CHAPITRE IL
Utopistes. ^ L*abbé de Saint-Pierre. » Économie politique. » Qoesnay. •» Pablicistes. -^ Montesqaiea. — Les lettres persannes. — Considérations snr les causes de la grandeur des Romains. — L'esprit des lois. — Boolainvilliers, Dabos et Mably.— Caractère de Montesquieu.
Le besoin d'innover et le désir d'améliorer qui tourmentèrent le dix-huitième siècle n'est nulle part plus sensible que dans les innombrables écrits d'un homme singulier dont on ne prononce pas le nom sans sourire et qu'on ne peut se défendre d'aimer ; c'est l'abbé de Saint-Pierre, le plus bienveillant des hommes et le plus fécond en projets honnêtes et impraticables. Sa vie fut un long apostolat de paix et de justice. Son âme , tout ensemble d'une ardeur infatigable et d'une inaltérable sérénité, avait l'ambition de réformer le monde à son image. Il voulait que la paix qui régnait en lui devint la loi de l'humanité. Il s'était pacifié lui-même par un complet désintéressement et par une résignation absolue k la justice, et son illusion fut de croire que ce privilège individuel de sa nature pût devenir un jour le tempérament général de l'espèce. Le trait commun à tous les réformateurs, j'entends ceux qui se disent en possession d'une panacée, c'est de supposer que le malade qu'ils veulent guérir est déjà en santé. A ce prix, ils garantissent le succès de la cure. L'abbé de Saint-Pierre veut établir la paix universelle pour faire régner la justice , et il ne voit pas que c'est la justice qu'il faudrait d'abord établir pour arriver k la paix universelle. Le principe qu'il pose serait la conséquence du moyen qui lui manque. En effet, la diète générale de princes qu'il convoque pour régler k l'amiable les différends qui doivent s'élever ne saurait fonctionner que si ces princes n'ont d'autre intérêt que celui de la justice. C'est renverser les termes du problème, et cependant, malgré ce vice de méthode, on peut dire que les recherches de ce genre faites de bonne foi ne sont pas
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Stériles. Ce désir sincère de régénérer Tensemble opère, chemin faisant, des améliorations partielles^ le mirage qui pousse en avant ces éclaireurs de l'humanité nous porte peu à peu sur un terrain meilleur, et l'espoir toujours déçu et toujours vivace d'un repos qui , sans doute , n'est pas dans la destinée de l'homme ici-bas, l'achemine au moins, à travers de pénibles épreuves, à des conquêtes durables. Il y a certainement quelque chose de divin dans le malaise et l'ambition de ces âmes honnêtes et courageuses, toujours à la recherche du mieux , et qui , en présence des maux dont gémit l'humanité, ne pensent pas qu'il convienne de s'unir à ceux qui , selon l'expression de Pascal , justifient la force, au lieu de tendre à fortifier la justice.
Le cynique favori du régent, le cardinal Dubois, disait, en parlant des projets du bon abbé de Saint-Pierre , que c'étaient les rêves d'un homme de bien , et pour sa part il ne risquait pas d'en avoir de semblables; moins encore auraitil été tenté de les réaliser. Mais ce n'est pas un médiocre honneur que d'avoir ainsi rêvé sous un tel ministre. Au reste , le zèle de l'abbé de Saint-Pierre , qui s'étendait k tout, a souvent rencontré juste dans les détails, et parmi les maux qu'il a signalés quelques-uns ont été ou guéris ou palliés par des moyens analogues à ceux qu'il indiquait. Ainsi il proposait d'établir pour l'assiette de l'impôt une proportion, et même une certaine progression, qui n'ont pas été négligées depuis qu'on a tenté de distribuer les charges publiques avec équité -, il indiquait des ressources pour rembourser les acquéreurs d'offices et donnait le conseil de ne plus en vendre -, il voulait diminuer le nombre et la durée des procès, employer l'armée, si onéreuse quand elle est oisive , à la culture des terres ; sans rancune contre l'Académie , qui l'avait évincé pour le punir de quelques vérités sévères sur Louis XIV, il l'engageait à honorer dans ses concours la mémoire des grands hommes de la France -, il appelait des assemblées politiques et des conseils administratifs à éclairer et k contrôler le pouvoir dirigeant ^ il demandait encore une éducation non-seulement publique,
mais palriolique : que ne demandail-il pas? On a fait quelque chose dans le sens de ses idées , et toutefois on attend encore le bonheur général et la paix universelle. C'est ainsi que les souffleurs du moyen âge n'ont pas trouvé la pierre philosophale , objet de leurs recherches, et qu'ils ont livré de précieux secrets à la chimie, et que les lunettes des astrologues, braquées vers le ciel pour y lire ce qui n'y est pas écrit, ont rapporté , au profit des astronomes , d'utiles renseignements.
Pendant que l'abbé de Saint-Pierre, qui avait enfin gagné k sa réputation de rêveur la liberté de tout dire, entretenait le goût et l'espérance des réformes politiques, un savant m^ecin , Quesnay , étudiait l'origine de la richesse et concevait l'idée d'une science nouvelle, la plus redoutable des sciences jusqu'à ce qu'elle en soit devenue la plus utile , l'économie politique. A peine ébauchée, pleine encore d'obscurités et de contradictions, elle a passionné des hommes de bien et de génie tels que Turgot, qui ne prévoyait pas que cette recherche, entreprise en vue du bienêtre général, pouvait devenir un instrument de révolution. Le regard perçant du spirituel abbé napolitain Galiani a vu le premier toute la portée de cette étude nouvelle. A ses yeux , les philosophes étaient de petits saints au prix des économistes : « Quesnay , disait-il , c'est l'antechrist. » Il voyait en germe au sein de l'école les sectes qui devaient en sortir par une génération fatale. Dévoiler le mystère de la richesse , c'était préparer la guerre entre ceux qui en jouissent et ceux qui la produisent. Pourquoi aussi ne pas mépriser virilement et employer chrétiennement les richesses. Pourquoi risquer d'en faire pour les autres un objet de convoitise par l'attachement qu'on leur témoigne? Ainsi se posaient dans l'ordre politique et dans l'ordre économique les formidables problèmes qui s'agitent encore et que. Dieu aidant, le temps seul et l'expérience peuvent résoudre.
Entre les utopies de l'abbé de Saint-Pierre et les recherches matériellement positives de Quesnay et de son école il y avait place pour l'étude sérieuse des principes qui régissent
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les sociétés. Ce fut TœaYre de Montesqaiea , génie laminenx et profond que le présent ne satisfaisait pas , et qui voulait ménager sans secousse violente l'avènement d'une liberté sage par le décri des institutions qui maintenaient en France une autorité dégradée et avilissante. Le but unique de Montesquieu a été de désbonorer le despotisme, en faisant voir quelle est sa nature et quelles sont ses œuvres , et d'inspirer le goàt de la liberté politique , qui seule peut mettre l'homme à son rang. Les peuples qui n'osent pas la conquérir ou qui ne savent pas la conserver ne sont pas pour lui des nations , mais des troupeaux. Il voulait , sans aucun doute, que le genre humain fit valoir ses titres, longtemps perdus, et qu'il lui rendait, selon la belle expression de Voltaire. 11 méprise également les tyrans et les esclaves; l'oppression lui pèse, soit qu'elle vienne d'un seul ou de la foule ; il n'a d'amour que pour la liberté , de respect que pour la justice, et il voit que la justice et la liberté sont des biœs indivisibles dont la vertu est le ciment. Les Lettres penemes , ce livre si sérieux sous une apparence frivole , annonce déjk toute la pensée de Montesquieu : d'un côté, il fait entrevoir tout ce que le despotisme oriental a enfanté de corruption , d'iniquité , de l&cbeté-, de l'autre , it signale les périls de la société française en esquissant les travers, les inconséquences de ce peuple , « où l'on enferme quelques fous pour faire croire que ceux qu'on laisse libres ne sont pas fous , » peuple qui s'étonne de tout et ne réfléchit sur rien , qui se croit libre parce qu'il se moque de ses maîtres, qui n'a plus d'attachement qu'à tous ses plaisirs et à quelques préjugés, jouant en pleine sécurité sur un terrain miné de toutes parts et sous un édifice qui menace de s'écrouler ; puis quittant le ton badin et l'enjouement railleur qu'il a pris pour se faire écouter de ses frivoles contemporains, il les instruit par l'exemple de ces Troglodytes, que la perte des mœurs conduit k travers la volupté k la misère et à la barbarie, et qui retrouvent leur dignité d'homme par l'effort d'une volonté courageuse. L'apologue est transparent , et les Troglodytes de Paris, qui touchaient
sans le savoir à la dégradation , purenl apprendre à quel prix un peuple se régénère. On sait que l'idée de faire juger nos mœurs par des étrangers et de tourner leur surprise en épigrammes appartient à ce Dufresny , qui fut dans la comédie le collaborateur et presque le rival de Regnard, talent naturel et insouciant, qui ne prit au sérieux ni son habileté dans l'art de dessiner les jardins où il eut plus d'originalité que Le Nôtre , ni sa verve comique si franche ot si vive, épicurien qui dissipa en esquisses ingénieuses un esprit capable de concevoir et de traiter des grands sujets, et en folles dépenses les largesses de Louis XIV, qui désespéra de pouvoir Tenricbir. Au reste , Montesquieu n'emprunta aux Amusements sérieux et comiques de Dufresny que le cadre des Lettres persanes; le tableau lui appartient sans partage. Le génie de Montesquieu révéla enfin toute sa force et sa gravité dans les Cansidéralions sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Avec un bon sens égal à celui de Polybe , avec plus de netteté et de pénétration , il met sous nos yeux tous les ressorts de la puissance romaine, les principes de cette force toujours croissante jusqu'à ce que la vertu , qui en était l'&me , venant à se relâcher, ce grand corps commence à s'affaiblir par des convulsions avant de s'éteindre dans le marasme. Rome fut invincible aussi longtemps qu'elle eut pour se diriger une tête saine dans le sénat et pour accomplir ses desseins un cœur généreux dans le dévouement du peuple à la chose publique. Le respect des dieux , la religion du serment , le sentiment du devoir, le mépris de la vie et des richesses et l'amour de la gloire étaient , dans tous les rangs , autant de forces vives, également propres à la discipline et à l'action, qui réglaient les mouvements de ce corps formidable et le poussaient fatalement à la conquête du monde. Avec ce tempérament moral, les agitations intérieures étaient une menace pour l'étranger et non un péril pour la république, parce que ces luttes politiques entre le peuple et les patriciens exerçaient et augmentaient les forces qui devaient s'unir contre les ennemis du dehors : « Il fallait bien, dit
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Monlesquieu , qu'il y eût à Rome des divisions : el ces guerriers si fiers, si audacieux, si terribles au dehors, ne pouvaient pas être modérés au dedans. Demander, dans un État libre , des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c'est vouloir des choses impossibles; et, pour règle générale , toutes les fois qu'on verra tout le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république , on peut être assuré que la liberté n'y est pas. »
Montesquieu est un patricien ami de la liberté. Sa place aurait été dans le sénat de Rome aux beaux jours de la république : il aurait défendu les privilèges de cette auguste assemblée , et surtout il y aurait recommandé les vertus, qui seules pouvaient les maintenir; il n'entend pas qu'on en possède jamais à titre gratuit. Rome n'a point péri par ses divisions intestines, qui étaient nécessaires, mais par le relâchement des mœurs. La décadence commença par l'opulence des particuliers, qui purent acheter des partisans dès que la pauvreté ne fut plus en honneur. L'avidité des patriciens irrita le peuple , en blessant d'abord dans ces âmes loyales le sentiment de la justice; l'orgueil qu'ils y ajoutèrent , à défaut de dignité , froissa la fierté des plébéiens , et comme la justice et la fierté se trouvaient engagées dans un débat qui avait pour objet un intérêt matériel , le partage du domaine public, ager publicus^ la résistance des uns alluma la convoitise des autres , et dès lors l'ambition des chefs de parti et le concours de leurs partisans n'eurent plus pour mobile l'intérêt politique , mais le butin. Rome alors, avec ce qui lui restait de courage et de génie , put bien encore avoir de grands hommes, elle n'eut plus de grands citoyens. C'en était fait de la liberté, et, avec le temps, de la puissance de Rome. Montesquieu déplore cette double chute : il ne pardonne pas à Pompée d'avoir mal défendu la liberté , ni à César de l'avoir immolée ; il ne pardonne pas davantage aux empereurs l'abus de la toute-puissance , ni à ceux qui les supportent leur avilissement. On lui a reproché sa prédilection pour le patriciat ; mais pour lui le mot aristoeraiie conservait son sens primitif, de pouvoir exercé par
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réiite des citoyens : Thistoire lui avait appris que la multitude, lorsqu'elle règne, ne fait jamais régner la liberté et qu'elle abdique toujours au profit du despotisme. Cette préférence était surtout un regret, et si l'espérance s'y mêlait, c'était pour un avenir éloigné : les mœurs et les institutions de la France répugnaient trop k cet idéal d'ordre et de liberté , pour que Montesquieu la conviât k le réaliser immédiatement. 11 n'en disait pas moins : a II n'y a rien de si puissant qu'une république où l'on observe les lois , non pas par crainte , non pas par raison , mais par passion , comme furent Rome et Lacédémone*, car pour lors il se joint k ta sagesse d'un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction. »
Cette manière de traiter l'histoire était une nouveauté ; sans doute Montesquieu doit beaucoup k Polybe, et plus encore k Bossuet, qui , dans quelques pages de l'Histoire universelle, avait mis k découvert les ressorts humains de la grandeur de Rome; mais ces traits de génie, Montesquieu les a précisés par une analyse plus fine -, il les a continués et développés par une étude plus exacte des faits et des lois. Dans cette revue rapide, on ne saurait trop admirer l'enchainement des causes qui ont produit les événements et les institutions. Si l'historien publiciste ne remonte pas, comme avait fait Bossuet, k la cause première, s'il ne dévoile pas les desseins de la Providence , il saisit plus nettement, dans la sphère de l'activité humaine, la nature et l'action des causes secondes , et il en déduit les effets avec une suite qui a toute la rigueur des sciences exactes. La précision et le coloris du style donnent k la pensée de l'écrivain une vigueur et un éclat surprenants. Ce style brillant et contenu fait voir au delk de ce qu'il exprime, et l'auteur nous instruit doublement et par ce qu'il nous découvre et par ce qu'il nous force k trouver.
Le livre de la Grandeur et de la Décadence des Romains n'était que le prélude d'un plus vaste ouvrage où Montesquieu , embrassant l'ensemble des législations qui ont régi tous les peuples de la terre , . trouvait encore dans" tes mf-
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ports nécessaires qui naissent de la nature des choses les causes de la durée et de la chute des empires. « Cet ouvrage, dit-il, a pour objet les lois, les coutumes et les divers usages de tous les peuples de la terre. On peut dire que le sujet en est immense , qu'il embrasse toutes les institutions qui sont reçues parmi les hommes, puisque l'auteur distingue ces institutions^ qu'il examine celles qui conviennent le plus à la société et à chaque société ; qu'il en dierche l'origine; qu'il en découvre les causes physiques et morales ; qu'il examine celles qui <ml un degré de bonté par elles-mêmes et celles qui n'en ont aucun *, que de deux pratiques pernicieuses il chercha «elle fui l'est plus et celle qui l'est moins -, qu'il y discute celles qui peuvent avoir de bons effets à un certain égard et de mauvais dans un autre. » Ainsi Montesquieu ne considère pas les lois dans leur rapport avec la justice éternelle, il' ne part pas de l'absolu pour viser k l'idéal : il les prend telles qu'il les rencontre, il en cherche l'origine et il en examine les effets ; il voit pourquoi dans tel lieu , dans tel temps , chez tel peuple , elles se sont produites avec tel caractère et non autrement , et i}uelles conséquences en ont découlé.
En jetant les yeux sur les différents gouvernements des peuples , il découvre sous la diversité presque infinie de leurs formes trois grandes classes auxquelles se rattachent toutes les variétés : ou bien la loi , consentie par tous , domine seule ; ou le prince fait des lois qu'il est tenu de respecter ; ou la volonté du chef tient lieu de loi : si la loi est seule mal tresse , le gouvernement est républicain ; il est monarchique si le chef de l'État est soumis à la loi ; il est despotique si le caprice d'un seul commande à tous. Le principe de ces gouvernements , c'est-à-dire leur raison d'être et de durer, c'est la vertu pour les républiques , l'honneur pour les monarchies , la crainte pour les états despotiques. En «ffet , la vertu est nécessaire dans le chef et dans les membres pour assurer le règne de la loi *, le pouvoir d'un seul réglé par des lois ne peut subsister que si , d'un côté, l'honneur retient la volonté du maître dans les limites de la loi.
el que si , de l'autre , le même mobile entretient le dévouement et l'obéisBance des sujets \ quant au despotisme , il est clair qu'il s'affaisserait de lui-même et tomberait de son propre poids si le despote cessait de menacer ou si ses esclaves commençaient k ne plus trembler. Otez des républiques la vertu ^ des monarchies, l'honneur ; du despotisme, la terreur : et vous les verrez aussitôt s'ébranler et crouler -, affaiblissez seulement ces ressorts , et le désordre naîtra , et se produiront soudainement des symptômes de malaise , préludes d'anarchie et de ruine. Montesquieu ne l'entend pas autrement, et il a seulement voulu déclarer quelles sont les conditions de stabilité des gouvernements d'après leur nature. On ne réfute pas Montesquieu lorsqu'on lui montre le vice dans les républiques , la servilité sous des rois , l'in» trépidité sous des despotes , car il répond que c'est précisément par Ik que ces gouvernements se dénaturent et périssent.
Le sang-froid de Montesquieu n'est pas de l'indifférence ; il est bien éloigné d'absoudre le mal qu'il comprend et qu'iF explique. Ainsi un seul trait , une image frappante , lui suffit pour flétrir le despotisme lorsqu'il en a fait connaître la nature : k Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit , ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique. » Ainsi il explique fort bien comment s'est établi l'esclavage des noirs; mais si on lui demandait de le justifier , voici ce qu'il dirait ; « Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en servir à défricher tant de terres. — Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. — Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête , et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. — On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu , qui est un être sage , ait mis une âme , surtout une âme bonne , dans un corps tout noir. — Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes , parce que si nous les supposions des hommes, on
commencerait a croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. — ^De petits esprits exagèrent trop l'injustice que Ton Tait aux Africains, car si elle était telle qu'ils le disent , lie serait-il pas venu dans la tète des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles , d'en faire une générale en faveur de la Miséricorde et de la Pitié. » Est-il rien de plus poignant, de plus sarcastique, de plus pénétrant, de plus démonstratif que cette sublime ironie?
Le succès de V Esprit des ÎA>is fut prodigieux , surtout en Angleterre, où Montesquieu avait vécu pendant plusieurs années , et d'où il avait rapporté ce goû de liberté légale qui est Tàme de son livre. La consliûition anglaise était k ses yeux le chef-d'œuvre de la légidation dans les temps modernes, comme celle de Rome pour l'antiquité. Il admirait cette nation sérieuse et fière , sa liberté de tout dire , sa ferme volonté de ne rien faire contre la loi, sa patience à attendre des réformes, sa fermeté aies maintenir, ses luttes patientes et ses sages transactions. Le génie de notre grand publiciste avait trop bien pénétré les Anglais, il leur avait témoigné trop d'estime, pour qu'il n'en fût pas payé par une admiration sincère. La France , et c'est un de ses malheurs, fut plus réservée dans ses hommages. Un bon mot (les bons mots sont notre fort et aussi notre faible ) accueillit le chefd'œuvre \ï sa naissance : « c'était, disait madame du Deffand , de l'esprit sur les lois. » Il est vrai que Montesquieu en a prodigieusement, et il ne s'en cache pas; mais il fallait voir que l'esprit n'est en lui que le caractère et comme la physionomie du génie. Sa raison n'en est pas moins droite , ni ses vues moins profondes,. pour se produire en saillies. Buffon critiqua la forme de l'ouvrage , et c'est Montesquieu qu'il désignait en disant : a Le grand nombre des divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide , en détruit l'assemblage ; le livre parait plus clair aux yeux , mais le dessein de l'auteur demeure obscur ; » et cette observation , juste en général , ne reçoit pas ici d'application , car le sujet multiple et disparate que traite Montesquieu ne comporte pas u cette continuité de fil, cette dépendance harmonique des idées, ce
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développement successif, celte gradation soutenue, ce mouvement uniforme , » que Buflon demande aux œuvres de l'es^ prit pour y reconnaître l'unité. VEsprit des Lois n'était pas de nature ^étre fondu d'un seul jet comme une statue; ce n'est pas même un édiûce unique : c'est une suite de constructions diverses formant un ensemble, parce qu'on reconnaît dans toutes les parties la pensée et la main du même architecte. Un riche financier qui se piquait de science et de littérature, M. Dupin, entreprit la critique des détails, et il en avait formé trois volumes qu'il sacrifia, soit qu'il en eût à temps encore reconnu la faiblesse , soit qu'il ait craint de paraître s'être trop souvenu que Montesquieu avait défini le métier des traitants <( une profession qui n'a ni ne peut avoir d'objet que le gain , profession sourde et inexorable qui appauvrit les richesses et la misère même -, » et qu'il avait osé dire : « Tout est perdu lorsque la profession lucrative des traitants parvient encore par ses richesses k être une profession honorable. »
Montesquieu laissa sans réponse les critiques qui por^ taient sur le mérite de ^on livre; mais lorsque le gazetier des nouvelles ecclésiastiques, janséniste hargneux, le prit k partie sur ses intentions et le signala comme entaché de déisme et de spinosisme, l'auteur de VEsprit des Lois releva le gant de manière à faire repentir son imprudent adversaire. Il opposa de solides arguments k des injures, et il répondit par des textes positifs et une dialectique serrée à des inductions malveillantes et téméraires. Comme ses paroles ne donnaient point de prise directe sur ses croyances, il s'indignait que, pour détruire l'autorité de son livre et rendre sa personne suspecte , on lui attribuât des pensées qu'il n'avait pas exprimées, et même des sentiments diamétralement opposés à son langage. Il lui fut facile de montrer que les imputations de déisme et de spinosisme étant contradictoires, il était insensé de lui attribuer Tune et l'autre doctrine k la fois; mais non-seulement il désavouait le spinosisme , il déclinait encore l'accusation de déisme , puisqu'en plusieurs endroits de son livre il avait distingué les
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fausses religions de la vraie et qu'il avait reconnu expressément la vérité du christianisme. Cette déclaration devait suffire. Il se plaignait donc avec raillerie , et non sansannertume, qu'on lui reprochât d'avoir omis des choses qui n'étaient point de son sujet, et de n'avoir pas été théologien là où son dessein était d'être jurisconsulte et publieiste. Ce zèle ombrageux, Montesquieu le signale comme funeste aux progrès des sciences : a La manière de critiquer dont oo use avec moi» dit-il , est la chose du monde la plus capable de borner l'étendue et de diminuer, si j'ose me servir de ce terme, la somme du génie national. Avez-vous les meil* leures intentions du monde, on vous forcera vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé k bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de suivre votre pensée , vous ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin sur la tête pour nous dire k chaque mot : Prenez garde de tomber ; vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi. Va-t-on prendre l'essor , ils vous arrêtent par la manche ^ a-t-on de la force et de la vie , on vous l'ôte à coups d'épingle. »
Dans toute cette discussion, qui est un modèle de polémique ferme et courtoise , Montesquieu garde toujours une parfaite mesure de langage, qui ajoute à la force de ses raisons. On y chercherait en vain une seule parole injurieuse ; mais comme on a voulu « le rendre odieux à ceux qui ne le connaissent pas et suspect à ceux qui le connaissent, » il ne néglige aucun moyen d'enlever aux paroles de son adversaire le crédit qu'elles pourraient avoir : il lui a prouvé qu'il ne raisonne pas toujours pertinemment et que sa science est souvent en défaut ; il va plus loin dans le passage suivant : u Quoique nous devions penser aisément que les gens qui écrivent contre nous, sur des matières qui intéressent tous les hommes, y sont déterminés par la force de la charité chrétienne, cependant, comme la nature de cette vertu est de ne pouvoir guère se cacher, qu'elle se montre en nous malgré nous , et qu'elle éclate et brille de toutes
parts, s'il arrivait que dans deux écrits fails contre la même personne coup sur coup on ne trouvât aucune trace de charité, qu'elle n'y parût dans aucune phrase, dans aucun tour, aucune parole , aucune expression , celui qui aurait écrit de pareils ouvrages aurait un juste sujet de craindre de n'y avoir pas été porté par la charité chrétienne. Et comme les vertus purement humaines sont en nous TelTet de ce qu'on appelle un bon naturel , s'il était impossible d'y découvrir aucun vestige de ce bon naturel , le public pourrait en conclure que ces écrits ne seraient pas même l'effet des vertus purement humaines. »
Le principe de ces attaques si vives et si injustes contre Montesquieu était la croyance de l'illustre publiciste à la réalité et à l'importance de la loi et de la religion naturelles , et il a montré k quels périls on expose la société et les religions positives elles-mêmes, en brisant dans les mains de la philosophie ces armes dont elle se sert an besoin contre ceux qui nient Dieu et la justice : « Fait-il bien , s'écrie-t-il , en parlant de son adversaire , de s'effaroucher toutes les fois que l'auteur considère l'homme dans l'état de la religion naturelle, et qu'il explique quelque chose sur les principes de la religion naturelle ? Fait-il bien de confondre la religion naturelle avec l'athéisme? N'ai-je pas toujours ouï dire que nous avions tous une religion naturelle? n'ai-je pas ouï dire que le christianisme était la perfection de la religion naturelle? n'ai-je pas oui dire que l'on employait la religion naturelle pour prouver l'existence de Dieu contre les athées? Il dit que les stoïciens étaient des sectateurs de la religion naturelle, et moi je lui dis qu'ils étaient des athées, puisqu'ils croyaient qu'une fatalité aveugle gouvernait l'univers -, et que c'est par la religion naturelle que l'on combat les stoïciens. Il dit que le système de la religion naturelle rentre dans celui de Spinosa; et moi je lui dis qu'ils sont contradictoires , et que c'est par la religion naturelle qu'on détruit le système de Spinosa. Je lui dis que confondre la religion naturelle avec l'athéisme , c'est confondre la preuve avec la chose ou'on veut prouver et l'ob-
jectîoD contre Terreur avec l'erreur même, que c'est ôier les armes puissantes qu'on a contre cette erreur. » Cette argn> mentation ne prouve pas la parfaite orthodoxie de Montesquieu , qui avait sans doute ses raisons de se tenir sur la résene^ mais elle efTace tout soupçon d'impiété, et elle démontre l'imprudence de son accusateur. En effet, si l'homme n'avait pas naturellement quelque connaissance de Dieu , il serait impossible d'avoir prise sur ceux qui sont devenus incrédules, et on ne voit pas même comment la foi religieuse aurait pénétré dans les âmes qu'elle échauffe et qu'elle éclaire plus vivement, si elle n'y trouvait pas quelque foyer de chaleur et de lumière.
Le propre du génie de Montesquieu est de tout comprendre , de ne rien sacrifier et de ne rien exagérer. Tempérant et fort, il répugne aux extrémités. Il Ta prouvé en jugeant les systèmes opposés de deux publicistes qui l'avaient précédé dans l'étude des origines de la monarchie française , le comte de Boulainvilliers et l'abbé Dnbos. Ses paroles nous serviront \ï caractériser ces deux écrivains , qui ne doivent pas être oubliés ici , et rendront témoignage de la mesure qu'il a mise en toutes choses. Boulainvilliers prétendait que la conquête des Gaules par les Francs continuait d'avoir son effet dans la supériorité de la noblesse sur les autres états de la nation , et qu'elle légitimait la dépendance de la bourgeoisie. Dubos, au contraire, assurait que cette conquête était un faux bruit accrédité par l'imposture et la crédulité-, que les Francs, appelés et accueillis par les Gaulois, n'avaient eu ni à les combattre ni k les soumettre , et que, par conséquent, ils n'avaient jamais pu jouir légitimement des droits que donne la victoire sur des vaincus. Montesquieu les combat tous deux, et il rend hommage à leur mérite : « Le public, dit-il, ne doit pas oublier qu'il est redevable à M. l'abbé Dubos de plusieurs compositions excellentes; » et sans doute il fallait compter parmi ces compositions et placer au premier rang les Réflexions sur la poésie et la peinture ; mais il n'en demeure pas moins avër<^ que la Gaule a été soumise par les Francs, et que, par con-
scquent, l'abbé Dubos s'est trompé^ et Montesquieu ajoute modestement : « Si ce grand homme a erré , que ne dois-je pas craindre?» Boulainvilliers n'a pas non plus trop k se plaindre de sa critique. Selon lui , a il avait plus d'esprit que de lumières , plus de lumières que de savoir ; mais ce savoir n'était pas méprisable, parce que, de notre histoire et de nos lois, il savait très-bien les grandes choses. » Ces précautions prises , Montesquieu conclut ainsi : a M. le comte de Boulainvilliers et M. l'abbé Dubos ont fait chacun un système, dont l'un semble une conjuration contre le tiers état et l'autre une conjuration contre la noblesse. Lorsque le soleil donna à Phaéton son char à conduire, il lui dit : Si vous montez trop haut, vous brûlerez la demeure céleste ; si vous descendez trop bas, vous réduirez en cendres la terre. N'allez point trop à droite, vous tomberiez dans la constellation du Serpent; n'allez point trop à gauche, vous iriez dans celle de l'Autel-, tenez-vous entre les deux. » Ovide sert ici d'introducteur k la devise de Montesquieu, inter utrumque tene, k laquelle il se montra toujours fidèle dans ses écrits comme dans sa vie.
Un autre publiciste demeuré célèbre par les Entretiens de Phocion et par ses Observations sur l Histoire de France , et qui a eu sur l'opinion une influence considérable et fôcheuse, l'abbé de Mably, ne se fit pas, comme Boulainvilliers, le champion de la noblesse , ni comme Dubos, l'apôtre du tiers état, il prit césolument parti contre les institutions et les mœurs des temps modernes ea faveur des républiques anciennes. Il fut Grec et Romain , sans espérance toutefois et même sans désir d'amener ses contemporains k partager ses idées. Apre et morose , il éleva comme un fantôme de vertu antique qui n'engageait k rien qu'k mépriser le moyen âge et k maudire la monarchie : u II se refuse , dit M. de Barante, a entrer dans l'esprit de nos anciennes mœurs et de nos formes de gouvernement. Il est un des premiers qui aient élevé la voix pour déclamer contre les souvenirs français, qui aient accoutumé nos oreilles k entendre taxer de barbarie, de despotisme ou d'anarchie, des
insUtutions nécessaires dans leur temps, et qui, se modifiant successivement, ont donné k la France, pendant la durée des siècles , quelquefois le bonheur, toujours la gloire. Il n'a pas su voir tout ce que le caractère national a pu présenter de noble et d'honorable durant les anciens temps; et parce que les compagnons de saint Louis avaient eu pour descendants les courtisans de Louis XV, il a cm ne pouvoir rien trouver d'admirable qu'à Rome ou dans la Grèce. » Montesquieu, plus clairvoyant et plus juste , tout en admirant les anciens, n'a pas déprécié la civilisation moderne.
N'hésitons pas à le dire bien haut : Montesquieu fut véritablement un sage. Si ses ouvrages doivent être un objet d'études assidues et d'admiration , sa vie aussi est un modèle à suivre. Ce grand homme aima et pratiqua la vertu, parce que la vertu est selon l'ordre et qu'elle conduit au bonhear par le respect du juste et du vrai-, il fil le bien sans ostentation et goûta la paix d'une bonne conscience. Il a été donné à peu d'hommes de pouvoir dire comme lui : a Chaque jour, je m'éveille en revoyant la lumière avec une joie ineffable. » Le goût de la solitude, où il ramassait les forces de son esprit dans une méditation féconde, ne le rendait pas insensible aux agréments du commerce des hommes. « Il était, dit d'Âlembert, d'une douceur et d'une gaieté toujours égales*, sa conversation légère , agréable et instructive, était coupée comme son style , pleine de sel et de saillies ; point d'amertume, point de satire; personne ne racontait mieux et sans apprêts. Ses fréquentes distractions ne le rendaient que plus aimable; il en sortait toujours par quelque trait inattendu. Il était sensible k la gloire, mais il ne voulait y parvenir qu'en la méritant; jamais il n'a cherché à augmenter la sienne par aucune manœuvre. Digne de toutes les distinctions et de toutes les récompenses, il ne demandait rien et ne s'étonnait pas d'être oublié ; quoiqu'il vécût parmi les grands par convenance et par goût, leur société n'était pas nécessaire h son bonheur. Il fuyait, dès qu'il le pouvait, dans sa terre, pour y retrouver sa philosophie, ses livres et son repos. »
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