En voici le premier couplet
Avril , Thonneur des bois
Et des mois ; Avril , la douce espérance Des fruits, qui sous le coton
Du bouton Nourrissent leur jeune enfance.
momenl même où celui-ci s'enfermait au collège de G)querct pour régénérer la poésie . Il arrivera k point nommé pour faire son début en pleine gloire de son modèle. Du Bartas ne Técut que quarante-six ans. Hàtons-nous de le signaler comme un homme de bien , de mœurs irréprochables , fidèle a ses croyances religieuses, k son parti politique. Les armes et la diplomatie Tarrachent souvent aux muses qu'il voulait servir exclusivement , et les blessures qu'il avait reçues sur les champs de bataille, en défendant la cause du Béarnais, lui laissèrent k peine le temps de célébrer la victoire d'Ivry, qui venait d'assurer la fortune de son roi : ce fut son dernier chant. Cette manière de finir est rare chez les poètes ; elle est pour du Bartas une auréole impérissable qui doit émousser les traits delà critique.
Au moment où parut du Bartas, Ronsard régnait sans partage ; mais sa lyre se détendait sous la main délicate et efl*éminée de quelques disciples : les chansons d'amour , le badinage ingénieux, prenaient le dessus-, tous d'ailleurs , Ronsard lui-même , quoique avec moins de violence , s'étaient jetés dans le parti que combattait du Bartas. Jodelle avait célébré la Saint-Barthélémy, et Baïf avait lancé l'outrage aux restes mutilés de Coligny. Du Bartas , protestant sincère et chrétien rigide, voulut remonter l'instrument de la poésie et l'accorder aux tons de la gravité religieuse. Le paganisme de Ronsard le scandalisait aussi bien que le sensualisme de son école : il se détacha de ces courtisans, épi^ curiens catholiques, et il fut dans la poésie ce que paru^ Philippe de Mornay dans la politique et dans la polémique^ La Bible, où Calvin avait retrempé le zèle et le savoir de.sei* adeptes, fut pour du Bartas un réservoir et une source de^ poésie. Pour s'essayer, il chanta d'abord Judith, rhéroïne:?^ de Bétulie , et après ce sérieux début , il aborda une œuvre^ plus imposante , une véritable encyclopédie religieuse. La Semaine, qui comprend l'œuvre des six jours et le repos du septième, est un commentaire de la Genèse , où, sur le texte de Moïse et d'après les développements de saint Basile et de Georges Pisidès, le poète calviniste étale
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toute la science de son temps , cosmogonie , astronomie , histoire naturelle ^ théologie. L'originalité et les défauts de du Bartas tiennent beaucoup au milieu dans lequel il se trouva placé. Vivant en province , il admirait de loin le génie de Ronsard, et il était exposé à prendre pour des beautés ce qu'il y avait de plus saillant dans le modèle , c'est-k-dire ses écarts \ dans l'isolement , le goût naturel qu'il apportait pour le grand se gonfla jusqu'à l'emphase ; le désir d'innover dans la langue , pour se faire remarquer après les premières témérités des réformateurs, le conduisit à d'étranges entreprises sur les mots, et l'ambition de surpasser ses maîtres de prosodie l'entraîna k des effets d'harmonie tout k fait surprenants. C'est ainsi que, sur le premier point , il s'arrogea le droit de redoubler la première syllabe de certains mots pour en augmenter l'éclat : pétiller ne peignant pas assez vivement k son gré le bruit et les étincelles du feu, il en fit pé^étiller; il ne suffit plus k Nérée d'être flottant , il devint flo-flottant. Ces hardiesses puériles sentent la province. C'est le même esprit d'ambitieuse rivalité, a distance et dans un trou, qui lui fait chercher pour les vers une harmonie transcendante dans l'imitation matérielle des sons -, et cependant c'était reculer k l'enfance de l'art et préférer le tarantara dixit d'Ennius au procul cere canoro de Virgile * . En outre , pour donner plus de relief kson langage, il dédaigne les mots d'un usage général et d'un sens étendu , qui sont cependant , comme le remarque Buffon , les éléments de la noblesse du style , et dans la crainte d'être vulgaire , il lui arrive trop souvent de devenir trivial et grotesque. Du Perron , qui était l'homme de goût de cette époque et qui , après avoir applaudi Ronsard , ne laissa pas de patroner Malherbe, a remarqué avec un
1. Sans doute il se charmait lui-même , et l'écho solitaire de son chAt«aa de Bartas , lorsqu'il faisait ainsi chanter Talouette :
La geoiiile alouette, avec son lire-lire, Tire Tire aux faschés , et d*unc lire , lire Vers le p6le brillant.
tact exquis que <( du Bartas descend toujours du genre k l'espèce, ce qui est chose très-vicieuse. » Aussi dira-t-il, en parlant du soleil , duc des chandelles et non roi de la lumière; les vents seront non pas les courriers, mais les postillons d'Éole, et il ira jusqu'à mettre seringuer au lies iï introduire.
Malgré ces travers, qu'il fallait noter au passage, de peur de rechute , du Bartas mérite quelque considération par l'élévation soutenue de ses sentiments , par la noblesse de ses pensées , par ses efforts constants , quoique souvent malheureux, vers la grandeur. Ses contemporains, ceux-là même qui eurent assez de goût pour voir les vices de sa manière , ne lui refusèrent pas leur estime. Il fut surtout l'idole de la province -, mais k l'étranger le retentissement de son nom fut plus bruyant que celui de Ronsard lui^ même ; l'honneur des traductions ne lui manqua pas-, l'Allemagne protestante s'engoua de ses œuvres; et, après été reproduit dans tous les idiomes du Nord et célébré hyperboliquement , il a encore trouvé de nos jours , an delà du Rhin , un panégyriste : l'auteur de Faust , le grand Goethe, nous accuse d'ingratitude k son égard : « Nos poètes, dit-il , devraient s'attacher à leur cou le portrait de du Bartas, et graver le chiffre de son nom dans leurs annes. »
Du Bartas nous convie k parler d'un autre calviniste, non moins loyal , mais d'une extrême violence , écrivain intempérant , soldat intrépide , sujet fidèle , qui servît Henri IV de sa plume et de son épée , non sans mêler à ses services de rudes remontrances , et k ses éloges de piquante sarcasmes. C'est Théodore-Agrîppa d'Aubigné , Taïeul de madame de Maintenon , et qui ne ressemble en rien à sa petite-fille. D'Aubigné, jeune encore, en 1577, ébaucha la plus véhémente des satires sous le titre des Tragiques t U l'acheva plus tard et ne la publia que vers le terme des sa longue carrière. S'il n'est point du parti de Ronsard , il est bien de son école ; il parle la mênie langue , mêlé^ de grec et de latin , et , de ses opinions religieuses , il f ajoute des teintes hébraïques. Son poëmc , où il dépasse^
les hyperboles de Juvénal et les invectives des prophètes, est un chaos et un déluge ] mais du sein de ce prodigieux fatras brillent çà et là des étincelles de génie et retentissent des accents d'un homme de bien dans le délire de la fièvre. Cette étrange sortie contre la corruption des Valois , les violences de la persécution , et les vices du clergé , de la magistrature , de la cour , ne contient pas moins de onze mille vers ; tous les tons s'y heurtent, toutes les formes s'y mêlent , l'épopée , la satire , l'hymne biblique , l'idylle même, s'y confondent. M. Sainte-Beuve en a tiré , pour en orner son histoire de la poésie au seizième siècle , les portraits de Charles IX et de Henri III , sanglante satire de ces deux princes. On peut aller chercher dans le texte même l'image des guerres civiles sous les traits de la France , témoin et victime des fureurs de ses enfants et s'écriant avec désespoir:
Vous avez , félons , ensanglanté Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté : Or, vivez de venin , sanglante géniture ; Je n'ai plus que du sang pour vostre nourriture.
D'Aubigné n'est pas moins énergique lorsque, poussé à bout par l'opiniâtreté des méchants, il leur déclare que l'enfer n'est pas une menace mensongère, et que , parmi les supplices qui les attendent , le plus pénible sera l'assurance de l'éternité du châtiment , car, dit^l ,
De Tenfer il ne sort Que réternelle soif de l'impossible mort.
Il frémit lui-même de son énergie, il se fatigue des coups qu'il porte d'une main impitoyable , il a honte des infamies qu'il révèle :
J*en ai rougi pour vous, quand l'acier de mes vers Burinait votre honte aux yeux de l'univers.
Il n'a manqué k d'Aubigné, pour être vraiment un poète , que de savoir se borner et se contenir ^ mais il est prolixe
et déclamatoire. Cet esprit bizarre et puissant a mis ailleurs bien du fiel dans la Confession de Sancy, satire amère des convertis et des convertisseurs, beaucoup d'esprit et de la gaieté dans les Aventures de Fœnesle , et quelque impartialité dans sa volumineuse Histoire universelle. Mais nulle part il n'a plus de verve et de sfyle que lorsqu'il parle de lui-même, avec une sincérité de Gascon, dans ses Mémoires. Nous n'avons pas k rompre l'alliance que Boileau a établie entre Desportes et Bertaut , ni k protester contre le jugement qu'il a porté sur leurs œuvres poétiques. Dociles tous deux , par l'intention, aux leçons de Ronsard , ils ont été préservés de ses écarts par la tiédeur de leur tempérament. Ce sont des poètes lymphatiques , de fibre molle et non sans grâce , d'une teinte dont la pâleur est relevée d'une couche de fard discrètement étendue ; tous deux fort avant dans la faveur royale , l'un sous Henri III, l'autre sous son successeur, tous deux chargés de bénéfices ecclésiastiques et de couronnes poétiques, tous deux s'annonçant par des vers galants, où leur veine brille et s'épuise pour aboutir a la paraphrase languissante et décolorée de la poésie inspirée de David. Malherbe avait raison, au fond, lorsqu'il disait k Desportes : « Votre potage vaut mieux que vos psaumes 5 » caria table de l'opulent et sensuel abbé de Tiron, Bonport, Aurillacet autres lieux, était excellente, et les vers édifiante de sa vieillesse n'avaient pas le même parfum. Ce qui reste de gloire littéraire k Desportes lui vient de ses jeunes années, du temps où il composait les couplets que répétaient tous les amoureux, et que fredonnait k Blois Henri de Guise quelques minutes avant de tomber sous le poignard de Valois :
Rosette , pour un peu d'absence ,
Votre cœur vous avez changé ;
Et moi sachant cette inconstance ,
Le mien autre part j'ai rangé.
Jamais plus beauté si légère
Sur moi tant de pouvoir n'aura :
Nous verrons , volage bergère ,
Qui premier s'en repentira. ^
(7est encore une inspiration de jeunesse, bien qu'elle soit imitée de TArioste, que la gracieuse boutade contre la nuit, si souvent citée et qui commence par ces vers :
O nuit ! jalouse nuit contre moi conjurée, Qui renCammes le ciel de nouvelle clarté , T*ai-je donc aujourd'huy tant de fois désirée, Pour estre si contraire à ma félicité ?
Toute cette première iloraison de l'esprit de Desportes conserve encore, après tant d'années, de la grâce et de la fraîcheur. Bertaut, moins vif, moins dégagé que Desportes, n'a pas eu , au même degré , ces heureuses rencontres ; il n'a laissé dans la mémoire des amateurs que deux passages de douce mélancolie. Voici le premier :
Mes plaisirs se sont envolez , Gedans au malheur qui m'outrage ; Mes beaux jours se sont escoulez Comme Teau qu'enfante un orage , £t s'escoulans ne m'ont laissé Rien que le regret du passé.
Le second est encore un regret, mais il est immortel. Nos mères, dit M. Sainte-Beuve, le savent encore et l'ont chanté :
Félicité passée Qui ne peux revenir, Tourment de ma pensée , Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir !
Une mélodie qui charme l'oreille , une perle qui caresse les yeux, un air qui réjouit le coeur, un diamant qui scintille, il ne faut pas plus que cela pour porter un nom h travers les temps ! Yoilk de quoi tuer de dépit ceux qui ont sué et ahané sur de longs ouvrages, sans pouvoir espérer un regard de la postérité.
C'est bien un peu le sort deGarnier, dont les œuvres sont délaissées , dont le nom est à peine connu , quoique fidèlement enregistré par les historiens du théâtre , mais qui n'en
u pas moins le mérite , dans ces tragédies et tragi-comédies aujourd'hui oubliées, d'avoir habituellement évité l'emphase et la platitude, sans toutefois atteindre l'élégance ni se soutenir dans la noblesse , et d'avoir , dans des dialogues bien coupés et dans des récits intéressants, dérouillé et parfois assoupli la langue que parlera Corneille. Donnons encore un souvenir au Normand Vauquelin de La Fresnaye, qui a mis de la grâce et de la délicatesse dans ses poésies pastorales, de la gravité et de l'élévation dans des satires et épîtres morales à l'imitation d'Horace, et qui de plus a renouvelé l'art poétique du poète latin, en l'honneur de l'école de Ronsard. Ce code poétique, en vers un peu languissants, a été connu de Boileau, qui n'a pas dédaigné d'en tirer quelques hémistiches.
En terminant cette rapide revue des poètes qui forment le cortège et la suite de Ronsard , il convient de rappeler que cette école généreuse, bruyante et féconde n'a pas été inutile aux progrèsde la littérature et au développement delà langue. Elle a provoqué une crise nécessaire à la croissance de la poésie. Il fallait appeler énergiquement les esprits supérieurs, encore attardés par l'habitude dans l'usage du latin qui paraissait le seul vêtement digne des pensées sérieuses, k l'emploi de la langue vulgaire qui avait besoia de leur secours pour se fortifier et s'enrichir. Cet appel fut entendu : on continua de savoir le latin, on apprit mieux^ le grec , ce qui est une grande ressource , mais on se crut^ moins obligé à écrire dans ces langues anciennes, et dèslors n'étant plus qu'un exercice, un moyen et non un but, elles servirent k l'accroissement de la langue dont leur voisinage avait retardé la marche; au lieu de continuer k la retenir dans l'enfance , elles contribuèrent k l'amener k une maturité trop longtemps attendue. Si l'école de Ronsard n'a rien fondé, elle a imprimé un mouvement qui devait conduire au but, et ses efforts ont préparé des matériaux et des instruments pour le solide et majestueux édifice que des mains plus favorisées ont pu construire.
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