Ne croyez pas qu'elle ail menti
Ni Thibaut de Champagne, ni Guillaume de Lorris, ni Rutebeuf ne répondent k l'idée qu'on se forme du treizième siècle , d'après la pureté morale et la soumission religieuse de saint Louis; les deux premiers annoncent le relâchement des mœurs , et le dernier révèle les secrets murmures, le malaise intérieur de la société chrétienne. Pour amortir l'effet de ces découvertes inquiétantes, présages certains de la crise de débordement dans les mœurs et de révolte dans les esprits qui éclatera sous Philippe le Bel , il nous faut aller droit au prince dont la vertu, la piété, le courage , la loyale politique , ont arraché h Voltaire un cri d'admiration. C'est le sire de Joinville qui nous servira d'introducteur.
La chronique naïve du sénéchal champenois nous montre le côté vraiment chrétien et chevaleresque du treizième siècle. Joinville aime son roi et il l'admire ; il recueille ses pensées, il raconte ses exploits, et son témoignage sincère gagne sans effort le lecteur aux sentiments qu'il éprouve; mais il est facile de voir que s'il a la même foi que son héros, il n'a pas le même enthousiasme. Il suit d'un cœur loyal son seigneur a la croisade , et il y fera son devoir de chevalier -, mais il regrette au départ et son beau château de Join- ; ville, qu'il n'ose regarder de peur d'y rentrer, et sa femme * et ses deux enfants nouveau-nés ; Louis IX, qui laissait mieux x encore derrière lui , ne se troublait pas ainsi : les yeux tournés vers la terre sainte ou levés vers le ciel , il avait hâte de s'éloigner et de toucher le but de son entreprise. Le bon sénéchal , on peut l'affirmer, n'aurait pas eu l'idée de cette expédition -, il eût plus volontiers guerroyé avec le roi sans passer la mer, plus volontiers encore il aurait égayé de son enjouement les loisirs d'une longue paix. Aussi fera-t-on sans son concours une seconde croisade; l'honneur est sauf par la première , et on ne le reprendra pas ajouter contre les infidèles. Cinq blessures reçues a la Massoure, plusieurs mois de captivité dans des transes de mort , la faim, la soif, la fièvre et la peste ont acquitté sa dette et mis sa conscience en repos. Il a désormais le droit de songer
à sa famille, à ses vassaux, à son domaine, et il en use. Il restera donc en terre ferme , accompagnant de ses vœux le saint pèlerinage-, et quand il en apprendra la fatale issue, il aura pour le malheur de son roi des larmes abondantes et sincères. Fidèle à la mémoire du martyr, il apportera d'abord, dans l'enquête qui doit en faire un saint, l'autorité de son témoignage, et plus tard, aux dernières années de sa longue vie , recueillant ses souvenirs , il dictera ces pages exquises qui achèvent et qui consacrent la gloire de saint Louis en le faisant aimer. En effet , le sentiment ne discute pas , et c'est sur la foi de Joiuville que le cœur du peuple s'est engagé.
L'embarras est grand de choisir dans cette chronique où tout intéresse et fait^ableau : forcés de nous décider et de nous borner, nous détacherons quelques scènes qui mettent en relief la mansuétude, le dévouement , l'héroïsme du roi , et le talent du narrateur ou plutôt du peintre. Le roi, qui aimait beaucoup la franchise du sénéchal et qui redoutait ses saillies, voulut un jour l'éprouver devant témoins en matière de foi : « Il m'apela une foiz et me dist : « Je n'ose parler k vous pour le soutil (subtil) sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu ; et pour ce ai-je apelé ces frères qui ci sont, que je vous veil faire une demande. » La de- -. mande fut tele ; « Seneschal , flst-il , quel chose est Diex ? » Et je li diz : a Sire , ce est si bone chose que meilleur ne peust estre. — Vraiement, fist-il, c'est bien respondu ; que cesle response que vous avez faite est escrite en cest livre que je tienz en ma main. Or, vous demande-je, fist-il, lequel vous ameriés miex, ou que vous feussiés mesiaus (lépreux) ou que vous eussiés fait un pechié mortel? » Et je qui onques ne li menti , li respondi que je en ameroie miex avoir fait trente que estre mesiaus. » Après cette réponse qui gâtait fort le mérite de la première, l'interrogatoire ne fut pas poussé plus loin ^ le roi ne dit mot et les frères se retirèrent fort scandalisés, sans doute. Le lendemain , le roi voulut remontrer ses torts à Joinville. « Il m'apela tout seul et me fist seoir a ses piez , et me dist :
« Comment me distes-vous hier , etc. » Et je li dique encore li disoie-je ; et il me dist : « Vous distes hastis (étourdi) musarz ; car nule si laide meselerie {lèpre) n'est come d'estre en pechié mortel , pource que l'ame qui est en pechié mortel est semblable au dyable , par quoi nule si laide meselerie ne peut estre. Et bien est voir (vrai) que quant l'ome meurt, il est guéri de la meselerie de cors^ mis quant l'ome qui a fait le pechié mortel meurt, il ne sceit pas, ne n'est certeins que il ait eu tele repentance que Diex li ait pardonné : par quoi grant paour doit avoir que celé meselerie li dure tant come Diex iert (sera) en paradis. Ci vous pri, fist-il, tant come Je puis que vous metés votre cuer à ce pour l'amour de Dieu et de moi , que vous amissiez miex que tout meschief avenist au cors, de meselerie et de toute maladie, que ce que li pechié mortel venist k Tame de vous. » Joinville ne dit pas s'il demeura bien convaincu *, mais il dut savoir gré au roi de lui avoir fait cette juste leçon avec tant de douceur et en secret , et certes elle resta profondément gravée dans son cœur, puisque après tant d'années le vieillard retrouve et reproduit toutes les paroles que le jeune homme a entendues.
Voici un autre passage d'une couleur différente et non moins frappante. Je le tire du tableau de cette nuit d'épouvante pendant laquelle les chrétiens assiégés dans leur camp virent s'approcher une de ces machines formidables, premier essai de l'artillerie , qui projetaient k l'aide du feu grégeois d'énormes pierres et une grêle de traits : « La manière du feu gréjois estoit tele que il venoit bien devant gros comme un tonnel de verjus et la queue du feu qui partoit de li estoit bien aussi grant come un grant glaive *, il fesoit tele noise (bruit) au venir que il sembloit que ce feust la foudre du ciel \ il sembloit un dragon qui voloit par l'air; tant getoit grant clarté , que l'on véoit parmi l'ost come se il feust jour, pour la grant foison du feu qui getoit la grant clarté. Trois fois nous jetèrent le feu gréjois celi soir, et le nous lancèrent quatre fois a l'arbaleste a tour. Toutes les foiz que nostre saint roy ooit (entendait) qu'il nous jetoient
le feu gréjois, il se vestôit en son lit et tendoit ses mains vers Noslre Seigneur, et disoit en plourant : « Biau sire Diex, gardés-moi ma gent! » Et je crois vraiement que ses prières nous orent bien mestier au besoing. » Quoi de plus touchant que ces angoisses du roi inquiet du salut de sa gent , quelle plus belle louange que la confiance du chroniqueur dans la vertu de ces saintes prières!
Passons, pour en finir, à un tableau dont le relief, la couleur et la sombre énergie ne seraient désavoués ni par un Tite-Live , ni par un Tacite : c'est la mort du Soudan d'Egypte trahi par ses anciens ministres et livré par leur trahison à la brutalité des mamelucs, k la vue de saint Louis et des chevaliers prisonniers avec lui : « Cil de la Haleca({e5 mamelucs)^ qui estoient cinq cens k cheval, abattirent les pavillons au soudanc et l'assiégèrent entour et environ dedans la tour avec trois de ses evesques (imam), et li escrièrent qu'il descendist. Et lors dist que si feroit-il, mes (pourvu) que il l'asseurassent. Et il distrent que il le feroient descendre à force et que il n'estoit mie dedans Damiete. Il li lancèrent le feu gréjois qui se prist en la tour, qui estoit -faite de planches de sapin et de telle (toile) de coton. La tour s'esprit hastivement que onques si beau feu ne vi , ne se droit. Quant le soudanc vit ce il descendit hastivement et s'en vint fuiant vers le flum (fleuve), Ceulz de la Halequa avoient toute la voie rompue k (avec) leur espées^ et au passer que le soudanc fist pour aler vers le flum, l'un d'eulz li dona d'un glaive parmi les costes, et le soudanc s'enfuit au flum le glaive traînant * *, et il descendirent Ik jtis (jusque là) k nou (à la nage) et le vinrent occire au flum, assez près de nostre galie , Ik où nous estions. L'un des chevaliers de la Halequa , qui avoit k nom Haraquetaye , le fendit de l'espée et li osta le cuer du ventre ; et lors il en vint au roy , sa main toute ensanglantée et li dist : « Que me donras-tu, que je t'ai occis ton ennemi qui t'eust mort (tué) se il eust vescu. » El le roy ne li respondit onques rien. »