CHAPITRE V
Jean-Jacques Rousseau. — Déclaration de guerre aux lettres et à ta civilisation. — La Nouvelle HéloTse. — Manon Lescaut.— Réforme de l'éducation. — L'Emile. — Réforme de l'Eut. — Le contrat social. — Diiciplet de Rousseau. » Bernardin de Saint-Pierre. — Précurseurs de la révolution. — Beaumarchais. — Révolution. — Mirabeau.
La vie de Montesquieu touchait à son terme , Buffon était dans toute sa gloire , Voltaire avait produit ses plus belles œuvres , lorsqu'un homme de génie , longtemps entravé dans sa marche et trempé par les épreuves mêmes que la destinée lui avait fait subir, entra tardivement , mais avec éclat , dans la carrière littéraire par une double déclaration de guerre aux lettres et k la civilisation. C'est le genevois J. J. Rousseau , le plus éloquent des écrivains de son siècle : apôtre de la vertu, dont le sentiment s'était exalté dans son âme par le contact et la pratique du vice -, de l'indépendance , pour avoir connu la gène et la honte d'une position quelquefois servile, toujours précaire , il parla de la dignité de rame immatérielle et même de religion k des matérialistes et k des impies , du devoir de conquérir et de faire respecter ses droits de citoyen k des esclaves qui se contentaient de railler et de harceler leurs maîtres , de la simplicité et des vertus de la nature primitive k des sybarites fiers de leur luxe et infatués de leur corruption : il se fait écouter , parce qu'il étonne *, il entraîne , parce qu'il émeut et qu'il commande impérieusement. Le secret de la force de Rousseau n'est pas tout entier dans son éloquence \ il est surtout dans son ton d'oracle , dans la véhémence de ses reproches, dans l'assurance de son dogmatisme. Voltaire avait armé les esprits pour la destruction , mais le souiDe de sa raillerie avait desséché les &mes-, Rousseau les échauffa du feu de sa parole, il les gonfla , il les souleva de terre, il leur donna l'essor sans les diriger, il les vivifia sans les remplir, et il parut les avoir ennoblies.
Jean-Jacques Rousseau n'est pas une âme saine , mais c'est une âme puissante \ ce n'est pas un esprit juste , mais
oli LITTÉRATURE FRANÇAISE.
c\^st une furie intelligence : il a la passion de la vertu et de la Térilé. et s'il n'y conduit pas sûrement, il y convie énergiquemenl, ou plutôt , et cette illusion n'est pas sans danger, ceux qu'il a émus se croient déjà transformés, tant ils sont épris du désir de se montrer vertueux. La séduction de 5^ ouvrages a été et devait être contagieuse, parce que, devant les ruines déjk faites, il promettait de tout renouveler et de donner le bonheur à la société régénérée. Il entrait dans les idées de son siècle en blâmant le présent; il caressait la passion de détruire, et il l'ennoblissait par la perspective de la conquête d'un meilleur avenir. Il n^etait tous les torts du passé non pas sur l'homme, dont il faisait une créature excellente , mais sur ses maîtres et sur les institutions qui l'avaient égaré et corrompu ; il faisait de ses lecteurs autant de complices de son orgueil. De môme que , pour son propre compte , tout en avouant ses faiblesses et ses égarements, il ne s'est jamais reconnu de torts, il rejetait sur la société et non sur les individus les misères et les crimes de l'humanité *. de sorte que, sous la forme et avec le ton d'un censeur impitoyable , il était réellement le plus attrayant des flatteurs. Il ne s'in- «|uiétait pas de la contradiction qui faisait découler d'une source pure tant d'impuretés , et de l'égalité primitive tant de choquantes inégalités ; il n'en disait pas moins avec assiH rance : u Tout est bien en sortant des mains de nature, » et u Tous les hommes sont naturellement égaux , » et il en concluait qu'il faut et qu'on peut revenir à la nature et à régalité ; mais qu'est-ce que la nature ?qu'est-ce que l'égalité ? Rousseau l'ignore, et il l'imagine; tout ce qu'il sait, c'est que la civilisation, telle que l'a faite le cours des ans, lui pèse, et que les supérieurs qu'elle lui impose lui sont odieux.
La magie du style de Rousseau et la sincérité de ses émolions , lorsqu'elles dominent son àme et qu'elles colorent son imagination , communiquent a ses écrits une puissance irrésistible. Il ne nous toucherait pas si vivement s'il n'était pas réellement touché. Il répugne de voir en lui un charlatan ilo sensibilité, un hypocrite do vertu : sans doute, sa sensibi-
lité et sa vertu sont plus dans l'imagination que dans le cœur, mais elles sont aussi dans le cœur. On ne parle pas de la nature avec cet accent pénétré lorsqu'on n'en a pas senti et goûté les charmes , et on n'y est pas sensible k ce point si on n'a pas la bonté et la beauté de l'âme. Voyons ce qu'éprouve Rousseau au réveil de la nature , dans l'attente et k la vue des premiers rayons du soleil : « On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente, l'orient parait tout en flammes : a leur éclat, on attend l'astre longtemps avant qu'il se montre : k chaque instant on croit le voir paraître \ on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et remplit aussitôt tout l'espace ] le voile des ténèbres s'efface et tombe. L'homme reconnaît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ] le jour naissant qui l'éclairé , les premiers rayons qui la dorent , la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée qui réfléchit k l'œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie *, en ce moment pas un seul ne se tait ; leur gazouillement , faible encore , est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée : il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'k l'âme. Il y a Ik une demi-heure d'enchantement auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid. « Certes , il n'y a pas k douter de la vérité de l'émotion , et il faut en tirer loyalement la conséquence au profit de celui qui Fexprime avec tant d'éloquence.
Mais, hâtons-nous de le dire, Rousseau n'est pas seulement touché des splendeurs de la nature physique , il a devant la beauté morale la même admiration , le même attendrissement. Il faut voir de quelles couleurs il peint l'adolescence que le souffle du vice n'a pas flétrie : « Un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant
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s'ëmcul sur les peines de ses semblables-, il tressaillit d'aise quand il revoit son camarade , ses bras savent trouver des étreintes caressantes , ses yeux savent verser des larmes d'attendrissement ; il est sensible à la honte de déplaire , au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur du sang qui Tenflamme le rend vir, emporté, colère, on voit le moment d'après toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir ; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite; il voudrait , au prix de son sang , racheter celui qu'il a versé ; tout son emportement s'éteint, toute sa fierté s'humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même , au fort [de sa fureur, une excuse , un mot le désarme *, il pardonne les torts d'autrui d'aussi bon cœur qu'il répare les siens. Uadolescence n'est l'âge ni de la vengeance ni de la haine ; elle est celui de la commisération , de la clémence , de la générosité. Oui , je le soutiens , et je ne crains pas d'être démenti par l'expérience, un enfant qui n'est pas mal né, et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est k cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. » Il y a bien des regrets dans cette émotion, qui n'eu est que plus touchante : ce n'est pas sur ses souvenirs personnels que Rousseau décrit ainsi la pureté de radolescence. Il serait facile , en profitant des aveux de Rousseau sur sa vie et en relevant les fausses idées contenues dans ses ouvrages, de composer une diatribe qui ne laisserait rien subsister de sa grandeur ; mais il est plus juste de reconnaître les belles qualités de son génie et les généreux mouvements de son âme, sans toutefois se laisser prendre aux sophismes de son puissant esprit et aux prestiges de son éloquence. Rousseau est un malade qui veut guérir les autres; il se fait illusion & lui-même , et il est bon de prendre ses précautions contre la contagion de son mal *, mais il ne faut pas l'injurier, car il a beaucoup souffert et il fut homme de génie; il a d'ailleurs aimé la vérité , qu'il ne lui a pas été donné d'atteindre, et la vertu , qu'il n'a pas su pratiquer. Parlons donc sans passion , et avec les égards qu'il mérite , de ses principaux ouvrages.
TEMPS MODERNES. ol5
Rousseau avait près de quarante ans , et il avait mené cette vie d'aventures que nous retracent les premiers livres de ses Confessions, lorsque son génie, jusqu'alors méconnu de tous et peut-être ignoré de lui-même , prit tout à coup un essor imprévu. Une annonce insérée au Mercure fit sortir du nuage l'étincelle électrique : « Le progrès des sciences et des arts a-t-ii contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? » Voilà ce que demandait Tacadémie de Dijon. Ce fut comme un éclair qui sillonna l'âme de Rousseau et qui fit gronder dans son sein ses ressentiments contre son siècle et le dégoût de la corruption commune qui l'avait avili lui-même. Sa rancune contre une époque si fière de sa littérature décide le parti qu'il va prendre ; sa détermination n'est pas moins soudaine que son inspiration*, trente années de sa vie mal employée s'évanouissent : ne parlez plus de l'écolier indocile et déjà libertin , de l'apprenti sournois et déloyal , do vagabond à qui toutes les ressources sont bonnes, pourvu qu'elles le nourrissent, et qui ne craint pas même la livrée, du catéchumène hypocrite qui se fait un jeu de l'abjuration : tout cela a disparu. L'homme fait se rejoint à l'enfant dont l'&me s'exaltait à la lecture des Vies de Plutarque et s'enivrait d'héroïsme. L'idéal longtemps obscurci rayonne de nouveau , et voilà Rousseau tout prêt à mesurer aux règles, à peser au poids de l'antiquité les mœurs de ses contemporains. Au nom de sa pureté qui lui a été ravie , il sera le fléau de l'impureté. Son œuvre aujourd'hui nous parait déclamatoire, et nous sommes tentés de renvoyer dans le tombeau l'ombre de Fabricius -, mais combien alors elle parut éloquente ! c'est qu'on prenait trop au sérieux les souvenirs classiques.
Le discours sur l'origine et les fondements de VinigalUé parmi les hommes n'eut ni le succès académique ni la vogue populaire du manifeste contre les lettres; il est d'ailleurs beaucoup plus chimérique et tout aussi déclamatoire. Pour faire pièce à la civilisation , Rousseau imagine cette fois une ère d'ignorance et de pureté morale , sans autre autorité que les rêves de son esprit , et il accuse la société d'avoir
substitué le mensonge de ses institutions aux rapports simples et légitimes que la nature avait établis. Tout le ma) venait de la propriété : u Le premier qui , ayant enclos un terrain , s'avisa de dire : Ceci est à moi , et trouva des gens assez simples pour le croire , fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui , arrachant les pieux ou comblant le fossé , eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous éles perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne! » Ainsi le gage du bonheur aurait été de ne pas cultiver la terre, car la culture crée un privilège sur les fruits et même sur la fécondité du fonds cultivé. Voltaire prit la chose du côté plaisant , et il écrivit k Rousseau : u Vous donneriez l'envie de marcher a quatre pattes ^ » les bipèdes s'obstinèrent: ils parurent pea jaloux de goûter les douceurs de l'état sauvage, et Rousseau put comprendre que la civilisation était un mal irrémédiable.
Rousseau n'était pas seul à médire de la civilisation *. un jeune écrivain qu'il n'est pas permis d'oublier, puisqu'il a eu prodigieusement d'esprit et des succès de bon aloi, Chamfort, l'auteur des Éloges, si distingués de Molière et de La Fontaine , et d'une jolie comédie, la Jeune Indienne, s'est montré au moins par boutades plus misanthrope que le philosophe de Genève : u Les fléaux physiques et les calamités de la nature, disait-il, ont rendu la société nécessaire; la société a ajouté aux malheurs de la nature. Les inconvénients de la société ont amené la nécessité du gouvernement, et le gouvernement ajoute aux malheurs de la société. Voilà l'histoire de la nature humaine. >> Voilà , dirons-nous, la dernière expression du pessimisme. Rousseau n'en est pas arrivé à ce point. Les malheurs et les iniquités de la société lui paraissent intolérables , mais il y cherche au moins des palliatifs, et c'est dans cet esprit qu'il composa coup sur coup, dans les loisirs d'une retraite heufeuse, la Nouvelle Hélotse, le Contrai social et Y Emile.
Remarquons en passant, et pour qu'on y rëflécliisse, cette fécondation de Fintelligence par la solitude. Quatre grands écrivains ont laissé , au dix-huitième siècle, des monuments durables, et le nom de chacun d'eux rappelle une retraite illustrée par leurs travaux : le château de la Brède raconte la gloire de Montesquieu, Montbar parle de Buffon, Cirey de Voltaire , et on ne sépare plus du nom de Rousseau celui de la vallée de Montmorency.
Ces deux discours de Rousseau semblaient un engagement public de vertu: ils n'en furent pas moins suivis de la Nouvelle Héloise , qui a troublé et qui trouble encore tant de jeunes imaginations. Rousseau la composa sous le charme de quelques souvenirs de vraie passion mêlés à des sentiments chimériques. Pour sauver la contradiction , le réformateur écrivit dans le préambule de son ouvrage : n J'ai vu les mœurs de mon siècle, et j'ai publié ce livre. » Qu'étaient donc les mœurs de ce siècle , pour qu'elles eussent besoin d'être ramenées vers la pureté par des peintures dangereuses pour des âmes pures? La nature du remède prouve bien l'intensité du mal. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail-, mais il faut bien remarquer que si Rousseau a voulu sincèrement par cette œuvre moraliser le mariage et la famille, la voie qu'il suit est bien détournée, et que ceux qu'il guide peuvent être égarés et séduits chemin faisant. Tel est le danger du trouble des sens et de l'exaltation du cerveau. Un romancier contemporain de Rousseau, qui n'a pas eu la prétention d'amender les mœurs m de réformer la famille, exempt d'ailleurs d'ambition littéraire , l'abbé Prévost , par le seul attrait de la vérité et de la simplicité, a fait dans le récit des aventures de Manon Lescaut une peinture de la passion beaucoup plus attachante comme drame , et littérairement plus rare et plus durable que les amours de Julie et de Saint-Preux. En effet, dans la Nouvelle HiUnse, il n'y a rien de complètement vrai que le paysage , parce que Rousseau avait bien vu et vivement senti la nature; tout ce qui est de la passion et tout ce qui touche aux rapports de
la vie manque plus ou moins de vraisemblance , d'analogie et de proportion.
Quelle qu'ait été l'intention de Rousseau, il est certain que ceux qui se plaisent encore k la lecture de son roman n'y vont pas chercher et n'y trouvent certainement pas le calme des sens et la paix de l'àme. Le Contrat social n'est pas un guide plus sûr en politique. Sous l'enseigne trompeuse de la liberté et de la souveraineté populaire, ce traité est en réalité un système de servitude et de despotisme plus oppresseur que les législations les plus tyranniques de l'antiquité. En posant des principes absolus dont il déduit les conséquences avec une rigueur géométrique , Rousseau, rejetant bien loin la prudente méthode de Montesquieu , ne s'est embarrassé ni de l'histoire , ni de la science politique , ni de la pratique des affaires ; sa pensée a combiné , dans l'isolement , les ressorts d'une machine simple et puissante , sans dessein d'application complète et prochaine, autant peut-être par ambition de montrer la force et la sagacité de son génie que par espérance de transformer un jour le monde. Mais l'autorité de son nom accrédita ces principes abstraits dont la clarté était déjà une séduction, et on ne tarda pas à en faire l'épreuve sur une société qu'ils bouleversèrent sans pouvoir la réorganiser. Rousseau fut le docteur politique de la Convention, et si cette assemblée, par l'emploi du ressort énergique que le Contrat social mettait dans ses mains, a préservé pour un temps l'indépendance de la France , elle a gravement compromis l'établissement de la véritable liberté. L'expérience a ruiné les théories politiques de Rousseau ] notre siècle n'admet pas l'infaillibilité du peuple ; il contrôle par l'éternelle idée de la justice les actes de tous les pouvoirs quels qu'ils soient , et l'autorité n'est légitime à ses yeux que par l'exercice régulier de la puissance souveraine. La foule communique la force par son assentiment , Dieu seul donne le droit.
Au reste, la réforme d'un Etat est toujours une entreprise ruineuse , si on laisse subsister les mœurs et les idées d'où sont sortis les abus que le législateur prétend déraci-
ner ; Rousseau l'a bien compris, et c'est pour cela qu'il a composé un traité d'éducation. Pour que le corps social poisse se régénérer, il faut avant tout en modifier les molécules organiques. Les habiles ont toujours dit : Donnez-nous les enfants, et nous répondons des hommes. L'élève que Rousseau entreprend de former et dont il veut préserver l'intelligence et le cœur de toute contagion, cet enfant, destine à être un modèle de pureté et de raison , doit communiquer sa vertu aux générations nouvelles. L'éducation d'Emile n'est donc que le prélude de l'éducation nationale; mais dans ce but restreint est-elle complètement saine et praticable ? Et d'abord , en demandant tout à la raison de son élève dans un âge où l'intelligence est surtout alimentée par la foi et par la mémoire , Rousseau est-il bien sûr de ne pas opprimer la faculté qu'il surcharge? retrouvera-t-il , à point nommé , celles qu'il a laissées dormir? Que dire de cet ajournement de la notion de Dieu, que le précepteur réserve pour la faire luire à sa convenance , comme s'il était assuré que cette notion sublime , si nécessaire et si naturelle qu'elle semble innée , ne préviendra pas longtemps à l'avance le signal qu'il veut lui donner à son heure ? Ces objections , d'une force réelle , troublent l'ensemble du système de Rousseau ^ mais son livre n'en demeure pas moins un des plus beaux monuments que le génie de l'homme ait élevés , et les vérités partielles qu'il renferme ont suffi pour opérer une réforme heureuse dans l'éducation. On peut dire que VÊmile a reconstitué la famille par l'importance nouvelle qu'il donne aux enfants ; il a garanti la vertu des mères par l'exercice des devoirs que leur impose la nature, que leur conseille la tendresse; il a protégé la jeunesse contre ces traitements barbares, contre ces peines corporelles qui étaient toujours la dernière et souvent la seule raison des maîtres; en forçant peut-être l'emploi de la raison , il a certainement détrôné la routine ; en présentant la notion de Dieu dans son antique simplicité , il a arrêté l'irréligion sur la pente glissante de l'athéisme, et, en dégageant le principe gcnc-
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rateur de tous les culles, il a préparé le retour des âmes vers le culte le plus digne de rhomme et de la Divinité. J. J. Rousseau est sans comparaison le plus éloquent des écrivains de son temps, et il n'est pas exempt de quelque déclamation*, s'il est vivement ému, il exagère son émotion, et en cela il est bien d'une époque où il n'y a guère que Voltaire qui écrive naturellement. Oo peut ajouter, dans un certain sens, que Rousseau est, en dehors de l'orthodoxie, le principal orateur religieux de son siècle, puisque dans la décadence de la chaire, dont les enseignements étaient dédaignés, et qui n'a à citer qu'un nom populaire, celui du père Bridaine , il a seul agité puissamment les problèmes de la destinée humaine. Il ne faut pas oublier qu'il est venu troubler les sceptiques dans la sécurité de leur triomphe au moment même où ils se croyaient ii toujours maîtres de l'opinion. Il est le vrai précurseur de Chateaubriand. Celui qui n'a pas craint de dire, à rencontre des sarcasmes de Voltaire : « La majesté des Écritures m'étonne , » et qui a prononcé sur la morale des Évangiles et sur la mort du Christ des paroles que la chaire chrétienne a souvent répétées , a certainement déposé le germe d'où devait éclorc le Génie du Christianisme. Rousseau a fait douter ceux qui ne croyaient plus et qui étaient fiers de ne plus croire. Avant d'inspirer M. de Chateaubriand , il avait déjà formé un disciple qui, avec moins de force, mais plus <ronction et d'attrait, propagea les mêmes doctrines: c'est Bernardin de Saint-Pierre , dont la destinée présente plus d'une analogie avec celle de Rousseau. Tous deux passèrent par de longues épreuves , par bien des mésaventures , des mécomptes et des déceptions , avant de donner des leçons a leur siècle. Leur génie s'était trempé dans une lutte opiniâtre avec le sort et contre les hommes. Mais les épreuves de Bernardin de Saint-Pierre avaient été moins rudes , et n'ayant pas subi d'humiliations, il n'eut point d'amers ressentiments. Son imagination toujours déçue s'était nourrie de chimères riantes et bienfaisantes, et ses mécomptes ne rayaient pas irrilé au point de donner à sa voix
Taccent du reproche. Il n'avait pas non plus l'orgueil qui pousse Rousseau au mépris bautain de ce qui le blesse. Mais le maître et le disciple , divers de ton , ne s'en rencontrent pas moins dans leur recours à Dieu et à l'éternelle justice contre les erreurs et les iniquités de l'bomme , et ils trouvent tous deux leurs plus douces consolations dans l'amour et la contemplation des beautés de la nature. Ainsi disposés, Rousseau débute par deux réquisitoires contre l'homme, et Bernardin de Saint-Pierre par un pieux hommage au Créateur et par un hymne en l'honneur de la création. En effet, les Études de la nature ne sont pas autre chose, malgré l'ambition de science qu'elles annoncent.
(( 0 mon Dieu , s'écrie l'auteur au début de cet ouvrage , donnez à ces travaux d'un homme , je ne dis pas la durée ou l'esprit de vie, mais la fraicheur du moindre de vos ouvrages! que leurs grâces divines passent dans mes écrits, et ramènent mon siècle k vous , comme elles m'y ont ramené moi-même ! » Ce vœu comprend toute la pensée de Bernardin de Saint-Pierre. La nature n'est pas pour lui la satire de l'homme : elle en est le guide , le modèle et le refuge. C'est dans cet esprit qu'il se plait à la décrire, et s'il veut la faire aimer, c'est qu'elle conduit sûrement à Dieu et qu'en Dieu est toute la force de l'homme : u Contre vous , dit-il encore , toute puissance est faiblesse *, avec vous, toute faiblesse devient puissance. » Ainsi, de la nature qu'il aime tendrement et qu'il se garde bien de diviniser, comme ferait un panthéiste. Bernardin s'élance vers Dieu, et, pénétré d'amour et de reconnaissance pour le créateur des mondes, il voit dans chaque objet l'empreinte de la puissance de Dieu et de sa sollicitude pour l'homme. Là, tout se rapporte a cet être préféré que la Providence a comblé de ses dons ; les trois règnes de la nature lui offrent à l'envi les moyens de soutenir et d'embellir son existence. Ce n'est pas tout : pour donner plus d'attrait à la description de la nature , Bernardin de Saint-Pierre aime a l'animer par la présence de l'homme : « Il n'est point , dit-il , de prairie qu'une danse
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de bergers ne rende plus riante, ni de tempête que le naufrage d'une barque ne rende plus terrible. » Dieu , la nature et l'homme ne sont jamais séparés dans les écrits de Bernardin de Saint-Pierre , et leur présence continue en fait l'unité et la vie. L'intérêt qui les anime contraste avec la froideur des poètes descriptifs qui ont pu faire admirer par surprise la coquette industrie de leurs vers et la mignardise de leur pinceau , mais qui , n'ayant parlé qu'aux yeux et à l'esprit, ont été bientôt délaissés.
Bernardin de Saint-Pierre , peintre inimitable, moraliste aimable , a créé bien des chimères dans la science et dans la politique; mais ces rêves d'un homme de bien et d'imagination n'enlèvent rien h sa gloire, qui est tout entière dans la beauté de son style et dans la pureté de ses sentiments. Personne, parmi les savants, n'a été induit à faire cause commune avec lui contre Newton , et sa Chaumière indienne n'a fait déserter ni Dehly ni Paris : ces utopies de simplicité primitive ne ramènent point l'âge d'or des poètes ; elles peuvent seulement , et c'est toujours un bien , adoucir la dureté des siècles de fer. Les douces fictions de Bernardin do Sainl-Picrre nous aident k supporter les maux que Tamèrc éloquence de Rousseau nous rend intolérables-, Rousseau souffle la guerre , Bernardin inspire la paix ^ il ramène le calme et la sérénité où l'autre a fait gronder la tempête , et cela est vrai pour l'ordre moral et pour l'ordre politique. 11 suffira pour s'en convaincre de lire les Vœtiœ d'un solitaire après le Contrai social, et Paul et Virginie après la Nouvelle Hélotse. Rousseau enflamme le cerveau , il trouble les sens , tandis que Bernardin de Saint-Pierre nous apaise et nous purifie. Sa gloire , et elle n'est pas médiocre, est de tendre k humaniser les hommes et d'y réussir. On devient plus religieux en lisant les Études de la nature et les Harmonies, de même que Paul et Virginie nous dispose à mieux goûter les joies de la famille et k en remplir les devoirs. Ce roman est véritablement une œuvre de génie, il a cette grâce d'éternelle jeunesse que le temps ne flétrit pas. La surprise et le ravissement des contemporains se renouvellent avec les généra-
lions , parce que rien n'est plus durable que la peinture expressive des beautés réelles de la nature unie à la vraisemblance idéale des mœurs et des caractères.
Quelque goût qu'un siècle ait pour la matière, il n'échappe pas au besoin de l'idéal tant qu'il lui reste un peu de cœur et d'imagination. L'émotion que produisirent les écrits de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre en est la preuve éclatante \ on en trouve encore , dans une sphère moins élevée, des témoignages sensibles. Ainsi quelques écrivains sans génie et non sans mérite se virent accueillis avec faveur pour avoir distrait le siècle de ses propres passions par l'image de ce qui n'était plus et de ce qui n'a jamais été. Le plus agréable de ces amuseurs fut le jeune Florian, dont Voltaire avait bercé l'enfance sans la corrompre. Cet esprit aimable , ce cœur ingénu , épris d'innocence , de candeur » d'héroïsme même , adoucit et amollit tout ce qu'il touche : il n'y a pas un loup parmi ses bergeries, pas un guerrier farouche , pas un félon parmi ses chevaliers -, ses bergères ont plus de scrupules que l'Aminte du Tasse et l'Astrée de d'Urfé , ses bergers plus de délicatesse que Céladon \ mais , par bonté d'âme , il rend les épreuves moins longues ^ dans ses romans historiques, Numa, Gonzalve, il suit les procédés de M"° de Scuderi , mais il les ménage -, en imitant Cervantes, il réduit à une douce malice la force comique de l'auteur de Dan Quichote; partout il polit, il efface les saillies^ mais partout il a je ne sais quoi de doux , d'aisé et de caressant qui a du charme. Tout est de convention et d'art dans les mœurs et dans la nature qu'il décrit, mais il y met de l'analogie, un air de bonne foi , un ton de candeur qui le font paraître naturel. Il est plus près de la vérité dans ses Fables^ que relève une malice sans aigreur et qu'une saine morale fortifie. Il est bien loin de La Fontaine; mais pour le second rang, dans ce genre si difficile et si attrayant auquel ont déjà prétendu beaucoup d'esprits distingués, nous ne lui voyons, guère de compétiteur vraiment redoutable que M. Viennel, qui a su de nos jours, après Arnault, et avec plus de verve et de gaieté mordante, faire de la fable une forme nouvelle
de la satire. Peodant que Fiorian renouvelait ainsi, en les amoindrissant , la pastorale italienne , la satire espagnole , les grands romans de la régence d'Anne d'Autriche , l'apologue de La Fontaine , le comte de Tressan , remontant à des sources plus éloignées , essayait de rajeunir le moyen âge^ il affadissait, pour les faire agréer, les héros de la Table ronde et nos fabliaux du moyen âge. Il faut lui savoir gré d'avoir , en déguisant le petit Jehan de Saintré , préparé notre siècle k accueillir l'œuvre originale. Il a , de concert avec Barbazan , Le Grand d'Aussy , le marquis de Paulmy , Lévéque de la Ravaillière, l'abbé Sallier et quelques autres, ouvert 1» voie où sont entrés avec plus de courage les critiques érudits qui exhument de nos jours les œuvres si longtemps enfouies de notre moyen âge.
Cependant l'antiquité grecque et latine paraissait délaissée. Mais déjii les sérieux travaux du président de Brosses , les conjectures hardies des Pouilly et des Beaufort , sans distraire le siècle , annonçaient que l'érudition n'était ni inactive ni stérile. Au reste , le siècle qui avait produit dom Calmet, et les laborieux auteurs de Y Histoire littéraire de la France, n'en était plus k faire ses preuves. Toutefois, ces utiles travaux ne sortaient guère de l'ombre des cloîtres ni de l'enceinte de l'Académie des inscriptions. L'érudition demandait à être popularisée. Un savant infatigable , esprit délicat , écrivain élégant , vint enûn , par un ouvrage longtemps médité et que pouvaient lire les gens du monde , réveiller l'attention publique sur les chefs-d'œuvre de la h'ttérature et de la philosophie des Grecs. L'abbé Barthélémy publia dans les dernières années du siècle le Voyage du jeune Anacharsis. La science historique et la critique littéraire , sous cette nouvelle forme qui tenait du roman, perdait sans doute quelque chose de sa gravité et de sa profondeur ; mais cet agrément emprunté, cette parure sgustée pour le goût moderne, les rendaient abordables. Platon, Sophocle , Aristophane , Démosthène , étaient francisés , mais la France accueillait cette image altérée pour lui complaire et qui lui inspirait le désir de voir enfin les originaux. Lorsque Bar-
thélemy achevait cette œuvre d'art , de savoir et de patience, il ne soupçonnait pas qu'un jeune diplomate français qui avait dans ses veines le pur sang des Hellènes et dans rame quelques rayons du génie de la Grèce, André Chénier, retrouvait, par l'étude solitaire et l'inspiration, la gr&ce émue de Simonide et la naïveté de Théocrite.
Ces retours isolés vers un passé lointain n'arrêtaient pas le mouvement des idées qui poussaient la France à de nouvelles destinées. Toutes les institutions de la monarchie étaient debout , mais aucune n'était respectée-, on était dans une paii profonde, mais on pressentait l'orage sans prévoir d'où il viendrait, ni sans songer k le prévenir. L'opinion publique applaudissait à toutes les témérités de la pensée, et les novateurs les plus hardis trouvaient des complices parmi ceux-lk même dont la fonction était de les réprimer. La puissance des mœurs et des idées paralysait l'action des lois, qui subsistaient terribles, mais impuissantes. Le prodigieux esprit de Beaumarchais et son audace précipitèrent une crise inévitable. Personne plus que lui , dans ces dernières années du siècle , ne contribua k déconsidérer la force publique et k secouer l'ordre ancien sur ses appuis vermoulus. Dans le cours du long procès qu'il eut a soutenir contre un conseiller du parlement Maupeou, Goesmau, il vilipenda, il immola la justice elle-même, en ne paraissant attaquer qu'un de ses ministres indignes. La rancune des parlementaires disgraciés et le discrédit de leurs successeurs l'autorisaient k tout oser. Ses Mémoires, qui étaient de véritables comédies sans cesser d'être des pièces d'éloquence , se succédaient avec un applaudissement général. Au scandale de la cause s'ajoutait le scandale du succès, dont l'éclat fut tel que la gloire de Voltaire s'en alarma. H croyait cependant qu'il était plus beau d'avoir fait Métope ; il n'en disait pas moins, dans l'enchantement où le jetaient ces merveilleux et insolents plaidoyers : <( Quel homme que ce Beaumarchais ! Il réunit tout, la plaisanterie, le sérieux, la raison, la gaieté, la force, le touchant, tous les genres d'éloquence , et il n'en recherche aucun , et il confond tous ses adversaires , et il
donne des leçons à ses juges. Sa naïveté m*enchante^ je lui pardonne ses imprudences et ses pétulances. » Le public allait plus loin : il savait gré k Beaumarchais de ce que Voltaire lui pardonnait. Mieux que Voltaire, avec plus de pénétration encore et plus d'équité , M. Villemain a caractérisé les Mémoires de Beaumarchais dans une page qu'il faut citer : a Ce singulier talent de l'éloquence judiciaire , tel que les anciens l'ont vanté, l'ont pratiqué; ce talent plus puissant que moral , analysé par Cicéron avec tant de plaisir et d'orgueil , cet art d'envenimer les choses les plus innocentes, d'entremêler de petites calomnies un récit naïf , de médire avec grâce , d'insulter avec candeur, d'être ironique , mordant , impitoyable , d'enfoncer dans la blessure la pointe du sarcasme, puis de se montrer grave, consciencieux, réservé, et bientôt après de soulever une foule de mauvaises passions au profit de la bonne cause , d'intéresser l'amourpropre, d'amuser la malignité, de flatter l'envie , d'exciter la crainte, de rendre le juge suspect k l'auditoire et l'auditoire redoutable au juge-, cet art d'humilier et de séduire, de menacer et de prier ; cet art surtout de fdre rire de ses adversaires, au point qu'il soit impossible de croire que des gens ridicules aient jamais raison ; enfin tout cet arsenal de malice et d'éloquence , d'esprit et de colère , de raison et d'invective, voilk ce qui compose en partie les Mémoires de Beaumarchais! »
L'éloquence judiciaire devenait ainsi aux mains de Beaumarchais un instrument de réforme sociale et politique : elle avait déjk eu le même caractère dans les réquisitoires de quelques magistrats qui furent d'énergiques orateurs , les La Chalotais et les Monclar ; elle l'eut encore dans les plaidoyers de quelques avocats, hommes probes, habiles k bien dire , les Elie de Bcaumont , les Dupaty, et dans plusieurs remontrances des parlements; mais aucune de ces harangues n'égala la puissance oratoire el l'effet moral des Mémoires de Beaumarchais , qu'un accident de sa vie de spéculateur avait conduit au palais. Il ne s'arrêta pas k ce premier succès et il porta sur le théâtre sa verve sarcastiqne.
Le théâtre , grâce a Voltaire , k Diderot , li Sedaine , h Marmontel même , était alors une école d'opposition : u Pendant la dernière moitié du dernier siècle, dit M. Saint-Marc Girardin , l'esprit philosophique régnait au théâtre comme dans le reste de la littérature. Dans la tragédie, des tirades contre le fanatisme ; dans les comédies et les drames , des maximes d'égalité *, dans les opéras-comiques , des leçons de morale données en couplets; partout enfin de ces choses qu'on appelle hardies, faute de pouvoir mieux définir ce qu'elles sont. » Cela est vrai de tous les écrivains qui eurent alors quelque popularité , mais Beaumarchais fut plus vif et plus directement agressif que ses devanciers. On a pu dire qu'il avait par Figaro donné le signal et le programme de la révolution. Figaro est de la famille de Panurge : comme le héros de Rabelais, il représente la supériorité de l'intelligence et l'infériorité sociale, l'étemel contraste de la capacité et de la condition, dont on fait un crime k la société, qui, à vrai dire , n'en peut mais. Tout ce qu'on peut lui demander, c'est de disposer les choses de manière h. atténuer autant que possible le scandale du désaccord, en ne posant pas de barrières infranchissables. Nous nous plaignons comme si notre naissance était un fait nécessaire et que notre condition fût contingente , et c'est le contraire qui est vrai. Nous pouvions ne pas naître, notre naissance est accidentelle : la pièce qui se joue sur la terre peut , dit Bossuet, être jouée sans que tel ou tel personnage y paraisse ; mais ce qui est fatal , c'est que nous arrivions à la vie dans une condition déterminée. Figaro, quoiqu'il s'en flatte, ne pouvait pas naître fils de prince.
Beaumarchais disait en parlant du Mariage de Figaro, qui s'appela aussi la Folle journée : « Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, c'est le succès. » Nous pouvons ajouter qu'il y a encore quelque chose de plus fou que le succès, c'est le fait de la représentation autorisée d'un pareil ouvrage , sous un régime qui n'était pas celui de la liberté. Un gouvernement qui tolère, qui protège même de pareils écarts , une société qui se laisse ainsi bafouer et qui
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est pour elle-même un agréable sujet de risée , déclarent de concert qu'ils n'ont pas Tintention de vivre -, peu importe quMI y ait encore quelques esprits inoOensifs , amoureux de Tart , tels que Taimable Collin d'Harleville ou le spirituel Andrieux, donnant, celui-ci /f s JË'/oiirdts, celui-là l'Op/tmiste, les Châteaux en Espagne, le Vieux célibataire , charmantes comédies sans aigreur : ce sont \k des distractions qui ne tirent pas k conséquence, il n'en est pas moins avéré, par les licences et les sarcasmes de Beaumarchais en plein théâtre, que le champ est ouvert aux envahisseurs.
De toute part on pressentait une catastrophe. Louis XV, avec son insouciante sagacité , avait dit : « Tout cela durera bien aussi longtemps que moi , » et il s'était endormi dans la débauche -, Voltaire annonçait a le beau tapage » qui arriverait après lui -, Rousseau pressentait un bouleversement général , et il conseillait aux privilégiés de la fortune, comme mesure de précaution , k l'exemple de son Emile , l'apprentissage d'un métier^ si l'on en croit un récit de La Harpe , le mystique Cazotle , dans un transport prophétique, révélait k de gais convives sur la fln d'un repas, avec la précision d'un témoin oculaire, la cruelle destinée qui les attendait. Enfin l'orage éclata , car on n'avait rien fait avec suite pour le conjurer ; tous les essais de réforme partielle avaient avorté : « Au fond, dit très-bien M. Mignet, rien n'était changé : le parlement soutenait les privilèges, la cour continuait les abus , le clergé conseillait l'intolérance, la noblesse revendiquait l'inégalité, le roi exerçait l'arbitraire. » Cependant la France voulait la liberté, et elle en accueillit l'espérance avec ivresse lorsque les états généraux furent convoqués. Nous n'avons pas à dire comment et pourquoi ces nobles espérances furent déçues^ disons seulement que la première de nos assemblées nationales dressa pour l'éloquence politique une tribune oà montèrent des orateurs dignes des temps antiques. Audessus de tous s'élève Mirabeau , qui eut souvent la véhémence et, par intervalle, la vigueur logique de Démosthène. Homme puissant par la passion et par la pensée, capable
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de dominer les autres et de se domptci' lui-même i àme supérieure h laquelle la corruption ne put enlever ni Ténergie du caractère, ni la clairvoyance de l'esprit, ni même la générosité des sentiments, combien il dut gémir, lorsque sa haute raison eut surmonté ses ressentiments et qu'il entreprit de lutter contre le désordre qu'il avait aggravé, de contenir et de régler le mouvement qu'il avait accéléré, d'avoir à traîner avec soi les souvenirs d'une jeunesse scandaleuse et de ne pouvoir pas ajouter h la force de la raison l'ascendant de l'autorité morale. En cela Mirabeau est bien le symbole de son siècle, qui, par la licence des mœurs et le dérèglement de la pensée, avait perdu le droit de voir l'accomplissement pacifique des vœux qu'il avait faits pour le bien de l'humanité. Les torts des nations et leurs mérites ont leur sanction dans le temps ; comme leur destinée s'accomplit tout entière en ce monde, elles y reçoivent le salaire qui leur est dû. C'est pour cela que notre révolution, châtiment et récompense tout ensemble, a été une expiation et un bienfait, qu'elle est mêlée de désastres et de triomphes, et que si elle a rendu meilleure la condition des hommes, nous ne possédons pas ces avantages à titre gratuit, mais k la charge de nous en montrer toujours dignes.