‹ Histoire de la littérature française du moyen age aux temps modernesChapitre 28 sur 62 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Éloquence politique. -—Michel de LhApital. — Sa vie. — Importance de son rôle. — Passages de ses discours. — Ses idées sur la religion. — Sur la justice. — Sur la conciliation des partis. — Caractère de son éloquence.

La réforme littéraire tentée par Ronsard se poursuivait avec éclat , lorsque les germes de discorde civile déjà développés sous François P' et sous Henri II , tantôt par l'incurie de la royauté, tantôt par ses rigueurs, abou-tirent enfin à des entreprises qui mirent les armes aus mains des partis et firent de la France, pendant plus d'un quart de siècle , un champ de bataille. L'ambition d'une famille puissante qui aspirait au trône, à l'imitation des Carlovingiens dont elle se prétendait issue , la faiblesse et les vices des derniers Valois, l'intolérance religieuse, de tous les fléaux le plus terrible, détournèrent les forces de la nation de leur véritable emploi , qui était, dans l'ordre politique , de consolider l'autorité royale, d'abaisser la maison d'Au^ Iricbe , de revendiquer , soit par d'habiles négociations , soit au besoin parla guerre, les provinces qui limitaient notre territoire bien en deçà de ses frontières naturelles , surtout du côté de l'Allemagne. Tout semblait mûr pour cette œuvre de légitime conquête que Henri IV , Richelieu , Louis XIV même, n'ont pas achevée. Mais les passions humaines mettent leurs convoitises au-dessus du bien public, et lorsque aucune force supérieure n'est là pour arrêter leur déchaînement , l'intérêt général , qui leur sert souvent de prétexte , ne leur est jamais un frein. Heureusement, la pensée de justice, de probité , de dévouement, qui pouvait seule prévenir d'effroyables malheurs est personnifiée à cette époque par un homme dont tous les actes et toutes les paroles sont des enseignements de vertu et de patriotisme. C'est pour cela que nous devons nous arrêter devant

190 LITTÉRÀTLRE FRANÇAISE.

la noble figure du chancelier Michel de Lhôpilal. Son éloquence simple et austère, sa science profonde, lui assignent une place dans l'hisoire des lettres \ mais nous ne craindrons pas de l'élargir un peu , au risque de paraître avoir introduit, avec préméditation, un chapitre de morale parmi nos études littéraires.

Michel de Lhôpital était né sur cette terre d'Auvergne qui trempe si vigoureusement les corps et les âmes. Sa jeunesse eut en outre à lutter contre les rigueurs de l'exîl , et lorsqu'il put revenir en France il y rapportait , avec la science du droit laborieusement acquise k l'école de Padoue^ l'eipérience du malheur et l'habitude de souffrir courageusement les épreuves de la vie. Il s'éleva lentement par les succès du barreau , les charges de la magistrature , les services diplomatiques, et pendant ces premiers progrès de sa fortune, il eut la prudence de ne donner ni gages ni ombrage aux partis. Il ne laissa paraître que la gravité de ses mœurs, la solidité de son savoir , l'étendue de ses lumières , sans trahir l'inflexibilité de son caractère -, c'est pour cela qu'il put monter pendant la faveur des Guises , sous le faible François II , à la dignité de chancelier. Les chefs de l'État pensaient pouvoir se couvrir de sa bonne renommée et se servir de sa docilité * ; mais ils comptaient sans son austérité et son patriotisme. En effet , arrivé k ce poste élevé d'où la violence seule pourra l'arracher ou le découragement le bannir, il n'hésite pas un instant^ il est fidèle sur ce nouveau terrain k la conduite qu'il a constamment tenue : dans toutes ses fonctions il a obéi a la voix du devoir ^ au faite des honneurs, c'est encore la voix du devoir qui sera son guide ; il sera l'homme du pays , de la royauté et de la loi : ainsi , il comprend que l'intérêt de la France est de prévenir la lutte des partis , d'amortir les passions impatientes , et de placer la

1. «On tenoit, dit Régnier de La Planche , qu'il n'oseroit contredire en rien au cardinal [de Lorraine]. Mais sitost qu'il eust esté establi en sa charge, il se résolut de cheminer droict en homme politique et de ne fayoriser ni aux uns ni aux autres, ains de servir au roi et à sa patrie. »

RËÏ4AISSANCE. 191

loi au-dessus de toutes les factions 5 il y travaillera malgré tous les obstacles. Lhôpital ne tend pas à ce but en trompant également ses adversaires, en abusant de leur crédulité , en les armant les uns contre les autres -, mais il e^^ye de placer la royauté dans une sphère supérieure, de %^ mettre tout k fait hors de page et de la faire régner par la loi . qu'il fortifie en l'épurant,^

Nous n'avons pas à suivre le chancelier dans tous les mouvements de la politique habile et prudente par lesquels il sut amener , après l'assemblée des notables de Fontainebleau , la réunion des états d'Orléans et le colloque de Poissy ; obtenir l'édit de Saint-Germain , qui contient déjk Tédit de Nantes , dont il est séparé par trente années de troubles et de misères que la France endura pour ne s'être pas arrêtée au point marqué par la prévoyance d'un sage , et où l'on devait revenir ^ enfin promulguer l'ordonnance de Moulins, qui a introduit dans l'administration de l'Etat et de la justice de si heureuses réformes^ mais nous recueillerons avec respect quelques-unes des nobles paroles de l'orateur, qui doivent rester dans la mémoire comme des leçons d'équité, de modération et de fermeté. Ainsi, dans le discours par lequel il ouvrit la session des états d'Orléans , Lhôpital pose en principe que toute sédition est mauvaise et pernicieuse , encore que la cause en soit bonne et honnête; car il vaut mieux souff'rir toutes pertes et injures que d'émouvoir la guerre civile dans son pays. Les eaprices des rois dans la distribution des charges et des honneurs n'autorisent pas les mécontentements, car les rois sont libres de répartir h leur gré ce qu'ils ne tiennent pas des hommes , mais de Dieu : les injustices particulières, les préférences sans fondement apparent , doivent donc être supportées patiemment. L'orateur essaye , en outre, de prouver que chacun des ordres considérés en masse n'a pas ï se plaindre de sa condition. L'Église doit se contenter de Sa puissance sur les âmes et des richesses dont elle a le dépôt et qu'elle est tenue d'administrer au profit des pauvres ; la noblesse serait bien injuste si elle voulait au delà

de ses privilèges; pour sa part, le peuple n'a-t-il pas la culture de la terre et le commerce , sources de considération et de richesse. II n'y a donc dans la situation générale des classes de la société aucune cause plausible de troubles; quant k la religion , <( ceux qui la veulent planter par armes, espées et pistolets, font bien contre leur profession , qui est de souffrir la force , non la faire. »

Lbôpital veut brider en même temps Tintolérance et la rébellion -, c'est pour cela qu'après avoir exagéré l'in* dépendance du pouvoir royal , et proclamé sans restric^ tion une maxime qu'il est généralement bon de suivre ^ il invoque les moyens de douceur à l'égard des hérétiques. Les paroles du parti médiateur ne pouvaient avoir d'au» torité qu'k ce prix. Aussi quelle force les conseils qui suivent n'ont-ils pas dans la bouche de celui qui a pr(H clamé le respect des lois et l'inviolabilité de la puissance royale : (( Considérons que la dissolution de notre Église a esté cause de la naissance des hérésies, et la réformation pourra estre cause de les esteindre. Nous avons ci^devant îait comme les mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec toutes leurs forces , laissant despourvus et desnuez leurs logis. Il nous faut doresnavant garnir de vertus et bonnes mœurs, et puis les assaillir avee les armes de charité , prières , persuasions , paroles it Dieu , qui sont propres k tel combat. La bonne vie , comme dit le proverbe , persuade plus que l'oraison ; le Cousteau vaut peu contre l'esprit , si ce n'est k perdre l'âme ensemble avec le corps. Regardez comment et avec quelles armes vos - prédécesseurs , anciens Pères , ont vaincu les hérétiques de leur temps. Nous devons par tous moyens essayer de retirer ceux qui sont en erreur , et ne faire comme celuy qui voyant l'homme ou beste chargée dedans la fosse , au lieu de la retirer lui donne du pied : nous les devons aider sans attendre qu'on demande secours : qui fait autrement est sans charité; c'est plus haïr les hommes que les vices. Prions Dieu incessamment pour eux et faisons tout ce que possible nous sera , tant qu'il y ait espérance de les réduire et cou-

vertir. La douceur profitera plus que la rigueur. Ostons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et sédition, luthériens, huguenots, papistes : ne changeons le nom de chrestiens. » Ce passage caractérise l'esprit et le style deLhôpital : ces pensées et ces formes lui sont familières *, son àme est Ik tout entière avec son esprit, car nous y trouvons des idées fortes et saines sous un langage austère , simple et sentencieux.

c( Ne changeons le nom de chrétiens! » Toute la politique deLhôpital est dans cette parole. C'est l'esprit chrétien qui lui inspire cette patience qu'il recommandait aux autres , ayant sans cesse à la bouche ce mot : « Patience, patience, et tout ira bien...» Il n'attendait rien de la précipitation, il voyait. la source de tous les maux dans la violence et dans l'iniquité; le christianisme le rendait scrupuleux sur le choix des moyens , et il pensait , avec tous les vrais moralistes , que la justice du but ne dispense jamais de marcher dans les voies de la justice. Malgré l'autorité des publicistes , malgré la pratique habituelle des hommes d'État , malgré la complaisance des casuistes , et l'assentiment de l'opinion trop souvent égarée , il n'a pas deux morales , l'une pour la conduite de la vie , l'autre pour les affaires. Mais s'il écarte cette distinction de la politique , il la repousse surtout du sanctuaire de la justice. Chef de la magistrature , il se montre inflexible pour les écarts et les capitulations de conscience, n ne ménage pas ses expressions , qui vont quelquefois jusqu'à la dureté , si l'on songe qu'il s'adressait k des hommes revêtus d'un caractère auguste. S'il parle de ce ton , c'est aussi qu'il proclamait un grand principe sans lequel la justice ne serait plus qu'un vain nom et un leurre : en effet, lorsqu'un itomme assis sur un siège de juge substitue sa volonté k celle delà loi, il usurpe la souveraineté : bien plus, il travaille k détruire dans l'esprit des peuples la notion du juste. Il y allait donc du salut de la société, car rien n'importe plus que le culte de la loi , et si ceux qui sont chargés d'en être les interprètes la violent sans pudeur et en vue de leurs intérêts, comment la morale publique n'en souffrirait -elle pas ?

Histoire littéraire. 13

avait courageusement gardé son poste aussi longtemps qu'il avait pu espérer de contenir les mauvaises passions * qui n'attendaient que sa retraite pour reprendre leur cours: c( Je sais bien , disait-il , que j'aurai beau dire, je ue désarmerai pas la baine de ceux que ma vieillesse ennuie. Je leur pardonnerois d'être si impatients, s'ils devoyent gagner aii change ; mais quand je regarde autour de moi , je serois bien tenté de leur répondre comme un vieux bonhomme d'évesque qui portoit comme moi une longue barbe blanche , et qui , la montrant, disait : a Quand cette neige sera fondue, il n'y aura plus que de la boue. »

Ces paroles prophétiques ne tardèrent pas k recevoir leur accomplissement, et cette boue fut détrempée de sang. Lhôpital s'était retiré dans le modeste manoir de Vignay, retraite austère où il pratiquait ces vertus privées qui sont la racine et la sauvegarde des vertus publiques : mais le soin de sa famille et la culture des lettres antiques ne le rendaient pas indifférent aux destinées de la France ; ses regards se portaient souvent vers le théâtre qu'il avait dû quitter, et plus d'une fois il essaya l'autorité de ses conseils sur l'esprit du roi et de sa mère. Pendant le déchaînement dé la guerre civile, il écrivit au roi un mémoire remarquable , on il plaide avec chaleur la cause des réformés, et où il montre que le seul remède aux maux qui désolent la France est de satisfaire les légitimes prétentions du parti qu'on essaye en vain de détruire.

Au début de ce mémoire , qui est un véritable discours cV presque un plaidoyer , l'orateur pose en principe que le bi:*^^ de la guerre c'est la paix , que la paix ne peut s'obtenir qnM-^

1. Nous avons sur ce poiot son propre témoignage exprimé en t^ latins^ tels qu'il les savait faire :

Nec vitae animœque perperci Dum palriae prodesse me» , prodesseque régi Spes fuit. Auxiliis desertus ab omnibus , ipso Bege et regina nihil ausis tendere contra, Discessi , patriae sortem miseratus iniquam.

<Ie deux manières , ou par composition ou par victoire ; il reconnaît la difficulté d'un accommodement dans l'état des écrits ^ mais il examine les chances de la guerre , et après avoir montré que la victoire même , douteuse par la force et l'organisation du parti protestant , ne déciderait pas la question , et qu'il faudrait sans cesse combattre sur nouveaux frais , il finit par conclure qu'il faut accorder et garantir la liberté de conscience. Cette concession n'était point une faiblesse *, car c'est un droit que les protestants réclament. Un roi ne règne véritablement que sur des hommes libres : s'il asservit ses sujets , il en fait des esclaves et devient un tyran. Mais la liberté qu'il réclame n^est pas cette liberté esclave , coQime il l'appelle , qui ne protège qoe le corps et la matière; mais la véritable liberté, celle de rame et de la conscience , qui est de droit naturel*, ainsi la royauté ne serait pas déshonorée pour avoir restitué k des sujets fidèles ce qui appartient k tous les hommes : quoi que disent les flatteurs, elle n'aura pas capitulé, elle aura ùâi un acte de justice. Il faut voir comme k la fin de ce mémoire Lhôpital se prononce avec véhémence contre ces faux conseillers, cette peste publique, qui aigrissent les ressentiments du roi et qui le poussent k la violence.

Lhôpital traite d'abord la question de la guerre. Ceux qui la veulent disent que l'armée du roi est plus nombreuse, mais il répond que cette foule est moins bien disciplinée , que d'ailleurs la victoire tient aux desseins secrets de la l?rovidence , et qu'on a vu souvent une poignée de soldats aguerris détruire une armée considérable : les exemples ne lui manquent pas dans l'histoire de France; la cause du roi, dit-on , est plus juste : quoique Lhôpital ne contredise pas Cette assertion , il demande si cette justice est une cause certaine de victoire , s'il n'y a pas dans les crimes et les fautes qui ont précédé motif raisonnable de craindre un châtiment qui viendrait d'en haut : « Nous ne pouvons nier ni desguiser que Tire de Dieu ne soit justement enflammée contre nous. Il y a donc apparence que ce sont les fléaux de sa vengeance, et de faict , nous voyons que toutes choses

leur ont jusqu'icy succédé fort à propos contre toute espé rance. »

C'est ainsi que Lhôpital réfuté successivement tous I arguments qu'on pourrait lui opposer, mêlant une raillerie ingénieuse à l'expression chaleureuse de ses nobles sentiments. On ne pourrait continuer à suivre la voie où l'on est engagé « qu'en couvrant le pays de feu, de sang, de meurtre , de peste et de famine , pour laisser enfin la pauvre France désolée et déserte k un cruel estranger qui occuperoit le lieu k vuide. Car bien que l'embrasement soit universel, toutes les calamités, si grandes qu'elles soient, ne sont qu'un coup d'essai et comme le premier acte de la tragédie. » Tel serait l'avenir du pays, même en admettant la fortune des armes royales. Que serait-ce donc si le parti opposé venait k gagner la bataille ? La guerre civile était odieuse au chancelier, non-seulement par le sang qu'elle fait verser, par les mœurs farouches qu'elle engendre, mais aussi parce qu'elle relâche tous les liens sociaux : <( Si ceste guerre continue, ni nous, ni nos enfants, ni ceulx qui naistront d'eulx ne sçauroient voir les cœurs amollis pour reprendre le joug d'obeyssance : je parle autant des ungs comme des aultres-, car l'effet de l'accoutumance en toutes choses est si puissant qu'il surmonte nature, mais principalement au vice de licence, qui est un gouffre auquel il est aisé de se précipiter, mais impossible de s'eu retirer. »

Après avoir prouvé qu'il n'y a pas d'issue par la guerre aux malheurs de la France , il restait k prouver qu'on pou -^ vait aborder la conciliation sans péril et sans déshonneur^ et quoique Lhôpital eût proféré ces tristes paroles : « Nou sommes bien malades , puisque nous ne pouvons supporte ni le mal ni le remède , » il reprend courage pour donne des conseils qui amèneront le terme de cette déplorable situa tion. Il commence par repousser le reproche de renverse ment de la royauté , adressé aux protestants, et il répond leur fidélité ; « Entre tous ceux qui sont arrivez de l'autr costé , pas ung ne tend k secouer la domination du roy, c

REPiÀISSÀMCE. 199

c'est manifestement contre les principes de leur religion ; tous le recognoissent pour leur roy, naturel souverain et seul prince, pas ung ne met en dispute la juste et légitime vocation de sa majesté : tous sont fichés là, qu'il lui fault prester et rendre honneur, service et obeyssance. »

Puisque tels sont les principes avoués du parti protestant, il faut attribuer les actions qui semblent démentir ces belles paroles k la fièvre qui travaille toutes les âmes et aux craintes dont ils sont possédés : a Puisqu'ils sont malades ée l'esprit, quelle félonie et meschanceté seroit-ce, au Keu de les secourir et d'en avoir compassion , de les violenter et persécuter à feu et à sang? Ce seroit faire la guerre

à la nature et violenter brutalement l'humanité Il est

plus que notoire que la crainte les a poussez et précipitez en cest encombre. Ils ont douté de leur seureté et ils y ont voulu pourvoir, à quoy ils ont tourné toutes leurs pensées.... Et eomme la craincte et l'espoir sont deux vieils tyrans des âmes., ils ont jugé tout licite pour pourvoir à leurs attentes , •t la nécessité estre la plus juste et inviolable de toutes les lois ; et puisqu'ils sont hommes et non pas anges , y a-t-il raison au monde plus vifve ny plus urgente pour les induire ik ceste opinion , et les esblouir et tromper que celle que la nature apprend k ung chacung ? A savoir que la tuition de ta yie et de la liberté contre l'oppression est non-seulement Ucite, mais aussi juste, équitable et saincte^ ceste loy n'est point donnée , ni enseignée aux hommes, mais empreinte en leurs cœurs et née avecque eulx ; elle n'est point escripte , laais divinement engravée en l'esprit de toute créature. »

Lhôpital ne se contente pas de dire que la résistance des dissidents est naturelle , puisqu'ils craignent pour leur vie H pour leur liberté*, mais il ajoute que leurs craintes sont Tondées et qu'ils ne se méprennent pas sur les intentions de leurs adversaires : a En examinant les choses de prez, on trouvera qu'ils ont esté ci-devant traiclez en rebelles, ce çui leur a faict rechercher tous les moyens et embrasser toutes les occasions de se conserver ; et je ne sçay s'il y a homme si parfaict qui se voyant réduicl k tel poinct et voyant

quelque moyeu de se préserver, ne l'embrassaslvifTemeni, estant de soy une loy inviolable de nature plus forte que toutes les autres lois. C'est ce qui leur a mis les annes en main et qui a engendré ce tant horrible dégast et difformité. Car les menées qu'on bastissoit contre eulx de toutes parts estoyent si peu secrètement conduites , la desfaveur tant esvidente. le desdaing si apparent^ les menaces de rupture de l'édit de pacification et de publication du concile tant ouvertes, et l'injustice tant manifeste, qu'ils eussent esté par trop lourds et stupides , s'ils n'eussent à bon escient esté touchez et eussent bien mérité le tourment qu'on leur apprestoit , s'ils n'eussent évité la feste. Les bestes brustes sentent venir l'orage et cherchent des cachettes -, ne trouvons pas mauvais si les hommes, le prévoyant, se munissent k rencontre : nos menaces ont été messagères de nos complots, ainsi que l'esclair du tonnerre : nous leur avons faict voir nos apprests; cessons donc de nous esbahir , s'ils ont un pied en l'air et l'œil en la campagne. » Cet aveu est précieux dans la bouche de celui qui s'est montré constamment l'adversaire de la sédition. Lhôpital ne sanctifie pas l'insurrection, mais il comprend et justifie la défense. Il a dû , lorsqu'il prenait part au gouvernement, s'opposer aux entreprises des protestants et tenter de les réduire au silence. Mais maintenant il juge leurs motifs et il les trouve légitimes , c'est-à-dire conformes k la loi natih relie. Comme chef de la justice , il se serait bien gardé d'encourager par un pareil aveu la résistance d'un parti politique ^ homme privé, il ne va pas jusqu'à publier cette opinion, mais il la consigne dans un mémoire, qui .doit éclairer la conscience du roi. Il prépare ainsi son cœur il l'indulgence *, car , si l'extermination de sujets coupables est déjà une i)ensée indigne d'un roi , que sera-^t-elle si ceux-ci sont emportés par de justes ressentiments ?

(( Le nom de roi plein d'amour et charité paternelle n& peut souffrir une si sanglante et félonne obstination, d'exter— , miner une grande partie de ses subjects, s'il y a moyen d^ les réconcilier à l'autre party et ramènera leurdebvoir. Or,.^

le moyen est de faire cesser au plustost les injures et violences réciproques , leur faire poser à tous les armes , et rappeler par une autorité et par une loi bénigne ceux qui sont destournez » donnant fin k ceste sanglante guerre. )> Mais on objecte que finir ainsi ce serait capituler et désarmer la royauté -, Lhôpital réfute avec véhémence ces arguments des flatteurs , qui veulent pousser le roi à sa perte par un vain orgueil et des rigueurs intempestives. « Ce traict si luisant , s'écrie-t-il , de si belle apparence et si proprement doré est une pure imposteure et pestilence inventée par l'ennemy des hommes de paix et de vertu : car donner la loi k ses subjects, leur prescrire une forme de vivre, leur imposer peines et supplices, s'ils outrepassent sa volonté, les désarmer, lever tribut sur eulx , et recevoir d'eulx hommage , est-ce capituler? Capituler, c'est démesler la justice au droict d'un chacung, avecque égal respect, prendre et donner la loy tout ensemble , baillant gage chacung de son costé , ou par hostages ou par aultres asseurances. Mais quand ung seul reçoit la loy et ung la donne, qu'est-ce autre Âose que le fruict de la victoire?... Or , voyons ce que le roy leur donne par les traités : leur donne-t-il Testât des terres? les allége-t-il d'aucung subside? leur quitle-t-il aucung debvoir ou charge? Rien de tout cela. Que leur donne-t-il ? il leur donne une liberté de conscience , ou plutost il leur laisse leur conscience en liberté. Appelezrous cela capituler? Est-ce capituler que promettre pour toute convention que le roy demeurera leur prince , et lii'ils demeureront ses subjects? Si le roy leur ostoit la iberté, ils seroyent ses esclaves et non pas ses subjects *, il Keroit leur oppresseur et non pas leur prince, car la princi- >)auté est sur les hommes libres. Doncques , en leur laissant a liberté, il se constitue leur prince, c'est-k-dire protec- ^ur de leur salut et liberté, et ils se déclarent ses subjets obligez k maintenir son estât. Qui est-ce qui sera asse2 mpudent de dire que c'est capituler? Que si on veult donner ^ la liberté de si estroites barres que la religion et l'ame n'y fcoîent pas comprises , c'est pervertir malignement le mot e\

âOâ LITTÉRATURE FRANÇAISE.

la chose mesme *, car la liberté serve n'est point liberté , la liberté brutale du corps et des actions humaines est vile et ipdigne de celte excellente marque, qui est proprement due à Tesprit et k la plus vifve partie d'iceluy, et k la pins excellente de toutes ses actions , à savoir la piété. »

Voyons maintenant avec quelle indignation il s'élève contre ces perfides conseillers qui veulent intéresser l'honneur du prince à la ruine de l'État : m Ceux , qui sous prétexte de ne rien céder et de tenir leur sourcil renfrogné, tascheut de s'agrandir et venger leurs injures aux dépens de l'honneur du roy, duquel ils se couvrent, voulant esteindre avec le sang du peuple le feu qu'ils ont eux-mesmes allumé , et entretiennent toujours k la ruyne et désolation de cest estât, ne peuvent estre tenus pour aultres que pour traistres, proditeurs de la cause du roy et de la patrie. Ce sont toutefois les pilotes de ce grand navire qu'on a choisis, lesquels combattent contre l'orage .et contre le ciel, au lieu que le bon pilote ne s'obstine jamais contre la tempéste, mais baisse les voiles et se tient coy, jusqu'à ce qu'il relève ses ancres pour voguer seurement sur les ondes naguères enflées et élevées pour le submerger. »

Lorsque Lhôpilal siégeait h côté de ces pilotes obstinés contre la tempête, il était obligé de les ménager quoiqu'il contrariassent ses manœuvres; mais sa retraite lui a rendu son franc- parler, de sorte que nous trouvons ici , dégagésde tout voile , les pensées qui l'ont toujours dirigé et les sentiments qu'il tenait renfermés par prudence. C'est la première fois qu'il exprime clairement sa pensée sur les^ princes de la maison de Guise. Ce n'est pas lorsqu^ii entrait^ avec eux dans les conseils du roi qu'il aurait pu s'écrier * « Arrière donc ces pestes qui , d'un cœur hostile et sangui-^ naire , taschent de corrompre (ce que Dieu destourne) 1»naifve et naturelle bonté de nostre prince , de la royne s*mère et de messeigneurs ses frères , qui les veulent dégénérer de l'ancienne tant célèbre et plus divine que humaine débonnaireté de leurs majeurs roys de France envers leurssubjects . qui a esté le nerf et le* lien qui si longuement a

fflaintenu ceste couroone , recognue et servie d'un cœur franc et loyaulté Françoise, et non par tyrannie , par effusion de sang et parcruaulté : telles gens sont de mauvais augure à ceste couronne , et semblent vouloir advancer le destin d'icelle , c'est-k-dire le jugement de Dieu humiliant les choses élevées et anéantissant les plus fermes , tuant les esprits et éblouyssant les entendements et les discours. » Voici la conclusion de cet admirable plaidoyer de patriotisme et de tolérance : « Que le roy use de clémence, et il éprouvera celle de Dieu; que le roy ne ferme point son cœur, et Dieu loi ouvrira le sien -, que le roy donne k la respublique son offense et son desplaisir, et tantost elle recognoistra avec usure le bienfaict et lui fera l'hommage de son repos et félicité *, que le roy oublie et quitte tout le mal talent envers 888 subjects, et ils s'acquitteront et s'oublieront eux-mêmes, pour Fhonorer et servir de tout leur pouvoir. »

N'est-ce pas une merveille que cette opiniâtreté dans Tespérance et dans les vœux de concorde et de conciliation en présence de l'orage qui grondait et des tempêtes qui se préparaient ? Lhôpital put croire un instant que ses conseils aTaient prévalu, lorsqu'il vit la paix conclue et scellée par ralliance des Valois et des Bourbons. Mais le réveil fut terrible. La cour avait tiré des avis du vertueux chancelier une moralité imprévue ; elle avait reconnu l'inutilité de. la jaerre : elle fit une paix trompeuse pour préparer et couvrir in épouvantable massacre. Lhôpital vécut assez longtemps Pourvoir la Saint-Barthélémy, affreux épisode de la sanglante tragédie dont les scènes devaient se multiplier et le lénoûment tarder longtemps encore. Ses plus funestes ^ressentiments étaient dépassés : la douleur qu'il en ressentit abrégea ses jours -, il mourut avec le regret d'avoir vainement consumé sa vie dans une tâche stérile-, les mau- 'anses passions qu'il avait combattues l'emportaient enfin ; il itait vaincu , mais on peut dire de cette défaite : a II y a des certes triomphantes à l'euvi des victoires. » Il n'a pas été lonné à Lhôpital de faire régner la justice ^ mais c'est assez t>our son honneur d'en avoir été Tinlerprèle et le modèle..

20i LITTÉRATLRK FRANÇAISE.

Admirous donc, avec Pasquier, « la teneur de cette incor — ruptible vie, » et résumons par quelques mots toute nôtres pensée sur ce grand personnage. Sa haute intelligence et la pureté de son cœur l' avaient mis non pas en dehors , mais au-dessus des partis; la fermeté de son caractère l'y maintint. La loi des Athéniens contre les citoyens qui s'abstenaient dans le conflit des partis politiques ne l'aurait pas atteint. Aussi longtemps que cela fut possible, il resta dans la mêlée, et il la domina; trop clairvoyant, trop vertueux pour suivre aucun des drapeaux arborés par les factions, il éleva le sien , et autour de ce drapeau il appela tous les gens de bien , tous les cœurs dévoués à la chose publique. H a su consommer l'alliance de la politique et de la morale; il a déployé l'habileté d'un homme d'État sans jamais re-* courir h la perfidie ; il a été tout ensemble calme et inflexible : aussi ne fut-il pas de ces hommes qu'on pelaude a toutes mains , selon l'expression de Montaigne : la modération sans consistance , sans force , peut être le jouet des partis ; mais la modération énergique veut qu'on compte avec elle , qu'on la respecte; on peut la briser : on ne la flétrit pas par le ridicule. Dans des temps moins troublés, sous des passions moins violentes et moins intraitables, Lhôpital eût été plus utile , parce qu'il aurait réussi; mais pour servir d'exemple , il ne pouvait naître dans des temps plus favorables. Représentant de l'ordre, quand le désordre était partout; de la morale, lorsque la corruption avait tout envahi ; du désintéressement , au milieu des scandales de la vénalité; de la tolérance, dans le conflit de sectes acharnées; il s'est montré religieux observateur dés lois, gardien sévère de la justice, k rencontre des chefs de parti et de la magis^ trature elle-même, qui se jouait des ordonnances. Puisse 1^ leçon qu'il a donnée à ses contemporains n'être pas perdue pour la postérité, qui garde comme un dépôt sa noble e^ pure renommée. Invictum esse aliquem, dit Sénèque , e r publica generis humani est.

paaeôawtteoeeaaeeeaaodddwoa— aoa«wwie»daaoonaoewoeaea6e6ooeaacee8eaa— ee

Page 1