CHAPITRE IV
SermoDnaires. — Ménot. — Maillard. — Essais dramatiques. — Les mystères.— Mystère de la Passion. — Les frères Grébao et Jean Michel. — Moralités. -*- Les farces et Its soties.
Nous voilk bien loin des chansons de gestes. Cependant , malgré le discrédit des jongleurs et la décadence de l'esprit chevaleresque , elles n'étaient pas complètement abandonnées dans le cours du quatorzième siècle. En effet, nous rencontrons encore à cette époque un poëme à couplets monorimes dont le héros , imaginaire il est vrai , est Baudouin de Sébourg , que le trouvère rattache à la famille des comtes de Flandre conquérants de Jérusalem : ouvrage singulier qui n'est pas sans mérite, où dominent l'enjouement et la galanterie et qui semble un prélude au badinage héroïcomique de l'Àrioste. Nous trouvons encore dans le même rhythme, mais avec toute la fldélité historique, la chronique de Du Guesclin , écrite par Cuyelier peu de temps après la mort du héros breton. Ce genre de production ne cesse complètement qu'au siècle suivant, et celles des chansons de gestes qui ne sont pas tout k fait délaissées passent des vers à la prose , par une métamc^phose facilement opérée , pour s'accommoder au goût dominant. On a cessé de les chanter et quelques fidèles veulent encore les lire. Les fabliaux subissent en partie la même épreuve et deviennent , sous le nom de Nouvelles , des contes en prose. Ces contes étaient un délassement aristocratique , comme le prouve le recueil des Cent nouvelles nouvelles , dont quelques récits, et ce ne sont pas les moins libres , appartiennent au dauphin qui fut plus tard Louis XI et aux seigneurs de la cour de Bourgogne. VHeptamèron dé Marguerite de Navarre et les joyeux devis de son valet de chambre Bonaventure des Perriers, venus plus tard, attestent la durée de cet usage.
Le silence des trouvères héroïques ou badins qui avaient longtemps ému et amusé la foule ne laissa point les masses
ilO LITTÉRATURE PRANÇàIftB.
dépourvues de tout aliment pour l'esprit , de tout spectacle pour les yeux *, seulement la nécessité de satisfaire ce besoin de voir et d'entendre qui ne périt jamais, quels que soient le trouble et la grossièreté des esprits , donna un caractère nouveau k là {urédication religieuse et un puissant essor aux représentations dramatiques. Le peuple eut des sermonnaires qui , pour être utilement écoutés , lui parlèrent son langage , et des acteurs qui disposèrent selon son goût les grandes scènes de l'bistoire qui l'intéressait le plus , l'histoire sainte. Ni ces sermons populaires de cordeliers, ni ces drames mis en scène , je ne dis pas composés, par des artisans, ne furent ni aussi étranges ni aussi barbares qu'on a voulu le faire croire. Les franciscains se gardèrent d'être ennuyeux, afin d'être utiles-, et les confrères de là Passion, qui dressèrent leurs tréteaux en plein air arec Fintention d'instruire et d'intéresser la foule , y ont souvent réussi. D est vrai qu'ils appelèrent à leur aide d'habiles gens pour composer les pièces qu'ils représentaient. Nous en emporterons plus d'une preuve. Le rapprochendent que nous faisons des sermonnaires du quinzième siècle et desconfrèrriède k Passion n'a rien d'arbitraire ni de hasardé : leur action est parallèle , leur intention est la même , leurs procédés analogues ', ils veulent également plaire et instruire.
Parlons d'abord des' sermons ; nous arriverons plus tard aux Mystères, auxMitacles et aïK^Moralités. Les plus célèbres parmi les prédicateurs populaires de cette époque sont Olivier Maillard et Michel Ménot. Franciscains tous deux , ils ont leur franc parler devant les princes et même devant tes prélats^ voués à la pauvreté , ils attaqueront sans pitié^ luxe et les vices qu'il traîne k sa suite : ils seront loyalement du parti du faible et de l'opprimé contré le puissant et l'oppresseur. Pour piquer au vif leurs adversaires et pour tenir en éveil leurs clients, ils prodigueront les comparaisons familières, les proverbes populaires , les allusions piquantes , les mordantes personnalités , les anecdotes et les apologues satiriques; la liberté de leur langage sera voisine de la licence; mais on les calomnierait , si on les taxait de recherriber le
MOYEN AGE. lit
scandale pour le scandale , la plaisanterie pour la plaisanterie : dans leurs écarts les plus hardis, ils ont pour but le châtimentdes pervers et ladéfensedes faibles, et ils prennent, sans choisir, les armes qui frapperont ou qui protégeront le mieux. Ou peut bien dire qu'ils manquent de goût, non d'habileté ; d'ailleurs , on a beaucoup grossi leurs torts en qualifiant la liberté de leur langage de cynisme et de bouffonnerie, et on leur a prêté gratuitement l'usage d'un jargon macaronique composé de latin barbare et de français trivial. En réalité, ils rat parlé la langue du peuple^ et l'hypothèse contraire tombe d'elle-même, puisqu'ils parlaient de préférence au peuple. Auraient-ils donc prêché pour n'être pas entendus ?
Michel Ménot ne se contente pas de piquer l'attention de son auditoire, de le tenir en éveil par des récits ingénieux, par des traits de satire ^ mais il va quelquefois jusqu'à l'âme, qu'il émeut profondément. Ainsi il est touchant et pathétique lorsque, voulant amener les pécheurs k résipiscence, il montre, par des exemples propres à frapper l'imagination, la rapidité des changements qui s'opèrent dans le monde : a Qu'est-ce que passer seize ou vingt ans dans les délices du siècle à faire son plaisir, pour être ensuite pendant l'éternité dans le feu de l'enfer ! Ainsi , la pensée de la mort nous pousse à la pénitence ; nous mourons tous , et conmie l'eau nous. rendrons dans la terre et nous ne revenons plus à la surface. Oui , Seigneur, nous allons tous à la mort. L'eau de la Loire ne cesse de couler, mais est-ce l'eau de la veille qui passe aujourd'hui sous le pont? Le peuple qui est aujourd'hui dans cette ville n'y était pas il y a cent ans. Maintenant je suis ici , l'an prochain vous aurez un autre prédicateur. Où est le roi Louis, naguères si redouté? et Charles qui, dans la fleur de sa jeunesse, faisait trembler l'Italie? Hélas! la terre a déjà pourri son cadavre. Oti sont toutes ces demoiselles dont on a tant parlé ? n'avez-vous pas le roman de la Rose et Mélusine et tant d'autres beautés célèbres? Yoilk que nous mourons tous, et que, comme les eaux , nous entrons dans la terre pour ne plus revenir à sa
surface^ je crains bien que si Dieu ne jette pas sur nous un regard de miséricorde, nous n'allions tous en enfer, pécheurs indignes. Je veux donc vous persuader k tous de faire pénitence pour que Dieu soit en paix avec vous^ suivant le texte que nous avons choisi : Seigneur, ne vous irritez pas * . »
Il n'épargne pas les sarcasmes et les vives apostrophes k ceux qui excitent sa colère par le dérèglement de leurs mœurs ou par leurs iniquités. Voici un passage où il frappe coup sur coup et les gros bénéficiaires scandaleux et les magistrats qui vendent la justice : ce Messieurs les curés et chanoines, vous qui avez cinq ou six clochers sur vos tètes ( figure qui exprimait le cumul des abbayes et des bénéfices), pensez-vous qu'on vous donne ces bénéfices pour entretenir tant de cuisines*, je l'ai dit et je le dirai encore, tout ce que l'homme d'église retient au delà de la nécessité et des convenances de son état, ce sont des vols faits k Dieu et aux pauvres*, et leur gourmandise crie vengeance. Vous, messieurs de justice, qui avez la main dorée , qui renfermez tant d'écus dans vos bourses et dans vos maisons, d'où tenez-vous cet éclat brillant et ces somptueux festins , d'où portez-vous cette tunique de soie rouge conmie le sang du Christ ? Vous les tenez des dépouilles da pauvre : je vous dis que le sang du Christ crie miséricorde pour le pauvre dépouillé et injustement affligé, et votre tunique demande vengeance contre vous , car elle est da sang du pauvre peuple. Mais, dites-vous, il nous faut des épices et le sel pour empêcher nos provisions de se pourrir! Yoilk la source des taxes que vous imposez. Eh bien ! ces taxes seront le sel et les épices pour poudrer vos chairs dans l'enfer. Est-ce que Dieu vous a donné cet état pour
!• Ser. V, posU Cintres , {. xviii.
2. Massillon adit plas tard et presque dans les mêmes termes: «Voas n'êtes pas le maître absola de vos biens , et tandis que mUle malheureux souffrent, tout ce que vous employez au delà des besoins et des bienséances de votre état est une inhumanité et un vol que vous faites aux pauvres. » (Serm. sur le peiti nombre des élus,)
écorcher le prochain? Pourquoi le mauvais riche a-t-il été damné? n'est-ce pas pour avoir refusé une miette de pain au pauvret Et vous, non-seulement vous ne donnez rien, mais ce qui est plus intolérable , vous ravissez le bien du pauvre et vous le faites mourir de faim * . »
Citons encore un passage qui mettra plus en' saillie toutes les libertés oratoires de Ménot , et où la forme enjouée et le ton sarcastique laissent cependant a découvert l'intention morsde de l'oratelir. Son but est de flétrir les ruses des flatteurs et de protester contre les succès qu'ils obtiennent. Yotci comment il procède ; <( Les singes tenaient conseil avec leurs épouses et leurs assesseurs -, passé un babouin : Oh! crie le président : vous passez ainsi sans faire honneur à la cour. — Et d'où serais-je tenu de vous foire honneur, à vous infectes et déshonnétes personnes ? Le babouin fut empoigné et sa queue rasétf*. — Oh ! quel honneur ! quel bonheur d'être de votre cour ! Ainsi , dit le renard : aussitôt on lui demie longue queue , ample tunique et le droit de faire ce que bon lui semblera. Maître Jean, allez de même sorte chez le premier bourgeois venu, et dites k la maîtresse du logis : Oh! que vous êtes honnête! Maître Jean, vous porterez l'aumusse, vous aurez une belle queue de renard ^ vive qui flatte ! vous aurez même un bénéfice. N'est-ce pas ainsi que cela se pratique aujourd'hui? Quelqu'un se sera fait le complaisant d'une famille, il aura torché les enfants ou les aura conduits à l'école, il a su bien jouer de la langue en louant monsieur et madame ^ il faudra lui donner un bénéfice : et c'est ainsr que se distribuent les biens du Seigneur ! Et ce parvenu , lorsqu'il est en haut , ne connaît plus personne : il fait le superbe comme un grand diable ; il dédaigne ses parents, et peut-être ceux qui sont cause de ce que notre homme possède une telle fortune ^. » Je n'ai pas