CHAPITRE V
Progrès et propagation de la langue vulgaire. — Décadence de Tenthousiasme guerrier et religieux. — Remaniement des chansons de gestes. * Thibaut, comte de Champagne. —Guillaume de Lorris. — Roman de la Rose. — Rutebeuf. — Le sire de Joinvillc.
Le règne de Philippe Auguste, en relevant la royauté, avait donné aux lettres une impulsion qui ne s'arrêta point pendant le cours du treizième siècle. Les écoles florissaient , et la langue vulgaire profitait indirectement de ce progrès des études ; sans devenir savante , elle cessait d'être barbare ', elle se disciplinait ^ ses instincts s'éclairaient et ses habitudes tendaient à devenir des règles. Elle eut alors un ressort et une autorité proportionnés k la puissance et au génie de la nation qui la propageait. Nos Normands l'avaient portée dans la Sicile et en Angleterre -, les croisés la firent fleurir à Constantinople , dans l'Asie Mineure , en Grèce -, l'Allemagne et l'Italie accueillaient nos romans de Charlemagne et d'Artus, nos fabliaux et notre Renart^ Naples allait devenir tributaire de la France sous le frère de saint Louis , Charles d'Anjou. La suprématie littéraire et politique de la France était telle, que pour les peuples ennemis de l'Europe le nom de Francs représentait toutes les nations de l'Occident.
Cependant ce mouvement n'aboutit point k une grande littérature. Les raisons s'en découvrent facilement. Avant tout, les sources de l'inspiration s'afi'aiblirent. L'enthousiasme guerrier se refroidit, et la foi religieuse commença à souffrir quelque atteinte. Les revers des armes chrétiennes impuissantes k conserver la conquête du saint sépulcre , l'opulence de l'Église , le relâchement des mœurs , la rivalité des deux pouvoirs temporel et spirituel , l'ambition de quelques ordres monastiques , donnèrent place au découragement et à la raillerie, parfois même a l'invective. Cette
altération est évidente par les efforts de Louis IX , qui a besoin de tout son héroïsme et de sa sainteté pour préparer péniblementces voyages d'outre-mer qui aboutissent k des désastres. Ainsi le principe de l'inspiration se retire ; de plus le génie ne se présente pas ^ et s'il se fût présenté, il aurait eu à ajouter k l'instrument de la poésie, à la langue, les cordes héroïques qui lui manquaient. C'est pour cela que la refonte des chansons de gestes tentée vers le milieu du treizième siècle , se borna à polir et à étendre les rudes ébauches de nos premiers trouvères. La vieille liqueur trempée d'eau a perdu sa dureté pour s'affadir. On peut constater le résultat de cette opération sur l'œuvre de Turold dans la paraphrase qui en a doublé l'étendue au temps de saint Louis , et dans les Enfances Ogier le Danois par Adenès , versificateur fécond , facile , parfois élégant , mais qui manque de sève et de verve.
L'époque de saint Louis sera donc , non pas stérile, mais impuissante pour la poésie héroïque -, elle ne produira ni l'Homère ni le Dante qui auraient consacré dans un monument durable la pensée poétique du moyen âge ; elle est déjà trop énervée pour cette œuvre, et elle n'est pas encore assez polie , assez mondaine pour accomplir avec enjouement celle de l'Arioste. Les trouvères badins eux-mêmes laisseront à Boccace l'honneur de donner une forme achevée h leurs inventions. Mais aussi pourquoi négligeaient-ils Rome et la Grèce qui seules pouvaient, en leur donnant le sentiment de l'idéal , les pousser à la recherche de la beauté? Ce n'est pas leur faute , je le sais , mais c'est leur malheur. Les architectes du même temps ont été plus heureux -, mais s'ils ont pu élever des chefs-d'œuvre , c'est qu'ils ne se sont pas laissé divertir de la pensée de Dieu -, c'est que l'ambition de construire des maisons dignes du Seigneur a soutenu leur enthousiasme ^ c'est que la nature leur offrait un idéal dans les sombres voûtes et les clairières des forêts , dans les mille caprices de la végétation ^ c'est aussi que les matériaux et les instruments se trouvaient dociles à leur pensée.
Nous comprenons maintenant pourquoi , dans la limite de
DOS recherches , nous n'avons guère à signaler autour de la grande et sainte figure de Louis IX que quelques poètes distingués dans des genres secondaires : à leur tête, dans l'ordre des temps et de la dignité , nous placerons le roi de Navarre , Thibaut, comte de Champagne et de Brie. Ce nom féodal nous prouve déjà que la langue vulgaire n'était pas dédaignée par la noblesse. Nous avons vu Villehardoin inaugurer la prose historique par un chef-d'œuvre -, à côté de lui , un autre seigneur, Queues de Béthune, avait composé des chansons d'un tour ou noble ou piquant ; le châtelain de Coucy avait éprouvé et chanté les peines de l'amour * . Thibaut marcha sur les traces du châtelain , et il éclipsa ses devanciers. C'est pour se consoler qu'il composa des vers. On lit en effet dans les grandes chroniques , qu'après avoir vu Blanche de Castille, qui lui fit abandonner la cause des vassaux rebelles, a il se partit tout pensif et lui venoit souvent en remembrance le doux regard de la reine et sa belle contenance. Lors si entroit en son cœur la douceur amoureuse : mais* quand il luy souvenoit qu'elle estoit si haute dame et de si bonne renommée , et de sa bonne vie et nette , si muoit sa douce pensée en grand tristesse. Et pour ce que profondes pensées engendrent mélancolies , il luy fut dit d'au-
1. Le châtelain de Coucy , qui prit part à la quatrième croisade et qui mourut à Acre pendant cette eipédition, est le héros d'un poëme romanesque et d'un intérêt assez yif où sont insérées la plupart de ses chansons. Ses amours avec la dame de Faiel en sont le sujet , et le poêle leur donne gratuitement le dénoûment tragique renouvelé du festin d'Atrée et de Thistoire réelle ou imaginaire du troubadour Guillaume de Cabestan. Dubelloy en a tiré la lugubre tragédie de Gabrielle de Vergy, par la confusion de deux héroïnes parfaitement distinctes. En effet, la danpe de Faiel n'était pas châtelaine de Vergy; et de plus , la châtelaine de Vergy ne s'appelait pas Gabrielle. Cette confusion est née de deux ?ers où Froissart a rapproché les noms du châtelain de Coucy et de la châtelaine de Vergy , tous deux victimes de Tamour, mais étrangers Tun à l'autre. Au reste, la méprise de Dubelloy est un délit beaucoup moins grave que sa tragédie. Ajoutons que l'aventure de la châtelaine de Vergy (Fabliaux de Méon , t. iv, p. 296) est une touchante élégie , pleine de grâce , de délicatesse et de pathétique. La châtelaine meurt de l'indiscrétion de son ami , et celui-ci, dans son désespoir, se perce le cœur à la vue du cadavre de sa maîtresse.
Hiitùire littéraire, 4
cuns sages hommes qu'il s'estudiast en beaux sons et doux chants d'instruments, et si fit-il. » Et il fit bien , car sans la poésie ce puissant prince ferait dans l'histoire une triste figure. Les vers du poète , en attestant sa passion qu'on a voulu mettre en doute, écartent les soupçons injurieux que la malignité éleva contre la mère de saint Louis :
Je l'ai (dit-il) long-tans honorée et servie, N'oncques par li (elle) ne fui jor avanciez.
Cependant, s'il faut l'en croire, sa passion était bien enfoncée dans son cœur : Personne , dit-il , ne saurait la guérir,
Li cop fut granz, il ne fait qu*empirier, Ne mires nus* ne m'en porroit saner, Se celé non qui le dart fit lancier, Se de sa main me voloit adeser' :
Bien en porrois le cop mortel oster A tout le fust% dont j'ai tel desirier*, Mais la pointe du fer n'en puis sachier^ Qu'elle brisa dedans au cop donner^.
Ce dernier vers est charmant. En voici d'autres qui n'ont pas moins de mignardise :
Amer ne l'os ne ne m'en puis retraire ; Ainsi me tient amors, ne sai comment.
Qu'un peu la hais trop amoureusement.
Boileau aurait pu dire ^ ce propos, comme pour VAstrate de Quinaut : « Et jusqu'à je vous hais , tout s'y dit tendrement. » On voit par ces traits qu'il est dans la destinée des galants de tout âge et de tout étage d'être maniérés. Quelques pastorales ou pastourelles mêlées aux chansons langoureuses de Thibaut donnent à penser qu'il essayait quelquefois de se distraire de sa passion , et que le sentiment qn'il déclare si profond :
Plus sens por li de maus qui me guerroie , K'onc n'eust Paris por Hélène de Troie,
1. Aucun médecin. — 2. Toucher. —3. Le bois de la flèche. —4. D'où est Dé ce grand désir [qui me tourmente]. — 5. Relirer. —6. En donnant le coup.
lui laissait encore quelque liberté, témoin celle dont nous pouvons citer le gracieux début :
J'aloie , l'autre ier, errant ,
Sans compagnon , Sur mon palefroi pensant
A faire une chanson , Quand je oi (entends)^ ne sai comment ,
Es un buisson , La vois du plus bel enfant ,
Qu'oncques véist nul hom , Et n'estoit pas enfes si N'éust quinze ans et demi * ;
Oncques nul rien {cliose) ne vi
De si gente façon.
Au reste , il est possible que le roi de Navarre ne soit pas responsable de tout ce qui lui est attribué \ car nous voyons dans son intime confldence un chevalier de prix , comme on disait alors, et bon poète, Gace Bruslé, qui a chanté souvent pour son propre compte sur le même ton , dans la même langue , et qui a dû , dans cette communauté poétique avec son suzerain , apporter plus qu'il n'a reçu.
Nous allons aborder d'autres œuvres qui ne contrastent pas moins que les chansons de Thibaut avec*la sainteté de Louis IX. Pendant que le pieux monarque tente les expéditions d'Egypte et de Tunis , qu'il protège les ordres mendiants , qu'il bâtit la Sainte-Chapelle , voilà qu'un poème tout profane, coquettement paré, délicatement alambiqué, vient charmer les esprits et rejeter dans l'ombre la poésie chevaleresque : c'est le roman de la Rose, c'est-à-dire l'art d'aimer ou plutôt l'art de séduire, dont Ovide avait donné ce que le sévère Boileau appelle les charmantes leçons. Ovide, par un privilège qui donne k penser, n'avait jamais cessé d'être en honneur dans les écoles du moyen
i. Voici le sens de ces deux vers : a Elle n'était pas si enfant qu'elle n'eût déjà quinze ans et demi. » A peu près comme le fils du Meunier, dans La Fontaine :
Enfant, non pas des plus petits , Mais garçon de quinze ans , si j'ai bonne mémoire.
52 LITTÉRATURE FRAUÇAISE.
âge, et CD peut dire, en lisant Guillaume de Lorris, que c'est la scholastique qui a opéré la métamorphose que son poème a subie. En effet, les idées qu'il exprime sont devenues sous forme allégorique des personnages de la famille des etuilés et des qiUddités des docteurs réalistes. Toutefois il faut reconnaître que le jeune poète formé par la scholastique a profité des leçons de ses maîtres , sans laisser sur les bancs de l'école la grâce de son esprit. Il a fait preuve d'adresse et de pénétration dans l'emploi de l'allégorie. Ces figures et ces profils abstraits qu'il dessine sont tirés de faits moraux fidèlement observés ^ mais il n'échappe point par la fidélité et l'élégance â la froideur de l'abstraction. Ce sont des ombres diaphanes malgré le vermillon qui les en* lumine^ et sous le vêtement qui les couvre, elles n'ont ni la solidité ni le mouvement de la^ie. Voici la trame légère de ce poème.
Nous sommes aux premiers jours du printemps *, l'amant s'est endormi et il rêve. Remarquons d'abord %ue cette forme du songe, qui devint plus tard un lieu commun souvent sans motif, est ici une juste allégorie ^ car le temps qui s'écoule pendant la jeunesse , parmi les plaisirs et les vaines espérances , est bien un songe : l'allégorie de^ la saison n'est pas moins exacte , et ce n'est qu'au printemps de la vie qu'il est permis de songer comme va faire Guillaume de Lorris. Le verger d'Amour où règne Déduit, et vers lequel le songeur se dirige , est l'image du monde opulent, qui ne s'ouvre pas au premier venu. Aussi est-il défendu par de hautes murailles, et sur ces murs sont représentées Haine , Félonie , Avarice , Vilenie , Convoitise , Envie , Tristesse , Vieillesse , Papelardie et Pauvreté , pour signifier qu'elles n'ont point d'accès dans ce domaine réservé. Il n'y a point là de porte battante : il faut entrer mystérieusement par une poterne à peine visible. L'amant frappe timidement. Qui vient ouvrir? c'est Oiseuse. En effet, il faut des loisirs pour la galanterie. L'amant est accueilli sur sa bonne mine. Il voit les divinités du lieu, Déduit , Liesse , Amour, et aux places d'honneur, Beauté ,
Richesse, Joli veté , Largesse , Franchise, Courtoisie et Jeunesse. II entend de douces chansons, il voit des danses gracieuses. Après ces fêtes qui l'ont charmé , il cherche la solitude et s'engage dans les riantes allées du jardin pour faire un choix parnai les fleurs qui l'enabellissent. Il s'arrête devant la fontaine de Narcisse, dont la destinée tragique instruit la jeunesse à ne pas mépriser l'amour. Plein de cette image , notre songeur tombe bientôt en extase devant une des fleurs du parterre : c'est la Rose, emblème de la beauté -, l'Amour profite de l'occasion pour lancer ses traits , si bien dirigés , que le jeune homme est percé de part en part. Le voilà devenu sujet de l'Amour ; son cœur n'est plus à lui , il le donne en dépôt, et ce précieux gage est enfermé sous clef dans une cassette. Le nouveau sujet d'Amour reçoit ses instructions et prête serment. Il s'arme pour la conquête-, Bel-Accueil l'encourage : c'est un premier succès 5 mais Danger, c'est-k-dire la duègne ou le père, ou mieux le pouvoir*, l'intimide. Raison intervient, et fait alors un beau sermon qui n'est pas écouté. L'amant, qui a besoin d'épanchement , confie son secret à l'ami , et trouve de ce côté une assistance qui lui permet d'apprivoiser Danger : admis auprès de la Rose, il obtient une légère faveur qui éveille un nouvel et terrible ennemi , Jalousie. Celle-ci emprisonne Bel-Accueil. Ces obstacles il faudra les vaincre; mais l'amant commence par en gémir et se lamente au pied de la tour où Bel-Accueil est enfermé.
Il est probable que Guillaume de Lorrîs, tendre comme il était, n'aurait rendu l'épreuve ni bien longue ni trop douloureuse; mais, soit que le dénoûment ait été retranché ou que le travail du poète ait été interrompu par une mort prématurée , la suite n'est pas de la même main , et quand nous arriverons à la continuation du romande la Rose,
i. Danger vient de dominium, et même ce mot latinisé est devenu, dans les diplômes du moyen âge , dangerium, qui signifie seigneurie. Comme l'autorité est redoutable et qu'elle met en péril celui qui la brave , on comprend comment le sens de péril s'est attaché au mot danger, qui a d'abord signifié pouvoir. Danger est un grand personnage dans la poésie allégorique née du roman de la Rose.
entreprise et menée à terme quarante ans plus tard , nous aurons à constater un notable changement. L'œuvre de Guillaume de Lorris, doit être détachée , si on veut la juger sainement, de celle de Jean de Meung, qui, de son côté , réclame aussi un examen distinct. L'histoire etla critique commandent impérieusement le divorce de ces deux poètes, séparés dans le temps , si divers et si opposés même d'esprit et de style. Considéré isolément, le poème de Guillaume de Lorris nous montre la galanterie ^ sans mélange d'héroïsme, réduite à Tart de plaire et de réussir -, c'est un traité didactique au fond, allégorique par la forme , qui atteste une sagacité d'ohservation et une subtilité d'analyse dont il faut tenir compte au créateur de cette mythologie abstraite et psychologique. Il n'y a Ik ni simplicité, ni bonhomie, ni naturel, mais le raffinement précoce d'une littérature qui n'a pas eu de ma* turité , fleur artificielle et éphémère qui se flétrira sans porter de fruit.
Guillaume de Lorris excelle dans les descriptions qui demandent de la grâce et une certaine coquetterie -, dès le début de son poème, la peinture du printemps présente des traits charmants :
£1 (au) tems amoreus plein de joie, £1 tems où tote riens {chose) s'esgaie , Que l'on ne voit buisson ne haie Qui en mai parer ne se veuille Et covrir de novelle feuille, etc.
La terre n'est pas seule k s'égayer, la sève qui la rajeunit et qui la féconde réchauff'e aussi tous les êtres vivants ^ les oiseaux s'évertuent k chanter, et les jeunes gens sont contraints d'aimer :
Li rossignos lores s'efforce
De chanter et de faire noise ;
Lors s'esverlue et lors s'envoise
Li papegaus et la calandre :
Lors estuet {il faut) jones gens entendre
A estre gais et amoreus •
Por le tems bel et doucereus.
Il y a bien un ou deux traits de malice , mais c'est à pri?^ de Papelardie et d'Avarice , deux vices qui n'ont jamais trouvé d'indulgence au pays deTranchise et de largesse. Quant k la passion vraie, il ne faut pas en chercher la moindre trace. Le morceau le plus, j'allais dire le seul vraiment poétique, est la description du Temps, cet inexorable ennemi de l'amour et de la jeunesse; nulle part sa rapidité n'a été mieux exprimée : il fuit plus vite que la pensée :
Ainsois {avaîit) que ron Téust peusé, Seroit-il jà trois tems passé.
Perse et Boileau ont été moins hardis, en prenant la parole qui suit la pensée pour terme de comparaison.
A côté de ce poète élégant , délicat et maniéré dont les qualités et les défauts se retrouveront plus tard dans Charles d'Orléans , nous rencontrons un pauvre diable plein d'esprit et de naturel qui semble un précurseur de Villon : c'est Rutebeuf, qui vécut misérable et non malheureux , car il parle gaiement de sa misère. Insouciant et railleur, il a de nobles sentiments et des mœurs vulgaires. Les vers qu'il fait par vocation sont aussi son gagne-pain. Il en compose de graves en l'honneur de nobles familles dont il attend les libéralités, bien vite dissipées par son imprévoyance : c'est ainsi qu'il louera , après leur mort, et le roi de Navarre, et le comte de Poitiers, et celui de Nevers et messire Geoffroy de Sargines. Il en fait de pieux que le clergé lui demande pour l'édification et l'amusement des fidèles , tels que la Vie de sainte Elisabeth de Hongrie et le Miracle de Théophile, qu'il disposera dramatiquement pour être mis en scène -, a la requête de l'université , ou par simple dévouement k d'anciens maîtres, il prendra parti pour Guillaume de Saint-Amour contre Rome et les jacobins. Il essayera de réchauffer l'ardeur pour la croisade au profit* des desseins de Louis IX, sans toutefois ménager les faiblesses du pieux monarque k l'endroit des mendiants et des béguines; surtout il mettra sa malice et sa verve au service
de la gaieté populaire en rimant de spirituels fabliaux , tek que le Testament de Vâne, Frère Denise, le Secrttain (ou sacristain) ^^ la Femme au vilain , qui seront fort applaudis dans les tavernes, et peut-être dans quelques châteaux.
Le malheur de Rutebeuf , c'est que son talent pour la poésie ne put jamais lui donner l'indépendance ^ toujours besoigneux , il était à la solde de tous ceux qui voulaient l'employer-, chargé de famille, il avait, en outre, l'entretien de plusieurs vices dont un seul , selon Franklin , coûte plus à nourrir que deux enfants. Il était joueur, il se plaint des dés qui le ruinent et il y revient sans cesse ; il a beau s'écrier :
Li dé que li détier ont fet M*ont de ma robe tout défet ;
Li dé m'ocient, Li dé m^aguetent et espient, Li dé m'assaillent et defIQent y Ce pèse moi ;
il ne résistera pas k la tentation. Lorsque sa bourse est bien garnie, il a un cortège de gais compagnons qu'il prend pour des amis , mais
Ce sont amis que vens emporte , Et il ventoit devant ma porte.
Quoi qu'il en soit, et bien qu'il ne lui reste rien sous le ciel,
En kii n'a ni venin ni fiel :
cela est vrai; mais il se trompe, en affirmant qu'il ne lui resté rien : n'a-t-il pas, en efifet, comme il le dit avec une grâce charmante ,
L'espérance du Imidemain; Ce sont ses festes.
L'espérance nous explique sa gaieté et , le dénûment , sa malice. La moquerie sans amertume est la revanche et la consolation du pauvre qui n'est point ulcéré. Cest de cette humeur tout ensemble douce et railleuse qu'est découlée
cette agréable et piquante plaisanterie sur les béguines qui, sans engagement religieux , séparées du siècle par le costume, placées entre le cloître et le monde, quittaient volontiers ce poste intermédiaire quand l'occasion se présentait de faire un bon mariage. Ce badinage sent son La Fontaine, tout pétri de bonhomie et de malignité :
En rien (chose) que béguine die
N'entendez tous se bien non;
Tôt est de religion
Quanque {tout ce que) hom treuve en la vie ;
Sa parole est prophecie;
S'ele rit, c'est compaignie;
S'el' pleure , dévocion ;
S'ele dort, elle est ravie;
S'er songe, c'est vision ;
S'ele ment , non créez mie * .
Se béguine se marie, C'est sa conversacion ; Ses veus , sa prophecion N'est pas à toute sa vie.
Cest an pleure et cest au prie Et cest an prandra baron.
Or est Marthe , or est Marie , Or se garde , or se marie , Mais n'en dites se bien non :
Le roi nel sofferroit mie.
J'avouerai cependant qu'il est de moins bonne composition lorsqu'il s'attaque aux dominicains , persécuteurs de Guillaume de Saint- Amour, l'intrépide champion de l'université -, alors sa bile s'échauffe et se répand en amers sarcasmes qui nous préparent aux invectives de Jean de Meung. Est-ce bien un contemporain de saint Louis qui a écrit ces vers d'énergique satire contre ceux qui trafiquent du ciel :
A cens le donnent et délivrent Qui les abreuvent et enivrent , Et qui leur engressent les pances , D'autrui chastels, d'autrui substances.