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CHAPITRE IV

Desearles. — Importance et légitimité de la philosophie. — Grandeur et simplicité da système de Descartes. — • Beauté de son style. — Port-Royal. — Pascal. — Les Provinciales. — Travaux de Técole de Port-Royal. — Les Pensées de Pascal.

L'influence littéraire de Richelieu qui donna Tessor au génie dramatique, tout en aspirant à le discipliner, fut loin , partout ailleurs , de se montrer favorable aux hardiesses de la pensée -, mais , en dépit des entraves, la liberté 86 manifesta dans la théologie par le jansénisme, et dans la philosophie par les travaux de Descartes et de Gassendi. La pensée humaine , une fois en mouvement , ne se laisse point faire sa part, même par un ministre tout-puissant-, elle franchit de sa propre autorité les limites qui lui sont tracées arbitrairement, spiritus flat ubi vuU; elle se joue des ordonnances, elle brave les menaces ou leur échappe. Le jansénisme entre à la Bastille avec l'abbé de Saint-Cyran , et il se développe au dehors \ la philosophie se réfugie avec Descartes en Hollande, et, de cet asile précaire, elle fuit jusqu'en Suède , d'où elle se répand sur l'Europe entière. Le pouvoir ombrageux qui les pourchasse n'a que les torts d'une persécution impuissante. La gloire de Richelieu ne serait pas amoindrie s'il eût vu sans en prendre ombrage Port-Royal naissant, et si Descartes avait philosophé sous la protection de son imposante autorité.

Lorsque Descartes conçut le généreux dessein de chasser Ferreur de sa propre intelligence et de montrer aux hommes la route qui conduit k la vérité , le fanatisme élevait le bûcher d'Urbain Grandier convaincu de magie , et l'ignorance imposait k Galilée la plus cruelle des tortures, le désaveu de» l'évidence. Ces avanies, faites k la raison au nom de la tradition , détachèrent violemment du passé l'homme de génie qui, dans l'étude des sciences mathématiques, avait pris le besoin de la clarté et l'habitude de n'admettre,

sans démonstration , que des axiomes , c'est-h-dire les principes qui s'imposent h l'esprit par leur propre lumière. Cetle méthode est une révolution dans Tordre de l'intelligence : elle féconda les grands esprits du dix-septième siècle, qui lui doivent la sûreté, la grandeur, la lucidité qui les distinguent. Il ne faut pas médire de la philosophie ] l'hostilité systématique contre la raison est un signe de faiblesse et de passion. La raison a son domaine comme la foi, et, malgré la guerre entretenue à dessein entre ces deux puissances de l'âme, elles sont bien loin d'être contradictoires. Leur titre est le même, et c'est l'évidence. Le cœur a son évidence comme l'esprit : l'évidence du cœur produit la foi , comme celle de l'esprit engendre la science ^ et la science et la foi sont également irrésistibles, elles ont même puissance sur le jugement. Que la lumière vienne du cœur ou de l'esprit, peu importe, elle est toujours la lumière. La foi, dit excellemment saint Paul, n'est pas une conjecture : elle est la réalité de ce qu'on attend et la démonstration de ce qu'on ne voit pas. Pour que la foi véritable se produise, il faut la pureté du sentiment, purgetur affectm, comme dit saint Bernard. L'esprit , selon Descartes , est soumis à la même condition pour atteindre la vérité. Ainsi la philosophie et la théologie ne sont pas naturellement inconciliables, et c'est avec justesse et profondeur qu'on a pu dire : « il n'y a que la mauvaise philosophie et la mauvaise théologie qui se querellent. » En effet, la foi aveugle n'est pas plus la foi que la raison arrogante et déréglée n'est la raison.

La philosophie, c'est-à-dire la recherche et l'éclaircissement du vrai par « la lumière qui éclaire tout homme venant au monde, » est un droit natuiiel et un besoin impérieux de l'esprit humain : si elle témoigne de sa faiblesse, elle est aussi l'argument de sa noblesse et de sa force. Lors même qu'elle poursuivrait l'impossible, il faudrait encore la maintenir inviolable et respectée : l'alchimie n'a pas trouvé la pierre philosophale, mais elle a développé le génie de l'expérimentation et mis aux mains de la science Tins-

trument de ses plus belles conquêtes sur la nature. La raison humaine a des bornes ] qui en doute ? Mais sa gloire est de les reculer chaque jour et de travailler sans relâche à les franchir. Au moyen âge, le grand crime était de dépasser les bornes que les ancêtres avaient posées *, l'honneur des temps modernes est de les déplacer et de s'avancer dans une carrière indéfinie. L'esprit philosophique n'a pas besoin , pour se légitimer, de créer une philosophie qui s'impose k toutes les intelligences et qui les satisfasse *, il suffit â son honneur d'exercer ses droits et de garantir la dignité de l'âme humaine par la liberté dans l'obéissance. Obsequium sit rationabile, dit l'Apôtre.

Rien de plus simple et, a tout considérer, de plus solide que le système k l'aide duquel le père de la philosophie française sort du scepticisme volontaire qu'il s'est imposé pour établir dogmatiquement sur le point fixe de la pensée humaine l'existence de Dieu et du monde extérieur. Je pense ^ la pensée n'est pas l'attribut du néant : ce quelque chose qui pense , c'est un être -, cet être, c'est moi , j'existe , un seul homme vaut pour tous, il répond de l'humanité tout entière. Mais, parmi les idées que renferme cette intelligence, il en est une telle qu'elle implique l'existence même de l'objet qu'elle représente. C'est l'idée de l'être nécessaire et infini, de Dieu. Si l'être nécessaire se conçoit, il existe par cela même ^ or, il arrive que , dans l'inventaire de la pensée , se trouve l'impossibilité de concevoir le néant, et par conséquent la notion de l'être nécessaire : nécessaire partout, car si vous limitez l'existence, vous établissez quelque part l'impossible nrant ; nécessaire en tout temps, car si vous admettez dans la durée une seule intermittence de l'être , c'est encore le néant. L'être nécessaire et infini existe donc -, l'infini comprenant la perfection , l'être nécessaire est véridique : il n'a donc pas trompé l'homme par un spectacle chimérique ^ et puisque l'homme croit invinciblement k la réalité des phénomènes extérieurs, la nature existe, et nous avons tout ensemble Dieu, l'homme et l'univers. Ainsi la conscience donne la pensée humaine ^ la

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pensée , l'idée de Dieu ] l'idée de Dieu , son eiûslence ; l'existence de Dieu , la réalité de la matière. Telle est la marche de Descartes. Ne méprisons pas trop la faculté qui , élevée au génie , produit de pareils résultats. Descartes ne s'arrête pas à ces hardis et lumineux prolégomènes ; il traee quelques règles simples pour guider l'intelligence dans la recherche de la vérité, et il ne reconnaît sa présence qu'k un seul signe irréfragable , l'évidence , c'est-k-dire cette lumière irrésistible qui emporte le jugement et dont l'autorité est celle de Dieu même.

Le Discours de la Méthode , qui parut peu de temps après le Cid, et les Médilalions, contiennent tout ce qu'il y a de général dans la doctrine de Descartes-, nous y apprenons quelle a été la marche de son esprit et quelles sont les vérités fondamentales dont il a reconnu l'évidence. Toute la méthode de Descartes consiste k se connaître soi-même pour arriver à la connaissance de Dieu et de la nature ; son but est de voir clair dans son entendement, afin de bien régler sa conduite *, il veut savoir pour bien agir. La grandeur de son entreprise ne l'enivre pas : il en parle avec mesure, avec simplicité , bien différent en cela du chancelier Bacon , qoi embouche la trompette et qui emprunte des figures à la langue poétique pour annoncer qu'il apporte au monde on instrument nouveau et une lumière nouvelle. Descartes, qui fera plus que Bacon , promet beaucoup moins , et il n'a pas le même dédain pour ceux qui l'ont précédé dans la carrière de la science et de la philosophie. Quoique rien de ce qu'il a appris dans les livres et dans les écoles n'ait satisr fait en lui le besoin de connaître la vérité, il se garde bien d'outrager le passé en préparant l'avenir : « Je ne laissais pas d'estimer, dit-il, les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savais que les langues que l'on y apprend sont nécessaires pour l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse des fables réveille l'esprit, que les actions mémorables des histoires le relèvent , et qu'étant lues avec discrétion elles aident à former le jugement -, que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec

les plus honnêtes gens des siècles passés , qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées ^ que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très-ravissantes *, que les mathématiques ont des inventions très-subtiles , et qui peuvent beaucoup servir tant à contenter les curieux qu'à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes -, que les écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations h la vertu qui sont fort utiles -, que la théologie enseigne à gagner le ciel ; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins savants-, que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses h ceux qui les cultivent ; et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées , même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d'en être trompé. » Ce langage si noble et si loyal inspire toute confiance. Descartes use de son droit en cherchant le vrai et en montrant la route qui doit y conduire -, mais on voit que s'il prétend s'éclairer et se réformer, il ne veut pas imposer la loi au monde, ni le reconstruire brusquement a son image au risque de le bouleverser : « Je ne saurais , dit-il , aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui , n'étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle réformalion 5 et si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie , je serais trèsmarri de souffrir qu'il fût publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout k moi. Que si mon ouvrage m'ayant assez plu , je vous en fais voir ici le modèle , ce n'est pas, pour cela , que je veuille conseiller k personne de l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être des desseins plus

relevés ; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance , n'est pas un exemple que chacun doive suivre. y> Descartes ne convie aux nobles études dont il donne l'exemple que les esprits supérieurs et les cœurs droits, en un mot , les guides naturels de l'humanité.

Il est bien vrai que , malgré cette réserve , le dessein de Descartes parut trop hardi pour plusieurs. Le théologien protestant Voëtius souleva contre lui une véritable tempête, et fit si bien que la Hollande ne lui fut plus un refuge assuré. Ce fanatique, par unemanœtivre familière àses pareils , imputa l'athéisme à un chrétien qui s'inclinait sincèrement devant Dieu , au philosophe qui a le mieux démontré l'existence de Dieu -, et s'il eût trouvé dans sa haine une imputation plus outrageante et plus dangereuse , il l'aurait jetée sans scrupule h la tête du noble penseur, pour le punir de penser autrement que lui. Cette misérable affaire est un des plus grands scandales de la polémique. Heureusement Descartes trouvait dans l'exercice de la pensée dont on lui faisait un crime, la compensation de ces outrages: <( J'avais éprouvé , disait-il , de si extrêmes contentements depuis que j'avais commencé à me servir de cette méthode, que je ne croyais pas qu'on en pût recevoir de plus doux ni de plus innocents en cette vie*, et découvrant tous les jours par son moyen quelques vérités qui me semblaient assez importantes et communément ignorées des autres hommes, la satisfaction que j'en avais remplissait tellement mon esprit, que tout le reste ne me touchait point. Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proprose d'employer mon propre jugement à les examiner lorsqu'il serait temps; et je n'eusse su m'exempter de scrupule en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures en cas <ju'il y en eût ^ et enfin je n'eusse su borner mes désirs ni être

coDtent, si je n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être assuré de l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais capable, je le pensais être par même moyen de celle de tous les vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir 5 d'autant que, notre volonté ne se portant à suivre ni k fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire , et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux , c'est-à-dire pour acquérir toutes les vertus , et ensemble tous les autres biens qu'on puisse acquérir-, et, lorsqu'on est certain que cela est , on ne saurait manquer d'être content. »

Descartes a été le plus digne représentant et le plus puissant promoteur de la pensée humaine. Le dix-septième siècle s'est bien trouvé d'être entré résolument dans la voie qu'il avait ouverte , et lorsque l'on considère la hardiesse et la simplicité sublime de sa philosophie , l'importance de ses découvertes dans les sciences, la beauté de son langage qui a pu se passer d'ornements et de figures, la puissance de création qu'il a communiquée à ceux qui l'ont suivi , et surtout l'influence morale de cette âme uniquement vouée à la recherche du vrai en vue de la pratique , on s'associe sans réserve à cet hommage que lui a rendu M. Cousin : u De tous les grands esprits que la France a produits, celui qui me parait avoir été doué au plus haut degré de la puissance créatrice, est incomparablement Descartes. Cet homme n'a fait que créer : il a créé les hautes mathématiques par l'application de l'algèbre à la géométrie 5 il a montré à Newton le système du monde en réduisant le premier toute la science du ciel à un problème de mécanique*, il a créé la philosophie moderne , condamnée à s'abdiquer elle-même , ou a suivre éternellement son esprit et sa méthode -, enfin , pour exprimer toutes ces créations , il a créé un langage digne d'elles, naïf et mâle , sévère et hardi , cherchant avant tout la clarté, et trouvant par surcroît la grandeur. »

Pendant que Descartes jetait les fondements de la philosophie, une école théologique s'élevait avec le dessein de com-

battre i'hérésie par ia science , et de s'opposer par un double effort au relâchement de la morale et aux empiétements du saint-siége sur l'autorité civile. Nous n'avons pas k raconter les origines de Port-Royal , ni à prendre parti dans le débat qui a mis aux prises les solitaires réunis sous les auspices de l'abbé de Saint- Cyran et une société célèbre diversement appréciée. Cette société, instituée pour la conquête et la domination des âmes , ne pouvait pas voir et ne vit pas sans ombrage se grouper à côté d'elle , et contre elle , sous la bannière de l'Église , des docteurs catholiques aspirant & diriger les consciences et k former les esprits selon d'autres principes. L'abbé de Saint-Gyran enseignait k sa manière les voies de la piété -, les Amauld , de Saq, Le Maistre et Nicole se faisaient, par des méthodes nouvelles , les instituteurs de la jeunesse. Il y avait rivalité d'influence, opposition de sentiments : la lutte était inévitable; elle était légitime, et si elle eût été parfaitement loyale, elle nous offrirait un exemple unique dans la guerre.

La persécution contre Port-Royal frappa d'abord M. de Saint-Cyran -, elle le trouva inflexible ; tout ce qu'on put obtenir de lui, après l'avoir enfermé k Vincennes, ce fut qu'il en sortît. La délivrance de M. de Saint-Cyran, suivie presque immédiatement de sa mort, se rencontre avee l'éclat du livre De la fréquente communion par M. Amauld. Le docteur eut alors les honneurs d'une controverse qui laissa de profonds ressentiments au cœur de ses adversaires : au reste , l'inimitié datait de loin , car le père d'Antoine Arnauld avait entamé vigoureusement la guerre que continuait son fils. Les hostilités, quelquefois interrompues, renaissaient naturellement des dispositions des deux partis; elles éclatèrent de nouveau en 1656, k l'occasion de deox lettres publiées par Antoine Arnauld. Ces lettres furent défé* rées k la Sorbonne -, on y inculpait deux assertions téméraires: M. Arnauld n'avait pas vu dans Jansénius les cinq propositions que le docteur Cornet avait tirées du livre de l'évéqoe d'Ypres : il doutait même qu'elles y fussent, malgré la bulle qui l'affirmait en les condamnant^ il les condamnait aussi,

qu'elles y fussent ou non, mais il pensait qu'elles n'y étaient pas; premier grief : ce qui était plus sérieux, M. Ârnauld reproduisait, pour son propre compte, l'équivalent de la première proposition de Jansénius, c'est-à-dire qu'il niait implicitement la grâce suffisante , si chère aux molinistes. Cest Ik tout le procès : M. Arnauld se défendit énergiquement; ses partisans firent merveille en Sorbonne \ mais ils avaientcontre eux le nombre : on comprit alors que l'affaire était perdue devant l'autorité compétente, et qu'il fallait tenter une diversion au dehors. Dans l'imminence du péril, il restait une dernière chance de prévenir la censure ecclésiastique par la crainte du scandale et du ridicule, et pour compensation de la défaite , si elle se consommait sous les yeux du public averti , on espérait la sympathie de l'opinion pour les vaincus. Pascal se rencontra k propos dans cette conjoncture, et nous avons les Provinciales; la Sorbonne reçut sans sourciller le feu roulant des deux premières petites lettres, et elle passa outre. Pascal ne s'arrêta pas non plus sous le coup de la censure.

Ces deux premières lettres , qui portèrent la dispute hors du sanctuaire, traitent de la grâce suffisante et du pouvoir (MTOchain , et de l'alliance toute politique des dominicains et des jésuites. Les molinistes pensaient réellement et disaient cmyertement que le chrétien a toujours la grâce suffisante pour prier Dieu et le pouvoir prochain d'accomplir la volonté de Dieu. Les dominicains , qui suivaient la doctrine de saint Thomas, ne le pensaient pas , et croyaient, comme les jansénistes et d'après saint Augustin, que cette grâce et oe pouvoir pouvaient manquer, que Dieu ne les donnait pas toujours, et surtout qu'il ne les devait pas*, toutefois ils admirent ces deux mots , se réservant de les entendre k leur manière et de ne pas les expliquer. Le but des deux premières lettres au Provincial est de démasquer cette tactique -, Part de Pascal sera d'envelopper dans le ridicule de ce déguisement les molinistes, qui cependant ne sacrifiaient rien de leur doctrine , qui entendaient les deux mots de guerre dans leur sens véritable , et qui se contentaient , par ambi-

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tion de succès, d'accepter pour le combat le concours d'auxiliaires, lesquels, pensant autrement qu'eux, voulaient bien se servir du même langage : c'est la loi des coalitions. Pascal, en tacticien consommé, attache à ces deux mots, dont on s'armait contre les jansénistes, un sens plaisant^et les renvoie , à son tour, comme des flèches aiguisées, frapper ceux-là mêmes qui les avaient lancés. Platon, que Pascal prenait pour modèle , n'avait pas montré plus d'adresse contre les sophistes. Enhardi par ce premier succès et n'ayant plus k défendre Arnauld d'une censure désormais irrévocable, Pascal, toujours k l'abri du nom de MontalUf dont il resta longtemps couvert , prit l'offensive et tourna la guerre contre les casuistes, que Balzac avait déjà harcelés. Les casuistes, on le sait, ont une tâche fort délicate: ils sont les jurisconsultes de la loi morale ; en l'interprétant, ils doivent l'éclairer, et parfois il leur arrive de l'obscurdr. Pascal les accuse de l'avoir faussée , et à l'appui de sa thèse , il apporte en foule des décisions qu'il prend de toutes parts, et qu'il dispose, comme eût pu faire un Aristophane, de manière k dérider les fronts les plus sévères. Le défenseur de Port-Royal avait mis les rieurs de son côté, mais on lui reprochait, comme une impiété, d'avoir provoqué le rire. Il maintiendra son droit par une distinction qu'il importe de ne pas oublier : « En vérité, il y a bien de la différence entre rire de la religion , et rire de ceux qui la profanent par des opinions extravagantes. Ce serait une impiété de manquer de respect pour les vérités que l'esprit de Dieu a révélées^ mais ce serait une autre impiété de manquer de mépris pour des faussetés que l'esprit de l'homme leur oppose. Car, puisque vous m'obligez d'entrer en ce discours, je vous prie de considérer que comme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les erreurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de hainls; parce qu'il y a deux choses dans les vérités de notre religion-, une beauté divine qui les rend aimables, et une sainte majesté qui les rend vénérables 5 et qu'il y a aussi deux choses dans les erreurs^ l'impiété qui les rend horri-

bles, et rimpertinence qui les rend ridicules. C'est pourquoi comme les saints ont toujours pour la vérité ces deux sentiments d'amour et de crainte, et que leur sagesse est tonte comprise entre la crainte qui en est le principe et l'amonr qui en est la fin, les saints ont aussi pour l'erreur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s'em* ploie également à repousser avec force la malice des impies et à confondre avec risée leur égarement et leur folie. » An reste, Pascal renonce dès lors au ridicule; mais c'est la sente satisfaction qu'il accorde à ses adversaires, car il ne lâche point prise , et il prend une massue pour achever ceux qu'il a percés de ses flèches.

Les dernières Provinciales sont des chefs-d'œuvre d'éloquence , comme les premières sont des modèles de plaisanterie : nulle part la passion n'éclate avec plus de force et de véhémence. Pascal est sincère , et c'est pour cela qu'il est entraînant : il est convaincu que ses ennemis font servir aux desseins d'une ambition toute mondaine et qu'ils dénaturent a cette intention la religion et la morale, à l'intégrité desquelles est attaché l'ordre des sociétés et le salut des hommes ; il est avec ferveur, avec indignation , avec confiance, le défenseur de la vérité : « C'est, dit-il, une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité ; tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand on oppose les discours aux discours , ceux qui sont véritables et conraincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vaaité et le mensonge*, mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanaoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême Ufférence , que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre le Dieu , qui en conduit les effets à la gloire de la vérité lu'elle attaque; au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est

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éternelle et puissante comme Dieu même. » L'âme tout entière et le génie de Pascal ont passé et vivront à jamai» dans ces philippiques chrétiennes où ce que la logique a de plus pressant, de plus rigoureux et, si on ose ainsi parler, de plus géométrique ; où ce que la passion a de plus énergique et de plus émouvant est employé pour revendiquer, avec la sainteté du serment, l'inviolabilité de la vie humaine, et pour faire détester la calomnie. C'est l'indiguation contre cet homicide moral , le plus lâche des crimes, qui a fait jaillir du cœur de Pascal cette apostrophe, la plus éloquente qu'une bouche humaine ait jamais proférée : (( Cruels et lâches persécuteurs , faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies? pendant que ces saintes vierges adorent nuit et jour Jésus- Christ au saint sacrement, selon leur institution, vous ne cessez nuit et jour de publier qu'elles ne croient pas qu'il soit ni dans l'eucharistie , ni même à la droite de son Père, et vous les retranchez publiquement de l'Eglise pendant qu'elles prient dsms le secret pour vous et pour touteFÉglise. Vous calomniez celles qui n'ont point d'oreilles pour vous ouïr, ni de bouche pour vous répondre : mais Jésus-Christ en qui elles sont cachées, pour ne paraître qu'un jour avec lui , vous écoute et répond pour elles. On l'entend aujourd'hui cette voix sainte et terrible qui. étonne la natnreet qui console l'Église : etjecrainsque ceux qui endurcissent leurs cœurs et qui refusent avec opiniâtreté de l'ouïr quand il parle en Dieu , ne soient forcés de l'ouïr avec effroi quand il leur parlera en juge. »

La querelle qui a été l'occasion des Provinciales ne divise plus les esprits : d'autres sujets alimentent anjourd'hai la controverse. La postérité ne voit pas la question où la plaçaient les con^goiiporains de Pascal : elle a recueilli, sans acception de personnes , au nom de l'humanité et de la religion , et à leur profit , tous ces traits de fine raillerie, tous ces mouvements de noble éloquence , pour s'en foir^ des armes contre les corrupteurs, quels que soient 1^ nom et leur bannière, de la morale publique. La probité

court trop de périls en ce inonde pour qu'elle désavoue aucun de ses défenseurs. Si ce livre de Pascal est assuré de vivre aussi longtemps que la langue , s'il a eu tout d'abord le suffrage deBossuet et de Boileau, ce n'est certes point parce qu'il traite de la grâce, ni des cinq propositions, ni du jansénisme : il y a de tout cela, et à plus forte dose, dans les Visionnaires et les Imaginaires de Nicole qu'on ne lit plus; c'est parce que le génie de l'écrivain passe bien au delà de la cause particulière dont il a entrepris la défense , et que par l'élévation de sa pensée , il met enjeu des intérêts qui touchent -ious les hommes. En lisant ces pages immortelles, nous ne voyons plus une latte de secte et de parti , mais le triomphe de ce que nous devons avoir de plus cher ici-bas, le respect de la vie humaine, la sainteté du serment^ l'inéluctable autorité du

vrai,

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