CHAPITRE V
Déclin de Louis XIV. — SymptAmes d'un esprit nouveau. — Fénelon en lutte avec Bossuet. — Ses succès comme orateur et comme précepteur, — Sa disgrâce. — Télémaque. — Massillon. — Caractère de son éloquence. — Historiens. — Mémoires de Saint-Simon.
Nous avons déjà entrevu, au passage, bien des ombres mêlées a l'éclat du siècle de Louis XIY, et nous venons de surprendre de graves symptômes qui donnent de tristes pressentissements. Le regard pénétrant de La Bruyère a saisi, sous cette enveloppe brillante qui couvrait déjk tant de misères, de corruption et de scepticisme, les causes secrètes de l'agitation qui troublera et qui emportera les esprits pendant le siècle suivant. Dès lors tout commence k décliner. L'activité des intelligences n'est plus entretenue que par la recherche des moyens de guérir les maux qu'on éprouve et de prévenir ceux qu'on redoute ; le pouvoir absolu s'affaisse sous le poids des fautes commises et de la responsabilité qui retombe sur lui seul. Au dedans, le silence succède aux acclamations, et du dehors arrivent, par la voix des réfugiés , des cris accusateurs et des imprécations. La révocation de l'édit de Nantes, qui devait accomplir l'unité de croyance , favorisa les progrès de l'incrédulité. Les docteurs delà foi, débarrassés d'un contrôle aussi utile qu'il paraissait incommode , s'endormirent dans une sécurité trompeuse y et lorsque les grandes intelligences , qui s'étaient formées dans les luttes de la parole, quand la contradiction était permise ^ se furent éteintes , personne parmi les successeurs des Bossuet , des Fénelon , des Massillon , ne se trouva prêt pour le combat contre des adversaires d'une autre sorte qui ne se contentaient plus de discuter quelques points de doctrine, et qui prétendaient non pas k réformer, mais k détruire. Mais reprenons la suite des faits, où nous trouverons encore l'occasion de contempler de nobles figures.
Dans le même discours où La Bruyère, devançant le jugement de la postérité, mettait Bossuet au rang des Pères de
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l'Église, il (lisait aussi, en parlant d'un autre prélat qui commençait k partager avec lui l'admiration publique : a On sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation , soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire , soit qu'il explique ses pensées dans la conversation. Toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent , il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse ; on est assez heureux de l'entendre , de sentir ce qu'il dit et comme il le dit; on doit être content de soi, si l'on emporte ses réflexions et si on en profite. » Ce rare esprit, qui méritait ainsi d'être loué k côté et presque k l'égal de Bossuet, c'était Fénelon. Leur panégyriste commun ne prévoyait pas que l'Aigle et le Cygne, comme les appelle Voltaire, seraient bientôt aux prises l'un contre l'autre , et que lui-même deviendrait partie dans le procès en combattant contre le quiétisme. Les deux rivaux étaient dignes de se mesurer. Nous avons vu déjk quel était l'ascendant du génie de Bossuet; apprenons d'un témoin qu'on ne récusera pas quel était le charme et la séduction du génie de Fénelon : u Ce prélat, dit Saint-Simon, était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait , ainsi que dans toute sa personne , c'était la finesse , l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait eff'ort pour cesser de le regarder. On ne pouvait le quitter, ni s'en défendre , ni ne pas chercher k le retrouver. C'est ce talent si rare , et qu'il avait au suprême degré , qui lui tint tousses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute , et qui , dans leur dispersion , les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour
se tenir de plus en plus à lui , comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. » Cette attente , on le sait, devait être vaine. Fénelon était destiné à mourir dans son exil , où il a laissé de si touchants souvenirs, précédant au tombeau Louis XIV, qui Tavait disgracié , mais consolé de tout par l'espérance de retrouver ceux qu'il avait tant aimés , le duc de Bourgogne, son élève, et Beauvilliers , qui avait partagé l'honneur de cette difficile éducation.
La plus grande gloire de Fénelon est d'avoir excellé dans l'art de nourrir et de diriger l'esprit de l'enfance. Il l'a prouvé d'abord dans son humble ministère auprès des nouvelles converties, d'où sa première expérience a tiré un livre exquis, le traité de Y Éducation des filles, et plus tard auprès du duc de Bourgogne, dont il sut faire un prince accompli. Son caractère était merveilleusement disposé pour cette tâche à laquelle toutes les lumières de l'esprit ne suffisent pas : c'était un mélange exquis de tendresse et de force, de complaisance et de fermeté, de patience et de souplesse, où l'énergie se tempérait de grâce. Le plus sûr moyen de maîtriser l'enfance est de l'aimer et de ne la craindre pas , de se dévouer sans s'asservir , et cette affection courageuse , qui prévient toute faiblesse et toute violence, est le point d'appui et le levier de l'autorité. Les enfants ont une stratégie pleine d'artifices que le sang-froid peut seul déjouer : céder avec mollesse ou résister avec emportement, c'est se trahir également à ces petits regards pénétrants et impitoyables \ soit qu'ils lassent ou qu'ils irritent, ils sentent leur avantage et ils en profitent en tyrans consommés. Il faut avec eux du caractère et de l'âme : de l'âme pour les attirer, du caractère pour les dominer. Ces deux qualités , Fénelon les possédait dans un rapport plein d'harmonie ; il en usa pour prendre sur son élève l'ascendant nécessaire , et dès lors il put instruire avec fruit cette jeune et riche intelligence , frémissante encore par intervalles, mais domptée et disciplinable. C'est pour ce royal
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enfant , « né terrible, dit Saint-Simon, et dont la jeunesse fit trembler, » que Fénelon a composé ces Fables si ingénieuses et si attachantes qu'on lit encore après celles de La Fontaine *, ces Dialogues des Morts où tant de leçons de saine morale sont données par des personnages réels, dont le langage est conforme k leur rôle et à leur caractère historiques ^ enfin , le Telémaque^ qui rendit irrémédiable la disgrâce de l'imprudent et vertueux précepteur, et qui est de tous ses titres k l'admiration de la postérité le plus considérable.
Nous n'avons plus k louer ces œuvres , destinées par leur auteur moins encore a l'ornement des esprits qu'à la culture des àmes^ nous en sommes dispensé par l'appréciation qu'a faite du génie de Fénelon M. Yillemain , dans une de ses plus belles études littéraires. C'est là seulement que justice entière a été rendue au Télémaque, un peu rabaissépar Voltaire , qui n'aurait pas voulu, et pour cause , u chercher le bonheur dans les murs de Salente. » Certes, il ne l'y aurait pas trouvé. Toutefois, cette utopie d'un homme de bien est surtout un hommage k la discipline qui entretient l'ordre, quand il existe, et a Tagriculture, source principale des vraies richesses d'un État. Mais ce plan de cité idéale n'est qu'un détail dans l'œuvre du poète et du moraliste. Ce que M. Yillemain nous fait surtout admirer, c'est l'harmonie de l'ensemble, le rapport des parties au tout et la beauté des caractères : « Rien n'est plus beau , dit l'éloquent critique, que l'ordonnance du Télémaque , et l'on ne trouve pas moins de grandeur dans l'idée générale que de goût et de dextérité dans la réunion et le contraste des épisodes. Les chastes et modestes amours d'Ântiope, introduits k la fin du poëme, corrigent d'une manière sublime les emportements de Calypso', et l'intérêt de la passion se trouve deux fois reproduit, sous l'image de la fureur et sous celle de la vertu. Mais comme le Télémaque est surtout un livre de morale politique , ce que l'auteur peint avec le plus de force , c'est l'ambition, cette maladie des rois qui fait mourir les peuples: l'ambition grande et généreuse dans Sésostris ; T ambition
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imprudente dans Idoménée 5 l'ambition tyrannique et misérable dans Pygmalion-, l'ambition barbare, hypocrite, impie, dans Âdraste. Ce dernier caractère, supérieur au Mézence de Virgile, est tracé avec une vigueur d'imagination qu'aucune vérité historique ne saurait surpasser. Cette invention des personnages n'est pas moins rare que l'invention générale d'un plan. Le caractère le plus généreux dans cette riche variété de portraits, c'est celui du jeune Télémaque. Plus développé, plus agissant que le Télémaque de l'Odyssée, il réunit tout ce qui peut surprendre, attacher, instruire. Dans l'âge des passions, il est sous la garde de la sagesse , qui le laisse souvent faiblir, parce que les fautes sont l'éducation des hommes*, il a l'orgueil du trône, l'emportement de l'héroïsme et la candeur de la première jeunesse. Ce mélange de hauteur et de naïveté, de force et de soumission , forme peut-être le caractère le plus touchant et le plus aimable qu'ait inventé la muse épique. »
Le style, dans le Télémaque, est digne de la matière et de l'ordonnance des parties. Cependant Voltaire apporte à réFoge qu'il en fait une restriction maligne. Sans doute cette épopée en prose importunait un peu le poète de là Henriade. Prenant donc k partie dans un chariAant badinage, où perce quelque dépit, l'auteur du Télémaque : « J'admire fort , dit-il , votre style enchanteur, » et il s'empresse d'ajouter, « et votre prose encor qu'un peu traînante. » Nous lui répondrons : Oui, le style de Fénelon est enchanteur, mais sa prose n'est pas traînante : elle se déploie avec aisance et majesté, elle flotte comme les pUs de la chlamyde antique, et au besoin, elle a une ceinture qui accuse la forme et la vigueur de la pensée, comme elle a des couleurs et des figures qui la peignent aux yeux. Où trouver, en effet, plus d'énergie que dans celte peinture du supplice des méchants que leurs crimes ont précipités dans le Tartare : « C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels : ils ont horreur d'eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus se défaire de cette horreur que de leur propre nature. Ils n'ont pas besoin ^'autres châtiments
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de leurs fautes que leurs fautes mêmes *, ils les voient sans cesse dans toute leur énormité; elles se présentent h enx comme des spectres horribles; elles les poursuivent. Pour
s'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a séparés de leur corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connaissance en eux; ils demandent aux abîmes de les engloutir pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité ^ui les persécute : mais ils sont réservés à la vengeance qui distille sur eux goutte k goutte et qui ne tarira jamais. La vérité qu'ils ont craint de voir fait leur supplice : ils la voient, et n'ont des yeux que pour la voir s'élever contre eux ; sa vue les perce, les déchire, les arrache à eux-mêmes; elle est comme la foudre : sans rien détruire au dehors, elle pénètre jusqu'au fond des entrailles. » Qu'au spectacle de ces tortures morales on oppose l'image du bonheur de ces hommes justes, entourés d'une « lumière pure et douce qui les environne de ses rayons comme d'un vêtement, » et l'on connaîtra la souplesse de cette langue, aussi habile à représenter la sérénité des âmes vertueuses que les ténèbres et les angoisses du crime. En général , les tableaux que trace Fénelon , k l'aide de quelques traits bien choisis, sont frappants de vérité, et laissent dans l'imagination une trace profonde. Il y a dans sa manière autant de sobriété que de grandeur. Prenons pour exemple unique le court récit de la mort de Bocchoris : « Je le vis périr : le dard d'un Phénicien perça sa poitrine , les rênes lui échappèrent des mains ; il tomba de son char sous les pieds des chevaux. Un soldat de l'île de Chypre loi coupa la tête , et la prenant par les cheveux il la montra comme en triomphe h toute l'armée victorieuse. Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tête qui nageait dans le sang, ces yeux fermés et éteints, ce visage pâle et défiguré, cette bouche entr'ouverte qui semblait vouloir encore achever des paroles commencées, cet air superbe et menaçant que la mort même n'avait pu effacer, n Ni Homère, ni Dante^ ni Milton n'ont de peinture plus mâle et plus saisissante.
L'écrivain de génie qui composait de lels ouvrages pour rinstruction d'un prince aspirait aussi k gouverner les hommes. On le lui a reproché, comme si le désir du commandement était incompatible avec la vertu. Plût k Dieu que la passion du bien s'allumât jusqu'à l'ambition dans des âmes si pures et si bien trempées ! Bossuet n'aurait pas dédaigné de se mêler aux affaires publiques si le dauphin eût régné , et Fénelon s'y préparait pour l'avènement de son élève. Il voulait résolument tenter une épreuve qui n'a jamais été faite, je veux dire l'application de la morale chrétienne a la politique. C'était Ik cette chimère qui inquiétait Louis XIV , et que Fénelon poursuivait de toute la force de sa volonté, avec toute la candeur de son âme. Cette pensée se fait jour dans toutes les pages écrites pour son élève , elle se retrouve dans sa correspondance intime ^ elle est manifeste dans les conseils qu'il envoie de Cambrai au duc de Beauvillierspendantlaguerrede succession qu'il aurait voulu prévenir ^ elle est l'âme du long traité qui a pour titre les Directions de la conscience d'un roi. Fénelon croyait opiniâtrement à l'efficacité de la justice comme remède aux maux qui affligent les nations. Si nous sommes parfois étonnés des sacrifices qu'il exige dans l'ordre économique et politique au nom de la modération et de la justice, nous sommes également condamnés à ignorer quelle en aurait été la vertu. Sans doute il n'aurait pas tenté de ramener brusquement son siècle a <( l'aimable simplicité du monde naissant, » et quoique dans un de ses derniers écrits il dise : « La honteuse lâcheté de nos mœurs nous empêche de lever les yeux pour admirer le sublime de ces paroles : aude hospes contemnere opes, » et qu'il ajoute : «Heureux les hommes, s'ils se contentaient de plaisirs qui ne coûtent ni crime ni ruine! C'est notre folle et cruelle vanité, et non la noble simplicité des anciens, qu'il faut corriger 5 ^> la douceur de son caractère nous assure qu'il aurait usé de ménagements, mais aussi la droiture et la constance de sa volonté nous sont garants qu'il aurait lutté contre le dérèglement des mœurs et le goût effréné des richesses auxquels la France
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s'abandonna sous la régence du duc d'Orléans. Remarquons encore que ce grand esprit dont on a voulu faire un rêveur a vu plus clair et plus loin que Bossuet et Louis XIV du côté de la politique : il voulait que Tautorité monarchique se fortifiât en se limitant, qu'elle se mit en contact direct avec la nation pour en mieux connaître les besoins -, car s'il est vrai que Dieu donne le droit aux princes , il est manifeste que ceux-ci tirent leur force de l'assentiment et du concours populaires. Le mérite de Fénelon est d'avoir compris , en temps utile , ce qui pouvait rajeunir et retremper le pouvoir royal : lorsque plus tard on s'en avisera de nonveau , l'heure propice sera passée.
L'ambition politique de Fénelon est incontestable : elle nous parait légitime, puisqu'il prétendait la satisfaire sans rien sacrifier de sa vertu. Au reste, elle ne fut pas mise à répreuve; mais il est permis de croire que ces desseins qui se trahissaient par bien des indices, et l'importance chaque jour plus grande qu'il prenait à la cour par la double séduction de son génie et de son caractère , contribuèrent à envenimer la querelle religieuse qui fut l'occasion de sa disgrâce : « C'était , dit Daguesseau , plutôt une intrigue politique qu'une affaire de religion. >» Nous n'avons pas à débrouiller ici les obscurités du débat théologique qui agita l'Église de France pendant deux années et que le saint-siége hésita si longtemps h trancher. On finit par reconnaître dans les maximes de Fénelon quelques propositions excessives dans le sens du pur amour 5 mais le bref apostolique , devant lequel Fénelon fléchit avec tant de simplicité et de noblesse, fut bien loin de donner gain de cause aux prétentions de Bossuet, qui voulait rendre Fénelon solidaire des extravagances mystiques de madame Guyon et des impuretés de Moliuos. L'impérieuse orthodoxie de l'évêque de Meaux, emportée par l'ardeur de la lutte , exagéra les torts de son adversaire et les périls de sa doctrine ; son regard d'aigle , h l'aide de cette seconde vue que donne la passion , atteignit <lans le lointain , sous des principes en apparence inoffensifs, des conséquences que Fénelon ne soupçonnait point,
et qui, selon toute vraisemblance, ne s'en seraient jamais dégagées naturellement.
Loin de nous la pensée de déprécier ou d'élever l'un de ces grands hommes au profit ou aux dépens de l'autre : nous tenons trop k leur gloire, dont la France se décore , pour essayer de l'amoindrir ^ nous aimons mieux expliquer leur rupture par des divergences de vues qui n'altèrent ni l'intégrité de leur foi, ni la loyauté de leurs sentiments, et que les circonstances seules firent dégénérer en animosité. Tous deux avaient le sentiment des dangers que l'incrédulité , prudente encore, mais déjà répandue, faisait courir à la religion; ils n'étaient pas d'accord sur les moyens de combattre le mal. Bossuet voyait le salut de l'Église dans la science théo* logique et dans la puissance du mystère. Il craignait que ce qui restait de sentiment religieux dans les âmes ne vint k se dissiper si on ne le fortifiait par la connaissance profonde des saintes Ecritures , si on ne Tétreignait vigoureusement des inflexibles liens du dogme : théologien consommé , c'est par la théologie qu'il voulait captiver la croyance et réprimer l'incrédulité. Fénelon suivit une autre voie : il voulait assurer la religion par le sentiment de la puissance infinie du Créateur et par l'amour de Dieu ; il prétendit donner h la croyance des racines profondes , une base inébranlable , en dégageant dans toute sa grandeur l'idée de Dieu , pendant que l'amour, élevant l'âme au-dessus des intérêts de la terre , apaiserait la secrète révolte de la raison contre des mystères impénétrables. Ainsi, quand Bossuet choisissait ces mystères mêmes pour vaincre l'orgueil de la raison humaine et lui enseignait la soumission par le spectacle de son impuissance , Fénelon faisait briller devant elle les clartés de la tlicodicée, et l'emportait dans l'infini sur les ailes de l'amour divin , espérant rallier toutes les intelligences et tous les cœurs sur ces hauteurs inaccessibles aux brouillards et aux orages. C'est pour cela que Fénelon , sans dédaigner la théologie , et sans rien relâcher des règles austères du devoir, s'arrête surtout dans la métaphysique a l'idée de Dieu , et h la
charité dans la morale. Ces deux grands hommes, chrétiens sincères et alarmés, devaient se heurter en se rencontrant; mais comme le contraste de nature qui les a mis aux prises se reproduit dans la famille humaine, les routes distinctes et non opposées qu'ils ont tracées ne seront pas désertes : elles tendent au même but, et si les cœurs fermes et droits suivent Bossuet avec assurance , les âmes élevées et tendres peuvent prendre leur essor dans le sillon lumineux qui marque le passage de Fénelon.
Plus jeune que Fénelon , Massillon touche comme lui par la hardiesse de ses idées , par le goût des réformes dans l'ordre moral et politique au dix-huitième siècle, dans lequel il prolongea fort avant sa vie toujours irréprochable. Les philosophes l'ont ménagé comme Fénelon , et ne pouvant l'enrôler dans leur phalange sceptique ou incrédule , les plus habiles se sont plu k le faire considérer comme un précurseur; heureux s'ils eussent comme lui imposé k leur raison superbe le frein de la pensée religieuse ! Massillon appartenait , comme Malebranche , à l'Oratoire , compagnie à laquelle « son fondateur n'avait voulu , dit Bossuet , donner d'autre esprit que l'esprit même de l'Église , d'autres règles que les canons, ni d'autres supérieurs que les évêques, d'autres liens que la charité , ni d'autres vœux solennels que ceux du baptême et du sacerdoce; compagnie où une sainte liberté fait le saint engagement, où l'on obéit sans dépendre, où l'on gouverne sans commander, où toute l'autorité est dans la douceur, et où le respect s'entretient sans le secours de la crainte -, » et il se montra fidèle h l'esprit de cette société , qui chercha toujours à édifier le monde et jamais à le dominer. Lorsque Massillon monta dans la chaire chrétienne , Bourdaloue touchait au terme de sa carrière oratoire. L'éloquent jésuite, au bruit de ses premiers succès, qui furent éclatants, rendit hommage au talent du jeune et modeste rival qui venait de se produire, et dit avec une noble humilité ; Hune oportet crescere, me autem minui, La religion seule peut inspirer ce détachement de la gloire humaine et ce goût pour les succès
(l'autrui. Au reste, Massillon ne provoquait aucune comparaison ', il suivait sa voie et marchait au but sans ambition mondaine, avec le seul désir de ramener à Dieu les âmes égarées.
Sincère envers lui-même , il avait pénétré , par la connaissance de ses propres faiblesses et par la direction des consciences , tous les secrets du cœur humain. Cette analyse profonde et lumineuse forçait ses auditeurs à reconnaître leurs passions dans les peintures quMI leur offrait-, il les prenait à partie de telle sorte, que chacun d'eux comprenait qu'il était en cause et qu'il ne pouvait pas reporter sur autrui les conseils de l'orateur. C'est là le principe de la puissance singulière de Massillon : la sublimité de Bossuet pouvait passer par-dessus les consciences, la rudesse de Bourdalone ne les atteignait pas toujours ^ Massillon s'y établit par insinuation, il y porte la lumière, il y domine par l'ascendant de la vérité , il les échauffe de la passion qu'il éveille et qu'il combat. C'est ainsi que Louis XIV, après l'avoir entendu, se retirait toujours mécontent de lui-même, ne pouvant plus avoir d'illusion sur ses fautes.
Massillon n'improvisait pas, et sa mémoire n'avait pas cette imperturbable fidélité qui tient lieu de talent k certains prédicateurs en leur donnant l'assurance : aussi disait-il que pour lui le meilleur de ses discours était celui qu'il savait le mieux. Il avait d'ailleurs les dons extérieurs qui recommandent un orateur indépendamment de l'éloquence, une figure noble, une voix pénétrante , une majesté simple dans le maintien : son action, modeste d'abord, s'animait par degrés et se conformait aux élans de la passion , qu'il exprimait dans un langage plein de magnificence et d'harmonie. Jamais orateur ne toucha plus vivement les âmes. II opérait ainsi de nombreuses conversions et d'éclatants retours k la vie chrétienne. On a gardé le souvenir de l'effet qu'il produisit lorsque , dans le sermon sur le petit nombre des élus , il osa faire intervenir le juge suprême pour interroger la conscience des auditeurs pressés autour de sa chaire, et qu'il se demanda avec terreur si, parmi cette
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foule , Dieu trouverait une àme , uoe seule , en mesure de se présenter avec assurance devant son tribunal. Certes, le mouvement involontaire qui souleva tout k coup rassemblée entière ne fut pas un stérile frémissement de terreur et d'admiration : ces cœurs troublés et ravis résolurent de s'amender pour détourner la sentence de mort.
Massillon est incomparable dans la peinture du cœur humain , et c'est par cette pénétration de moraliste autant que par l'harmonie enchanteresse de son style qu'il a mérité d'être surnommé le Racine de la chaire. Ne prenons qu'un exemple , l'image d'une âme en proie à l'ennui qui nait de la satiété des plaisirs. « Oui , l'ennui , qui parait devoir être le partage du peuple , ne s'est pourtant , ce me semble , réfugié que chez les grands : c'est comme leur ombre qui les suit partout. Les plaisirs, presque tous épuisés pour eux, ne leur offrent plus qu'une triste uniformité qui endort ou qui lasse : ils ont beau les diversifier, ils diversifient leur ennui. En vain ils se font honneur de paraître k la tête de toutes les réjouissances publiques : c'est une vivacité d'ostentation ; le cœur n'y prend presque plus de part : le long usage des plaisirs les leur a rendus inutiles *, ce sont des ressources usées , qui se nuisent chaque jour à elles-mêmes. Semblable k un malade à qui une longue langueur a rendu tous les mets insipides , ils essayent de tout, et rien ne les pique et ne les réveille; et un dégoût affreux, dit Job, succède à l'instant à une vaine espérance de plaisir dont leur âme s'était d'abord flattée : et spes illorum abominatio animœ. Toute leur vie n'est qu'une précaution pénible contre l'ennui, et toute leur vie n'est qu'un ennui pénible elle-même: ils l'avancent même en se hâtant de multiplier les plaisirs. Tout est déjà usé pour eux a l'entrée même de la vie; et leurs premières années éprouvent déjà les dégoûts et l'insipidité que la lassitude et le long usage de tout semblent attacher à la vieillesse. »
Ce qui a maintenu la popularité de Massillon a travers le scepticisme du 18® siècle, c'est moins cette connaissance profonde de nos infirmités morales que ses hardiesses d'o-
pinion conformes aux idées qui prévalaient alors. Ainsi la philanthropie des philosophes avait disgracié la guerre et les conquêtes, et on aimait k s'appuyer de l'autorité d'un chrétien pour flétrir les conquérants dont les entreprises , considérées de plus haut et jugées des yeux de la foi , se rattachent aux desseins de Dieu sur l'humanité. Massillon ne voit que le mal qu'ils font , sans se demander si ces souffrances des peuples ne sont pas un châtiment que Dieu leur envoie. Yoici ce qu'est un conquérant pour Massillon qui a été témoin des conquêtes de Louis XIV : « Sa gloire sera toujours souillée de sang : quelque insensé chantera peutêtre ses victoires; mais les provinces, les villes, les campagnes, en pleureront : on lui dressera des monuments superbes pour immortaliser ses conquêtes -, mais les cendres ^core fumantes de tant de villes autrefois florissantes, mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté, mais les ruines de tant de murs, sous lesquelles tant de citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui, seront des monuments lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. » Quel magnifique langage! mais aussi combien devait plaire à ceux qui voulaient, avant tout et a tout prix, se reposer dans les délices de la paix cette peinture des liorreurs de la guerre et ce décri de la gloire qu'elle procure !
On savait encore gré à Massillon de montrer sur quelle base fragile s'appuyait le privilège delà naissance, et quelles charges il impose. Selon lui, l'obligation des grands est plus étroite que celle du vulgaire , parce que leur grandeur est un don gratuit, une faveur : ils n'ont naturellement aucun droit k être ce qu'ils sont. « Qu'aviez-vous fait k Dieu, s'écrie l'orateur, pour être ainsi préférés au reste des hommes, et k tant d'infortunés surtout qui ne se nourrissent que d'un pain de larmes et d'amertume ? Ne sont-ils pas , comme vous , l'ouvrage de ses mains, et rachetés du même prix? N'êtes-vous pas sortis de la même boue ? n'êtes-vous pas peut-être chargés de plus de crimes ? Le sang dont vous êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes, ne
coule-t-il pas de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain ? » Que répondre k ces pressantes questions, sinon reconnaître humblement quMl faut rapporter k Dieu les avantages de la naissance ? a Vous vous êtes trouvés, en naissant, en possession de tous ces avantages. » Beaumarchais dira soixante ans plus tard : « Vous vous êtes donné la peine de naître , » et il en conclura révolutionnairement qu'il faut détruire la noblesse; l'orateur chrétien y voit autre chose : comblé de tant de faveurs , l'homme doit les rapporter à Dieu et les lui payer en hommages : a Mesurez, dira-t-il , mesurez là-dessus ce que vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi ! vos faveurs vous font des esclaves, et les bienfaits de Dieu ne lui feraient que des ingrats et des rebelles ! » Quelle logique et quelle éloquence ! mais le Dieu qui favorise sait aussi punir : « Vos descendants expieront peutrétre dans la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude ; et les débris de votre élévation seront comme un monument éte^ nel où le doigt de Dieu écrira jusqu'il la fin l'usage injuste que vous en avez fait. » Pouvait-on annoncer plus clairement les catastrophes que préparait l'impénitence des grands ?
L'orateur ne se contente pas d'inquiéter les grands sur la valeur de leurs titres; il ose encore remonter à l'origine du droit des princes et fournir d'arguments les partisans de la souveraineté populaire ; « Le souverain, disait-il, n'est pas une idole que les peuples ont voulu se faire pour l'adorer ; c'est un surveillant qu'ils ont mis a leur tête pour les protéger et pour les défendre. Ce n'est point de ces divinités inutiles qui ont des yeux et qui ne voient point, une langue et ne parlent point, des mains et n'agissent point; ce sont, comme dit l'Écriture, de ces dieux qui précèdent les peuples pour les conduire. Ce sont les peuples qui , par ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu'ils sont; c'est à eux à n'être ce qu'ils sont que pour les peuples. Oui, sire , c'est le choix de la nation qui mit d'abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres ; c'est elle qui les éleva sur
le bouclier militaire, et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l'héritage de leurs successeurs; mais ils le durent originairement au consentement libre de leurs sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en pos* session du trône ^ mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative k leur naissance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous , les rois n'en doivent faire usage que pour nous. » Ce devoir, Louis XIV l'avait trop oublié, et le roi enfant auquel Massillon le rappelait ne devait être ni d'humeur k s'en souvenir, ni de force à le remplir.
Le nom de Massillon ferme la liste de ces grands orateurs chrétiens dont la parole ne manqua jamais à LouisXIV. Bossuet se fit entendre le premier, Bourdaloue lui succéda, et Massillon prit immédiatement la place que lui abandonnait l'éloquent jésuite. A côté d'eux, Fénelon avait paru trop rarement dans la chaire-, il y avait jeté un vif éclat, et deux sermons ont suffi pour le placer à la hauteur des maîtres : s'il n'a pas au même degré la sublimité de Bossuet , la rigueur méthodique de Bourdaloue , le pathétique de Massillon, il s'élève, il raisonne, il touche avec un naturel , un tour aisé et noble qui ne sont qu'à lui *, il a audessus de tous la souplesse , la grâce , et ce mélange du docteur et du grand seigneur que Saint-Simon lui attribue par privilège. Ces grandes renommées ne doivent pas étouffer tout à fait le bruit de quelques orateurs secondaires qui ont pu se faire écouter dans le même temps. Nous avons déjà cité Mascaron et Fléchier; il y aurait de l'injustice k passer sous silence le père La Rue, esprit orné, fécond , mâle quelquefois, et Cheminais, sitôt enlevé k l'éloquence pour laquelle il était si heureusement doué , jésuites tous deux, et qui auraient été de grands orateurs dans une époque moins féconde en hommes de génie. Parmi les protestants, il faut au moins citer les ministres Claude , Beausobre et Saurin , dont le savoir et l'éloquence ont été reconnus, même par leurs adversaires.
Nous ne pouvions qu'indiquer les richesses oratoires du
siècle de Louis XIV dans le genre religieux , tant elles sont nombreuses, grâce à l'indépendance et aux franchises de la chaire chrétienne. L'histoire ne nous donne pas le même embarras : ne pouvant être sincère dans ses jugements, fidèle dans ses tableaux , utile dans ses leçons que par la liberté politique, elle n'a produit pour les faits contemporains que des panégyriques parmi lesquels on peut distinguer YHistoire de Louis XIV par Pellisson , où l'hyperbole des louanges n'exclut pas toujours l'éloquence. Mais si le grand siècle n'a laissé en histoire d'autre chefd'œuvre que le discours théologique de Bossuet sur les temps anciens, œuvre unique k laquelle on ne peut rien comparer dans aucune littérature , l'érudition a fait des prodiges qui étonnent la mollesse de notre siècle. Baluze, Monfaucon, Mabillon, Tillemont, et au-dessus de tous Ducange , représentent par leurs travaux véritablement cyclopéens l'âge héroïque de l'érudition : on ne se lasse pas de les consulter, et, grâce à leurs savantes recherches, on est dispensé de les imiter. Dans l'absence d'historiens tout à fait dignes de ce nom , on rencontre cependant quelques écrivains en ce genre qui ne sont pas a dédaigner : k leur tête il faut placer Mézerai qui a de la vigueur dans le style et de l'indépendance dans la pensée-, quelques pages de sa grande Histoire de France rappellent la manière des historiens antiques. On croit qu'il eut grande part k YHistoire de Henri IV que Péréfixe mit sous les yeux de son élève Louis XIV. Vers le même temps le père Maimbourg , qui n'est pas sans talent, gâtait , par l'affectation du bel esprit, deux grands sujets qui demandaient une gravité soutenue et une instruction profonde, les croisades et la ligue -, Varillas, écrivain fécond et sans conscience , improvisait une foule d'histoires qu'on lirait avec plaisir si ou pouvait les lire avec confiance-, Saint-Réal écrivait avec force et non sans élégance l'histoire romanesque de la conjuration de Venise , et le père Daniel entreprenait après Mézerai une histoire de France qui n'a pas fait oublier celle de son devanci^. Citons encore le père Dorléans , qui a tracé un tableau înté-
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ressant des révolutions de TAngleterre^ le réfugié Rapin Thoyras, que son oncle Pellisson ne put convertir ni par son exemple ni par ses arguments , et qui fit éclater dans son histoire d'Angleterre ses ressentiments contre la France. N'oublions ni Vertot , qui sut disposer avec art et raconter dans un style agréable des faits intéressants, ni le comte de Boulainvilliers , publiciste féodal qui présente comme un type d'ordre et de justice les institutions que le temps a détruites , ni surtout l'abbé Fleury , docte historien de l'Église, impartial sans froideur, sévère sans dureté , orthodoxe sans intolérance.
Pendant que ces écrivains de second ordre composaient sans génie des ouvrages dignes d'estime, dont quelquesuns ont survécu, un grand seigneur, courtisan janséniste , d'une curiosité infatigable et d'une incroyable pénétration, témoin prévenu mais sincère des dernières années du grand roi , ignorant l'art d'écrire, mais dont la plume devait être un burin et un pinceau, tant son esprit avait de clairvoyance et son imagination de flamme , le duc de Saint-Simon épanchait chaque soir, secrètement , sur le papier, sa bile étincelante. Avec la négligence d'un grand seigneur et la fougue d'un chevalier, il traçait à grands traits les scènes qu'il avait embrassées d'un coup d'œil , et peignait ces visages qu'il avait , comme il dit , « percés de ses regards clandestins en y délectant sa curiosité. » Quelle joie pour lui , lorsque quelque crise imprévue, rompant l'uniformité du cours des choses , livrait à son observation la cour en désarroi ; comme alors il « nourrit les idées qu'il s'était formées de chaque personnage, et qui ne l'ont jamais guère trompé 5 » comme « il tire de justes conjectures de la vérité de ces premiers élans dont on est si rarement maître , et qui par là, pour qui connaît la carte et les gens, deviennent des inductions sûres des liaisons et des sentiments les moins visibles en temps rassis. » Par cet aveu de l'espèce d'ivresse qae lui donne le plaisir d'observer, de sa confiance dans les idées qu'il s'est formées , et de la foi qu'il accorde à ses in* ductions, Saint-Simon nous livre le secret de la vivacité de
ses peinlures et de ses injustices iavolontaires. Sa pénétration est si vive, elle a tant de charme pour lui qu'il ne veut pas croire qu'elle soit jamais en défaut : il afiSrme ce qu'il a deviné , il sait ce qu'il conjecture. Cette disposition est une grâce d'état pour qui veut peindre d'une main assurée : elle met la conscience en repos. Ainsi sur sa compétence à juger sainement Saint-Simon n'eut point de scrupules à vaincre : sa piété lui en suggéra sur le droit d'écrire et de publier ses jugements. Mais la sécurité lui vint d'où partaient ses appréhensions. Dégagé de tout scrupule par l'autorité du Saint-Esprit qui avait inspiré les livres historiques de la Bible , fort de sa loyauté , il ne craint pas de s'abandonner k l'instinct de sa nature impitoyable : et alors s'il a des haines cordiales, des dédains altiers, il n'hésite pas k les exprimer. C'est ainsi que sa verve s'échauffe , que son coloris s'anime et qu'il donne tant de relief k des traits ineffaçables. Ce n'est pas sans raison que M. Yillemain l'a rapproché de Tacite: s'il n'a ni la sobriété , ni le choix de celui que Racine nomme le plus grand peintre de l'antiquité , il a la même vigueur de pinceau , le même éclat de coloris , et , comme lui , il n'a pas le moindre doute sur la perversité de ceux qu'il déteste ou qu'il méprise.
Un seul fragment détaché de l'immense tableau qui se déroule dans les Mémoires de Saint-Simon suffira pour justifier ce rapprochement et pour montrer en même temps les rapports et les différences de manière entre ces deux maîtres. On se rappelle la peinture que fait Tacite de la contenance des convives de Néron , témoins de la mort de Britannicus : voyons en regard celle des courtisans de Louis XIY au moment où le grand Dauphin vient d'expirer. (( Plus avant commençait la foule des courtisans de toute espèce. Le plus grand nombre, c'est-k-dire les sots, tiraient des soupirs de leurs talons , et , avec des yeux égarés et secs, louaient Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-k-dire de bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les plus fins d'entre eux , ou les plus considérables, s'inquiétaient déjk de la santé du roi^ ils se
savaient bon gré de conserver tant de jugement parmi ce trouble, et n'en laissaient pas douter par la fréquence de leurs répétitions. D'autres, vraiment ailligés et de cabale frappée, pleuraient amèrement, ou se contenaient avec un eifort aussi aise à remarquer que les sanglots. Les plus forts de ceux-là, ou les politiques, les yeux fichés a terre, et reclus en des coins , méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu attendu , et bien davantage sur euxmêmes. Parmi ces diverses sortes d'affligés, point ou peu de propos, de conversation nulle, quelque exclamation parfois répondue par une douleur voisine, un mot en un quart d'heure, des yeux sombres ou hagards, des mouvements de mains moins rares qu'involontaires, immobilité du reste presque entière; les simples curieux et peu soucieux presque nuls, hors les sots qui avaient en partage le caquet , les questions , le redoublement du désespoir et l'importunité pour les autres. Ceux qui déjà regardaient cet événement comme favorable avaient beau pousser la gravité jusqu'au maintien chagrin et austère, le tout n'était qu'un voile clair, qui n'empêchait pas de bons yeux de remarquer et de distinguer tous leurs traits. Ceux-ci se tenaient aussi tenaces en place que les plus touchés , en garde contre l'opinion, contre la curiosité, contre leur satisfaction, contre leurs mouvements; mais leurs yeux suppléaient au peu d'agitation de leur corps. Des changements de posture , comme des gens peu assis ou mal debout ] un certain soin de s'éviter les uns les autres , même de se rencontrer des yeux ; les accidents momentanés qui arrivaient à ces rencontres-, un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne , à travers le soin de se tenir et de se composer; un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux les distinguaient, malgré qu'ils en eussent. » Quelle fougue et quelle liberté de pinceau ! Quelle netteté et quelle profondeur de regard ! Quelle lucidité et quelle assurance de seconde vue! on le voit, cet esprit inquisiteur est armé de toutes pièces, et on peut dire, sans trop de hardiesse, qu'il crochette les consciences dont il n'a pas la
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clef et qu'il les pénètre. Les scènes de ce genre abondent dans ce livre unique qui donne k la postérité ses grandes et ses petites entrées k Versailles, k Mendon , k l'Escurial , au Palais-Royal , qui nous montre en grande et en petite tenue Louis XIY, Philippe Y, le duc d'Orléans , leurs ministres avoués et leurs agents mystérieux ; c'est la plus insigne et en même temps la plus loyale des trahisons politiques, et le plus fécond des enseignements pour le moraliste et l'homme d'État.
Le duc de Saint-Simon , que nous mêlons par anticipation aux écrivains du grand siècle pour lui faire rendre témoignage sur les dernières années de Louis XIV et sur la régence, est un juge bien sévère. Lorsqu'il peint ce qu'il a vu, il est irrécusable, parce que sa sincérité est hors de doute ; mais il y ajoute ce qu'il croit, et il ne manque jamais de croire ce qui est défavorable k ceux qu'il n'aime pas. C'est ainsi qu'ayant k se plaindre du parlement de Paris qu'il obséda de ses prétentions de duc et pair, il accueille sans examen contre le président Lamoignon une imputation odieuse dont l'entière fausseté a été démontrée ; c'est ainsi encore qu'ayant ses raisons pour haïr madame de Maintenon , qui lui fermait Toreille de Louis XIV , qui favorisait les bâtards du roi au préjudice des princes du sang , qui cabalait contre les jansénistes, il la diffame sans scrupule sur un point où tout donne k penser qu'elle est invulnérable. Nous n'avons pas une sympathie bien vive pour cette femme qui, jeune fille, s'affranchit d'une tutelle incommode par un mariage disparate , qui lie son chaste veuvage k la fortune et aux fautes d'une maîtresse royale qu'elle supplante lentement dans la faveur du maître ; qui s'insinue si adroitement et s'établit si bien dans le €œur du roi, sans donner le sien , qu'ellt triomphe de la fierté de Louis XIV par la passion qu'elle lui inspire ^ qui , fille d'un huguenot intrai^ table, porte le prosélytisme orthodoxe jusqu'k la persécution ^ mais cette vie même de contrainte , de manèges et de sacrifices, qui ne laisse voir que l'ambition, contredit les faiblesses que l'auteur des Mémoires attribue k madame de
Main tenon. Les lettres qu'elle a écrites , d'an style si ferme et si pur, et dont les graves agréments révèlent un sens si droit et tant de solidité avec quelque froideur^ confondent encore ces calomnies de la malveillance , et nous pouvons ajouter qu'elles lui donnent place parmi les meilleurs écrivains qui ont manié cette belle langue du dix-septième siècle. Louis XIV lui-même, quoique son éducation ait été négligée , a parlé excellemment la langue de son temps ^ la méditation solitaire et le maniement des hommes firent de lui un penseur, et la pensée, un écrivain. Ce n'est point par une flatterie posthume qu'on a publié sous son nom ces Mémoires historiques que Pellisson a retouchés •peutêtre , mais que certainement il n'a pas composés.
Ces réflexions morales et politiques destinées à l'instruction du dauphin prouvent surabondamment que la France , lorsqu'elle admirait Louis XIV, n'était pas dupe de sa propre ivresse ni d'un fantôme de grandeur. Ce prince avait, outre l'éclat extérieur qui attirait les hommages de la foule , les qualités solides qui justifient l'adhésion des esprits sérieux h l'engouement populaire. On est moins surpris de trouver dans ces pages écrites d'un style ferme et précis les qualités d'un écrivain supérieur, lorsqu'on sait que la parole de Louis XIV avait le même caractère de noblesse et de naturel. Sur ce point nous avons un témoignage qu'on ne récusera pas : c'est celui de madame de Caylus, qui ne fut pas toujours en faveur h la cour, qui « avait de quoi être méchante , » comme elle l'a prouvé dans ses piquants souvenirs, et qui, de plus, est parfaitement compétente sur la beauté du langage. Voici comment elle juge Louis XIV : « Le roi parlait parfaitement bien. Il pensait juste , s'exprimait noblement , et ses réponses les moins préparées renfermaient en peu de mots tout ce qu'il y avait de mieux h dire selon les temps, les choses et les personnes ] jamais pressé de parler, il examinait, il pénétrait les caractères et les pensées 5 mais comme il était sage et qu'il savait combien les paroles des rois sont pesées, il renfermait souvent en lui-même ce que sa pénétration lui avait fait découvrir. S'il était question de parler
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d'affaires importâmes, ou voyait les plus habiles et les plus éclairés étonnés de ses connaissances , persuadés qu'il en savait plus qu'eux et charmés de la manière dont il s'exprimait. » C'est bien Ik l'effet que produisent sur le lecteur les écrits de Louis XIV, de sorte que madame de Caylus dépose, sans y songer, en faveur de leur authenticité.
Louis XIV n'avait ni un esprit vulgaire , ni une âme commune. Le principe de ses erreurs et de ses fautes a été Téblouissement inévitable d'un homme qui, placé au-dessus de tout, devient le centre de tout. Il nous a décrit lui-même dans son beau langage les enchantements et par conséquent les périls de ce poste suprême : « Tous les yeux , dit-il, sont attachés sur lui seul , et c'est a lui seul que s'adressent tous les yeux; lui seul reçoit tous les respects; lui seul est l'objet de toutes les espérances. On ne poursuit, on n'attend, on ne fait rien que par lui seul ; on regarde ses bonnes grâces comme la source de tous les biens; on ne croit s'élever qu'à mesure qu'on s'approche de sa personne ou de son estime. )» Comment à cette hauteur et parmi tant d'hommages se défendre du vertige et de l'enivrement? La fortune de LouisXlV eut de cruels retours ; mais puisque nous aurons k dire quels furent ses torts et ses fautes, nous devons, pour être justes, reconnaître, avec un bon juge de la grandeur morale, que son âme fut a Tépreuve des revers : « Je ne sache rien, dit Montesquieu , de si magnanime que la résolution que prit un monarque qui a régné de nos jours de s'ensevelir plutôt sous les débris du trône que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre. Il avait l'âme trop fière pour descendre plus bas que ses malheurs ne l'avaient mis; et il savait bien que le courage peut raffermir une couronne, et que rinfamie ne le fait jamais. »
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