CHAPITRE IV
L'Encyclopédie. — D'Alembert.— Diderot. — Philosophes mttéritlittes. — Helyélias. — D'Holbach. — Philosophie de la lensation. — Coodillac. — Écrivains spiritaalistes. — Vauvenargoes. — Thomas. — THisloire naturelle. — Buffon.
La raison humaine émancipée du joug de la foi religieuse et comme enivrée de son indépendance et de ses conquêtes, pensant avoir atteint les limites de la science , devait songer à élever le monument de son triomphe prétendu. L'attente était vive et générale , Tespérance ressemblait à de la sécurité , lorsque vers le milieu du dix-huitième siècle les philosophes entreprirent de réunir, sous le nom fastueux à Encyclopédie, l'ensemble des connaissances humaines. Ces architectes avaient l'ambition de construire un édifice à l'abri des injures du temps. Il arriva qu'ils ne purent l'achever, que le plan en était défectueux , que l'inhabileté et l'indiscipline de quelques-uns des ouvriers ne permirent pas même de mettre en œuvre tous les matériaux dont on pouvait disposer, que dès les premiers essais les mécomptes furent nombreux, et que le bâtiment, battu en brèche par les ennemis du dehors pendant qu'on y travaillait avec ardeur, vit s'écrouler quelques-unes de ses parties qui furent des ruines anticipées. Voltaire avouait qu'il était bâti moitié de marbre et moitié de boue^ d'Alembert, usant d'une autre métaphore, y voyait un habit d'arlequin , où il y a quelques morceaux de bonne étoffe et trop de haillons. Ainsi les auteurs mêmes de l'œuvre en signalaient les imperfections, et, comme on le voit, ils n'imputaient pas tous les torts aux intrigues et aux voies de fait des adversaires de l'entreprise. Il y avait d'insurmontables difficultés qui tenaient \ la matière même et aux artisans de l'œuvre.
La responsabilité de VEncyclopédie revient surtout à d'Alembert, qui en a tracé le plan, et k Diderot, qui a pris la plus grande part dans le travail de direction. Voltaire se contentait de les encourager de loin. D'Alembert avait la
considération d*un sage, qu'il s'était acquise par la modération de ses désirs et par la noblesse de son caractère^ il y ajoutait la gloire d'un savant du premier ordre, qu'on ne lui conteste pas même aujourd'hui , quelques progrès qu'aient pu faire depuis la géométrie et la mécanique par où il s'est illustré. La préface qu'il composa pour servir d'introduction et comme de péristyle passa pour un chefd'œoYre , et elle demeure un livre excellent , de sorte que le satirique Gilbert n'a fait qu'une méchante antithèse et un non -sens en disant :
Et ce froid d'Alembert , chancelier du Parnasse, Qui se croit un grand homme et flt une préface.
Cet homme qui dédaigna la faveur et l'opulence, qui, flls délaissé de M"** de Tencin , ne voulut jamais d'autre mère que la femme obscure et dévouée qui avait recueilli son enfance -, qui refusa l'honneur d'élever pour le trône de la Russie, au prix de cent mille francs par année, rbéritier de Catherine *, qui mit au-dessus de tout le séjour de la patrie et le culte de la science et des lettres, n'en fut pas moins, sous les apparences de la froideur et avec toutes les précautions de la prudence , le plus opiniâtre partisan et le plus déterminé promoteur des doctrines nouvelles.
Avant tout, d'Alembert voulait vaincre, et il avait pris pour devise : dolus an virtus quis in hoste requircU. Ce que la guerre a de pis, c'est d'autoriser la ruse et la violence, et de fausser par là et la prudence et l'intrépidité. La tactique de d'Alembert fut la prudence : il n'attaqua jamais de front la religion qu'il voulait détruire , il lui rend perfidement hommage, et, sans jamais prétendre qu'elle soit fausse, il veut amener doucement le monde à s'en passer. Il emploie contre elle non pas le bélier, mais la sape , bien assuré que s'il parvient à enlever aux fondements leur solidité , l'édifice croulera de lui-même. Toute la stratégie qu'il a employée sans relâche contre le christianisme, il nous l'a révélée sous le couvert de l'abbé de Saint-Pierre, auquel il prête, sur la foi d'un manuscrit imaginaire , des desseins contre le maho-
mélismc, auquel le bonhomme n'a jamais songé. La théorie est complète et conforme h sa pratique ; en voici quelques traits : « Parmi les abus sans nombre sous lesquels le mahométisme fait gémir l'humanité , on doit relever avec soin ceux que les ministres de cette religion n'oseraient défendre k force ouverte^ il ne faut surtout négliger aucune occasion de faire sentir au sultan que le muphti et ses suppôts le tiennent comme en tutelle , par l'autorité qu'ils prennent sur lui et par celle dont ils s'emparent auprès des peuples ^ il faut sans cesse mettre en opposition leur conduite avec leur doctrine, leur luxe avec le détachement dont ils font profession , leur fanatisme avec la charité qu'ils prêchent et qu'ils annoncent. »
Le principal complice de d'Alembert dans cette conspiration, le fougueux Diderot, n'était pas homme k user de ces ménagements : l'ardeur de son sang et sa vive imagination remportaient dans ses imprudentes manifestations au delà même de ses propres idées. Voltaire écrivait un jour k d'Alembert : <( Vous dites donc que Diderot est un bonhomme; je le crois, car il est naif. Plus il est bonhomme et plus je le plains d'être dépendant des libraires, qui ne sont point du tout bonnes gens , et d'être en proie k la rage des ennemis de la philosophie. » Le fait est que Diderot était k la merci de tout le monde, et surtout de lui-même ; je veux dire de son génie, car avec lui il ne faut point parler de volonté. Si jamais homme parut irresponsable de ses paroles, et même de ses actes, c'est bien Diderot, qui n'a jamais atteint l'âge de raison, quoiqu'il ait beaucoup raisonné; ni de la réflexion , bien qu'il ait fait beaucoup de systèmes. Cest de sa propre expérience qu'il a tiré la désolante et immorale doctrine qui substitue la fatalité au libre arbitre. Fatalité des sens, fatalité de l'imagination, fatalité des circonstances, il a tout subi, et son activité désordonnée, infatigable, inépuisable, n'a été que le mouvement d'une nature tout ensemble fougueuse et docile.
Autour de lui , les choses et les hommes usaient et abusaient de ses puissantes facultés : les nécessités de la vie. dans
une condition précaire, arrachaient à sa plume les productions les plus disparates*, et alors il composait sans scrupule , quelquefois sans conviction , et toujours avec feu , des romans, des traductions, des prospectus, et jusqu'à des mandements et des sermons. On criait famine k ses côtés, et il n'entendait que ce cri du besoin. De plus, ses amis, les Grimm, les Raynal, les d'Holbach, bien d'autres encore , épiaient ses accès de verve et d'enthousiasme pour en profiter, et le prodigue ne réclamait rien : il donnait sans compter, comme il recevait. Certes, il y a peu d'écrivains aussi dangereux que Diderot , car il est sincère ; peu de perturbateurs de l'intelligence plus désastreux, car il est éloquent : et il n'y a guère de recours contre ses erreurs que dans ses contradictions. Heureusement elles sont nombreuses et palpables. Nous n'avons pas de place \ leur donner ici , et nous aimons mieux , laissant de c^té ses sophismes, le prendre dans un de ses bons moments qui ne sont pas rares, et alléguer, comme preuve de sou talent, un passage où cet homme, qui a fini par se croire et peut-être par devenir athée , rend témoignage à Dieu : « Convenez qu'il y aurait de la folie à refuser à vos semblables la faculté de penser? — Sans doute-, mais que s'ensuit-il de là? — Il s'ensuit que si l'univers, quedis-je, l'univers! si l'aile d'un papillon m'offre des traces mille fois plus distinctes d'une intelligence que vous n'avez d'indices que votre semblable a la faculté de penser, il est mille fois plus fou de nier qu'il existe un Dieu que de nier que votre semblable pense. Or, que cela soit ainsi, c'est à vos lumières, c'est à votre conscience que j'en appelle. Avez-vous jamais remarqué dans les raisonnements , les actions et la conduite de quelque homme que ce soit, plus d'intelligence, d'ordre, de sagacité , de conséquence , que dans le mécanisme d'un insecte ? La divinité n'est-elle pas aussi clairement empreinte dans l'œil d'un ciron que la faculté de penser dans les écrits du grand Newton ? Quoi ! le monde formé prouverait moins une intelligence que le monde expliqué? Quelle assertion! rintelligenced'un premier être ne m'est-elle pas mieux dé-
monlrée par ses ouvrages que la faculté de penser dans un philosophe par ses écrits ? Songez donc que je ne vous objecte que Taile d'un papillon , quand je pourrais vous écraser du poids de Tunivers. »
Diderot a dispersé son génie dans Y Encyclopédie et dans une foule d'ouvrages , romans et dissertations, où quelques traits de lumière percent à travers le fatras. Les néologismes abondent pour représenter les caprices de son esprit, et les apostrophes pour soulager la passion qui Tanime. Ses écrits sont l'image de sa conversation , qui n'était guère d'ailleurs qu'un monologue dans lequel sa chaleur, toujours croissante, était prodigue de flamme et de fumée. Comme le corps parlait au corps, et que sa pensée avait alors pour se manifester complètement le secours d'une voix sonore, d'une vive pantomime et d'un visage expressif, il produisit par la parole improvisée tous les effets de l'éloquence; peut-être la chaire ou la tribune auraient-elles fait de lui un grand orateur ; encore eût-il fallu que sa fougue se réglât et qu'il se fût longtemps recueilli avant de parler ; toujours est-il que, comme écrivain, il n'a pas échappé aux inconvénients de l'improvisation, la négligence et l'enflure. Cependant il avait la passion et même la manie du naturel ; il l'a cherché au théâtre avec une singulière afl'ectation. L'épreuve ne lui a pas été heureuse -, car le Père de famille et le Fils naturel, qui auraient toujours été très-médiocres comme drames , sont devenus insupportables par le soin puéril de reproduire tous les détails de la vie commune , et par ce luxe de phrases inachevées, de propos interrompus donnés comme une fidèle image des entretiens réels. Dans cette réforme du théâtre, Diderot eut un auxiliaire fort compromettant, le dramaturge Mercier, détracteur juré des maîtres du iV siècle, également fécond enMdées nouvelles qui étaient fausses et en nouveaux mots qui étaient barbares. Le souvenir de Sedaine est plus favorable â Diderot. Sans doute il lui aura prêché les mérites de sa théorie dramatique; mais cet artisan illettré, qui laissa l'équcrre et la truelle pour bâtir des pièces de théâtre, Ta rectifiée par un
Histoire UUéraire. 32
4U8 t.lTItRATL'Re phaNvaise.
bon sens ei un nalurel esquia. Diderot a eu du moins le mérite de goûter ces qualités qu'il n'avait pas, d'encourager, de prôner, de faire apprécier ce talent qui s'ignorait lui-même et dont l'instinct, qui devinait lessecrcude l'art, a produit pour le grand Opéra ÀUne, reine de Golconde, pour rOpéra-Comiquc, }e Diterieur et Richard Caur-de- Lion, pour le théâtre Français, le Philoiopke tans le «avoir. La complaisance de Diderot k la ci^lébrilé et à la paresse de ses amis le met de moitié dans bien des œuvres dont d'autres ont eu longtemps l'bonoeur. C'est ainsi qae les petits priuces d'Allemagne dent Grimm était k Paris le correspondant ofTiciel ont cru lire la prose de leur baron, lorsqu'ils recevaient les comptes rendus de nos expositions de peinture, et cependant c'était bien Diderot qui. de sa meilleure plume, mettait tant de goùl et surtout d'invention dans la critique des beaux-arts. Le temps lui a restitué cette œuvre originale, qui est son meilleur titre. Il a aussi recouvré, et c'est un moindre avantage, les tirades pompeuses et déclamatoires qui ont fait la fortune de i'JIàloire phUosopbique des deux Indea par l'abbé Rajnal. La contagion (lu matérialisme de Diderot , mais non celle de son éloquence, se fait sentir encore dans Helvétius, qui composa le traité De l'Etprit pour prouver que la matière seule existe. Ce livre, qui se serait naturellement abîmé de son propre poids, fut soulevé par la tempête qu'il excita, Les théologiens l'attaquèrent vivement, la Sorbonne prépara ses foudres, et cela sufllt pour mettre en faveur l'interprète de iloclrines qui ne méritent pas même l'examen qu'elles ne peuvent soutenir. Helvétius ne voit pas que la vie physiologique , par laquelle il croyait expliquer les phénomènes de la pensée, demande elle-même , pour être comprise , l'action d'une force immatérielle. En effet , les lois qui régissciii la matière ne donnent pas le secret du jeu de nos organes. Ainsi, quand les fonctions du corps accusent déjh la présence de ressorts étrangers ^ la matière, Helvétius tire de la matière le ressort de l'intelligence. L'àme humaine, dans son triple rôle de force sensible, active et intelligente . apparaît h
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la conscience comme une sulistance unique , H la nature ôc: phénomènes dont elje est ou le sujet ou l'ageal démonlrc qu'elle est une substance simple. Qu'oppose-t-on h ce; données du sens intime et ^ cesdMuctionsdu raisonnement rien que des bypotiièscs. On écarte le fait invincible attesté par la conscience, c'est-à-dire un tèmoij;nage universel, direct, irrécusable, et on décline arbitrairement les conséquences qui en découlent; ou dit îi l'être qui se voit cause et principe, qu'il est dupe d'une illusion. Mais alors d'oi'i viendra la lumière? Quels sont vos litre» pour nier, quels sont vos moyens de contrôler et de confondre l'évidence intérieure? Il n'y en a point : mais il était si doux de pouvoir garantir une mort définitive; l'annonce du néant était une si bonne nouvelle, qu'on pouvait bien , eu vue d'un résultat si attrayant, démentir rexpérience et la logique. Sur ce Tond de grossière métaphysique, Helvétius établissait la morale de l'intérêt bien entendu , comme s'il était facile à l'homme d'entendre son véritable intérêt et que le bien dépendît de calculs compliqués qui peuvent toujours mettre en défaut ta prévoyance la plus exercée. La conscience procède avec plus de simplicité et d'autorité : elle montre clairement le devoir et elle commande d'obéir.
Cette école qui prenait plaisir à dégrader l'humanité, tout en aspirant k la glorifier et k l'alTrancbir, a eu d'autres adeptes encore plus cyniques, et parmi eux il faut citer, non pour leur faire honneur, deux étrangers, tous deux barons : d'Holbach, qui tenait table ouverte an profit de l'impiété, véritable amphitryon de l'athéisme, et Grimm, qui en était l'entremetteur et le parasite. La maison de d'Holbach était l'officine oîi se fabriquaient et d'où partaient ces livres impudemment clandestins, pesamment érudits, tantôt anonymes, tantôt pseudonymes, et dont quelques-uns ont osé se couvrir du nom de Fréret, si digne de respect pour tant de beaux travaux sur l'histoire et la chronologie. Les morts dont on chargeait ainsi ta mémoire ne pouvaient pas réclamer.
Le di.T-buitièmo siècle , ou tout au moins ses enfants per-
rf
(lus étaient arrivés h ces tristes doctrines pour avoir quitté les traces de Descartes. Une mauvaise méthode , un faux point de départ, ont égaré, à la suite de philosophes sincères ot k vue courte , des esprits malsains, avides de nouveauté. Locke , et après lui Condillac, ont mis sur cette mauvaise voie les téméraires qui ont tout gâté. L'erreur de ces penseurs honnêtes , qui auraient désavoué avec mépris et colère les logiciens qui ont mené si loin leurs principes, a été de chercher l'origine de la pensée avant d'en étudier la nature, d'avoir fait une table rase, et comme une membrane d'abord inerte et obscure , de la substance qui agit spontanément avant de savoir comment elle doit agir, d'avoir introduit la lumière et créé l'activité dans ce qui est par essence lumière et force. Si l'âme ne possède rien par elle-même, si elle est réduite k tout recevoir du dehors, elle ne pourra jamais devenir libre. Condillac , qui tire de la sensation les idées et même les facultés de l'âme par une suite de transformations arbitraires et incompréhensibles , n'a aucun moyen de lui donner l'indépendance et l'initiative qui font d'elle une personne morale et responsable, et la condamne k demeurer invinciblement l'esclave des sens qui l'ont éveillée et avertie de son existence. Il faut, pour qu'elle les domine, qu'elle ait en soi la puissance de s'affranchir, c'est-à-dire qu'elle soit naturellement une force vive, libre, clairvoyante ; que créée, comme nous l'enseigne l'Écriture, à l'image de Dieu , elle soit, dans les limites du fini, substance et cause. La licence des mœurs et des idées n'étendit pas sa contagion sur Vauvenargues , ce rare esprit , ce noble cœur qui, mêlé aux philosophes, remarqué et protégé par Voltaire, semble tenir encore à la famille des Pascal et des La Bruyère. Vauvenargues eut pour unique souci la connaissance de Thomme et la recherche des moyens d'éclairer son intelligence et d'améliorer son âme. Mort à la fleur de l'âge , on ne peut pas savoir jusqu'où l'amour de la vérité, le dé* taehement de tout intérêt mondain et la pureté morale auraient élevé ce penseur loyal et pénétrant, capable de devenir un grand écrivain. Quoi qu'il en soit, quelques années d'un
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travail souvent interrompu par la maladie ont sufli pour assurer à Vauvenargues une renommée durable et un rang honorable parmi les moraliste^. Il se distingue à côté des plus accrédités par l'estime qu'il fait de l'homme : il le relève et il l'honore, et pour cela, il n'a besoin que de le mettre k son niveau ] il prélend lui « restituer ses vertus, )) dont les uns lui ont disputé le mérite , et les autres la réalité. Il réfute La Rochefoucauld sans le prendre 2i partie, et on peut direqu'il a vu les hommes en n'observant que soi, mieux que n'a fait La Rochefoucauld en les étudiant eux-mêmes dans un moment et dans un milieu qui ne leur étaient pas favorables. La rencontre de cet homme de bien , clairvoyant et sincère à un moment où les meilleurs esprits déguisent leurs véritables pensées par prudence ou les exagèrent par bravade, rafraîchit les yeux et réjouit le regard. Vauvenargues est un ami pour tous ceux qui le lisent ^ il leur offre des pensées justes et belles, nettement exprimées^ il leur suggère de nobles sentiments. 11 donne le goût de la vertu praticable et de la pratique de la vertu , tandis que les matérialistes en détruisent jusqu'à l'idée , et que les spiritualistes tels que J. J. Rousseau en forment seulement une idée vague et chimérique, plus puissante sur l'imagination qu'elle échauffe que dur la volonté qu'elle ne règle pas.
Le charme de la beauté morale , si puissant sur l'âme de Vauvenai^ues, ne ferme pas, quoi qu'on ait dit, ses yeux au spectacle de la nature -, il ne la décrit pas , mais il la sent; et il en était ému , puisqu'il lui emprunte des images pour représenter les émotions de l'âme. Celui qui a dit : a Les feux de l'aurore ne sont pas plus doux que les premiers regards de la gloire , » avait eu les yeux charmés du spectacle auquel il compare si heureusement la pure ivresse d'une âme qui commence h recueillir l'admiration dont elle est digne. Quand il a écrit , avec l'imagination d'un poète et le cœur d'un moraliste : « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme,» c'est que le parfum et le chaste éclat des fleurs et de l'adolescence le charmaient également. Vauvenargues avait tout
k défendre contre son siècle, religion, libre arbitre, Teris, dignité et responsabilité morale *, il a loai maînteDo avee force et mesure. Il l'a fait devant Voltaire qoi ne l'en a pas moins aimé. Cette tendresse, où se mêlait le respect malgré la jeunesse de Yauvenargues, aurait été, on peut le croire, un frein pour Voltaire si la mort ne lui eût pas ravi ce jeime mentor, à peine âgé de trente-deux ans. Voltaire, qui n'ayail pas alors rompu ouvertement avec la pudeur, eût-il osé mettre Vauvenargues dans la confidence de ce poàne déjà ébauché, sans doute pour amuser li Grey les loisirs de M""* Duchàtelet, et la crainte de perdre Testime de cette jeune âme si loyale et si pure ne Fauraitrelle pas gardé de s'engager plus avant ? Si la vie de Vauvenargues pouvait avoir cette heureuse influence , combien sa mort prématurée n'est-elle pas k déplorer !
Vauvenargues ne tient k la philosophie de son époque que par la liberté de penser; il s'en détache par le caractère de sa pensée sincèrement morale et religieuse. 11 n'est pas le seul qui ne doive pas être confondu dans la foule. Les fanfarons d'incrédulité déplaisaient fort k un autre philosophe, historien et moraliste, qui eut de la tenue et qui parut avoir de la franchise , k Duclos , qu'on peut toujours croire sincère , puisqu'il n'a d'autre aceosiieur devant la postérité que le témoignage posthume de Grimm dont il avait pénétré la fourbe et gêné les intrigues. Quoi qu'il en soit , Duclos a joui d'une grande considération parmi ses contemporains , et nous n'avons le droit ni de le mépriser comme homme, ni de le dédaigner comme écrivain. Sa rudesse bretonne , la brusquerie de son esprit fécond en saillies , n'excluaient pas une certaine habileté de conduite qui a fait dire k J. J. Rousseau qu'il était droit et adroit : ce mot le caractérise à merveille. Membre de deux académies, secrétaire perpétuel de l'Académie française, historiographe du roi, il eut tous les honneurs littéraires; érudit, grammairien, moraliste, historien, il avait mérité ces honneurs par ses travaux. Duclos, comme grammairien , a moins de méthode que Dumarsais, moins d'originalité cl de profon-
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deur que Beauzée , moins d'invention que Court de Gébelin. Historien, il manque de coloris et d'imagination^ il a fait du règne de Louis XI un tableau exact et sévère, mais froid. Lorsqu'il tente d'égaler Tacite, dont il affecte la manière , il n'atteint pas même dans ce genre le mérite d'un écrivain qui ne passait alors , sur la foi de quelques-vers bien tournés , que pour un bel esprit mondain , et qui se montra peintre habile et politique profond dans V Histoire de Fanarchie de Pologne. Nous voulons parler de Rulhière. Le meilleur titre de Duclos comme penseur et comme écrivain , ce sont les Considérations sur les mcBurs de son siècle. Il ne trace pas de portraits comme La Bruyère , il ne détache pas ses pensées en maximes comme La Rochefoucauld et Yauvenargues ; il présente avec suite, d'un style nerveux , original par le tour , des réflexions fines , des observations judicieuses, et il exprime des sentiments qui sont d'un honnête homme et d'un bon citoyen. Nous n'en citerons qu'un passage , mais il prouvera k quel point il voyait juste dans la plus importante des questions sociales : « On trouve parmi nous beaucoup d'instruction et peu d'éducation. On y forme des savants, des artistes de toutes espèces; chaque partie des lettres , des sciences et des arts y est cultivée avec succès pir dès méthodes plus ou moins convenables. Mais on ne s'est pas encore avisé de former des hommes , c'est-k-^ire de lei élever respectivement les uns pour les autres, de faire porter sur une base d'éducation générale toutes les instructions particulières ] de façon qu'ils fussent accoutumés à chercher leurs avantages personnels dans le plan du bien général, et que , dans quelque ^position que ce fût, ils commençassent par être patriotes. » A qui la faute? Ddclos avait dit au début de son livre : « J'espère que mes idées s'éloigneront également de la licence et de l'esprit de servitude ; j'userai en citoyen de la liberté dont la vérité a besoin. » Ces mots simples et fermes peuvent servir de devise à tousses ouvrages.
Un autre homme de bien qu'aucun soupçon ne peut atteindre, et qui échappa complètement à la contagion morale
dans un siècle de licence , c'est Thomas , philosophe k la manière des anciens , disciple d'Epiclète et de Marc-Aurèle égaré parmi des épicuriens. Thomas a le sentiment de la grandeur, mais il n'en a pas la mesure^ il n'a pas non plus de place où développer naturellement sa force : cette àme antique ne respire pas librement dans l'atmosphère corrompue des temps modernes. De là cette tension continue et cette emphase qui gâtent chez lui l'expression de sentiments nobles et vrais. Les Éloges de Thomas élèvent rame et fatiguent l'esprit ; ils sont d'un orateur condamné à devenir rtiéteur , mais sa rhétorique est celle d'un Dion Chrysostôme qui a retrouvé et qui exprime , comme on peut le faire sous le pouvoir absolu , les idées de vertu et de liberté. Par les mêmes raisons, Thomas, dans ses vers, car il a aussi tenté d'être poète , a la pompe d'un Glaudien. Malgré ces défauts que le temps a rendus plus sensibles , Thomas conserve encore des lecteurs ; mais s'il a sur l'âme des jeunes gens une heureuse influence morale , il risque d'égarer leur goût en les poussant à la déclamation. La seule gloire qu'on ne puisse lui contester, c'est d'avoir été un homme de bien irréprochable. Parlons maintenant d'un homme de génie.
Bien supérieur à d'AIembert par l' imagination, à Diderot par la consistance des idées, k Voltaire par la gravité et l'unité de ses travaux , Buffon , trop sérieux et trop digne pour s'enrôler parmi les philosophes militauts , trop fier et trop indépendant pour venir en aide h leurs adversaires, se réfugia dans l'élude de la nature, laissant k d'autres moins scrupuleux et plus ar'denls le soin de débattre les problèmes de la politique, de la morale et de la religion. Sur les traces d'Aristole et de Pline, avec plus de savoir que n'en eut Pline ^ avec moins de méthode , mais plus de hardiesse et d'éloquence que n'en eut Arislotc^ doué d'une patience infatigable et d'une imagination brillante et forte, il conçut le dessein d'embrasser, de coordonner et de peindre, dans un tableau unique , Tenscmble des œuvres de la création. Non -seulement il prélendit faire connaître, par l'étude
des trois règnes de la nature, tout ce qui couvre la surface de la terre et ce qu'elle renferme dans ses entrailles , mais remonter par la pensée vers des âges où l'œuvre divine se formait sans autre témoin que Dieu lui-même ; il voulut nous faire assister à ces révolutions successives qui ont façonné le théâtre où l'homme , dernier venu de la création, règne en souverain. Comment s'est formée notre planète ? Buifon nous répond : Cest un fragment incandescent détaché du soleil et jeté dans l'espace par le choc d'une comète \ il a bouillonné pendant trente-cinq mille ans*, attiédi enfin par le rayonnement séculaire de sa chaleur innée, il a vu refluer vers sa surface les vapeurs qu'il avait rejetées, et ces vapeurs, en se condensant, ont formé une sphère liquide qui servit d'enveloppe à ce noyau de lave brûlante. Après vingt-cinq mille ans d'ébullition et de refroidissement, le niveau des eaux s'abaissa pour laisser paraître de vastes espaces solides, où commencèrent la végétation et la production d'êtres animés se mouvant par une force intérieure. Quels lieux furent d'abord habitables -, dans quelles contrées et pendant combien de siècles se firent les premiers essais de la nature vivante ; quelles dynasties d'animaux se succédèrent \k la surface du globe ? Bufibù le sait , et il le raconte avec la précision d'un témoin oculaire, avec l'orgueilleuse et puissante émotion d'un voyageur qui a visité seul des régions inconnues. De ces brillantes conjectures, la science a gardé la théorie du feu central, du refroidissement successif de la terre et des générations successives*, mais elle laisse à Buffon la responsabilité de plus d'une hypothèse , et elle a répondu au vœu de Voltaire dont le bon sens avait dit dès lors : « Ne feral-on pas quelque jour justice des comètes qui forment une terre avec une échancrure du soleil? »
Le plan conçu par Buffon était trop vaste pour qu'il pût l'exécuter tout entier : toutefois il a dessiné l'ensemble du monument, il en a élevé le majestueux péristyle et construit les parties principales. Dans ce travail immense il appela h son aide d'habiles auxiliaires qu'il animait du souffle de son
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génie. C'est dans cet imposant ouvrage que se trouvent les titres de Buffon, comme savant et comme écrivain, aux yeux de la postérité. Sous le rapport scientifique , sa renommée a porté la peine de son dédain pour les classificateurs et les nomencl&teurs. Ce qu'il a dédaigné, on l'impute à l'ignorance \ les méthodes secondaires, les règles convenues qu'il a négligées par une vue supérieure de l'ensemble et pour obéir k une pensée plus générale, deviennent des arguments contre la régularité de sa marche. U y a bien un fond de vérité dans ces reproches : une méthode plus sévère , des observations plus précises n'auraient rien gâté dans l'œuvre de notre grand naturaliste ^ mais ce qu'on peut désirer au delà de ce qu'on a reçu est bien compensé par la fécondité de l'admiration qu'inspire une œuvre de génie : « Buffon , dit excellemment M. Yillemain » par le caractère seul de ses recherches , la sublimité de ses conjectures » de ses paradoxes même , agitait les esprits , appelait de loin les découvertes, et créait ce qu'il ne savait pas encore. »
Le débat sur la science de Buffon a été fermé par l'exposition lucide que M. Flourens a faite de ses travaux. Comme écrivain , on ne conteste pas sa gloire. Buffon a exposé luimême ses procédés de style et de composition dans son di^ cours de réception k l'Académie française. En indiquant la méthode que doit suivre un écrivain pour arriver k la perfection , il s'était pris pour modèle, et nous n'avons . rien de mieux à faire que de transcrire une page dans laquelle il énumère complaisamment les secrets de son art et les qualités qui distinguent son style. « Pour bien écrire, il faut posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l'ordre de ses pensées et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée; et, lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier tracé sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style ; c'est aussi
ce qui en fera runîté et ce qui en réglera la rapidité, et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple , égal et clair, vif et suivi. A cette première règle dictée par le génie si l'on joint de la délicatesse el du goût , du scrupule sur le choix des expressions , de l'attention li ne nommer les choses que par les termes les plus généraux, le style aura de la noblesse. Si l'on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n'est que brillant , et une répugnance constante pour l'équivoque et la plaisanterie , le style aura de la gravité , il aura même de la majesté. » Qu'on ajoute à ces traits cette chaleur tempérée qui naît du paisible enthousiasme de la science, et le coloris qui tient k l'imagination, on aura Buffon tel que ses ouvrages nous le montrent , méthodique , précis, grave» majestueux, abondant, animé d'un feu contenu , et colorant sa pensée de teintes énergiques et brillantes. Disons encore, pour compléter ce tableau, que lorsque Buffon composait il aimait à mettre le monde extérieur en harmonie avec la dignité de sa pensée. Le cabinet voisin de la tour solitaire de Montbar, où il se retirait dans un majestueux isolement , était comme un sanctuaire dans lequel l'interprète de la nature célébrait les merveilles de la création.
« Il ne manquerait rien k Buffon , dit M. de Chateaubriand, s'il avait eu autant de sensibilité que d'éloquence. » D'autres critiques lui ont reproché de manquer de simplicité et de variété , et l'on sait que Voltaire , entendant louer V Histoire naturelle, ne se refusa pas une maligne épigramme, en disant à voix basse : « pas si naturelle. » Ces reproches sont fort exagérés. Buffon n'est pas un écrivain sentimental , mais il est gravement et profondément ému de la majesté de la nature , de ses beautés douces et terribles. Parmi les animaux dont il décrit les mœurs, il y en a qu'il admire, qu'il aime, qu'il redoute, qu'il méprise, et les sentiments divers qu'il éprouve passent dans son langage, qu'ils teignent de couleurs différentes et qu'ils animent d'émotions diverses. Son éloquence, qui est partout , com-
muuique au Iccleiir les impressions de Técrivain. Buffon est toujours noble, mais ce n'est pas à dire qu'il soit uniforme, et moins encore monotone^ car il a la noblesse de tous les styles : s'il a la noblesse du sublime, il a aussi celle de la grâce et même de la simplicité; ses couleurs sont toujours pures, son dessin toujours correct, mais aussi combien de nuances et quelle souplesse de contours! Ne lui demandez pas d'être vulgaire et négligé, il s'y refuse : il a trop de respect pour sa pensée. Il n'a point celte variété que produisent les dissonances et les disparates, mais celle qui nait du rapport du langage au sujet qu'on traite, de la convenance des parties et de l'harmonie de l'ensemble. Buffon est un écrivain noble et soutenu, cela est vrai-, mais il faut ajouter qu'il a sur sa palette toutes les couleurs et qu'il trouve tous les tons sur son clavier. Faudra-t-il lui imputer \k crime de prendre tant de soin pour parler aux yeux et pour plaire à l'oreille?
Ainsi la noblesse qui caractérise le style de Buffon se concilie avec toutes les qualités du langage pour les orner et les tempérer. Elle n'enlève rien à l'énergie du passage suivant : « Qu'on se figure un pays sans verdure et sans eau , un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses, des montagnes encore plus arides, sur lesquels l'œil s'étend et le regard se perd , sans pouvoir s'arrêter sur aucun objet vivant-, une terre morte et pour ainsi dire écorcbée par les venis, laquelle ne présente que des ossements, des cailloux jonchés» des rochers debout ou renversés. » Elle achève la grâce de celui-ci :'« L'instant du péril passé, tout est oublié, et le moment d'après notre fauvette reprend sa gaieté, ses mouvements et son chant. C'est des rameaux les plus touffus qu'elle se fait entendre-, elle s'y tient ordinairement couverte , ne se montre que par instants au bord des buissons et rentre vile ^ l'intérieur, surtout pendant la chaleur du jour. Le matin on la voit recueillir la rosée, et après ces courtes pluies qui tombent dans les jours d'été, courir sur les feuilles mouillées et se baigner dans les gouttes qu'elle secoue du feuillage. » Il n'y
a pas jusqu'k la coquetterie qui ne gagne à ce mélange de noblesse, comme on le voit à ce petit chef-d'œuvre si artistement travaillé, la description de roiseau-mouche : « De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature; elle Ta placé dans Tordre des oiseaux au dernier degré de l'échelle de grandeur; son chef-d'œuvre est le petit oiseau-mouche *, elle l'a comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grâce et riche parure, tout appartient à ce petit favori. L'émeraude, le rubis, la topaze, brillent sur ses habits ; il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants; il est toujours en l'air, volant de fleurs en fleurs; il a leur fraîcheur, comme il a leur éclat; il vit de leur nectar, et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent. »
Buffon admire les œuvres de la nature ; il en est profondément ému, et c'est pour cela qu'il les décrit avec tant de vérité; mais il n'est pas moins touché des conquêtes de l'homme sur la nature elle-même. Avec quel noble orgueil il montre partout la trace du génie de l'homme : « L'or, et le fer plus nécessaire que l'or, tirés des entrailles de la terre ; les torrents contenus, les fleuves dirigés, resserrés; la mer soumise, reconnue, traversée d'un hémisphère à l'autre; la terre accessible partout, partout rendue aussi vivante que féconde. » Avec quelle joie il énumère les travaux et a les monuments de puissance et de gloire qui démontrent que l'homme , maître du domaine de la terre, en a changé, renouvelé la surface entière , et que de tout temps il partage l'empire avec la nature. » Mais que l'homme n'aille pas s'imaginer que cette part d'empire lui soit acquise h jamais, il ne peut la garder que par les moyens qui la lui ont donnée : (( Il ne règne que par droit de conquête , il jouit plutôt qu'il ne possède ; il ne conserve que par des soins toujours renouvelés; s'ils cessent, tout languit, tout s'altère, tout
change, tout rentre sous la main de la nature^ elle reprend ses droits, efface les ouvrages de l'homme, couvre de poussière et de mousse les plus fastueux monuments , les détruit avec le temps, et ne lui laisse que le regret d'avoir perdu par sa faute ce que ses ancêtres avaient conquis par leurs travaux. » Grande et terrible leçon, qui s'étend de l'ordre matériel à l'ordre moral , qui s'applique aux individus comme aux nations, sanction manifeste de cette loi de la Providence qui met la conquête de tous les biens, de toutes les vertus, et leur durée, au prix du courage et de la persévérance.
On avait osé soupçonner et dire que Buffon , tout entier k la science , absorbé dans l'étude des forces de la nature et des ressources du génie de l'homme, ne s'était pas élevé jusqu'à la source suprême de cette double grandeur. Buffon, qui avait toujours dédaigné de repousser les attaques de ses détracteurs, confondit enfin ces soupçons injurieux lorsque, protégé par sa vieillesse et par sa gloire , il pouvait à son choix continuer de se taire ou s'expliquer. Il rendit hommage à Dieu par cette prière , qui est aussi pour l'humanité un acte d'espérance : « Dieu de bonté , auteur de tous les êtres, vos regards paternels embrassent tous les objets de la création ^ mais l'homme est votre être de choix ; vous avez éclairé son àme d'un rayon de votre lumière immortelle -, comblez vos bienfaits en pénétrant son cœur d'un trait de votre amour : le sentiment divin, se répandant partout, réunira les nations ennemies^ l'homme ne craindra plus l'aspect de l'homme , le fer homicide n'armera plus sa main \ le feu dévorant de la guerre ne fera plus tarir la source des générations *, l'espèce humaine , maintenant affaiblie , mutilée , moissonnée dans sa fleur, germera de nouveau et se multipliera sans nombre*, la nature accablée sous le poids des fléaux, stérile, abandonnée, reprendra bientôt avec une nouvelle vie son ancienne fécondité-, et nous, Dieu bienfaiteur, nous la seconderons , nous la cultiverons, nous l'observerons sans cesse , pour vous offrir à chaque instant un nouveau tribut de reconnaissance et d'admiration. »
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