II
L'homme extraordinaire dont le génie venait ainsi ï Pimproviste de donner à la France un chef-d'œuvre qui fixait la langue et qui est demeuré un modèle inimitable , n'appartenait ii Port-Royal que par une communauté de sentiments avec les solitaires de la vallée de Chevreuse. n était le compatriote des Arnauld , originaires comme loi de l'Auvergne. Signalé de bonne heure à l'admiration publique par l'étonnante précocité de son génie pour les sciences, il avait fait en mathématiques, en physique, en mécanique, des découvertes et des inventions qui lui donnent un rang élevé à côté de Galilée, de Descartes et de Fermât; mais il ne tarda pas k dédaigner la science dont il avait pénétré les secrets, et les inquiétudes d'une piété fervente l'avaient tourné vers la méditation religieuse, après quelques années passées dans le monde où il avait eu souvent à combattre et l'indifférence sceptique el l'athéisme dogmatique. Fort de cette première victoire contre des erreurs qui s'autorisaient du nom de la religion, il n'eut plus d'autre pensée que d'affermir la religion elle-même contre ses ennemis du dehors. Malheureusement la mort , qui n'a ni pitié ni pudeur, comme dit le poêle , prévint
rachèvcment de ce dessein. On gémit en songeant au petit nombre de ces jours si bien employés ; le cœur se serre au souvenir des souffrances de Pascal, épiant les intermittences du mal qui dévorait sa vie, pour jeter avec une ardeur fiévreuse , sur des feuilles éparses, les idées et les émotions qui fermentaient dans son âme. De là nous sont venus ces fragments, débris anticipés, pieusement rénnis par des amis fidèles, par des confidents éclairés, dont le zèle a su disposer loyalement et non sans adresse ces pércieux matériaux, de manière à en former un livre qui étonne au moins l'incrédulité quand il ne réussit pas à la confondre. Mais avant d'aborder cette œuvre , objet de tant d'admira* tion et sujet de tant de controverses , nous devons au moins faire connaître quelques-uns de ces chrétiens austères et militants qui ont jeté tant d'éclat sur l'école de Port-Royal. A leur tête figure Antoine Arnauld , docteur en Sorbonne , le vingtième , mais aussi le dernier, des enfants du célèbre avocat qui légua a sa famille, outre le talent de bien dire, le rare courage de ne pas déguiser sa pensée. Ce fils, non moins ardent , non moins loyal que son père, était également trempé pour la controverse, et sa longue vie fut un combat dont il ne s'est reposé que dans l'éternité. Disciple de Jansénius , qui avait développé et sans doute exagéré la doctrine de saint Augustin sur la grâce , il représente phis énergiquement qu'aucun docteur de la même école la pensée religieuse de Port-Royal. Avant tout il veut être orthodoxe; s'il agite l'Église , c'est dans le dessein de la réformer avee la ferme intention de ne jamais s'en séparer. Il sera l'infatigable adversaire de l'hérésie des protestants et le champion quelquefois incommode, mais toujours fidèle, du catholicisme. Rome, qu'il inquiète et qui ne l'aime point, est forcée de l'admirer dans les combats qu'il livre pour Tintégrité de la foi. Ennemi irréconciliable des jésuites et tout meurtri des coups qu'il a reçus en échange de ceux qu'il a portés , il écrit avec Nicole le solide et volumineux traité (k la Perpétuité de la Foi^ et dans un autre livre non moins inaportant, il attaque la théologie et la morale des calvinistes :
l'exii semble ajouter h son zèle dans ses dernières années, a tel point que les protestants, forcés comme lui de quitter la France, n'ont pas rencontré sur la terre étrangère de lutteur plus acharné et plus redoutable. Son Apologie des catholiques contre le ministre protestant Jurieu a toute la véhémence des invectives de la tribune antique. Personne n'a contesté l'austérité de ses mœurs conforme k celle de ses {HTÎncipes , ni la loyauté de son caractère ^ son siècle , témoin de tant de vertus et d'un si grand courage , entraîné d'ailleurs par son impétueuse éloquence , lui a décerné le surnom de Grand. Mais, comme il lui a manqué le pouvoir de maîtriser sa passion , de resserrer ses pensées dans de justes limites, et de les graver en traits précis par le langage, la postérité ne voit plus guère qu'un improvisateur diffus dans le controversiste intrépide et véhément qui avait tant d'empire sur ses contemporains.
Nicole, associé aux travaux et aux épreuves du grand Amauld , fut comme le Mélanchton de ce Luther orthodoxe. Sa patience érudite amassait les matériaux qui devenaient des armes dans les mains de son chef. Né pour la paix , il lui arriva quelquefois de demander un peu de relâche qui lui était toujours refusé. Enfin, il se dégagea de cette alliance, et, rendu k ses goûts naturels, il écrivit ses Essais de Moraie qui tendent tous à pacifier les âmes en maîtrisant les passions et en affermissant les croyances religieuses. Il oppose l'Évangile non-seulement à l'indifférence sceptique de Montaigne, mais aux excès du zèle religieux^ s'il ne veut pas de cette paix trompeuse que procure « l'incuriosité » sur les mystères de la vie humaine , il combat également la foi tyrannique qui s'impose avec violence. Nicole nous apaise sans nous affaiblir; il donne ii l'âme de la sérénité, une douce chaleur, une assurance tout ensemble calme et courageuse; il adoucit et il fortifie, et c'est en ce sens que madame de Sévigné, dont l'imagination si vive est souvent si judicieuse , dit à sa fille qu'elle voudrait faire de tel des Essais de Nicole <c un bouillon pour l'avaler. »
Au nombre des solitaires , et le plus détaché du siècle,
310 LlTTÉttATLRE FRANÇAISE.
se trouvait AiUoine Lcmaitrc, fils de Tune des sœurs du grand Ârnauld. Ses succès au barreau devaient le porter aux plus hautes dignités de la magistrature , lorsque frappé d'un coup irrésistible de la grâce il renonça irrévocablement au monde pour se consacrer sans partage anx pratiques de la piété la plus austère. H avait montré le premier ce que pouvait devenir la langue du barreau , et quoiqu'il n'ait pas échappé k tous les défauts de la plaidoirie contemporaine» (( on trouve, a dit d'Âguesseau, dans ses discours des traits qui font regretter que Téloquence de Tauteur n'ait pas eu la hardiesse de marcher seule et sans ce nombreux cortège d'orateurs, d'historiens et de Pères de l'Église qu'elle mène a sa suite ». Antoine Lemaitre trouvait à Port- Royal son frère Lemaitre de Saci , traducteur de la Bible et du poème de la Grâce de saint Prosper, voué dès lors à l'éducation des enfants avec Claude Lancelot qui donna des leçons h Racine. On remarquait encore dans cette pieuse solitude, que visitait souvent Arnauld d'Andilly par lequel elle communiquait avec le monde, les De Pontis, les Do Fossé , les Fontaine , qui ont laissé des mémoires si intéressants où le moderne historien de Port-Royal a trouvé de précieux matériaux.
La plus solide gloire de Port-Royal n'est pas dans les controverses qu'il a soutenues avec courage et talent, mais dans les ouvrages que ses maîtres ont composés pour l'instruction de la jeunesse. La Grammaire générale , qui appartient pour la partie philosophique à Antoine Arnauld, les Méthodes grecque et latine , écrites selon les principes de la Grammaire générale, et surtout Y Art dépenser ou la Logique ^ sont des titres qui ne périront point. Le plus sûr moyen de relever les études et de les rendre profitables serait de s'attacher à ces livres, fruits du savoir, de la méditalion et de l'expérience : ils ne sont au-dessus de l'enfance que parce qu'on néglige d'élever jusqu'à eux l'esprit de l'enfance. Cela est vrai de toutes ces œuvres consciencieuses, et on gagnerait surtout beaucoup à mettre aux mains des jeunes gens la Logique . qui , bien comprise , armerait si
TBMPS MODERNES. 311
puissamment les intelligences et les cœurs contre tous les sophismes qui pervertissent la raison et les mœurs. Les l3ons livres ne nous manquent pas, mais la connaissance a[^rofondie de ce que nos devanciers ont écrit sainement et judicieusement.
Après avoir payé, bien incomplètement sans doute, notre dette de reconnaissance à ces maîtres habiles et vertueux qni ont formé Racine et inspiré RoUin , nous pouvons revenir à Pascal. La nouvelle œuvre religieuse conçue par ce grand homme avait surtout pour but de faire passer la foi qui ranimait dans le cœur des incrédules et des sceptiques; il ne s'adressait pas aux chrétiens qu'il aurait troublés plutôt qu'édifiés. Il ne faut pas oublier que Pascal avait rencontré dans le monde quelques-uns de ces athées alors si nombreux dont parle le père Mersenne ; il avait conversé avec les Miton , les Desbarreaux , qui se targuaient de leur incrédulité. Combien il en avait souffert, on le voit par cette plainte ironique : « Prétendent-ils nous avoir bien réjouis, de nous dire qu'ils tiennent que notre âme n'est qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose k dire gaiement ? £lt n'est-ce pas une chose k dire tristement , au contraire , comme la chose du monde la plus triste ? » Dans ces entretiens qui le blessaient si profondément, il avait remarqué qu'il n'avait point de prise par le raisonnement contres ces esprits frivoles et superbes, contre ces cœurs endurcis ou nonchalants, u Je ne trouve pas, disait-il , dans la raison d'arguments assez forts pour convaincre un athée ; » il n'en avait pas non plus pour réveiller les indifférents. Il comprit que pour faire brèche il fallait frapper ailleurs. Il s'adresse donc k l'imagination *, il lui donne le vertige en lui découvrant le double abime de l'infini et du néant 5 il s'épouvante lui-même de la terreur qu'il veut produire , et c'est seulement lorsqu'il a confondu et humilié l'orgueil de la raison par la puissance du mystère, qu'il entreprend de la relever et de la consoler en lui montrant derrière ces nuages et ces fantômes l'clernelle vérité.
31 â LITTÉRATURE FRAKÇAlSE.
Pascal veut avant tout émouvoir et troubler ceux qu'il combat et qu'il prétend réduire. Comment en douter lorsr qu'il écrit : « En voyant Taveuglement et la misère de l'homme, en regardant tout l'univers muet, et Thomme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui Vj a mis , ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une Ile déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela, j'admire comment on n'entre point en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'antres personnes auprès de moi , d'une semblable nature : je leor demande s'ils sont mieux instruits que moi : ils me disent que non ; et sur cela , ces misérables égarés ayant regardé autour d'eux et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi , je n'ai pu y prendre d'attache en considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois : j'ai recherché si ce Dieu n'a pas laissé quelques marques de soi. » Évidemment cette terrible image qui pénètre dans l'âme, et qui l'oppresse comme du poids d'un cauchemar dont elle voudra se délivrer, est destinée à donner prise sur l'intelligence à la faveur du trouble de l'imagination.
Voici maintenant une étonnante page que nul ne peut lire sans vertige. Après avoir représenté k l'homme l'infini de grandeur dans l'immensité, et acculé, pour ainsi parler, l'existence finie de l'homme k l'extrême limite où le néant comnïence , Pascal , sur le bord de l'abîme , saisit tout à coup et presque convulsivement l'atome, l'atome imperceptible aux sens , il s'en empare , il le brise , et , par un effort imprévu, il en fait sortir l'infini : « Mais pour présenter k l'homme un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces
TEMPS UOOERNES. 313
reines, des humeurs dans ce sang , des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que divisant encore ces dernières choses , il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours, il pensera peut-être que c'est Ik l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir Ik dedans un abime nouveau. Je lui veux peindre non-seuleineiit l'univers visible , mais l'immensité qu'on peut conce- Yôir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers dont chacun a son firmament , ses planètes , sa terre , en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre , des animaux , et enfin des cirons dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné-, et trouvant encore dans les autres la même ûkose sans fin et sans repos , qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue. » Il est vrai» la tête se perd, le regard s'éblouit , la raison se trouble dans cette conception étrange, disons plus, dans cette vision , où Pascal , mêlant le monde de la matière et celui des idées, transporte dans l'ordre physique une propriété des nombres qui peuvent en effet se multiplier indéfiniment par la pensée , en deçà de l'unité comme au delà; mais qu'on y prenne garde, le croyant sincère a frappé l'imagination de l'incrédule , et étourdi le rebelle qu'il veut soumettre.
Pascal a des griefs sérieux contre les témérités de la raison, mais il n'a pas de haine contre la raison elle-même. Sans doute il a jeté sur le papier d'éloquentes invectives : « Connaissez donc, superbe,.quel paradoxe vous êtes k vousmême. Humiliez-vous» raison impuissante*, taisez-vous, nature imbécile-, apprenez que l'homme passe infiniment l'homme , et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. » Il est encore bien ému et bien véhément lorsqu'il s'écrie : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre^ dépositaire du vrai , cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire
310 LITTÉRATURE FRANÇAISB.
Enfin , dans l'absence des maîtres légitimes, entre Malherbe qui ne l'aurait pas toléré et Roileau qui en a tiré vengeance, il y a eu place pour la royauté littéraire de Chapelain.
La plupart des héros de cette époque ont été des victimes de Boileau, et il convient de rappeler ici le châtiment qu'ils devaient recevoir plus tard , et qu'ils avaient déjà mérité. Ce n'est pas qu'ils fussent tout k fait sans valeur, carCotio lui-même a fait un joli madrigal aussi bien que Desmaretz de Saint-Sorlin ^ mais ils manquaient de goût et ils avaient une ambition et des succès illégitimes qui provoquaient les rigueurs de la critique. Une revue rapide de ces auteurs déchus indiquera les travers de ce temps. Le plus considérable et le plus encouragé fut le travestissement de l'antiquité dans des fictions romanesques qui sont , pour la plupart, une peinture détournée et partiellement fidèle delà société contemporaine. Déjà sous le costume et sous le nom de ses bergers, mêlés aux druides de la Gaule et ans conquérants germains, d'Urfé avait déguisé des personnages et des aventures de son temps , lorsque M"® de Scuderi s'empara des héros de la Perse et de Rome pour représenter les mœurs , le langage , les caractères des habitués de l'hôtel Rambouillet : on aimait à reconnaître Julie d'Angenne sous les traits de Mandane oudeClélie, et M. de Montausier n'était pas fâché de devenir Artamèue ou Brqtas. C'était un caprice de tous ces beaux esprits, et le plaisir qu'ils y trouvaient était plus encore de l'égoïsme que du mauvais goût. Le royaume de Tendre, dont la carte est dans la Clélie, n'est pour nous qu'un jeu puéril -, pour les initiés , c'était une analyse délicate de l'amour ingénieusement figurée. On peut détacher du Cyrm et de la Gèlie des portraits habilement tracés et des conversations conduites avec un art infini. L'intérêt romanesque a disparu , mais il subsiste encore dans les romans de La Calprenède , qui ont précédé de quelques années ceux de M"® de Scuderi. On sait que M°*^ de Sévigné se reprochait de les lire , mais elle ne pouvait s'en défendre. Ce Gascon , qui ne manquait ni d'imagination ni de cœur, avait eu l'ambition, sans con-
Qaitre Thistoire , de peindre dans Cassandre le partage de l'empire d'Alexandre , dans Cléopâtre les dernières convulsions de la république romaine, et dans P/iaramond l'éta- Uissement de l'empire des Francs : il n'a réussi , comme l'a lit Boileau , qu'à peindre des Gascons d'après lui-même ^ mais il les introduit dans une action attachante, et il leur lonne des sentiments d'honneur hyperbolique qui échauffent le cœur. Lorsqu'on le lit , on se croit haut de plusieurs H>udées et capable de pourfendre des géants. Son Artaban îst resté , au moins dans la langue, un type de fierté. Dans le même temps, Gomberville, qui trouvait profanes et de pernicieux exemple ces compositions chevaleresques et sentimentales, a écrit dans une intention plus morale le Polexandre , Tom^n édifiant et inextricable dont les héros raisonnent sur la grâce k Ta manière de Jansénius et de Saint-Cyran. C'est ainsi que le bon évêque de Belley, Camus dePontcarré, du temps de VAstrée, opposait à Céladon des pastorales mystiques et malheureusement illisibles. Le roman était un cadre k la mode qui se prétait k tout complaisamment.
Il faut dire quelques mots des catastrophes épiques qui signalèrent cette époque ; ce sera le moyen de payer la dette de la postérité aux ambitieux qui , tout en échouant dans des entreprises au-dessus de leurs forces , laissent cependant un souvenir. Que le sillon ait été creusé par la gloire ou par le ridicule , pourvu qu'il soit profond , il ne s'efface pas dans le champ de l'histoire. A ce titre Scuderi , Chapelain , Desmaretz de Saint-Sorlui , Saint-Amant , ne doivent pas être passés sous silence. D'ailleurs Chapelain et Scuderi nous fourniront l'occasion d'exhumer quelques beaux vers. On sait la lamentable histoire de la Pucelle de Chapelain. Ce poëme, lentement élaboré, prôné longtemps k l'avance, qui promettait au monde une autre Enéide , ne s'est produit que pour subir les affronts de Tennui et du ridicule. Boileau ne s'en est pas trop moqué : rien n'est plus lourd ni plus fastidieux, et on se demande par quelle grâce d'état l'auteur a eu le courage de composer ce que
personne ne devait avoir la force de lire. Quoique Chapelain ait frappé d'une empreinte vigoureuse quelques vers énergiques, il n'en est pas moins prosaïque par essence; c'est un esprit méthodique et minutieux , n'oubliant rien et disposant tout symétriquement. Il pousse si loin le scrupule que, parlant d'un fruit dont Agnès Sorel doit être empoisonnée , il nous dira que c'était
Une pomme fort belle Qu'en langage fruitier de Calville on appelle ;
et qu'après avoir peint le jeune Roger montrant à deux visiteurs les tableaux de la galerie de Fontainebleau et leur en expliquant les sujets , il ajoutera :
Roger lève la canne et la voix à la fois, L'œil s'attache à la canne et Foreille à la voix.
Fils de notaire , Chapelain aurait été incomparable dans 1^ profession de son père : ses descriptions sont des inveit" taires et des états de lieux ^ je n'en veux qu'un exemple ^ mais il sera frappant. Il s'agit du bûcher préparé poa^ Jeanne d'Arc ! Je fais grâce au lecteur de la première coucha de souches enduites de poix , sur laquelle les exécuteur^ placent
Une seconde couche Et la souche d'en haut croise la basse souche; Mais pour donner au feu plus de force et plus d'air, Le bois en chaque couche est demi-large et clair. A la couche seconde une troisième est jointe, Qui , plus courte , la croise, et commence la pointe; Plusieurs de suite en suite à ces trois s'xyoutant Toujours de plus en plus vont en pointe montant.
Rien n'est plus exact ; mais il est à craindre que celui qui dresse le bûcher avec tant de précision et de sang-froid ne connaisse pas le prix de l'héroïque victime qu'il va consumer. Malheureuse Jeanne d'Arc , combien d'outrages t'étaient réservés !
ïous avons promis quelques beaux passages de la Pu* e, et, en effet ,
II en est jusqu'à trois que Ton pourrait citer.
ters sur Dieu touchent au sublime , le sujet élève le te , et ce morceau de théologie chrétienne est vraiment tique. Rien n'est plus imposant que le début :
Loin des murs flamboyants qui renferment le monde, Dans le centre caché d^une clarté profonde Dieu repose en lui-même , et vêtu de splendeur, Sans bornes > est rempli de sa propre grandeur.
images, où l'éclat laisse subsister l'obscurité, reprélent noblement l'impénétrable mystère de la puissance lie. La suite du morceau n'est pas indigne du comicement. Il faut aussi louer la marche de l'armée de ries YII, k laquelle Jeanne d'Arc a donné l'élan de son ^isme, et qu'elle emporte vers les murs de Reims, où >i doit être sacré :
Tout marche , et le soldat en son ardeur extrême , Rapidement vers Reims se porte de lui-mesme : On voit , comme à Tenvi , les drapeaux ondoyans Vers la sainte cité d'eux-mesmes se ployans ; Le cri des bataillons imite le tonnerre , Leurs pas, plus sourdement, font résonner la terre : La poussif se lève et compose une nuit Qui du camp disparu ne laisse que le bruit.
sonnait la comparaison de Talbot , en danger de mort §cidé k mourir héroïquement , avec un lion d'Afrique uré de chasseurs. Le roi des forêts se résout k la mort 1 ne peut éviter :
Il y va sans faiblesse, il y va sans effroi. Et la devant souffrir, la veut souffrir en roi.
Mmt encore tirer de l'ode qui commença le renom poé- 6 de Chapelain cette image de Richelieu insensible aux
Après de tels vers, il semble qu'il n'y ait qu'à désespérer, et cependant le même poème nous fournira quelques traits que les meilleurs poètes ne désavoueraient pas. On sait que rinexorable juge de Scuderi, Boileau, aimait k citer le début du septième chant :
Il n'est rien de si doux pour un cœur plein de gloire. Que la paisible nuit qui suit une victoire.
Il aurait pu mettre encore dans sa mémoire cette comparaison entre Alaric recevant sans orgueil les hommages des peuples et l'Océan que le tribut de tant de fleuves ne trouble pas dans son calme majestueux :
Tel on voit TOc^an recevoir cent rivières Sans être plus enflé ni ses ondes plus fières.
Voici une autre comparaison , également concise , également poétique :
Il mourra glorieux , de noble sang noyé , Comme un foudre s'éteint quand il a foudroyé.
Ailleurs Scuderi saura peindre en quelques traits bien choisis le contraste du calme des eaux dans une rade et de IV gilalion des flots du dehors :
En un lieu retiré solitaire et paisible
La mer laisse dormir sa colère terrible ,
Et sous deux grands rochers qui la couvrent des vents,
Elle abaisse Torgueil des flots toujours mouvants.
Tout le monde connaît ces deux vers tirés de la description des enfers :
Et ce mélange affreux, qu'accompagne un grand bruit, Luit éternellement dans réternelie nuit.
J'apporterai pour les curieux un dernier exemple plus surprenant encore, et qui nous montre Scuderi devançant Racine dans des vers d'une simplicité sublime. On trouve»
en effet, au dixième chant d'Alaric, ce passage sur Christine ; elle saura, dit le poëte,
Que la crainte dé Dieu commence la sagesse; Et comme la sagesse est le souverain bien , Elle craindra le ciel et ne craindra plus rien.
Celui qui pouvait, même accidentellement, écrire ainsi est inexcusable d'avoir fait tant de vers détestables, et c'est justice que son nom ait été préservé de l'oubli par la satire pour qualifier plaisamment les écrivains outrecuidants qui inondent le monde de leurs ouvrages, et qui, toujours satisfaits d'eux-mêmes , offensent cruellement les gens de goût.
Si nous nous sommes arrêté quelque temps devant Chapelain et Scuderi, parce qu'ils ont dans le ridicule une physionomie distincte, nous ne dirons qu'un mot de quelques autres écrivains médiocres qui ont également échoué dans l'épopée. Le Moue sauvé de Saint-Amant, queChapelain loue beaucoup comme « peinture parlante, » contient en effet un grand nombre de descriptions dont quelques-unes ne sont pas sans mérite-, mais le poëte ignore l'art de choisir les détails, et il passe sans scrupule de la noblesse h la trivialité ^ il n'est pas plus heureux dans le choix des mots , de sorte que son idylle biblique ou héroïque , qui d'ailleurs ne se compose guère que d'épisodes cousus sans art , présente tous les genres de disparates et de dissonances. Cependant Saint-Amant n'était pas sans mérite, et dans ses vers de cabaret il a une vigueur et un entrain , une propriété d'expressions qui font de lui un des modèles du genre. Il était ignorant, et se vantait de son ignorance comme de son goût pour la bonne chère*, mais il ne manquait pas d'esprit, et on jugerait mal son talent et sa destinée si on s'en rapportait au portrait de fantaisie que Boileau a tracé. Desmaretz de Saint-Sorlin , qui fut de son temps un personnage haut placé et en faveur auprès de Richelieu , collaborateur tragique du cardinal ministre, a fait, sous le titre de Clovis, poëme épique, un roman insipide en vers
détestables. Il méprisait Homère, à bon droit, puisqu'il s'admirait lui-même. Ce fut le premier adversaire des anciens. Ce poète bizarre s'imagina que Dieu lui avait dicté les derniers chants de sou poëme, tant il les avait écrits avec facilité. Il prit sa manie pour une inspiration divine. Avant de devenir visionnaire lui-même, Desmaretz avait pris a partie quelques singularités de cette maladie mentale dans une comédie qui fut fort applaudie : caricature à la vérité assez amusante, où les vers ont un tour facile, mais qui serait complètement oubliée si Molière n'en eût tiré le caractère de Rélise pour ses Femmes savantes et quatre vers qui se retrouvent presque textuellement dans la scène de Vadius et de Trissotin. Il parait que Desmaretz finit par se croire prophète , et il est certain que ce méchant écrivain porta i'animosité jusqu'à la fureur dans ses pamphlets antijansénistes, qui lui attirèrent de la part de Nicole une verte réplique épistolaire qui a pour titre, comme sa comédie, les Visionnaires.
Le Saint Louis du père Lemoyne , que Boileau a épargné , conserve encore quelques admirateurs sur la foi d'un passage souvent cité et véritablement poétique sur les tombeaux des rois d'Egypte. C'est là que le poète nous montre ces ombres royales qui , encore éclatantes et riches ,
Semblent perpétuer, malgré les lois du sort, La pompe de leur vie en celle de leur mort.
C'est là encore que
Vingt siècles, descendus dans cette sombre nuit, Y sont sans mouvement , sans lumière et sans bruit.
Mais il n'en est pas moins vrai que cette épopée, qui dénature par une fable romanesque un sujet vraiment héroïque, est mortellement ennuyeuse. Le père Lemoyne est un bel esprit prétentieux qui rencontre rarement la grandeur, qui gâte des sentiments vrais par une fausse énergie d'exprès-
sion , comme lorsqu'il fait dire au Soudan d'Egypte parlant des chrétiens :
Déjà dans notre sang ils plongent leur pensée.
Il va aussi loin que Du Rartas et Théophile dans ce genre de mauvais goût qui prête des intentions et non des sentiments aux objets inanimés lorsqu'il dit :
Le jour meurt , et le bruit avec le jour mourant , Pour en porter le deuil les ténèbres descendent.
Ces ténèbres, qui portent le deuil du jour, valent bien a le traître poignard qui rougit de honte » dans Théophile. Le même travers avec plus de prétention encore , puisque l'antithèse se joint à la métaphore , se produit dans cet incroyable distique du même poëme :
Les arbres à leur tour prennent part à la fête ; Ne le pouvant des pie^, ils dansent de la tête.
Il fallait noter ces traits au passage pour faire comprendre combien sera opportune la venue de Boileau , et sa colère légitime.
L'époque qui enfantait en si grand nombre des poèmes si prétentieux et si ridicules, k côté de chefs-d'œuvre qui auraient dû décourager ces ambitieux impuissants» produisit naturellement dans l'ordre politique un autre avortement, ce fut la Fronde, trop frivole comme guerre civile, trop sérieuse comme crise ministérielle. Au fond ce n'était qu'une mutinerie. On vit alors s'agiter avec une ardeur fébrile et une impuissance radicale les forces que la royauté avait domptées sous Richelieu, et qui essayaient de lutter encore, moins par passion que par réminiscence, à la faveur du mécontentement qu'excitait un gouvernement sans élévation et sans vigueur. Le mouvement et le bruit n'étaient qu'à la surface : aucun parti , ni même aucun des chefs, ne voulait résolument ce qu'il désirait ^ imprudences , bravades , défections , toutes les misères, toutes les vanités, toutes les perGdies des cabales
326 LlTTÉRATL'aE FRANÇAISE.
troublaieDi le repos de la France sans la mettre en péril, et donnaient matière et carrière a l'esprit railleur de la nation. Des couplets de Blot, des triolets de Marigny, des récits en vers burlesques, des pamphlets piquants, des satires amères , de grossiers libelles , et même quelques dissertations pesamment prétentieuses de politique conjecr turale qui ont fait illusion à quelques historiens sur la portée de cette crise, que Voltaire a si bien jugée et si finement décrite , tels sont h peu près les produits littéraires de la Fronde dont Scarron fut l'Homère burlesque.
Avant d'arriver à ce poète, il faut signaler en passant, parmi les adversaires du cardinal , un personnage singulier qui a laissé, dans des lettres qu'on lit encore, des traces nombreuses et piquantes de son animosité : c'est le médecin Guy-Patin, qui a eu en toutes choses non le privilège da bon sens, mais le mérite de la sincérité. C'était un franc Picard , toujours prêt à s'échauffer. Au reste il n'avait de méchant que l'esprit, mais il l'avait terriblement; au fond c'était une bonne âme. Cruel en paroles et même, si l'on veut, avec sa lancette, qui a tiré plus de sang que l'épée d'un raffiné, il était de feu pour le bien d'autrui, serviable, désintéressé , un vrai médecin selon le cœur d'Hippocrate. Ce qui nous touche davantage , c'est qu'il est écrivain natarel, plein de saillies, et qu'il écrit , ou plutôt qu'il cause, pour dire ce qu'il pense. Railleur par tempérament, opi-* niàtre et par-dessus tout loyal , il était prédestiné h faire cause commune avec les mécontents. Le rusé, le cauteleux Mazarin était fatalement dévoué aux sarcasmes de ce Picard fou de loyauté au point de vouloir eu faire le pivot de la politique. « Pardonnez k ma passion, disait-il; je voudrais qu'il n'y eût point tant de méchants et que le monde se voulût amender. » Ou bien encore : « J'ai peur que la vertu ne finisse ici , tant je vois de corruption. » El mieux : u J'aime sur toutes choses la candeur, la pureté , la simplicité. )) Enfin : « J'aime mieux justice que toutes choses : qu'elle se fasse ou que le monde périsse. » Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ces sentiments le principe de la
colère anti-mazarine de Guy-Patin : cette haine vivace, inextinguible, il la contenait avant qu'elle eût rencontré Toccasion d'éclater. Aussi comme elle se délecte et s'épanche contre celui qu'il appelle le a Pantalon sicilien, » jusqu'à ce que désarmée, mais non éteinte par la mort de son plastron et changée en suprême dédain, elle s'écrie à la veille des magnifiques funérailles du ministre-roi : u Mais laissons-lk ce filou. » Laissons aussi son détracteur. Les curieux peuvent aller chercher dans sa correspondance ses mordantes épigrammes : ils y trouveront autre chose encore, car, outre la passion politique, Patin a la passion médicale, sans parler de sa cordiale inimitié contre les jésuites. Ce qui excuse tant d'emportement , c'est que ces lettres étaient des confidences intimes : c'est aussi ce qui les sauve de l'oubli.
Les frondeurs épuisèrent leurs traits contre Mazarin , qui ne s'en émut guère et qui ne s'inquiéta même pas beaucoup des arrêts d'exil et de confiscation lancés par le parlement : il suivait sa politique et dirigeait de loin les affaires. Pendant que son docte et fidèle bibliothécaire Gabriel Naudé recueillait avec un soin religieux, pour en donner une collection complète , les pamphlets qui arrivaient de tous les points de l'horizon, le cardinal, bien assuré que l'orage passerait et ayant ses raisons pour compter sur l'opiniâtreté de la régente, ne se mit pas en frais de réponse *, il avait mieux k faire que de prendre des écrivains k gages : aussi ne trouvons-nous en son honneur qu'un seul écrit , boutade indépendante d'un écrivain qui n'avait pas le cerveau trèssain , mais qui aimait k jeter des défis qu'il soutenait courageusement. Cet homme singulier dont on a voulu , bien k tort, faire un homme de génie, c'est Cyrano de Bergerac. Il avait , sans aucun doute beaucoup d'esprit ^ il l'a prouvé dans le Pédant joué, comédie mauvaise k la vérité, mais riche de traits comiques, d'intentions plaisantes, et d'où Molière a pu tirer deux scènes excellentes ^ il avait même une certaine vigueur de talent qui éclate çk et Ik dans la tragédie ù'Agrippine; quant k l'imagination, il est inutile de dire,
après ses voyages dans la lune et aux régions du soleil , qu'il la portait jusqu'à l'extra vagance. Toutefois sa yéritable supériorité est dans l'outrage : personne n'est plus insolent à provoquer, et on peut dire qu'il insulte admirablement ] mais au moins ne se cacbait-il pas pour faire ce vilain métier, et il était toujours prêt k soutenir son dire l'épée au poing. Le nombre des adversaires ne l'effrayait pas , et si dans sa Lettre aux frondeurs il les provoque en masse , il était homme , comme un autre Rodomont , ï vider sa querelle en champ clos. Tel fut l'unique champion de Mazarin. Malheureusement le plus opiniâtre des frondeurs , Paul Scarron , n'était pas en mesure de répondre à un défi de ce genre -, aussi M. de Bergerac ne le provoqoet-il pas au combat : il se contente de montrer dans les souffrances physiques du poète burlesque une expiation des torts de sa langue dès longtemps prévus par la Providence : K Considérez en lui , dit-il , de quelles veines le ciel châtie la calomnie, la sédition et la médisance. Venez, écrivains burlesques , voir un hôpital tout entier dans le corps de votre Apollon : il meurt chaque jour par quelque membre , et sa langue reste la dernière afin que ses cris nous apprennent la douleur qu'il ressent. »
Cyrano , dans son zèle ministériel , le prend de biea haut avec ce pauvre Scarron, coupable, il est vrai, d'avoir mis en vogue le genre burlesque qui donna le ton aux mazarinades. Mais Scarron avait par surcroit un autre tort plus grave peut-être aux yeux de son détracteur : il ne faisait pas de pointes , et Cyrano était passé maître dans ce faux goût qui nous venait de l'Italie ^ il hérissait son style, qui lui paraissait merveilleux , de ces traits où l'imagination vivifie ridiculement des abstractions , et où l'esprit joue puérilement sur les mots -, car c'est là le double secret de ce travers qui fut alors une véritable manie , et dont Boileau , après Molière , a signalé et réprimé les excès. Boileau ce grand redresseur de torts littéraires, et si judicieux dans sa haine contre les pointes , a peut-être poussé trop loin la sévérité contre le burlesque, qui au moins dans Scarron est
plutôt une espièglerie de l'esprit qu'une dépravation du goût. Toujours est-il que ce fut une mode, ou si l'on veut, une épidémie au temps de la régence , et à ce titre nous lui devons une place aussi bien qu'à l'écrivain qui en fut l'inventeur et qui en est resté le modèle.
La maladie bizarre et cruelle qui atteignit Scarron jeune encore, et qui arrêta dès le début ses succès dans le monde , avait laissé vivre dans ce corps difforme un esprit pénétrant et railleur ; pour se venger gaiement et alléger ses souffrances physiques, le spirituel malade se prit à défigurer le monde à son image : ses ennemis naturels furent dès lors la noblesse , la grandeur, la régularité. Il fit grimacer les figures héroïques et ramena les belles créations du génie antique aux proportions mesquines de la bourgeoisie et de la populace; il donna aux dieux et aux héros les mœurs du Marais, le langage de la rue Saint- Denis. Ce travestissement pratiqué par un esprit naïf dans son affectation , délicat sous sa grossièreté d'emprunt , surprit et charma le public. Le burlesque saisit brusquement toutes les imaginations. Il avait au moins pour réussir le mérite de la nouveauté , car il ne ressemblait que par le nom aul caprices de bouffonnerie triviale qui est le burlesque des Italiens. Le burlesque de Scarron est la transformation des caractères et des sentiments nobles en figures et en passions vulgaires opérée de telle sorte que la ressemblance subsiste sous le travestissement , et que le rapport soit sensible dans le contraste. Le procédé de notre poète diffère de la parodie en ce qu'il conserve à ses personnages leur rang et leur condition en abaissant leur langage et leur mœurs , et cette opposition est un élément de plus pour le comique.
Outre le travestissement des caractères , une des sources les plus fécondes du comique de Scarron , ce sont les anachronismes ou le transport des temps modernes dans l'antiquité. Ainsi lorsque Énée aborde sur le sol africain, il veut avant tout apprendre si les habitants de ce rivage
Sont chrétiens ou mahométans.
Didon ouvre ses repas par le benedicUe ; elle rend la justice sans prendre d'épices. Junon , après avoir rebâti les murailles de Samos , l'exempte de tailles ; elle y fonde deux ou trois collèges « avec de fort beaux privilèges » : quant à la nymphe Déiopée que la déesse promet k Éole pour prix de ses services, voici quelques-unes des qualités qu'elle lui apportera en dot :
Elle entend et parle fort bien L'espagnol et Titalien :
Le Cid du poëte Corneille Elle le récite à merveille, Coud le linge en perfection Et sonne du psaltérion.
Les traits de ce genre, qui sont nombreux, venant k l'improviste , causent maintes surprises qui donnent aux nerfs de vives secousses.
Un autre artifice de Scarron , c'est de mêler la critique littéraire h la charge morale. Toutes les fois que l'auteur qu'il travestit prête k la censure , il relève les invraisemblances avec une malice ingénue et sans paraître y songer. Ainsi , même en admirant Virgile , on trouve qu'Énée et son compagnon séjournent bien longtemps dans le brouillard qui les enveloppe et les dérobe k la vue de Didon ; aussi n'est-on pas fâché d'entendre Achate « dire au sieur Énée » :
Passerons-nous ici Tannée?
La réflexion jetée après la paraphrase de l'exclamation de Salmonée , discite justitiam moniti, est du même genre et
non moins piquante :
Cette sentence est bonne et belle ; Mais en enfer à quoi sert-elle?
C'est par ces traits de critique saine et ingénieuse , par le rapport constant de la caricature au modèle , par le sel , la vivacité et le naturel de la plaisanterie, que Scarron désarme parfois le rigorisme des gens de goût, et c'est pour cela,
sans doute , que Racine, qui n'osait pas sur ce point rompre en visière à son ami Despréaux , n'en lisait pas moins en se cachant de lui et à ia dérobée quelques pages de V Enéide travestie. Avouons-le cependant, malgré tout l'esprit de Scarron , ce long travestissement du génie antique ne supporte pas une lecture suivie^ car, k l'honneur du cœulr humain , de toutes les monotonies , celle de la raillerie est peut-être la plus insipide. Le burlesque veut être pris à petite dose. On se fatigue bientôt, on ne tarde pas k se reprocher de rire de ce qu'on devrait admirer, et la surprise de plaisir arrachée h notre malignité par la vivacité imprévue et le tour ingénieux d'une plaisanterie indiscrète s'évanouit au réveil des nobles sentiments qui sont le véritable aliment et le nerf de l'intelligence humaine. Boileau montrera plus tard comment on peut sans irrévérence ni outrage badiner avec le genre héroïque , lorsque prenant à rebours la méthode de Scarron , il assaisonnera par le merveilleux de l'action , par l'héroïsme des poses , et par la noblesse du langage , les incidents et les personnages d'une fable comique.
N'en déplaise k Cyrano de Bergerac, le burlesque de Scarron n'est pas un sacrilège inexpiable -, mais quelle que soit l'habileté de cet écrivain dans un genre faux que ses imitateurs et notamment d'Assouci ont rendu méprisable , quelque soit l'entrain de bouffonnerie de ses comédies, qui ont eu l'honneur d'égayer l'adolescence de Louis XIV, le bagage littéraire de Scarron serait presque nul pour la postérité , s'il n'avait pas écrit le Roman comique et des Nouvelles qu'on lira toujours avec intérêt. Ce sont des modèles d'ingénieuse narration. On sait qu'une des plus^ belles scènes du Tartufe est empruntée aux Hypocrites, et que l'héroïne de la Précaution inutile a fourni quelques traits k la naïve figure d'Agnès. Quant au Roman Comique, malheureusement inachevé , il vivra longtemps encore par le naturel des pensées , la pureté du style , le dessin ferme et délicat des caractères , le comique des situations. Ces premiers livres nous ont fait connaître des physionomies
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qu'on n'oublie pas : Destin et l'Étoile , ce couple gracieux et digne dans une misérable condition ^ Ragotin avec ses risibles colères , sa petite taille disgracieuse , ses hautes visées de poète et d'amant; la Rancune issu de Panurge en ligne directe , et enfin le grand et flegmatique la Raguenodière. Ce n'est pas un pinceau vulgaire qui a dessiné cette galerie de portraits. Ce Roman, tableau de mœurs véritables tracé au moment même où le roman servait de cadre à tant de peintures fausses et maniérées , donne seul la mesure du talent de Scarron , et montre ce qu'il aurait pu faire si écrivant h loisir, il eût suivi les inspirations do bon goût au lieu de s'abandonner aux caprices de l'esprit et de l'imagination.
En groupant ainsi , au terme de cette période , des écrivains que le grand siècle qui va s'ouvrir a dédaignés et éclipsés, nous n'avons pas cherché, nous n'avons pas pu éviter un contraste qui se présentait de lui-même. L'histoire des lettres offre ainsi de curieuses péripéties ; elle a encore ses bizarreries qu'il faut noter an passage , et puisque Scarron nous est venu le dernier dans cette revue, comment ne pas remarquer la singulière destinée qui attache le souvenir de ce poète burlesque aux amusements du jeune âge et aux consolations de la vieillesse du plus majestueux des rois? On sait en effet que le jeune Louis XIV s'était engoué des comédies de Scarron au point de se faire jouer trois fois en un jour YHérilier ridicule ; et plus tard, le même prince n'aura d'autre allégement au poids de l'insurmontable ennui de ses dernières années que la présence assidue et les entretiens de la veuve de son premier amuseur, Françoise d'Aubigné , assise alors sur les marches da trône, et qui s'appellera madame de Maintenpn , conseillère et femme du maître de la France.
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