‹ Histoire de la littérature française deu moyen âge aux temps modernesChapitre 44 sur 60 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

État des esprits à la mort de Louis XIV. — J.-B. Roasseaa. —Novateurs discrets. — Fontenelle. — La Motte. — Précurseurs de la régence. — GlianUeu et La Fare. — Auteurs dramatiques. — Destouclies. — Grébillon. — Le Sage. — Écrivains de Técole de Port-Roy»l. — Louis Racine. — Rollin. — Le chancelier Daguesseau.

Lorsque Louis XTV mourut, la France avait passé depuis longtemps de l'enivrement k l'ennui , la plus insupportable des maladies pour les peuples comme pour les individus. Aussi la fin de ce long règne fut-elle saluée comme une délivrance , et le peuple , toujours extrême dans la manifestation de ses sentiments , témoigna une joie insultante , prodigue en outrages, sur le cercueil du grand roi qu'il avait encouragé lui-même k abuser de son pouvoir par une soumission d'esclave. La cour imita le peuple, le parlement suivit la cour, et toute cette grandeur dont on avait fini par ne plus sentir que le poids s'était évanouie, lorsque devant la tombe à peine fermée du monarque Massillon fit entendre cette parole de vérité : « Dieu seul est grand , mes frères. » Mais Louis XIV, sur la foi de son siècle , s'était divinisé -, il n'avait vu , il n'avait adoré que lui-même , et le dénoûment faisait voir par un nouvel exemple combien sont impies , chimériques et funestes ces apothéoses humaines. Au terme de sflr trop longue carrière , ce roi absolu avait affaibli tout ce qu'il avait prétendu fortifier. Son autorité sans limites, en perdant son prestige, avait fomenté et comme autorisé l'esprit d'indépendance; son ambition de conquêtes, ce besoin de s'agrandir et de frapper de grands coups, amenèrent de tels revers, que l'indépendance et l'unité même

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de la nation furent mises en péril ^ sa dévotion étroite, formaliste , impérieuse , avait tourné contre la religion la fierté indocile de ces âmes qui ne se croient pas nées pour céder à la violence et qui s'indignent contre l'hypocrisie ; la morale qu'il s'était faite h son usage en affichant royalement l'adultère, dont il osait légitimer les fruits, avait, non sans scandale, relâché les liens de la famille; enfin les caprices hautains de son orgueil et de son intolérance avaient travaillé , sous la compression , au développement des principes hostiles qui allaient se déchaîner. Les hommes qui auraient tenté et qui étaient peut-être dignes de conjurer cette éruption n'ayant pas été mis k l'épreuve , on se demande vainement ce qu'auraient été l'autorité royale et l'influence religieuse , si Fénelon et le duc de Bourgogne eussent été appelés à recueillir l'héritage de Louis XIV et de Chamillart, si la piété sincère, le dévouement à la chose publique, le désir de réformer les mœurs et l'administration avaient été, au commencement du dix-huitième siècle , les ressorts du gouvernement. Pour ce règne en espérance, cruellement détourné par la mort, il n'y a de place que dans les conjectures et les regrets. L'histoire et la réalité nous domient la régence de Philippe d'Orléans et le règne de Louis XV. Cest assez dire que, dans l'avilissement et l'incurie du pouvoir, la licence des mœurs et la hardiesse des idées vont se donner carrière, que la ruine des institutions anciennes et l'ébranlement des croyances ne peuvent être prévenues , et qu'une révolution est inévitable.

Notre tâche est de suivre rapidement dans cette mêlée le mouvement des esprits, et de crayonner au passage les prin* cipales figures qui doivent arrêter le rq^ard; nous avons heureusement d'excellents guides, pmeqoe M. Villemain a tracé de cette époque un tableau complet m ferme de dessin , si riche de couleurs, et que M. de Barante et M. Jay en ont donné des esquisses fidèles et durables. Avant d'arriver aux grands hommes du dix-huitième siècle , Montesquieu , Voltaire, Bufibnet J.J.Rousseau, autour desquels nous aurons ^ grouper les hommes de talent qu'on peut appeler leurs

satellites , nous avons d'abord à passer en revue les esprits distingués, mûris dans le siècle précédent, et qui ont rempli l'interrègne du génie. Disciples fidèles des maîtres ou dissidents, soit qu'ils continuent la tradition ou qu'ils essayent d'innover, ils ont droit k un souvenir, puisqu'ils ont main* tenu le goût des lettres et qu'ils remplissent utilement l'intervalle qui sépare deux grandes générations d'écrivains. Ainsi , sur la limite des deux siècles , J. B. Rousseau, tour à tour loué avec excès et dénigré outrageusement, garde encore k côté des classiques, et peut-être parmi eux , un rang qui lui est vivement disputé. Quoique Rousseau se rattache par l'éducation littéraire, par la date et le caractère de quelques-unes de ses œuvres, au siècle de Louis XIY, on peut dire qu'il devança la régence en se mêlant de bonne heure à cette société clandestine qui bravait, dans le voisinage de la cour, toutes les bienséances. Le relâchement est manifeste en lui par les plaisirs d'une vie épicurienne passée dans la compagnie de grands seigneurs qui donnaient dans leurs splendides hôtels l'exemple de la débauche et de l'impiété; il l'est encore par l'emploi désordonné d'un rare talent poétique voué tour à tour k des chants religieux qui édifiaient la piété du duc de Bourgogne , et prostitué k des épigrammes licencieuses qui égayaient au dessert les soupers du grand prieur de Vendôme. Le tort de Rousseau est d'avoir été , comme on l'a dit : u David k la cour, Pétrone k la ville ; » d'avoir manié indifiéremment « la harpe des prophètes et le flageolet de Marot; )) enfin, d'avoir associé les apparences de la religion aux dérè^iiients d'une vie toute mondaine.

Parmi ces corrupteurs de J. B. Rousseau, il y avait au moins deux poètes qu'il n'est pas permis d'oublier et qu'il est impossible de séparer l'un de l'autre : ce sont l'abbé de Chaulieu et le marquis de la Fare. Pour eux la poésie fut un jeu qui ajoutait aux plaisirs des sens la volupté de l'esprit. Chaulieu aurait pu mieux faire ; mais il tomba aux mains de Chapelle qui lui communiqua son goût pour les vers et son intempérance. Chapelle, le père de la poésie facile et

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l'inventeur des rîmes redoublées, épicurien par les sens et par l'esprit, fit doubleittmt école \ s'il échoua auprès de Molière , de Racine et de Boileau , que cependant il dérida souvent et dérangea quelquefois , le spirituel auteur du Voyage à Montpellier réussit complètement auprès de Ghaulieu qui Tavoua pour maître. Grâce k lui, le spirituel abbé fut un vrai païen et mérita le surnom d'Anacréon du Temple. Toutefois , la baguette de Circé le toucha sans le métamorphoser complètement : elle lui laissa dans la mollesse où elle le plongeait quelque délicatesse de sentiment et une certaine vigueur de pensée. On voit par quelques-uns de ses vers que ce mondain est resté sensible au charme de la nature.

II disait :

Je me fais des amusements De tout ce qu^à mes yeux présente la nature. Quel plaisir de la voir rajeunir chaque jour ! Elle rit dans nos prés, verdit dans nos bocages. Fleurit dans nos jardins; et dans les doux ramages Des oiseaux de nos bois , elle parie d'amour.

On sait avec quelle gr&ce émue il a chanté, au déclin de sa vie , la solitude de Fontenay où il était né et où il désirait sortir de la vie :

Muses, qui dans ce lieu champêtre Avec soin me fîtes nourrir; Beaux arbres , qui m*avez vu nattre , Bientôt vous me verrez mourir.

La poésie de Ghaulieu a du naturel, de l'abandon, de Fiiarmonie, et elle aurait pu s'élever jusqu'à la noblesse. Il y touchait , lorsqu'il écrivait ces vers qui ne sont pas indignes de J. B. Rousseau :

D'un dieu maître de tout j*adore la puissance; La foudre est en sa main , la terre est à ses pieds ;

Les éléments humiliés M'annoncent sa grandeur et sa magnificence.

Mer vaste, vous fuyez!

Et toi , Jourdain , pourquoi dans tes grottes profondes , Retournant sur tes pas , vas-tu cacher tes ondes?

La Farc est bien inférieur a Ghaulieu j la paresse qu'il prit

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pour muse finit par Tengourdir, et Chaulieu , qui ne cessa jamais de l'aimer, resté maître de lui-même malgré bien des faiblesses , vit avec douleur que son élève, vaincu par la volupté, en était venu k faire nombre dans le troupeau d'Épicure. Triste exemple d'abaissement moral dans un honmie qui avait eu assez de force et de sérieux dans l'esprit pour écrire des Mémùires que les historiens ne dédaignent pas de consulter.

Chaulieu et La Fare, qui aboutissent k la régence du duc d'Orléans , représentent ce courant de mœurs dissolues et de libertinage d'esprit qui coula souterrainement même aux plus belles années du dix-septième siècle, et qui , s'étant toujours gonflé , n'était plus séparé de la surface que par une couche fort mince qui se rompit k la mort de Louis XIV. Soit fortune, soit prudence, ils ne firent point scandale , et n'ayant point attiré sur eux la colère du maître , ils évitèrent les coups qui frappèrent Bussy-Rabutin d'une disgrâce irrévocable et Saint-Évremond d'un exil qui ne finit qu'avec sa vie. Tel était le sort réservé aux esprits qui s'émancipaient. Au reste, ni Bussy ni Saint-Évremond, qui passèrent alors pour des hommes supérieurs et qui furent beaucoup vantés, n'ont rien laissé de durable comme écrivains ^ ils brillèrent dans le monde pour s'éclipser devant la postérité. Il n'en est pas de même de l'Écossais Hamilton , naturalisé Français par son langage , et qui , en racontant , sur ses vieux jours , les prouesses en tout genre de son beaufrère, le comte de Grammont, a donné le premier modèle de ce langage alerte, brillant et naturel qui nous charme dans la prose de Voltaire. Hamilton, tout étranger qu'il est, ne parait pas dépaysé k côté de nos meilleurs écrivains. Avant d'écrire ses Mémoires, il avait réclamé le patronage de la muse de Chaulieu et de la Fare , qui lui fut refusé, et dont il n'avait pas besoin.

Revenons k J. B. Rousseau , dont on sait la gloire et les malheurs. Les torts de sa jeunesse furent expiés outre mesure par un long exil , et ce qui attire un certain intérêt sur sa disgrâce, c'est que s'il n'est pas exempt de reproches, il est

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au moins avéré que les couplets scandaleux qui furent l'occasion de sa perte lui ont été faussement imputés. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner cette ténébreuse affaire ; nous avons surtout à juger le poète qui se porta pour l'héritier de Malherbe et de Racine dans la poésie lyrique. Dans ce genre où il est si difficile d'exceller, même lorsque la saison est favorable et que l'état des âmes pousse k l'inspiration et à l'enthousiasme , Rousseau , par un juste sentiment des beautés des cantiques sacrés, par un goût vif et une connaissance profonde de la poésie d'Horace, par le respect des modèles que lui offrait déjà notre littérature, réussit, en employant toutes les ressources de l'art , à composer des odes et des hymnes qui n'ont , sans doute , ni le feu des prophètes , ni l'impétuosité de leurs mouvements, ni l'audace de leurs figures , qui n'ont ni toute la grâce , ni toute la force des lyriques profanes , mais qui ont du moins le mérite de charmer l'oreille et d'exprimer dans un langage poétique de nobles images. L'harmonie durhythme, l'éclat des figures, la propriété du langage, la rapidité des mouvements, ne permettent pas de disputer à J. B. Rousseau le nom de poète, mais aussi le litre de Grand , qui ne convient chez nous qu'au seul Corneille, ne saurait lui être maintenu. C'est l'esprit de parti qui le lui a décerné pour amoindrir un autre Rousseau et pour irriter Voltaire *, gardons-nous par représaille de le punir de cette maladroite hyperbole en le rédiiisant, comme l'ont fait ses détracteurs par un autre excès, k l'industrie d'un artisan de paroles, n'ayant d'autre souci ni d'autre talent que d'enchainer avec adresse des syllabes sonores.

Ainsi i. B. Rousseau, disciple brillant mais inégal des maîtres du 17" siècle, forme la transition entre Boileau et Voltaire : il a vécu en temps opportun pour recevoir les leçons de l'un , dont il a profité, et les injures de l'autre , dont il a souffert, et qui n'ont pas détruit sa renommée, fondée sur un talent incontestable. Toutefois il y a bien de Tailiage et des lacunes dani le génie de Rousseau , qui manque surtout d'invention , et qui faute de sincérité n'a

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pas Une des dons naturels de son âme poétique tous les trésors qu'une forte conviction en aurait fait jaillir. Il n'a pas eu la conscience morale du génie *, en lui l'homme a fait tort au poète; il nous force souvent k l'admirer, mais il nous touche rarement -, il échauffe l'imagination, il flatte l'oreille , sans remuer le cœur, et il n'inspire point cette vive sympathie qui est le ressort et la sauvegarde de l'admiration. Cependant, comme l'a dit M. Villemain, qu'on peut prendre avec sûreté pour arbitre dans le débat littéraire qu'a soulevé le mérite de J. B. Rousseau, « la gloire de ce poète ne périra pas tant que durera notre langue. »

Cette gloire ne se fonde pas seulement sur l'éclat du langage dans les belles odes de Rousseau, sur l'harmonie de ses vers qui rivalise avec la musique , surtout dans ses cantates , genre nouveau dont il a doté la France \ elle repose encore sur ses succès dans l'épigramme , où il n'a d'émulés que Harot et Racine. L'épigramme portée à ce point de perfection , aiguisée avec tant de finesse naive , décochée avec tant d'adresse et de malice, n'est pas une chose vulgaire. In tenui labar, al tenuis non gloria. Ce sont là des titres durables. On a presque oublié que Rousseau a fait des épitres , quoique ces pièces un peu martelées contiennent des passages bien frappés ; on voudrait ne pas savoir qu'il a composé des allégories obscures et envenimées oiï la haine ne produit pas les effets de la colère -, et il est désormais inutile de rappeler qu'à ses débuts il voulut vainement prendre place parmi les poètes dramatiques. Son esprit caustique et personnel l'a éloigné de la gaieté et de la vérité qui font vivre la comédie, et dans l'opéra même, où la mélodie de ses vers lyriques faisait espérer un successeur de Quinault , l'harmonie lui a échappé , et il a eu l'amère douleur d'y être vaincu par le froid Danchet , le dur La Motte et le maniéré Fontenelle.

Fontenelle et La Motte, étroitement liés d'amitié et tous deux en butte aux sarcasmes de Rousseau ^ qui ne les épargna guère, sont encore des écrivains de transition. Hommes^

d'esprit Tun et l'autre et sans génie, ils cherchèrent tous deux la nouveauté dans le paradoxe \ incapables de créer ou de rien ajouter aux vérités reçues, ils prirent le parti de les combattre. Cest ce qui les enrôla dans la croisade contre tes anciens, et comme ils manquaient d'imagination , on peut croire qu'ils nièrent de bonne foi les beautés naturelles d'une poésie dont ils ne pouvaient sentir le charme. Le doute au moins n'est pas permis pour La Motte , qui s'est donné la peine de jeter le génie d'Homère dans le moule de son esprit et qui l'en a retiré dépouillé de toute grâce et de toute vigueur poétiques. Ce qu'il retranche comme superOu est précisément tout ce qui a fait d'Homère le prince des poètes. Le traducteur absout l'homme en démontrant la complète incompétence du critique. Â défaut d'âme et d'imagination , La Motte avait de l'esprit , et il en avait beaucoup; il le porta dans tous les genres et il le fit briller dans la controverse et dans la fable. Sa malice , son sang-froid , son aménité surtout , déconcertèrent et irritèrent M°^ Dacier, qui avait raison et qui parut avoir tort, parce qu'elle se fîichait. Heureusement Homère n'était pas à la merci des apologies d'une savante emportée ni des critiques d'un bel esprit railleur. Fontenelle, qui secondait son ami dans cette polémique , ne descendit pas comme lui à la critique des détails \ il se contenta de poser en principe la supériorité des modernes sur les anciens par le progrès continu des idées, sans songer que l'imagination, qui a un prisme et des ailes , ne procède point comme la science , qu'elle prend librement son essor et qu'elle ne tire pas ses couleurs des magasins de l'entendement.

Boileau , alors retiré de la lice , souriait aux épigrammes que Rousseau décochait contre Fontenelle et La Motte pour les punir de leur irrévérence envers les anciens ; mais ces épigrammes ne firent qu'efiQeurer les deux novateurs , qui eurent bientôt le champ libre lorsque Rousseau cessa de faire ses vers à Paris. D'ailleurs , la petite cour lettrée que tenait à Sceaux la duchesse du Maine; l'Académie , où ils finirent par dominer sans contrôle après la mort de Boileau ;

le salon de la marquise de Lambert, alors puissant sur l'opinion et auquel ils donnaient le ton : tout concourut k mettre en faveur Fontenelle et La Motte, qui avaient, au début de leur carrière, rencontré de puissants contradicteurs. L'atticisme de la prose de La Motte fit oublier le prosaïsme et la dureté de ses vers*, il eut même par une tragédie faiblement versifiée , mais bien conduite et fort touchante , Inès de Castro, un de ces succès populaires qui simulent la gloire-, de plus, il affermit sa réputation d'écrivain spirituel par des apologues finement conçus , dont quelques-uns ne manquent pas de naturel et ont mérité de survivre, de sorte qu'il put impunément travestir en prose la tragique légende d'OEdipe et donner cours k ses paradoxes littéraires qu'il soutenait ingénieusement. Quant k Fontenelle, après avoir essuyé les dédains de Racine , la raillerie de La Bruyère , qui fit de lui , sous le nom de Cydias , le type de la pédanterie maniérée , et les sarcasmes de Rousseau, il devint réellement, dans l'absence des maîtres, une grande puissance littéraire et l'oracle de la science. Pour cela , il lui suffit de pouvoir attendre et de savoir porter et employer toutes les ressources de son intelligence du côté de sa force réelle.

Fontenelle était un esprit très-fin et très-étendu *, hardi par la pensée, circonspect de caractère, ennemi du bruit et amoureux de la célébrité*, philosophe ayant plutôt le goût que la passion de la vérité; versé dans les sciences, capable seulement de les comprendre et d'y ajouter la clarté ; n'ayant de l'âme que la délicatesse des sentiments qu'il relevait de toutes les finesses de l'esprit, il comprit de bonne heure que la poésie, où il eut de graves échecs et de petits succès, ne le conduirait pas où il voulait arriver. Il s'y était engagé sous les auspices de ses deux oncles Pierre et Thomas Corneille ; mais n'ayant ni le génie du premier, ni la veine facile du second, il fut averti par la chute i'Aspar et à'Idalie qu'il n'était pas destiné k recueillir leur héritage dramatique ; il vit aussi que les rapprochements singuliers et les sopbismes de morale dont il s'était fait un jeu dans ses Dialogues des Morts, et la galanterie maniérée de ses lettres du chevalier

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tHer. . . , ne feraient de lai ni un Loden ni même un Voi- Uire , ei comme il avait recoeilli les suffrages des gens de goâi en humanisant la sdoiee et la philosophie dans les Eniretiem $wr lapturaUU des Mandes et dans Y Histoire des Oracles, il résolut de retenir dans cette voie toute la force , tonte la grâce, toute la finesse de son esprit mûri par la réflexion , nourri par Tétude , et poli par le commerce avec les muses, qui, s'il ne lui avait point donné directement la l^ire, Tavait préparé k la mériter dans une autre carrière. Riai n'est plus utile aux savants que la culture et l'amour des lettres, qui sont réellement, selon l'expression des anciens, jrfta humaines que la science. La science sans les lettres a quelque chose de sec, de hautain et de farouche qui se communique ï ceux qui l'embrassent exclusivement^ les lettrés aussi ont besoin de science pour échapper au juste reproche de frivolité et de vanité. Fontenelle, savant et lettré , eut, en écrivant sur la science et sur les hommes qui l'ont honorée par leurs travaux, un agrément et une solidité qui font de l'Histoire de l'Académie des sciences et des Éloges des savants un des plus beaux monuments de notre littérature. Sa gloire est Ik tout entière , et elle n'est point médiocre : « Les subtilités , les obscurités , les puérilités de l'école, dit M. Flourens, auraient peut-être détourné pour toujours les bons esprits des vraies et solides études. Le pédantisme était le dragon qui gardait cet autre jardin des Hespérides. Fontenelle apprit au monde que le bonnet, la robe, les enrouements gagnés sur les bancs des écoles, n'étaient pas la science; et il apprit aux savants qu'ils pouvaieut très-bien rester hommes d'esprit en devenant savants. »

L'Académie des sciences, dont Fontenelle dirigeait et résumait les travaux qu'il popularisait au dehors, et l'Académie française , où il régnait paisiblement , n'étaient pas ses seuls domaines; on peut dire que par la conversation il étendait son influence sur toute la société contemporaine. Jamais homme ne reçut plus d'hommages et n'en fut moins troublé. Il avait gagné à sa cause les femmes les plus aima-

bleset les plus instruites de son temps ^ il chercbait auprès d'elles, non la passion dont il ne fut jamais tourmenté , mais la douceur des entretiens mêlés de sérieux et d'enjouement. A Sceaux , chez la duchesse du Maine , il aimait ï rencontrer madame de Staal, femme d'un esprit supérieur, qui a laissé ces piquants Mémoires que tout le monde a lus et qui font si bien connaître les misères, les agréments, les cabales, tes fêtes poétiques et pastorales de cette petite cour hostile au régent, qui aurait pu l'accabler et qui t'épargna, retraite de bergers mondains et de bergères coquettes, espèce d'Arcadie doucereuse et frondeuse où le marquis de Saint-Aulaire venait improviser ses madrigaux de galant octogénaire et où Cellamare faisait agréer ses projets de complot ^ à Paris, il allait chercher dans son salon la marquise de Lambert, qui a pris et qui garde une place parmi nos meilleurs moralistes par les Conseils qu'elle a donnés avec tant de bon sens pratique, de fermeté et de douceur à son fils et à sa fille. Il faut demander aux Causeries de M. Sainte-Beuve ce que valent madame de Lambert et madame de Staal.

En dehors de tous les cercles littéraires et de tous les partis, nous trouvons k cette époque intermédiaire , qui n'est plus le siècle de Louis XIV et qui n'est pas encore le siècle de Voltaire, des noms qui n'ont point péri. Au théâtre, Destouches , qui n'a ni la force comique de Molière ni la gaieté étincelante de Regnard , ni le naturel de Dancourt , peintre inimitable de la naïveté et de la malice des paysans comme des ridicules de la bourgeoisie , n'en a pas moins réussi dans le plus difficile des genres, la comédie de caractère. Le Glorieux est presque un chef-d'œuvre , et le Philosophe marié n'est pas de beaucoup inférieur au Glorieux. Le mérite de Destouches est de peindre les hommes avec vérité et de placer ses personnages dans des situations qui intéressent; il manque de verve et de feu , mais il est attachant et il n'inquiète pas la pudeur. Il n'a pas pris à Boileau, qu'il admirait et qu'il imite, tous les secrets d'être toujours naturel et poétique*, mais il a su, comme lui, détacher sous forme de maximes quelques vérités générales qui deviennent des pro-

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Terbes ' . Sur la scène tragique , Crébillon , dont les premiers essais avaient épouvanté l'oreille de Boileau, ne fut jamais ni tendre ni harmonieux ; mais il frappa vivement les âmes par la sombre énergie de ses drames. Cet excellent homme se plut à peindre le crime , dont il exagéra la noirceur, pour le mieux détester et pour communiquer la haine et l'épouvante qu'ils lui inspiraient. Il ne connaissait pas mieux Pamour, qu'il mêle aux horreurs du crime , et il lui prête un langage fade et prétentieux. C'est ainsi qu'il ag&té les belles légendes antiques à^ Electre, d^Atrée, d'/doménée, qui eurent cependant , sous le travestissement qu'il leur faisait subir, un succès d'effroi ; mais il eut un jour vraiment glorieux , une bonne fortune dramatique qui l'immortalisa, en composant Rhadamiste et Zénobie. Ce n'est ni Corneille ni Racine ; mais c'est Crébillon , et par miracle en lui , c'est la nature vraie et terrible.

Vers le même temps , une grande comédie de mœurs promettait un rival de Molière. Lesage, qui s'était déjà fait connaître par on spirituel roman de mœurs, le Diable 6otteux, donna son T^rcaret, peinture fidèle et divertissante d'un monde dont la réalité ne pourrait inspirer que du dégoût. Lesage livrait au ridicule une classe puissante , celle des traitants , et sans colère apparente , cruel par la seule fidélité de son pinceau , il représentait les mœurs qui naissent de l'opulence lorsqu'elle enivre brusquement des âmes grossières incapablesde voiler la corruption sous la politesse. La rumeur fut grande dans le camp des financiers, et leur cabale, qui n'avait pas été assez puissante pour empêcher que ce coup ne leur fût porté publiquement , le fut assez pour susciter au courageux auteur des obstacles qui le découragèrent après l'éclat de ce premier succès. Lesage porta sa veine comique sur un théâtre vulgaire et se contenta de harceler dans la farce les ennemis qu'il avait si vigoureusement frappés sur

1, C'est Deslouches , et non Boileau , qui a dit :

La critique est aisée et Tart est difficile , et encore :

Chassez le naturel , il revient au galop.

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la scène française. Gomme les comédiens s'étaient ligués contre lui au proflt des hommes de finance pour lui faire abandomner la partie , Lesage prit sa revanche contre eux dans le roman de Gil Blas^ qui est aussi bien que les fables de La Fontaine , « une ample comédie k cent actes divers. » Ce roman , qu'on ne se lasse pas de relire , est l'image la plus fidèle du train ordinaire de la vie humaine et de Tindifférence habituelle des hommes au vice et à la vertu. Là le mobile de toutes les actions est la poursuite du bienêtre : de là, tant d'expédients pour sortir d'embarras et le dégagement de toute règle qui serait une gène pour l'action. Le héros de Lesage et la plupart de ses personnages n'ont pas de répugnance pour l'honnêteté ; ils n'en ont pas non plus pour la fourberie. La valeur des moyens employés se mesure au succès, mauvais s'ils échouent, excellents s'ils réussissent. Ici, comme dans la comédie de Turcaret^ l'art de Lesage est de faire vivre les personnages qu'il met en scène , de produire l'illusion par la vérité du langage et la vraisemblance des actes. On a dit de son livre qu'il était moral comme l'expérience : c'est en effet une véritable épreuve de la vie réelle, épreuve sans péril, enseignement sans frais, que la vue de tous ces personnages agissant sous nos yeux et s'y trahissant aux dépens de leurs pareils , qu'on rencontrera certainement dans le monde et qu'on ne manquera pas d'y reconnaître. Lesage n'a point d'illusions , et comme il a eu peu de mécomptes, il n'a point de ressentiments^ son sang-froid lui a laissé la liberté de bien voir, la netteté de son regard donne de la précision aux images qu'il trace, et la gaieté de son humeur ajoute l'agrément à la vérité. Il n'y a pas de lecture qui soit plus facile et plus attrayante que celle de GilBlas, et dans un certain sens, il y en a peu qui soient aussi profitables. Lesage est bien de race gauloise-, il a de la franchise, du bon sens, du trait et du naturel. Il y a du Molière dans Lesage : « Il ne voit pas aussi loin, dit M. Patin, mais il regarde de même \ sa touche est moins hardie et moins profonde , mais elle est aussi franche. » La langue de Lesage est vive -, elle

nutoire liUéraire. 29

AoO LITTÉnÀTijRE FRA?iÇA1SE.

est saîDC, et sans parure^ elle a le vernis des maîtres » la netteté.

Lesage , eu peignant les hommes qu'il n'a ni flattés ni déguisés y ne parait pas soupçonner qu'on puisse les réformer ; peut-être serait-il fâché qu'ils eussent moins de défauts et de travers , car alors ils seraient moins amusants, et il aurait moins de plaisir à les observer et à les peindre. La corruption qui l'entoure ne l'atteint pas et ne l'indigne pas non plus ; le monde est pour lui un spectacle ; il ne cherche point querelle aux acteurs , il les accepte tels qu'ils sont ; il leur sait gré de poser devant lui et de le divertir. Aussi ne toucbe-t-il en aucune sorte aux institutions*, l'avenir ne l'inquiète guère ^ il est sujet fidèle et chrétien soumis. Il n'entend pas le bruit de la controverse religieuse qui s'est ranimée, dans les dernières années du règne de Louis XTV, entre les jansénistes et leurs implacables ennemis. La bulle Unigentius sera-t-elle ou non enregistrée? la charrue passera-t-elle sur les ruines de Port-Royal? il n'en a nul souci. D'autres esprits prenaient k cœur ces graves questions : Port-Royal conservait des disciples fidèles, et parmi eux nous trouvons le pieux Louis Racine , le bon Rollin et le vertueux Daguesseau. Liés tous trois par une affection sincère et par les mêmes doctrines, ils maintiennent , en présence des novateurs et des sceptiques du siècle nouveau , les traditions littéraires et la ferveur religieuse de P&ga précédent.

Le fils de Racine avait un nom difficile k p<Hrter , et s'il ne l'a pas soutenu au niveau paternel, il ne l'a pas laissé tomiber. Louis Racine eut plus de talent que de génie ^ il recueillit de l'héritage de son père toute sa piété , et il n'eut qu'une faible étincelle de son talent poétique. Il a chanté la Religion sans enthousiasme, et il a célébré les mystères de la Grâce sans en avoir sondé les profondeurs. Cependant ses vers ne sont pas dénués de charme *, sa poésie a une gravité douce et un accent de probité qui inspirent le respect ; mais la marche de ses poèmes est trop didactique , et son style, toujours correct, manque de coloris. Il a été plus voisin de la poésie dans quelques chants lyriques qui rappellent

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au moins par la purelé et par rharmonic les chœurs à'Esiher et à'Alhalie. Ce qu'on peut surtout louer en lui, c'est le culte des lettres, la sagacité du critique et la curiosité d'un esprit qui s'initie aux littératures étrangères. Louis Racine, un des premiers en France , étudia la langue et la littérature de l'Angleterre, et s'il ne remonte pas jusqu'à Shakspeare , il s'attache du moins à Milton , et il essaye de traduire le Paradis perdu que ni sou père ni Boileau ne connaissaient pas même de nom.

Racine, à son lit de mort, avait légué son jeune fils aux soins de Rollin , alors principal du collège de Beauvais : c'était le mettre à la meilleure des écoles pour la morale et pour les lettres. Rollin consacra sa vie entière à l'éducation de la jeunesse , et il a laissé pour diriger les maîtres et les élèves le Traité des études, qui est avant tout un livre de morale où l'art de nourrir les intelligences est surtout le secret d'ennoblir et de purifier les âmes, fl y a ajouté Y Histoire ancienne et une partie de V Histoire romaine , livres excel* lents qu'on n'aurait pas dû déprécier, puisqu'il est si difficile de les remplacer. La reconnaissance publique a consacré le nom vénéré de Rollin : il nous serait doux de le louer, mais il vaut mieux recueillir, sur ce sujet, les paroles d'un mattie illustre bien digne d'apprécier celui qui a été l'honnaar de Pânçienne université : « L'éducation de la jeunesse, dit M. Villemain, et par elle le progrès des mœurs publiques, était toute sa pensée. Personne ne fut jamais meilleur citoyen, sans le dire, sans le savoir. Le mélange naïf de Fantiquité et du christianisme , les vertus républicaines de ces grands hommes de Plutarque, les vertus soumises et douces de l'Évangile, l'enthousiasme pour le beau littéraire dans l'Écriture sainte, dans Homère, dans Bossuet» la tendresse attentive et paternelle pour l'en* fance, l'affection grave et pleine d'espérance pour la vive jeunesse, toutes ces émotions , réunies dans une âme saine et pure , au milieu de la vie la plus simple , de la plus décente pauvreté : voilà comment s'est formé Rollin, écrivain inimitable , sans être un écrivain de génie. Sa gloire même , sa

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gloire qui nous est chère, est la dernière et la plus utile leçon qu'il nous ail donnée. Elle montre jusqu'à quel point les dons de l'esprit s'accroissent et fructifient par les vertus, et quelle puissance l'amour du bien ajoute au talent. )> A cette image fidèle du bon Rolliu , le plus digne des maîtres , nous pouvons ajouter, tracé de la même main , l'idéal de l'élève fidèle à ses leçons et formé par l'éducation publique , qui seule , bien dirigée , peut donner des hommes à la société , des citoyens à l'État : <( Jeté dans la foule il s'y débat , il y grandit sous la loi d'une vigilante discipline, sous la garde de la religion , partout présente k son jeune cœur et mêlée Il toutes ses études par l'imagination et l'éloquence^ il étudie avec une ardeur salutaire les modèles de grâce et de sublime que l'on met sous ses yeux ; il est à la fois instruit et candide *, et la préoccupation même du savoir prolonge son innocence. Il n'a pas, comme on le dit, appris seulement des mots , mais toutes les vérités intellectuelles , toutes les nuances morales que renferme la perfection du langage. Il a étudié dans le travail de la traduction la méthode pour penser. Il a recueilli , ainsi le voulait Rollin , mille notions de philosophie, d'histoire, de sciences naturelles, qui sont comme la matière de Tart de penser et d'écrire. De plus , encore enfant par le cœur, il a déjà commencé la vie d'homme par un noviciat de travail assidu. Il a fait avec zèle et persévérance son état d'étudiant , comme il remplira plus tard quelque devoir public. »

Un autre homme de bien , attaché comme Rollin aux doctrines de Port-Royal , nourri comme lui dans la saine atmosphère du 17*" siècle, fut non pas un maître de la jeunesse , mais rinsti tuteur moral des hommes de loi : c'est Daguesseau . Tous ses ouvrages, et ils sont nombreux , se rapportent à l'instruction et aux devoirs de la magistrature. Le tribunal, le barreau et le parquet apprennent avec lui ce qu'il leur convient de savoir, et comment on doit agir et parler quand on représente la justice, cette chose sainte qui règle et qui fait durer les États. Elevé de bonne heure au poste d'avocat général , et bientôt après à celui de procureur général au

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parlement de Paris, il eut souvent, au début de sa longue carrière , l'occasion de donner des exemples et des leçons. Le ministère lui fut moins favorable ; car s'il avait toutes les lumières de l'esprit, il lui en manquait le glaive, qui est la décision , laquelle tranche les difficultés. Sa probité, dont la régence avait voulu se couvrir , comme autrefois Catherine de Médicis de celle de L'Hôpital , était mal k Taise et gênante à côté du cardinal Dubois et de Philippe d'Orléans. Elle eut ses disgrâces et ses retours de faveur, qui parurent également des faiblesses , et toutefois , dans l'exil comme au pouvoir, il ne cessa jamais de jouir de la considération qui s'attache au talent et k la vertu. Son éloquence, que les contemporains ont beaucoup louée» et qui était une nouveauté au palais par sa solide élégance et sa gravité ornée , n'a ni la vigueur ni la flamme qui font les grands orateurs ; il y a en lui de l'Isocrate et du Fléchier : il polit son langage , il arrondit et il cadence ses périodes, il cherche le nombre et il le trouve ; il charme l'oreille , mais il veut la caresser -, même il touche l'âme , mais il ne la remue point. C'est le modèle des orateurs diserts. Il plaît encore aux âmes calmes et saines, capables de suivre avec attention les développements d'une pensée qui se déroule lentement et de goûter des sentiments qui ne flattent point la passion. Les gens de Uen qui veulent s'améliorer sont les lecteurs naturels de Dagaesseau : ce n'est pas dire qu'il en conserve beaucoup.

Nous trouvons dans une des mercuriales de Daguesseau, \k la décharge du IS*" siècle , qu'on veut rendre responsable du désordre des âmes, la preuve que le mouvement qui l'a entraîné remonte plus haut. En 1698, dix-sept ans avant la fin du règne de Louis XIY, Daguesseau caractérisait ainsi les mœurs du siècle : « Une inquiétude généralement répandue dans toutes les professions , une agitation que rien ne peut fixer, ennemie du repos, incapable du travail, portant partout le poids d'une inquiète et ambitieuse oisiveté , un soulèvement universel de tous les hommes contre leur condition , une espèce de conspiration générale dans la-

quelle ils semblent être tous convenus de sortir de leur caractère; toutes les professions confondues, les dignités avilies, les bienséances violées; la plupart des bommes hors de leur place , méprisant leur état et le rendant méprisable. » Ainsi l'inquiétude des esprits et la convoitise avaient déjà troublé l'ordre des rangs et tendaient à le bouleverser. L'ambition couvait partout sous une docilité apparente. Il en était de même de la soumission des âmes à la foi religieuse : seulement ce qui n'était qu'une révolte clandestine fit éruption et parut au grand jour lorsque la contrainte eut cessé. Fénelon avait dit en 1685 , l'année même de la révocation de l'édit de Nantes : a Un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles , et nous en avons le cœur déchiré : quoique timide, elle n'est pas muette; elle sait se glisser dans les conversations , tantôt sous des railleries envenimées, tantôt sous des questions où l'on veut tenter Jésus- Christ , comme les pharisiens. » Trente ans après , le bruit sourd était devenu une rumeur publique, la timidité s'était changée en audace , et dès la seconde année de la régence Massillon pouvait dire : « Aujourd'hui l'impiété est presque devenue un air de distinction et de gloire : c'est un titre qui honore , c'est un mérite qui donne accès auprès des grands; qui relève, pour ainsi dire , la bassesse du nom et de la naissauce ; qui donne à des hommes obscurs, auprès des princes du peuple, un privilège de familiarité dont nos mœurs mêmes, toutes corrompues qu'elles sont, rougissent; et l'impiété, qui devrait avilir l'éclat même de la naissance et de la gloire , décore et ennoblit l'obscurité et la roture. » N'oublions pas non plus que Bayle, sceptique par amour de la tolérance . en exposant avec une apparente impartialité les contradictions et le peu de fondement de la plupart des opinions humaines, n'avait pas seulement donné l'exemple du doute, mais que sa vaste érudition avait fourni des armes à l'incrédulité et que sa dialectique même était une machine de guerre. Ainsi, l'arsenal étant prêt et le combat déjà engagé , les philosophes eurent moins à détruire les anciennes doctrines qu'à en imaginer de nouvelles.

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