lltéulogie est une mélaphysiiiue irausceniiante. Celte science

qui ne s'achèvera jamais, noble exercice des- âmes religieuses vigoureusement irempees , Uossuet nous en fait entrevoir les profondeurs dans ses Méditations sur les Évangiles, et il nous porte vers les cimes les plus ardues par ses Élévations sur les mystères. C'est 1^ surtout f|u'il nous montre jusqu'où peut aller la pensive humaine sur les ailes de la religion.

Ce que Bossuel doit à la philosophie de Descartes et à la pratique de sa méthode, on le voit surtout dans le traité de la Coniiaissance de Dieu el de soi-mfme, ouvrage substantiel et didactique qui sulTirait pour initier les jeunes gens i la philosophie. C'est encore Descartes qui a servi de guide el d'initiateur ^ un autre homme de génie , écrivain supérieur el métaphysicien profond , Nicolas Malebranche , père de l'Oratoire , penseur intrépide el chrétien soumis. Son livre de la Bechercke de la vérité signale mieux qu'on ne l'avait fait avant lui les causes de nos erreurs, et quoiqu'il s'égare lui-même quelquefois en pensant trouver le vrai , on peut dire que dans cette poursuite il a apporté autant de bonne foi que de sagacité. S'il a dépassé le but , il est permis de croire qu'il l'a touché ; faisant route entre deuxabiraes, il côtoya celui du panthéisme spiritualiste sans y tomber, laissant à l'aulfc extrémité Spinosa se précipiter dans le gouffre sans fond où la substance unique, impersonnelle et infinie, engloutit la personne humaine et sa liberté. Ce mystère si redoutable et si attrayant du commerce de l'Urne humaine et de l'inletligence suprême , Malebranche l'a sondé d'un regard profond el sincère. Il pense que l'homme voit directement la vérité dans sa source même i c'est aussi l'opinion do Bossuet et de Fénelon. Dieu est, k ses yeux, le lieu des esprits , comme l'espace est le lieu des corps; l'âme humaine vit en lui , elle y puise sa force et sa lumière, sans s'y confondre, et selon sa mesure et sa pureté elle y voit l'essence du vrai. Elle n'y voit pas tout , en dépit d'un vers épigrammatique plus spirituel que juste; elle n'y voit que ce qui subsiste éternellement el qui n'est pas ailleurs; c'est de la qu'il hti Hiiloiri tUUrairi. 2G

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arrive , soit qu'elle le réfléchisse comme un miroir, ainsi que le veulent d'autres philosophes , soit qu'elle l'atteigne directement, comme le pense Malebranche. Quoi qu'il en soit, la dispute reste ouverte entre les philosophes sur la valeur scientifique des opinions de Malebranche*, mais parmi les hommes de goût nul n'hésite à reconnaître le rare mérite de son style , qui dans un langage souple , précis et lumineux , sait tout ensemble peindre et définir. Malebranche a le génie de la métaphysique^ il a aussi le cœur et la pénétration du moraliste ; il invite ii penser et il pousse à bien agir.

Ce goût de vérité , ce besoin de lumière Ik où elle peut se produire et d'éclaircissement sur les points mêmes qui doivent demeurer obscurs, commun à Malebranche et k Bossuet, n'a point troublé ces fermes génies dans lenr foi religieuse. Bossnet s'en explique fièrement en s'adressant aux incrédules et aux sceptiques : « Mais qu'ont-ils vu ces rares génies, qu'ont-ils vu de plus que les autres? Pensent-ils avoir mieux vu les difficultés , k cause qu'ils y succombent, que les autres qui les ont vues et qui les ont méprisées ? Ils n'ont rien vu ; ils n'entendent rien \ ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie , et ce misérable partage ne leur est pas assuré. Leur raison, qu'ils prennent pour guide , ne présente à leur e^urit que des conjectures et des embarras. Les absurdités où ils tombent en niant la religion deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne ; et pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles , ils suivent l'une après l'autre d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc après tout que leur malheureuse incrédulité , sinon une erreur sans fin, une témérité qui hasarde tout , un étourdissement volontaire, et, en un mot, un orgueil qui ne peut souffrir son remède , c'est-k-dire qui ne peut souffrir une autorité légitime ? Ne croyez pas que l'homme ne soit emporté que par l'intempérance des sens : l'intempérance de l'esprit n'est pas moins flatteuse. Ck)mme l'autre , elle se fait des plaisirs cachés et s'irrite par la défense. Ce superbe

croit s*éleyer aa-dessus de tout et au-dessus de lui-même , quand il s'élève , ce lui semble , au-dessus de la religion qu'il a si longtemps révérée ] il se met au rang des gens désabusés ^ il insulte en son cœur aux faibles esprits qui ne font que suivre les autres sans rien trouver par eux* mêmes , et devenu le seul objet de ses complaisances , il se fait lui-même son Dieu. »

Telle était l'assurance de Bossuet dans la foi , tel aussi l'ascendant de son éloquence : jamais la parole humaine n'eut plus d'autorité. Lorsqu'il monta pour la première fois dans la chaire chrétienne , il y trouvait le souvenir encore récent du petit père André, orateur jovial et populaire, héritier de ces prédicateurs firanciscains qui ne dédaignaient pas ' de faire rire leur auditoire. D'autres , il est vrai , avaient déjà cherché la gravité et la noblesse : les François de Sales , les Vincent de Paul , les Cospéan , les Lingendes, les Singlin , les Desmares , d'autres encore , étaient entrés dans la bonne voie \ le génie de Bossuet y entraîna tous ceux qui hésitaient. Cest alors que Mascaron , après avoir longtemps sacrifié an bel esprit, prenait enfin par l'oraison funèbre de Turenne une place parmi les orateurs. Sur le même sujet Fléchier composait une œuvre qu'on lit encore et qu'on admire *, mais Fléchier procède plutôt de Balzac que de Bossuet : le choix des mots , l'harmonie du langage , le tour heareux de la pensée , l'art de placer des figures et de trouver des mouvements oratoires convenables au sentiment qu'il exprime , produisent quelquefois chez cet habile orateur les eCTets de la grande éloquence. On se tromperait si Ton ne voyait dans Fléchier qu'un rhéteur ingénieux qui simule l'éloquence avec adresse : Fléchier est réellement orateur -, mais il a le tort de montrer avec coquetterie le talent qu'il emploie , et de détourner l'attention sur la parure dont il enjolive des pensées solides. II faut au moins citer un exemple de cet art merveilleux de caresser l'oreille et de charmer l'esprit par l'heureux choix des mots et la proportion des membres d'une période. II n'a jamais été porté plus loin que dans ce portrait de

Judas Machabée : « Cet homme qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre, qui couvrait sou camp du bouclier et forçait celui de l'ennemi avec l'épée , qui donnait aux rois ligués contre lui des déplaisirs mortels , et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits dont la mémoire doit être éternelle ^ cet homme qui défendait les villes de Juda, qui domptait l'orgueil des enfants d'Ammon et d'Ésaû , qui revenait chargé des dépouilles de Samarie , après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères ; cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël comme un mur d'airain où se brisèrent tant de fois les forces de l'Asie, et qui , après avoir défait de nombreuses armées , déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie , venait tous les ans , comme le moindre des Israélites , réparer avec ses mains les ruines du sanctuaire , et ne voulait d'autre récompense des services qu'il rendait à sa patrie que l'honneur de l'avoir servie *, ce vaillant homme poussant enfin avec un courage invincible les ennemis qu'il avait réduits à une fuite honteuse , reçut le coup mortel et demeura comme enseveli dans son triomphe. » En parlant ainsi, Fléchier voulait sans aucun doute faire admirer Machabée et Turenne , mais il voulait aussi qu'on applaudit le panégyriste.

Bossuet , et c'est sa principale gloire , ne demande rien pour lui-même *, il ne veut que faire passer sa pensée dans i'àme de ceux qui l'écoutent; il en est de même de Bourdaloue, qu'on a proclamé le premier de nos sermonnaires , quoique Bossuet ait fait des sermons. Quand on lit ces vigoureuses ébauches de Bossuet, tout empreintes de génie, en regard des compositions achevées de Bourdaloue , on s'étonne que la vogue de celui-ci ait rejeté dans l'ombre le souvenir des succès antérieurs de Bossuet. Il semble que les contemporains aient oublié, en entendant Bourdaloue , que pendant dix années Bossuet les eût émus et édifiés de la sainte parole. Mais il faut rendre à Bossuet ce qui lui appartient : l'abbé Maury a raison de dire : <( Bourdaloue fut un des plus beaux ouvrages de Bossuet ^ » l'œuvre fut digne du

mattrc. Préparé à la prédication par de fortes études, animé d'une foi sincère, exempt d'ambition et d'intrigue, il ajoutait à l'autorité de la parole évangélique la force de ses exemples. Le monde, qu'il ne flattait pas, qu'il ne décourageait pas non plus, car il savait lui montrer son intérêt présent à marcher dans la voie qui conduit aux récompenses étemelles, se laissa captiver à son éloquence grave et pénétrante. Bourdaloue put donc mettre à profit la paix de l'Église, pendant la trêve qui fit taire les disputes du jansénisme, pour établir solidement les vérités du dogme et les principes de la morale. La vogue donna l'essor à son talent en portant partout le nom de l'orateur. Madame de Sévigné , qui allait en Bourdaloue plus volontiers qu'aux fêtes de la cour, témoin désintéressé, puisqu'elle tenait à Port-Royal par ses affections, dépose , par son admiration tant de fois exprimée sans réserve, delà puissance oratoire de l'éloquent jésuite. Et cependant il négligeait tous les moyens de plaire empruntés soit à la passion , soit aux artifices du langage. C'est de lui surtout qu'on peut^lire avec Fénelon qu'il « ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et, la vertu. » La sévérité de son style égale la rigueur de ses raisonnements*, chez lui l'émotion nait du mouvement logique par la solidité , le nombre et l'ordre des preuves. Ainsi la lumière se fait dans l'intelligence , et la conscience prononce. Bourdaloue ne met rien d'étranger entre la pensée qu'il exprime et l'esprit qui la reçoit-, l'orateur s'efface, il ne détourne sur lui-même ni la critique, ni l'admiration , et comme la pensée se trouve en contact direct avec la pensée , le jugement ne porte que sur le vrai.

On a tout dit sur la belle ordonnance des sermons de Bourdaloue et sur sa fécondité à en diversifler les plans , lorsqu'il reprend et renouvelle un sujet déjà traité par lui et qu'il semblait avoir épuisé. Pour s'en faire une idée, il faut une étude approfondie , une comparaison détaillée des œuvres de l'orateur^ nous pouvons au moins apporter ici quelque preuve de la pénétration du moraliste et de la vigueur du logicien. Ainsi, comme exemple des sophismes de la

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haine , de cette habitude fatale de juger les hommes « dod point par ce qu'ils sont en effet, mais par ce qu'ils nous sont, » il serait difficile de trouver ailleurs un tableau plus vif et plus vrai que celui-ci : « Comment jugeons-nous d'un ennemi ? il s'est attiré notre disgrâce : c'est assez. Avec cela , en vain il ferait des prodiges : ses prodiges mêmes ne serviraient qu'à nous le rendre et à nous le faire paraître plus odieux ] en vain il posséderait toutes les vertus , les vertus les plus éclatantes prennent dans notre imagination la teinture et la couleur des vices : s'il est dévot , nous l'accusons d'hypocrisie -, s'il ne l'est pas , nous le soupçonnons d'impiété 'j s'il est humble , nous regardons son humilité comme une faiblesse *, s'il est généreux , nous appelons son courage orgueil et fierté -, s'il est discret et réservé, c'est dans notre opinion un homme artificieux et fourbe ; s'il est ouvert et sincère , nous le traitons d'imprudent et d'évaporé. Les autres ont beau le combler d'éloges , cet intérêt qui nous préoccupe nous fait croire que ces éloges sont autant de flatteries , de mensonges. »

Un seul passage suffira pour donner une idée de la force irrésistible de l'argumentation de Bourdaloue ^ c'est le développement de la dernière des preuves qu'il tire du mystère de la croix pour démontrer la divinité de Jésus-Christ : tt Concluons par une dernière preuve , mais essentielle : c'est de voir un homme que l'ignominie de sa mort , que la confusion, l'opprobre, l'humiliation infinie de sa mort, élève à toute la gloire que peut prétendre un Dieu ] tellement qu'à son seul nom, et en vue de sa croix, les plus hautes puissances du monde fléchissent les genoux et se prosternent pour lui faire hommage de leur grandeur. Voilà ce que Dieu révélait à saint Paul dans un temps, remarque bien importante, dans un temps où tout semblait s'opposer à l'accomplissement de cette prédiction*, dans un temps où , selon toutes les vues de la prudence humaine , cette prédiction devait passer pour chimérique ; dans un temps où le nom de Jésus-Christ était en horreur. Toutefois , ce qu'avait dit l'Apôtre est arrivé \ ce qui fut

pour les ckrclicus de ce temps-là un point de toi a cessé en quelque façon de Tétre pour nous, puisque nous sommes témoins de la chose et qu'il ne faut plus captiver nos esprits pour la croix. Les puissances de la terre fléchissent maintenant les genoux devant ce crucifié. Les princes, et les plus grands de nos princes , sont les premiers k nous eu donner l'exemple, et il n'a tenu qu'à nous, les voyant en ce saint jour au pied de l'autel adorer Jésus-Christ sur la croix , de nous consoler et de nous dire à nous-mêmes : Voilà ce que m'avait prédit saint Paul ; et ce que du temps de saint Paul j'aurais rejeté comme un songe, c'est ce que je vois et de quoi je ne puis douter. Or un homme , mes chers auditeurs, dont la croix , selon la belle expression de saint Augustin , a passé du lieu inf&me des supplices sur le front des monarques et des empereurs, un homme qui sans autre secours, sans autres armes, par la vertu seule de la croix, a vaincu l'idolfltrie , a triomphé de la superstition , a détruit le culte des faux dieux, a conquis tout l'univers, au lieu que les plus grands rois de l'univers ont besoin pour les moindres conquêtes de tant de secours *, un homme qui , comme le chante l'Église , a trouvé le moyen de régner par où les autres cessent de vivre, c'est-à-dire par le bois qui fut l'instrument de sa mort ; et ce qui est encore plus merveilleux , un homme qui pendant sa vie avait expressément marqué que tout cela s'accomplirait, et que du moment qu'il serait élevé de la terre, il attirerait tout à lui : un tel homme n'est-il pas plus qu'homme ? N'est-il pas homme et Dieu tout ensemble ? Quelle vertu la croix, où nous le contemplons , n'a-t-elle pas eue pour le faire adorer des peuples ? Combien d'apôtres de son Évangile, combien d'imitateurs de ses vertus, combien de confesseurs , combien de martyrs, combien d'âmes saintes dévouées à son culte , combien de disciples zélés pour sa gloire ] disons mieux , combien de nations , combien de royaumes, combien d'empires n'a-t-il pas attirés à lui par le charme secret, mais tout-puissant, de cette croix ? »

Bourdaloue ne nous a pas éloignés de Rossuet, <|ui lui a

été un précurseur et un modèle^ La Bruyère nous y ramène encore. Bossuet de?ina son génie et le mit en demeure de se produire : c'est i'évéque de Meaux qui tira d'un obscur emploi de Gnances, pour l'attirer ^ la cour, sur le théâtre de ses observations , le moraliste ingénieux et profond qui passa de bien loin Théophraste après l'avoir traduit. La Bruyère ne fut pas ingrat, car, en prenant place à l'Académie, il fit le plus noble et le plus juste éloge de son protecteur en quelques paroles qu'on n'a pas oubliées : « Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une envieuse critique et qui l'a fait taire -, qu'on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et l'éminence de ses talents : orateur, historien , théologien , philoso{die , d'une rare érudition, d'une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la chaire^ un défenseur de la religion, une lumière de l'Église ; parlons d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Égh'se?» La Bruyère n'est pas seulement moraliste, il est philosophe et chrétien ] il ne s'est pas contenté de peindre les travers et les vices de son siècle, il les a rattachés k leur origine, qui est l'oubli de Dieu. Par cette pensée , il est de l'école de Bossuet et de Bourdaloue , pendant qu'il se relie par l'esprit critique et par le sens comique à Boileau et à Molière -, ce dessein de haute moralité forme aussi l'unité de son livre , qui semble au premier abord ne se composer que d'observations détachées.

Personne plus que La Bruyère n'a pris au sérieux Tari d'écrire et le rôle d'écrivain. Il croit fermement que le beau et le bien sont autre chose que des abstractions de l'esprit et des caprices de la sensibilité. Il pense qu'ils existent réellement, qu'on peut les atteindre et qu'on doit y tendre courageusement : H II y a, dit-il , dans l'art un point de perfection , comme de bonté et de maturité dans la nature : celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait*, celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçii et au delà, a le goût défectueux. Il > a donc un bon et un mauvais goût , et l'on dispute des goûts avec fondement. » Rien n'est plus vrai ; mais

il y a trop de gens ÎDtéressés à supprimer la distinction entre les esprits bien faits et les esprits de travers , pour que la maxime de La Bruyère ne soit pas contestée. Ce qui est vrai du fond d'un ouvrage ne l'est pas moins de la forme : « Entre toutes les expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées , il n'y en a qu'une qui soit la bonne. » Et le propre de cette expression unique qu'on cherche souvent sans la trouver, c'est « qu'on éprouve , quand enfin on l'a trouvée , qu'elle est précisément celle qui était la plus simple, la plus naturelle , qui semblait devoir se présenter d'abord et sans effort. » Ailleurs, La Bruyère caractérise en deux mots les écrivains supérieurs : « Tout l'esprit d'un auteur consiste ^ bien définir et k bien peindre , » c'est-à-dire k contenter la raison et k satisfaire l'imagination. Nous avons des écrivains qui peignent sans définir, et ils sont vagues ou vaporeux ; nous en avons d'autres qui définissent et ne peignent pas , et ils sont secs et froids. « Moïse, Homère, Platon, Vii^ile, Horace, dit La Bruyère, ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images^ il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.)» Mais le vrai pour le philosophe, c'est le juste et l'honnête, et il ne suffit pas qu'un écrivain réussisse k plaire par l'éclat de son talent , il doit avoir une ambition plus haute : « Il demande des hommes un plus grand et plus rare succès que les louanges , et même que les récompenses , qui est de les rendre meilleurs. » Telle était l'ambition , tel aussi a été l'hMneur de celui qui n'a pas craint de poser au jugement littéraire cette règle unique qui condamne tant d'ouvrages , même éminents : « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage, il est bon et fait de main d'ouvrier. »

La Bruyère connaissait toute la force du ridicule: il en savait aussi régler l'emploi dans les limites qui lui sont tracées par le goût et par la morale: «Il ne faut pas, disait-il, mettre un ridicule où il n'y en a point : c'est se gâter le goût, c'est corrompre son jugement et celui dos aulres^

mais le ridicule qui est quelque part, il faut Vy voir, Teu tirer avec grâce et d'une manière qui plaise et qui instruise. » La Bruyère n'a pas fait autre chose , et celle-lk il Fa faite avec goût et non sans génie : il a vu le ridicule où il était et il l'en a tiré avec grâce. Cest ce qui fait le charme et la solidité de son livre ; la raillerie est son arme favorite , mais il ne la tourne que contre ce qui mérite d'en être frappé. Il ne rit pas de tout, comme ces moqueurs de profession qui ne laissent rien où le respect puisse s'attacher en sûreté : avec lui, l'âme de l'homme ne risque ni de se fausser, ni de s'amollir, ni de se dépraver -, le plaisir qu'il donne n'est pas un plaisir qui corrompe , mais un exercice qui affermit le cœur et qui aiguise rintelligence^ H naos inspire le goût du bien , en nous faisant respirer comme un parfum de probité qui s'exhale de son âme , et eet arôme nous communique des forces pour la vertu. Il n'a point de bile noire ni de fiel -, il ne fait ni haïr ni mépriser l'homme : il rend le vice méprisable -, il ridiculise les travers du cœur et de l'esprit, et, dans l'occasion, lorsque les torts qu'il signale méritent un châtiment exemplaire , il aime a voiler d'ironie l'indignation qu'il éprouve. Nulle part il n'a mieux employé cette puissante figure de pensée et de langage que dans le morceau célèbre où il appelle la pitié sur le sort des paysans : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles , répandus par la campagne , noirs, livides et tout brûlés du soleil , attachés â la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée -, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des^ tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines-, ils épai^nent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre , et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Quelle sensibilité dans cette poignante image de l'excès du labeur et de la misère ! La Bruyère, parmi les délices de la cour, n'oublie pas ce qu'il a vu de douleurs el de courage dans les champs où il a passé

TEMPS MODERNES. 41 i

ses premières années , et ce n'est pas de lui qu'on pourrait dire après lui : « Quel moyen de comprendre, dans la première heure de la digestion , qu'on puisse quelque part mourir de faim ?» U dit encore , car il souffre cruellement des souffrances d'autnii : « Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur : il manque k quelques-uns jusqu'aux aliments ; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. » Et il ajoute : « Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités ! »

Philosophe par nature et par choix , La Bruyère n'enviait ni les dignités ni l'opulence dont il savait se passer ; mais il ne paidomudt ni k la fausse grandeur ni k l'opulence hau- Udne et ignorante. Il a k leur adresse des traits qui pénètrent prgfMdément et qu'il a aiguisés k dessein. Laissons-les de cMé^ et pour montrer combien il était touché de la vraie grandeur, voyons en quels termes il la définit : a La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien k être vue de près-, plus on la connaît, plus on l'admire : elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages , toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignité. On l'approche tout ensemble avec liberté et avec retenue. » Dans le monde des grands où il était mêlé cette vraie grandeur se présentait rarement k ses yeux , et il avait en retour k souffrir bien souvent de la morgue des hommes d'argent , qui ne savent ni apprécier ni respecter la supériorité de l'intelligence. Il s'en console en songeant k la postérité : « Si les pensées, les livres et leurs auteurs dépendaient des riches et de ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription ! Il n'y aurait plus de rappel : quel ton , quel ascendant ne prennent-ils pas sur les savants ! Quelle majesté n'observent-ils pas k l'égard de ces hommes chitifs que leur mérite n'a ni placés ni enrichis , et qui en sont encore k écrire et k penser judicieusement ! Il faut Tavouer : le présent est pour les riches, et Favenir pour les vertueux ol les habiles. »

41 s LITTÉRATURE FRANÇAISE.

La Bruyère comptait bien personnellement sur cette compensation , et on est charmé de voir qu'il ait eu la confiance et la légitime fierté du génie.

La Bruyère est pour les mœurs de son siècle un témoin incommode. On ne peut pas nier sa clairvoyance , et on ne saurait douter de sa véracité. Il a vu ce qu'il peint sans ménagement, mais aussi sans animosité. Il n'a d'autre passion que l'amour du vrai et du juste ^ le mensonge le blesse et l'iniquité l'offense : la seule vengeance qu'il en tire est de les représenter au vif-, et comme le fond de la nature humaine ne change pas , que les mêmes travers et les mêmes vices subsistent toujours sous des formes et des costumes divers , selon les temps , son livre a été pour les âges suivants une peinture anticipée. La malignité des contemporains cherchait et multipliait les modèles de ses portraits , et nous pouvons encore les rapporter à des visages qu'il n'a point vus. Les générations se succèdent et continuent de trouver parmi les vivants des figures déjk peintes dans cette galerie dont les originaux se renouvellent sans cesse. Ainsi, quoique La Bruyère n'ait eu que le dessein de peindre les mœurs et les caractères de son temps , comme il a vu au delh de la surface et des traits mobiles du dehors , il est plus qu'un témoin du passé , et son œuvre ne vieillit point. Elle vit, en outre, par le style qui donne à tant de réflexions fines et profondes un tour original, à tant de physionomies distinctes un relief durable et des couleurs qui n'ont point pâli. Cependant , il faut reconnaître qu'avec tous ces mérites de peintre et d'écrivain La Bruyère n'a pas l'aisance, le naturel, en un mot, la grande manière des maîtres qui lui ont frayé la voie. Il sait les admirer et il ne veut pas les imiter : on sent même la peine qu'il se donne pour ne pas leur ressembler, cherchant curieusement l'originalité par la structure de la phrase et le choix des mots qu'il appelle invention. De plus , il met partout de l'esprit et veut k chaque instant produire un effet ^ enfin il n'a pas cet art suprême qui efface les traces de l'arl.

Boilcau Ta remarqué, et, tout en estimant beaucoup le

talent de La Bruyère , il signalait dans sa manière un commencement de décadence. Elle lui parut beaucoup plus sensible dans les premiers écrits de Fontenelle , dont I afifectation et le pédantisme mondain blessaient vivement Tbomme de goût pour qui le vrai seul était aimable. Boileau eut à combattre jusqu'à la fin de sa vie , et dans les derniers temps , sa sévérité, qui ne se déridait plus , devint âpre et morose. On cite de lui, à cette époque, des traits d'humeur qui vont jusqu'à l'injustice , et des arrêts qui ressemblent à des voies de fait. C'est ce que nous avons appelé ses répugnances de vieillard. Ainsi Grébillon, qui devait cependant garder un rang élevé à côté des maîtres tragiques, il le reléguait audessous des méchants auteurs qu'il avait autrefois immolés dans ses satires , et le Diable boiteux , par lequel Lesage préludait à Gilblas, ne trouvait pas grâce à ses yeux. Avant d'en venir à ces extrémités, excusables chez un vieillard que la nouveauté dépite, parce qu'il ne peut plus la suivre, Boileau , sur le retour, avait utilement « régenté le Parnasse. » On l'avait vu au premier rang, retrouvant presque toute l'ardeur de sa jeunesse , pendant la guerre des modernes contre les anciens, grande et interminable querelle soulevée d'abord par Desmaretz , rallumée par Charles Perrault, et que devaient réveiller encore Fontenelle et Lamotte. Cette fois encore, le disciple, rival des anciens qu'il défendait contre des novateurs armés à la légère , fit preuve de vaillance et d'esprit. Ses Réflexions sur Longin^ qu'on a nommées avec trop de courtoisie les Provinciales, de la critique, portent au moins témoignage de sa vénération pour l'antiquité. Dans cette campagne, il avait eu pour principal advei^ saire Charles Perrault, esprit aimable, que nous avons connu dès l'enfance par ses Contes des Fées, Boileau, qui n'avait point de rancune opiniâtre , l'amnistia après l'avoir rudoyé. Il s'adoucit aussi pour Bonrsault, comme il avait fait avec Quinault. Il l'avait harcelé d'abord par affection pour Molière dont Boursault s'était cru l'émule. Homme du monde et financier, Boursault, d'ailleurs fort ignorant, avait le goût des vers et l'instinct de la comédie. Il fit mal

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d'abord, pois mieai : enfin il réosât k bien faire. Un bon procédé de sa part enfers Boileao , malade à Bourbon , ajait depuis longtemps désarmé le satirique, et par bonheur, Boorsault, réconcilié arec son juge , devint yraiment poète; de sorte que Boileao, sor ses Tieox jours , put applaudir en lui des succès de bon aloi. Boorsault, dans ses dernières pièces , a du naturel , de la gaieté, du trait. Le Mercure ga- Umi, pièce à tiroir, contient des wènes fort amusantes qui exdtent toujours un rire firanc et prolongé. Ésope à ta cour et ÊMope à la ritte, comédies ^isodiques comme la précédente , sont d*un ordre plus éleré. Citons k ce propos quelques lignes de Montesquieu qui protégeront longtemps la mémoire de Boursault : « Je me soutiens qu'en sortant d'une pièce intitulée Ésope à la cour, je fus si pénétré du désir d'être plus honnête homme , que je ne sache pas avoir formé une r^lution plus forte. »

Les comédies d'un autre poète Inen supérieur k Boursault, et qui fut aussi un moment aux prises avec Boileau k l'occasion de la Satire des Faunes , ne sont point de nature k ioq>irer de ces généreuses résolutions. On voit que nous voulons parler de Begnard , le premier de nos poêles comiques après Molière , mais k un intervalle qui ne se mesure pas. Nous n'avons pas de comédies plus divertissantes que le Joueur, le légaiaire et les Méneckmes; mais si Begnard amuse, il n'instruit pas, Uen loin de corriger. II a une verve admirable et peu de nerf, beaucoup de naturel et point de vérité : il arrive au plaisant dans les caractères par la charge , et dans le dialogue par des saillies où la gaieté va trop souvent jusqu'au bonflbn. Mais quelle aisance et quel mouvement! B fait rire, c'est bien quelque chose; ' c'est tout pour lui et ce n'est pas assez pour le spectateur, qui n'^t pas fôché de trouver parmi le rire une leçon morale et des caractères fortement tracés. Boileau avait raison de dire que Begnard n'est pas médiocrement plaisant, et de limiter ainsi l'éloge d'un poète qui ne nous montre guère que des fripons et des extravagants. Ainsi Molière était bien dans la tombe.

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