‹ Histoire de la littérature française du moyen age aux temps modernesChapitre 23 sur 62 · Ser. quinl, posL IV Domin., fol. gx · texte numérisé non relu

Ser. quinl, posL IV Domin., fol. gx

2. Nos lecteurs ne seront pas fâchés de trouver ici l6 teite même de Ménot fidèlement transcrit : a Simiae tenebant statum et habebant nxô^ res «t assessores : et aliquis 6a6outn transivit : O, dicit dominus : et transitas sic sine faciendo honorem curis ? Et de quo teneor vobis facere

Histoire liUéraire. 8

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besoin de faire remarquer combien ce récit est vivant et dramatique , comme la satire et la morale y sont habilement enchâssées. Vous croyez que l'orateur, tout entier au plaisir de raconter, oubliera son rôle de moraliste-, il vous détrompe aussitôt en s'écriant, dans l'amertume de son cœur : « Yoilk comment se distribuent les biens dn Seigneur! »

Olivier Maillard ne fut pas moins hardi que Ménot, et il se prit k forte partie , car il osa faire la leçon au terrible Louis XI. Le roi, averti de cette incartade , manda le prédicateur qui l'avait bravé , et le menaça, s'il récidivait, de le faire noyer. La menace était sérieuse, venant d'un homme qui avait fait ses preuves en ce genre : souvent, en effet, les flots de la Seine , comme ceux de la Loire, transport taient la justice du roi , et le peuple effrayé la laissait passer. Maillard répondit : « Le roi est maître de faire de oioi comme de tant d'autres ; mais j'irai plus rapidement en paradis par eau , qu'il n'y arrivera avec ses chevaux de poste. )) C'était une allusion k l'établissement récent des postes. La réponse est vive -, elle est ingénieuse ; c'est un acte de courage k l'appui d'un acte d'indépendance. Un seul trait suffira pour faire connaître la manière de cet orateur. Je le tire d'un discours prononcé k Bruges en présence de la co«r : « Or, levai les esprits, qu'en dites-vous,

honorem; qni estis ita, infect» person» et inhonest»? Et le babouin fut empoigné , et scinditur ejas caada. O dicit domino , o quam felii est qai est in curiA vestrA ? Ecce hoc dicit Vulpes et statim data est ei caudalonga et tunica magna et autoritas faciendi quascumquevellet. Sic eatis ad domam alicujas burgensis , domine Joannes : dicatis domin» : Ecce estis tam honesta. O domine Joannes , vere portabitis Vaumtuêe. et portatibis caudam Val pis, vive qui flatte. Habebitis enim beneficium , nonne sic fit hodie. Si sit unus talis qui steterit in domo alicujus domini, vel forte ser?ierit à torcher calceamenta filiorum et eos ducendum ad scholas, et quod bene scivit ludcre de linguA, laudando dominum : o opportebit eum habere beneficium , et sic bona domini distribuuntur ! et quando est elevitus tune neminem cognoscit ; est superbus sicat unus nagnus diabolus et sspe dedignatur videre suos parentes et forte eos qui sunt in causa quarc talia bona habet. Ser. VI , post. prim. Domin,, f, XXXVIII , verso, »

MOYEN AGE. ilS

Seigneur? étes-vous de la part de Dieu ? Le prince et la princesse en étes-vous ? baissez le front. Et vous autres, gro» fourrés! en étes-vous? baissez le front. Les chevaliers de Tordre , en êtes-vous ? baissez le front. Et vous gentilshommes, en étes-vous ? baissez le front. Et vous, jaunes garches, vous, femelles de cour, en étes-vous ? baissez le front ^ vous êtes écrites au livre des damnés, votre chambre est toute marquée avec les diables.... , dites- moi, s'il vous plait, êtes-vous bien mirées, lavées; époussetées aujourd'hui ? — Dis bien, frère ? ■ — Plût k ma volonté que vous fussiez aussi soigneuses de nettoyer vos âmes ! — Quel remède, frère? — Je vous dis que si , au temps passé , il y a eu des fautes , laissons notre mauvaise vie , Dieu aura pitié de nous : si que non , je vous convie avec tous les diables. » Nous retrouvons ici , comme dans M énot , un mélange de gravité et de plaisanterie. Or, je le demande, cette apostrophe Symétrique adressée au prince, kla princesse, aux magistrats, aux femmes de cour, aux jeunes seigneurs; cette réponse que l'orateur semble attendre , et qu'il prévient; ces menaces entremêlées de plaisanteries sur la toilette des femmes, et ce retour sur la toilette de leur âme, qu'elles auraient 4û faire avec plus de soin ; cette conclusion dans laquelle il leur laisse espérer qu'elles peuvent revenir k la vertu et sauver encore leur âme -, enfin tout cet artifice oratoire qui met en jeu tant de ressorti divers, ne parait-il pas très-habile et tout k fait propre k piquer vivement l'esprit et k remuer profondément le cœur?

L'église qui avait su donner k la prédication religieuse un caractère presque dramatique, parce qu'après tout il faut savoir intéresser ceux qu'on veut attirer et retenir, avait encore introduit dans l'enceinte des basiliques et dei cloîtres, comme ornement de la liturgie, de véritables représentations scéniques. Sans parler des chants alternatifs de la nuit de Noël, des fêtes de l'Ane et des Fous , qui dans une intention pieuse mêlaient le divertissement d'ua spectacle populaire aux pompes du culte, de véritables drames, avec une action déterminée , une trame continue , des scènes

dialoguées et des intermèdes de chant , étaient exécutés dans les temples par les ministres mêmes de la religion. D'abord en latin , ces pièces admirent bientôt le mélange de la langue sacrée et de la langue vulgaire , et ce mélange même cessa pour faire place au français. En dehors de l'église, Ict génie dramatique ne sommeillait pas complètement au moyen âge , et nous en avons pour preuve la pastorale d^Aucassin et Nicolette, le jeu de Robinet de Marion^ qui inaugurèrent le théâtre profane.

Toutefois ce n'esl que vers les dernières années du quatorzième siècle que le théâtre devient vraiment populaire et presque séculier. Les mystères de la religion et les sujets tirés de l'histoire sainte se détachent de la liturgie et passent aux mains des confrères de la Passion : pieux artisans qui consacraient leurs loisirs k l'amusement et k l'édification des fidèles. Pendant ces premiers temps , le théâtre , sorti de l'église , vit avec elle en bonne intelligence *, la Bible fournit les sujets , et la sacristie ses riches ornements , ses chapes, ses aumusses, ses étoles, ses dalmatiques, ses croix d'argent et d'or^ le clergé avance ou retarde l'heure des offices, pour que la foule puisse également jouir des cérémonies religieuses et des jeux de la scène; doisorte que le théâtre sécularisé dans ses acteurs tient toujours k la religion par le sujet de ses drames et se rattache k l'église par un échange de bons procédés. L'hôtel de la Trinité, où les confrères donnaient leurs représentations, était comme une grande succursale des paroisses de Paris où se complétait l'enseignement religieux. Les confrères de la Passion étaient alors des professeurs populaires d'histoire sainte, comme, aux siècles précédents , les trouvères avaient été des professeurs d'histoire et de morale chevaleresque. Malheureusement leurs essais restèrent k l'état rudimentaire , et de même que les chansons de gestes n'avaient point abouti k une véritable épopée nationale, les mystères ne conduisirent .pas k la tragédie sacrée. Eschyle nous fit défaut aussi bien qu'Homère.

Quoi qu'il en soit, les mystères ne sont pas complètement

a dédaigner : louables par l'intention , imposants par la masse, s'ils n'ont pas laissé un monument durable, ils ont entretenu le goût des représentations dramatiques, qui deviendra plus tard une passion . féconde et qui, en se portant sur d'autres objets, produira des chefs^ d'œuvre. D'ailleurs, on a beaucoup exagéré la grossièreté de ces formidables ébauches ; les beaux esprits railleurs y ont trop vu le ridicule qu'ils y mettaient , et ils n'étaient pas en mesure d'y reconnaître les qualités qui s'y trouvent réellement : le scepticisme est incompétent pour juger la foi. Avouons aussi qu'il faut un rare courage et comme une grâce d'état pour s'engager au long pèlerinage qui embrasse la terre, le ciel, l'enfer et le purgatoire, gpi met sous nos yeux le Créateur et la création , tous lés faits et tous les personnages de l'histoire religieuse, depuis la naissance du monde jusqu'à la prédication des apôtres. L'immensité du sujet nous interdit toute analyse : qu'il nous suffise de dire que la plus célèbre de ces constructions cyclopéennes, le mystère de la Passion, ou plutôt la vie de Jésus-Christ, contient plus de soixante miflevers, et qu'il fallait plusieurs semaines, et chaque jour de bien longues séances, pour conduire le spectateur de la Crèche au Calvaire.

Nous nous contenterons de signaler dans l'œuvre des frères Gréban , revue et amplifiée par Jean Michel d'Angers, quelques passages qui méritent d'échapper a l'oubli. Et, par exemple , n'est-ce pas une idée profonde et une bien heureuse forme d'éloge, que d'avoir placé dans la bouche de Satan, avec l'accent du désespoir et de la colère, ces louanges de la Vierge Marie :

Elle est plus belle que Lucresse , Plus que Sara dévote et saige , C'est une Judic en couraige , Une Hester en humilité , Et Rachel eu honnesteté....

C'est la non-pareille qui soit.

Et suppose que Dieu peusoit Rachepter tout l'humain lignaige Quand il la fist.

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On admire Homère pour avoir loué la beauté d'Hélène, si funeste k la ville de Priam^par la bouche des vieillards troyens. N'est-ce pas le même artiflce qui arrache au prince de l'enfer l'éloge de la vertu qui détruira l'empire du démon. Je n'irai pas aussi loin que MM^ Onésime Le Roy et Louis Paris , dans leurs savants ouvrages sur nos premières œuvres dramatiques ; mais il serait injuste de ne pas louer, avec eux et après eux, des scènes conduites avec art et d'une émouvante naïveté, qui laissent dans l'âme une profonde impression. Est-il rien de plus vrai et de plus touchant que le dialogue suivant entre Marie encore enfant et un vieillard de ses parents :

Que%bulez-vous ? — Vivre en simplesse. — Et Testât mondain? — Je le laisse. — Que souhaitez-vous ? Û. Dieu servir. — Après? — Sa grâce desservir {mériter), — Voulez-vous pompeux habit? — Non. — Quelle parure? — Bon renom.

Ainsi se dévoile avec un charme infini, dans ces réponses ingénues, la pureté de cette jeune àme. Sans doute il ne faut point rapprocher, comme invention dramatique, cet interrogatoire bienveillant de la périlleuse enquête que fait Athalie sur le jeune Joas^ mais il convient de goûter ce naturel et cette candeur du langage de l'enfance. Voici encore un dialogue d'une admirable naïveté, et que, cette fois, la situation élève jusqu'au sublime. La Vierçe Marie, voyant que la mort de Jésus est inévitable, le supplie d'adoucir, au moins pour les yeux d'une mère , les horreurs de ce tragique spectacle :

Au moins veuillez de vostre grâce Mourir de mort briefve et légère. — Je mourrai de mort très-amère. — Doncques bien loin , s'il est permis ? — Au meilieu de tous mes amys. — Soit doncques de nu)rt, je vous pry. — Mais en pleine heure de midy. — Mourez donc comme les barons. —

Je inourray entre deux larrons . — Que ce soit sur terre et sans voix. — Ce sera hault pendu en croix, — Attendez l'âge de vieillesse. — - En la ioree de ma jeunesse. — Ne soit vostre sang respandu. — Je serai tiré et pendu , Et me feront playes très-grandes. — A mes maternelles demandes Ne donnez que responses dures. — Accomplir fault les escriptures.

Certes il est difficile de porter plus loin le pathétique avec tant de simplicité. Les beautés de ce genre, moins rares qu'on le suppose, naissent du sujet même et de la piété sincère des poètes qui l'ont traité. Elles n'en ont pas moins de valeur ^ mais , ce qui surprendra davantage , ce sont des scènes de la vie commune composées avec art. Tout l'épisode de la Madeleine avant sa conversion , les détails de sa toilette, les écarts de sa vie mondaine, et surtout le contraste de la pécheresse avec la pureté de Marthe , sa sœur, annoncent un moraliste et un poète comique : rien n'est plus piquant , par exemple , que ce dialogue qui est comme une première ébauche de la scène du Misanthrope entre Gélimène et Arsinoé *, c'est Marthe qui fait part k Madeleine des mauvais bruits qui courent sur son compte :

Ma seur, Dire vous veuil ce que j'entends :

Vous vous donnez à tous péchez, De tous vilains faicts approchez Et faictes tant de deuil à tous Que nous en sommes mal couchez , £t tous nos parans reprochez , Seulement pour Tamour de vous. — Seulement pour l'amour de vous , Ma seur, je vouldroye à tous coups A vostre volonté complaire.

Ceulx qui parlent de moy sont foulz , Et quant de parler seront soulz , Au moins ne peuvent-ils se taire. -~

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Au moÎDS ne peuvent-ils se taire , Quant vous cesserez de mal faire £t que la bouche leur elorrez :

Mais quant vous penserez parfaire Vos delictz pour au monde plaire , Rien que reproches vous n'orrez. — Rien que reproches vous n'orrez , Et jamais honneur ue verrez A homme qui est mal parleur.

Si mes plaisans faicts abhorrez.

Le danger pour moi n'encourrez : Soulciez'vous de vous, ma seur.

La reprise du dernier vers de chaque couplet au début de chaque réplique, comme artifice de riposte , est un coup singulièrement heureux dans l'escrime du dialogue. Ces tours d'adresse vont quelquefois plus loin , et il n'est pas rare de rencontrer jusqu'à des triolets réguliers dans le cours d'un entretien qui , malgré les difficultés que présenta le retour symétrique du même vers , ne cesse point d'être naturel; témoin ce fragment d'un dialogue entre deux vieillards :

Le bon temps qu'est-il devenu , Jethan ? Il n'en est plus nouvelles. — A cette heure il est desconnu Le bon temps ! — Qu'est-il devenu ?

Plus n'est comme je l'ay cognu.

Est-il ange, ou s'il a des ailes Le bon temps ? Qu'est-il devenu , Jethan ? — 11 n'en est plus nouvelles.

Ces malices naïves de langage et de versification * sont bien

1. Voici un autre triolet tiré du mystère des Actes des Apôlrei. Le dialogue est coupé vers par vers , et se compose des paroles de quatre interlocuteurs, les apôtres Simon et Jude, et deux mécréants , Arphaxad et Zaroès :

Arphaxad. Symoa , tu as beau sermonner. .

Zaroês. Jude, vous perdez vostre peine.

Simon. Dieu peut tous péchés pardonner.

JuDE. Je viens vos maux medeciner.

Simon. A vous donner salut me peine.

Arphaxad, Symon , lu as beau sermonner.

Zaroês. Jude , vous perdez voslre peine^

loin de la grossièreté*, elles anDoncent le dessein et un certain art de plaire qui confondent les détracteurs systématiques de ces pieuses compositions.

Nous pourrions multiplier les citations et faire à d'autres mystères , notamment au mystère du Vieux Testament, où se trouve la belle scène du sacrifice d'Abraham, et au mystère des Actes des Apôtres, d'autres emprunts de passages énergiques ou touchants^ mais il faut nous borner, et ceux que nous avons cités suffisent pour écarter le reproche de barbarie. Ces pièces furent un spectacle édifiant et attrayant aussi longtemps que la foi des auditeurs fut sincère , et que la confrérie des acteurs ne chercha pas d'autrès moyens d'attirer la foule. Malheureusement , avant la fin même du quinzième siècle, l'institution des confrères de la Passion commença k s'altérer. Non-seulement ils introduisirent dans leur répertoire quelques épisodes de l'histoire profane, mais, jaloux de garder leur popularité, ils ajoutèrent aux pièces sérieuses des farces destinées k égayer l'assemblée; ils fraternisèrent avec les enfants Sans-Souci, jeunes et spirjluels débauchés, presque tous enfants de famille dérangés qui ne songeaient qu'à se divertir, et avec la Basoche , autre troupe non moins égrillarde , formée de clercs de procureurs cherchant une distraction aux ennuis de la procédure. Cette alliance dut troubler la boni^ intelligence de l'église et du théâtre. D'ailleurs, les mystères eux-mêmes , corromfpus par ce fôcheux voisinage des farces et des soties, admirent parfois des scènlès ordurières et des plaisanteries obscènes qui démentaient leur pieuse origine. Il y a plus : dans la foule, le nombre des sceptiques et des railleurs venant k augmenter , les scènes naïves manquaient leur effet et la moquerie déconcertait la piété. Toutefois les mystères se maintinrent jusqu'au milieu du seizième siècle, où la loi dut intervenir pour mettre un terme a des représentations qui dégénéraient en scandale public. Le parlement de Paris les interdit par un arrêt en 1548.

Nous avons prononcé les mots de moralités, de farces et de soties. Il faut dire quelle était la nature de ces com-

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positions. Les moralités appartenaient, comme les mystères et les miracles , au théâtre des confrères de la Passion, elles avaient pour but de mettre en action quelque vérité morale. Ainsi, k l'enseignement de l'histoire sainte s'ajoutait la prédication de la morale religieuse. Les vertus et les vices étaient dramatisés comme les faits de l'ancien et du nouveau Testament; mais, comme ils ne pouvaient paraître en scène que sous la forme allégorique , les moralités furent atteintes de la froideur inhérente aux abstractions personnifiées et aux personnages qui n'ont qu'une vie d'emprunt. La réalité , toute grossière qu'elle fût dans les mystères et les miracles , avait un tout autre intérêt. Aussi les moralités ne prirent-elles quelque importance que lorsque, cessant d'être dogmatiques , elles devinrent agressives et satiriques et se rapprochèrent de la sotie , comme l'Homme obstiné de Pierrç Gringore , qui est dirigé contre le pape Jules IL

Les soties, dont l'invention parait appartenir à la confrérie des enfants Sans-Souci , reposent sur cette donnée , que la société humaine ressemble aux Petites-Maisons, et que tous les travers de l'homme et ses vices sont des variétés de la grande maladie mentale qui s'appelle la folie. En réalité , le nombre des fous est plus considérable qu'il ne ^ parait |t qu'on ne l'avoue , chacun faisant une exception pour soi-même et pour ceux qui ne le contrarient pas. A vrai dire , beaucoup de gens contre lesquels on s'indigne méritent plus d^tre soignés que châtiés ; ils auraient besoin de médecins , et , dans l'impuissance ou l'incurie de la médecine , qui parviendrait peut-être k les guérir , leur châtiment appartient moins aux tribunaux qu'à la comédie. C'est ce que pensèrent les jeunes Aristophanes populaires qui tentèrent soùs Louis XII , et de son aveu , la comédie politique et sociale dans les soties de Y Ancien Monde , du JVouveau Monde tiAix Prince des Sots. Ces esquisses, où l'esprit et le bon sens ne manquent pas, harcelaient intrépidement et plaisamment les abus de la société civile et de la constitution politique. Mais ces jeux hardis ne iK)uvaienl être en-

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courages ou simplement tolérés que sous uu roi populaire, de bonne volonté et de conscience nette. Ils ne durèrent pas longtemps.

Il y aurait peu de chose k dire de la farce, où s'exerçaient les dercs de la basoche comme acteurs et comme poètes, si ce genre n'avait produit un chef-d'œuvre. La farce n'est que le fabliau badin mis en action ; elle procède des récits des conteurs, comme les mystères des livres saints, et les miracles de la légende. Mais ici la donnée est souvent licencieuse, et la forme dramatique met encore en relief les vices du sujet. Lorsqu'on jette les yeux sur la plupart de ces ouvrages, on se demande où et quand ils ont pu étre.;eprésentés , quels regards ont pu soutenir ce spectacle, quelles oreilles entendre ce langage. Il faut bien l'avouer, C9X trop de témoignages le démontrent , la licence des mœurs et le cynisme du langage s'étalaient alors effrontément, et le dérèglement avait atteint toutes les classes. Ce quinzième siècle avait ses plaies honteuses de corruption après les horreurs de l'âge i»écédent : on voulait se divertir, parce qu'ion avait longtemps^ souffert de la guerre civile , de la guerre étrangère , de l'oppression intérieure *, et on se divertissait grossièrement y parce que l'élégance manquait pour farder et déguiser la coirruption. Ces gaietés soulèvent le co&or, et il faut s'en détourner k la hâte après les avoir signalées.

Toutes les farces ne sont pas dans ce goût ^ mais les plus innocentes sept encore le triomphe de la fourberie et de la friponnerie : elles montrent la ruse au service de l'improbité«^ On appelait cela de bons tours, comme les récits obscSnes étaient de bons contes. Patelin , le célèbre et populaire Patelin f est un fourbe et un escroc ^ mais il est habile et il amuse : cela suffit pour qu'on lui fasse fête. Au reste , parmi les œuvres du même genre , la farce de Maître Par thelin est un véritable joyau : elle n'est pas médiocrement comique ^ les caractères y sont d'une touche franche et fine , les scènes bien liées et bien conduites ; le dialogue abonde en traits plaisants, et la langue en est excellente aussi bien que le style. On a fait honneur de ce chef-d'œuvre k

12i LITTÉRATURE FRANÇAISE.

Pierre Blanchel, qui Ta peut-être retouché, comme Jean Michel a mis la main au mystère de la Passion -, mais le primitif auteur est inconnu : on ne sait pas et sans doute on ne saura jamais k qui nous devons le vivant portrait de ce personnage narquois, matois, k la mine prévenuite et futée, k la langue mielleuse et traîtresse, k la main caressante et crochue , type complet de cette astuce de bas étage , bornée dans ses visées comme dans ses artiflces , gagne-pain des pauvres diables doués de quelque esprit, totalement dépourvus de sens moral , et qu'on ne peut mieux définit que par le nom auquel elle a donné cours, le patelinage. Cet homme, quel qu'il soit, avait trouvé, deux siècles avant Molière , le secret de la bonne comédie , que Molière a longtemps cherché , l'étude de la vie réelle et la peinture des caractères. Patelin est la maîtresse figure de ce tableat, mais il n'est pas la seule qui laisse un smivenir. En effet , on n'oublie ni cette fine mouche qui s'appelle Guillemette , ni cette bonne face bourgeoise de M. Guillaume, qui sert presque d'excuse k Patelin, tant il parait prédestiné k être dupe, ni cette tète de juge qui annonce de loin Bridoie et Bridoison , ni cet Agnelet, Patelin rustique , sitôt dressé et qui ne tarde pas k en remontrer k son maître.

Patelin nous conduit k Villon, qui a dû pendant le cours de sa jeunesse débauchée s'associer k la troupe des enfants Sans-Souci. On pense même qu'il s'est exercé dans le genre de la farce, et ce n'est pas sans vraisemblance qu'on lui attribue le Nouveau Pathelin ou Pathelin et le pelletier, qui met en scène un des meilleurs tours joués par -^llon lui-même lorsqu'il vivait aux dépens d'autrui et qu'il exerçait avec tant de dextérité l'art du croc « de la pincée, comme dit Marot. Mais avant d'aborder Villon , nous devons nous arrêter un instant devant Charles d'Orléans. Ce sera pour nous un moyen de les juger tous deux plus sûrement, en les opposant l'un a l'autre.

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