‹ Histoire de la littérature française du moyen age aux temps modernesChapitre 44 sur 62 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

État des esprits à la mort de Louis XIV. — J.-B. Rousseau. — Novateurs discrets. — Fonteoelle. — La Motte. — Précurseurs de la régence. — Ghaulieu et La Fare. — Auteurs dramatiques. — Destoucbcs. — GrébilloD. — Le Sage. — Ecrivains de l'école de Port-Royal. — Louis Racine. — Rollin. — Le chancelier Daguesseau.

Lorsque Louis XIV mourut, la France avait passé depuis longtemps de l'enivrement à l'ennui , la plus insupportable des maladies pour les peuples comme pour les individus. Aussi la fin de ce long règne fut-elle saluée comme une délivrance , et le peuple , toujours extrême dans la manifestation de ses sentiments, témoigna une joie insultante, prodigue en outrages, sur le cercueil du grand roi qu'il avait encouragé lui-même à abuser de son pouvoir par une soumission d'esclave. La cour imita le peuple, le parlement suivit la cour, et toute cette grandeur dont on avait fini par ne plus sentir que le poids s'était évanouie, lorsque devant la tombe à peine fermée du monarque Massillon fit entendre cette parole de vérité : « Dieu seul est grand , mes frères. » Mais Louis XIV, sur la foi de son siècle , s'était divinisé; il n'avait vu , il n'avait adoré que lui-même , et le dénoûment faisait voir par un nouvel exemple combien sont impies , chimériques et funestes ces apothéoses humaines. Au terme de sa trop longue carrière , ce roi absolu avait affaibli tout ce qu'il avait prétendu fortifier. Son autorité sans limites, en perdant son prestige, avait fomenté et comme autorisé l'esprit d'indépendance; son ambition de conquêtes, ce besoin de s'agrandir et de frapper de grands coups, amenèrent de tels revers, que l'indépendance et l'unité même

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de la nation furent mises en péril ^ sa dévotion étroite, formaliste , impérieuse , avait tourné contre la religion la fierté indocile de ces âmes qui ne se croient pas nées pour céder à la violence et qui s'indignent contre l'hypocrisie ; la morale qu'il s'était faite \i son usage en affichant royalement l'adultère, dont il osait légitimer les fruits, avait, non sans scandale, relâché les liens de la famille *, enfin les caprices hautains de son orgueil et de son intolérance avaient travaillé , sous la compression , au développement des principes hostiles qui allaient se déchaîner. Les hommes qui attiraient tenté et qui étaient peut-être dignes de conjurer cette éruption n'ayant pas été mis à l'épreuve , on se demande vainement ce qu'auraient été l'autorité royale et l'influence religieuse, si Fénelon et le duc de Bourgogne eussent été appelés k recueillir l'héritage de Louis XIV et de Chamillart, si la piété sincère , le dévouement à la chose publique , le désir de réformer les mœurs et l'administration avaient été, au commencement du dix-huitième siècle , les ressorts du gouvernement. Pour ce règne en espérance, cruellement détourné par la mort , il n'y a de place que dans les conjectures et les regrets. L'histoire et la réalité nous donnent la régence de Philippe d'Orléans et le règne de Louis XV. C'est assez dire que, dans l'avilissement et l'incurie du pouvoir, la licence des mœurs et la hardiesse des idées vont se donner carrière, que la ruine des institutions anciennes et l'ébranlement des croyances ne peuvent être prévenues , et qu'une révolution est inévitable.

Notre tâche est de suivre rapidement dans cette mêlée le mouvement des esprits, et de crayonner au passage les principales figures qui doivent arrêter le regard ; nous avons heureusement d'excellents guides, puisque M. Villemain a tracé de cette époque un tableau complet si ferme de dessin , si riche de couleurs, et que M. de Barante et M. Jay en ont donné des esquisses fidèles et durables. Avant d'arriver aux grands hommes du dix-huitième siècle, Montesquieu , Voltaire, Bufibn et J.J.Rousseau, autour desquels nous aurons îi grouper les hommes de talent qu'on peut appeler leurs

satellites, nous avons d'abord à passer en revue les esprits distingués, mûris dans le siècle précédent, et qui ont rempli l'interrègne du génie. Disciples fidèles des maîtres ou dissidents, soit qu'ils continuent la tradition ou qu'ils essayent d'innover, ils ont droit h un souvenir, puisqu'ils ont maintenu le goût des lettres et qu'ils remplissent utilement l'intervalle qui sépare deux grandes générations d'écrivains. Ainsi, sur la limite des deux siècles, J. B. Rousseau, tour k tour loué avec excès et dénigré outrageusement, garde encore a côté des classiques, et peut-être parmi eux , un rang qui lui est vivement disputé. Quoique Rousseau se rattache par l'éducation littéraire, par la date et le caractère de quelques-unes de ses œuvres, au siècle de Louis XIV, on peut dire qu'il devança la régence en se mêlant de bonne heure a cette société clandestine qui bravait, dans le voisinage de la cour, toutes les bienséances. Le relâchement est manifeste en lui par les plaisirs d'une vie épicurienne passée dans la compagnie de grands seigneurs qui donnaient dans leurs splendides hôtels l'exemple de la débauche et de l'impiété^ il l'est encore par l'emploi désordonné d'un rare talent poétique voué tour a tour a des chants religieux qui édifiaient la piété du duc de Bourgogne , et prostitué à des épigrammes licencieuses qui égayaient au dessert les soupers du grand prieur de Vendôme. Le tort de Rousseau est d'avoir été , comme on l'a dit : « David à la cour, Pétrone à la ville ^ » d'avoir manié indifféremment « la harpe des prophètes et le flageolet de Marot-, » enfin, d'avoir associé les apparences de la religion aux dérèglements d'une vie toute mondaine.

Parmi ces corrupteurs de J. B. Rousseau, il y avait au moins deux poètes qu'il n'est pas permis d'oublier et qu'il est impossible de séparer l'un de l'autre : ce sont l'abbé de Chaulieu et le marquis de la Fare. Pour eux la poésie fut un jeu qui ajoutait aux plaisirs des sens la volupté de l'esprit. Chaulieu aurait pu mieux faire -, mais il tomba aux mains de Chapelle qui lui communiqua son goût pour les vers et son intempérance. Chapelle, le pcre do la poésie facile et

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rinventeur des rimes redoublées, épicurien par les sens et par l'esprit , fit doublement école ] sMI échoua auprès de Molière , de Racine et de Boileau , que cependant il dérida souvent et dérangea quelquefois, le spirituel auteur du Voyage à Montpellier réussit complètement auprès de Chaulieu qui Tavoua pour maître. Grâce à lui, le spirituel abbé fut un vrai païen et mérita le surnom d'Anacréon du Temple. Toutefois, la baguette de Circé le toucha sans le métamorphoser complètement : elle lui laissa dans la mollesse où elle le plongeait quelque délicatesse de sentiment et une certaine vigueur de pensée. On voit par quelques-uns de ses vers que ce mondain est resté sensible au charme de la nature.

Il disait :

Je me fais des amusements De tout ce qu'à mes yeux présente la nature. Quel plaisir de la voir rajeunir chaque jour ! Klle rit dans nos prés, verdit dans nos bocages , Fleurit dans nos jardins ; et dans les doux ramages Des oiseaux de nos bois , elle parle d*amour.

On sait avec quelle grâce émue il a chanté, au déclin de sa vie, la solitude de Fontenay où il était né et où il désirait sortir de la vie :

Muses , qui dans ce lieu champêtre Avec soin me fîtes nourrir; Beaux arbres , qui m'avez vu naître , Bientôt vous me verrez mourir.

La poésie de Chaulieu a du naturel , de Tabandon , de Tliarmonie, et elle aurait pu s'élever jusqu'à la noblesse. Il y touchait, lorsqu'il écrivait ces vers qui ne sont pas indignes de J. B. Rousseau :

D*un dieu maître de tout j'adore la puissance ; La foudre est en sa main , la terre est à ses pieds ;

Les éléments humiliés M'annoncent sa grandeur et sa magnificence.

Mer vaste, vous fuyez!

Et toi , Jourdain, pourquoi dans tes grottes profondes, Retournant sur tes pas , vas-tu cacher tes ondes?

La Fare est bien inférieur a Chaulieu; la paresse qu'il prit

pour musc finit par Tengourdir, et Chaulieu , qui ne cessa janiais de l'aimer, resté maître de lui-même malgré bien des faiblesses , vit avec douleur que son élève, vaincu par la volupté, en était venu k faire nombre dans le troupeau d'Épicure. Triste exemple d'abaissement moral dans un homme qui avait eu assez de force et de sérieux dans l'esprit pour écrire des Mémoires que les historiens ne dédaignent pas de consulter.

Chaulieu et La Fare, qui aboutissent à la régence du duc d'Orléans , représentent ce courant de mœurs dissolues et de libertinage d'esprit qui coula souterrainement même aux plus belles années du dix-septième siècle, et qui , s'étant toujours gonflé, n'était plus séparé de la surface que par une couche fort mince qui se rompit h la mort de Louis XIV. Soit fortune, soit prudence, ils ne firent point scandale , et n'ayant point attiré sur eux la colère du maître , ils évitèrent les coups qui frappèrent Bussy-Rabulin d'une disgrâce irrévocable et Saint-Évremond d'un exil qui ne finit qu'avec sa vie. Tel était le sort réservé aux esprits qui s'émancipaient. Au reste, ni Bussy ni Saint-Évremond, qui passèrent alors pour des hommes supérieurs et qui furent beaucoup vantés, n'ont rien laissé de durable comme écrivains ^ ils brillèrent dans le monde pour s'éclipser devant la postérité. Il n'en est pas de même de l'Écossais Hamilton, naturalisé Français par son langage, et qui, en racontant, sur ses vieux jours , les prouesses en tout genre de son beaufrère, le comte de Grammont, a donné le premier modèle de ce langage alerte, brillant et naturel qui nous charme dans la prose de Voltaire. Hamilton, tout étranger qu'il est, ne parait pas dépaysé à côté de nos meilleurs écrivains. Avant d'écrire ses Mémoires, il avait réclamé le patronage de la muse de Chaulieu et de la Fare , qui lui fut refusé , et dont il n'avait pas besoin.

Revenons à J. B. Rousseau , dont on sait la gloire et les malheurs. Les torts de sa jeunesse furent expiés outre mesure par un long exil , cl ce qui attire un certain intérêt sur sa disgrâce, c'est que s'il n'est pas exempt de reproches, il est

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au moins avéré que les couplets scandaleux qui furent l'occasion de sa perte lui ont été faussement imputés. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner cette ténébreuse affaire ; nous ayons surtout h juger le poète qui se porta pour l'héritier de Malherbe et de Racine dans la poésie lyrique. Dans ce genre où il est si difficile d'exceller, même lorsque la saison est favorable et que l'état des âmes pousse à l'inspiration et à l'enthousiasme , Rousseau , par un juste sentiment des beautés des cantiques sacrés, par un goût vif et une connaissance profonde de la poésie d'Horace , par le respect des modèles que lui offrait déjà notre littérature, réussit, en employant toutes les ressources de l'art, à composer des odes et des hymnes qui n'ont, sans doute, ni le feu des prophètes, ni l'impétuosité de leurs mouvements, ni l'audace de leurs figures , qui n'ont ni toute la grâce , ni toute la force des lyriques profanes, mais qui ont du moins le mérite de charmer l'oreille et d'exprimer dans un langage poétique de nobles images. L'harmonie du rhythme , l'éclat des figures, la propriété du langage, la rapidité des mouvements, ne permettait pas de disputer à J. R. Rousseau le nom de poète, mais aussi le titre de Grand , qui ne convient chez nous qu'au seul Corneille , ne saurait lui être maintenu. C'est l'esprit de parti qui le lui a décerné pour amoindrir un autre Rousseau et pour irriter Voltaire -, gardons-nous par repré^ saille de le punir de cette maladroite hyperbole en le réduisant, comme l'ont fait ses détracteurs par un autre excès, k l'industrie d'un artisan de paroles, n'ayant d'autre souci ni d'autre talent que d'enchaîner avec adresse des syllabes sonores.

Ainsi J. R. Rousseau, disciple brillant mais inégal des maîtres du W siècle, forme la transition entre Roileau et Voltaire : il a vécu en temps opportun pour recevoir te leçons de l'un, dont il a profité, et les injures de l'autre, dont il a souffert, et qui n'ont pas détruit sa renommée, fondée sur un talent incontestable. Toutefois il y a bien de l'alliage et des lacunes dans le génie de Rousseau , qui manque surtout d'invention , ol qui faute de sincérité n'a

pas tiré des dons naturels de son âme poétique tous les trésors qu'une forte conviction en aurait fait jaillir. Il n'a pas eu la conscience morale du génie ; en lui l'homme a fait tort au poète ^ il nous force souvent à l'admirer, mais il nous touche rarement *, il échauffe l'imagination, il flatte l'oreille , sans remuer le cœur, et il n'inspire point cette vive sympathie qui est le ressort et la sauvegarde de l'admiration. Cependant, comme l'a dit M. Yillemain, qu'on peut prendre avec sûreté pour arbitre dans le débat littéraire qu'a soulevé le mérite de J. B. Rousseau, « la gloire de ce poète ne périra pas tant que durera notre langue. »

Cette gloire ne se fonde pas seulement sur l'éclat du langage dans les belles odes de Rousseau , sur l'harmonie de ses vers qui rivalise avec la musique , surtout dans ses cantates , genre nouveau dont il a doté la France *, elle repose encore sur ses succès dans l'épigrtmme , où il n'a d'émulés que Marot et Racine. L'épigramme portée k ce point de perfection , aiguisée avec tant de finesse naïve , décochée avec tant d'adresse et de malice, n'est pas une chose vulgaire. In tenui labor, al tennis non gloria. Ce sont Ik des titres durables. On a presque oublié que Rousseau a fait des épitres , quoique ces pièces un peu martelées contiennent des passages bien frappés ; on voudrait ne pas savoir qu'il a composé des allégories obscures et envenimées où la haine ne produit pas les effets de la colère; et il est désormais inutile de rappeler qu'à ses débuts il voulut vainement prendre place parmi les poètes dramatiques. Son esprit caustique et personnel l'a éloigné de la gaieté et de la vérité qui font vivre la comédie, et dans l'opéra même, où la mélodie de ses vers lyriques faisait espérer un successeur de Quinault , l'harmonie lui a échappé , et il a eu l'amère douleur d'y être vaincu par le froid Danchet , le dur La Motte et le maniéré Fontenelle.

Fontenelle et La Motte, étroitement liés d'amitié et tous deux en butte aux sarcasmes de Rousseau , qui ne les épargna guère, sont encore des écrivains de transition. Hommes

d'esprit Tun et Tautre et sans génie, ils cherchèrent tous deux la nouveauté dans le paradoxe^ incapables de créer ou de rien ajouter aux vérités reçues, ils prirent le parti de les combattre. Cest ce qui les enrôla dans la croisade contre les anciens, et comme ils manquaient d'imagination , on peut croire qu'ils nièrent de bonne foi les beautés naturelles d'une poésie dont ils ne pouvaient sentir le charme. Le doute au moins n'est pas permis pour La Motte, qui s'est donné la peine de jeter le génie d'Homère dans le moule de son esprit et qm l'en a retiré dépouillé de toute grâce et de toute vigueur poétiques. Ce qu'il retranche comme superflu est précisément tout ce qui a fait d'Homère le prince des poètes. Le traducteur absout l'homme en démontrant la complète incompétence du critique. Â défaut d'âme et d'imagination, La Motte avait de l'esprit, et il en avait beaucoup^ il le porta dans tous les genres et il le flt briller dans la coilroverse et dans la fable. Sa malice, son sang-froid , son aménité surtout, déconcertèrent et irritèrent M"** Dacier, qui avait raison et qui parut avoir tort, parce qu'elle se fâchait. Heureusement Homère n'était pas h la merci des apologies d'une savante emportée ni des critiques d'un bel esprit railleur. Fontenelle, qui secondait son ami dans cette polémique, ne descendit pas comme lui k la critique des détails *, il se contenta de poser en principe la supériorité des modernes sur les anciens par le progrès continu des idées, sans songer que rimagination, qui a un prisme et des ailes , ne procède point comme la science, qu'elle prend librement son essor et qu'elle ne tire pas ses couleurs des magasins de l'entendement.

Boileau, alors retiré de la lice^ souriait aux ëpigrammes que Rousseau décochait contre Fontenelle et La Motte pour les punir de leur irrévérence envers les anciens ] mais ces épigrammes ne firent qu'effleurer les deux novateurs, qui eurent bientôt le champ libre lorsque Rousseau cessa de faire ses vers k Paris. D'ailleurs , la petite cour lettrée que tenait h Sceaux la duchesse du Maine-, l'Académie , où ils finirent par dominer sans contrôle après la mort de Boileau;

le salou de la marquise de Lambert, alors puissant sur Topinion et auquel ils donnaient le ton : tout concourut à mettre en faveur Fontenelle et La Motte , qui avaient, au début de leur carrière, rencontré de puissants contradicteurs. L'atticisme de la prose de La Motte fit oublier le prosaïsme et la dureté de ses vers*, il eut même par une tragédie faiblement versifiée, mais bien conduite et fort touchante , Inès de Castro , un de ces succès populaires qui simulent la gloire -, de plus, il affermi l sa réputation d'écrivain spirituel par des apologues finement conçus , dont quelques-uns ne manquent pas de naturel et ont mérité de survivre, de sorte qu'il put impunément travestir en prose la tragique légende d'Œdipe et donner cours k ses paradoxes littéraires qu'il soutenait ingénieusement. Quant k Fontenelle , après avoir essuyé les dédains de Racine , la raillerie de La Bruyère , qui fit de lui , sous le nom de Cydîas , le type de la pédanterie maniérée , et les sarcasmes de Rousseau, il devint réellement, dans Pabsence des maîtres, une grande puissance littéraire et l'oracle de la science. Pour cela, il lui suffit de pouvoir attendre et de savoir porter et employer toutes les ressources de son intelligence du côté de sa force réelle.

Fontenelle était un esprit très-fin et très-étendu -, hardi par la pensée, circonspect de caractère, ennemi du bruit et amoureux de la célébrité-, philosophe ayant plutôt le goût que la passion de la vérité^ versé dans les sciences, capable seulement de les comprendre et d'y ajouter la clarté -, n'ayant de l'âme que la délicatesse des sentiments qu'il relevait de toutes les finesses de l'esprit , il comprit de bonne heure que la poésie, où il eut de graves échecs et de petits succès, ne le conduirait pas où il voulait arriver. Il s'y était engagé sous les auspices de ses deux oncles Pierre et Thomas Corneille ; mais n'ayant ni le génie du premier, ni la veine facile du second, il fut averti par la chute d'JLspar et à'Idalie qu'il n'était pas destiné a recueillir leur héritage dramatique ; il vit aussi que les rapprochements singuliers et les sophismes de morale dont il s'était fait un jeu dans ses Dialogues des Morts, et la galanterie maniérée de ses lettres du chevalier

d'Her. . . , ne feraieut de lui ni lui Lucien ni même un Voiture , el comme il avait reeueilli let suffrages des gens de goût en humanisant la science et la philosophie dans les Entretiens sur la pluralité des Mondes et dans V Histoire des Oracles , il résolut de retenir dans cette voie toute la force , toute la grâce , toute la finesse de son esprit mûri par la réflexion , nourri par l'étude , et poli par le commerce avec les muses , qui , s'il ne lui avait p^int donné directement la gloire , l'avait préparé à la mériter dans une autre carrière. Rien n'est plus utile aux savants que la culture et l'amour des lettres, qui sont réellement, seloa l'expression des anciens, j>Iti« humaines que la science. La science sans les lettres a quelque chose de sec, de hautain et de.faroiche qui se communique k ceux qui l'embrassent exclusivement^ les lettrés aussi ont besoin de science pour échapper au juste reproche de frivolité et de vanité. Fontenelle, savant et lettré , eut, enécrivant sur la science et sur les hommes qui l'ont honorée par leurs traivaftx, un agrément et uneMlidité qui font de l'Histoire de l'Académie des sciences «t des Éloges des savants un des plus btiiux monuments de notre littérature. Sa gloire est Ik tout entière , et elle n'est point médiocre : a Les subtilités , les obscurités , les pu^ilités de l'école, dit M. Flourens, auraient peut-être détourné pour toujours les bons esprits des vraies et solides études* Le fédantisme était le dragon qtli gardait cet autre jardin des Hespérides. Fontenelle apprit au monde que le bonnet, la robe, les enrouements gagnés sur lei bancs des écoles, n'étaient pas la science ^ et il apprit' aux savants qu'i^ pouvaient trè&-bien rester hommes d'esprit en devenant savants.»

L'Académie des sciences, dont Fontenelle dirigeait et résumait les travaux qu'il popularisait au deH&rg, et l'Académie française , où il régnait paisiblement , n'étaient pas ses seuls domaines*, on peut dife que pa^la conversation il étendait son influence sur toute la société contemporaine. Jamais homme ne reçut plus d'hommages et n'en fut moins troublé. II avait gagné k sa cause Tes femmes les plus aima-

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bleset les plus instruites de son temps ^ il cherchait auprès d'elles, non la passion dont il ne fut jamais tourmenté , mais la douceur des entretiens mêlés de sérieux et d'enjouement. A Sceaux , chez la duchesse du Maine , il aimait à rencontrer madame de Staal, femme d'un esprit supérieur, qui a laissé ces piquants Mémoires que tout le monde a lus et qui font si bien connaître les misères, les agréments, les cabales, les fêtes poétiques et pastorales de cette petite cour hostile au régent, qui aurait pu l'accabler et qui l'épargna, retraite de bergers mondains et de bergères coquettes , espèce d' Arcadie doucereuse et frondeuse où le marquis de Saint-Aulaire venait improviser ses madrigaux de galant octogénaire et où Cellamare faisait agréer ses projets de complot-, à Paris, il allait chercher dans son salon la marquise de Lambert, qui a pris et qui garde une place parmi nos meilleurs moralistes par les Conseils qu'elle a donnés avec tant de bon sens pratique, de fermeté et de douceur k son iSls et à sa iSlle. Il faut demander aux Causeries de M. Sainte-Beuve ce que valent madame de Lambert et madame de Staal.

En dehors de tous les cercles littéraires et de tous les partis , nous trouvons à cette époque intermédiaire , qui n'est plus le siècle de Louis XIV et qui n'est pas encore le siècle de Voltaire, des noms qui n'ont point péri. Au théâtre. Destouches , qui n'a ni la force comique de Molière ni la gaieté élincelante de Regnard , ni le naturel de Dancourt , peintre inimitable de la naïveté et de la malice des paysans comme des ridicules de la bourgeoisie , n'en a pas moins réussi dans le plus difficile des genres , la comédie de caractère. Le Glorieux est presque un chef-d'œuvre , et le Philosophe marié n'est pas de beaucoup inférieur au Glorieux. Le mérite de Destouches est de peindre les hommes avec vérité et de placer ses personnages dans des situations qui intéressent^ il manque de verve et de feu , mais il est attachant et il n'inquiète pas la pudeur. Il n'a pas pris k Boileau, qu'il admirait et qu'il imite, tous les secrets d'être toujours naturel et poétique^ mais il a su, comme lui, détacher sous forme de maximes quelques vérités générales qui deviennent des pro-

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verbes ' . Sur la scène tragique , Crébillon , dont les premiers essais avaient épouvanté l'oreille de Boileau, ne fut jamais ni tendre ni harmonieux ^ mais il frappa vivement les âmes par la sombre énergie de ses drames. Cet excellent homme se plut à peindre le crime , dont il exagéra la noirceur, pour le mieux détester et pour communiquer la haine et l'épouvante qu'ils lui inspiraient. Il ne connaissait pas mieux Tamour, qu'il mêle aux horreurs du crime , et il lui prête un langage fade et prétentieux. C'est ainsi qu'il a gâté les belles légendes antiques tï Electre, tïAtrée, à'Idoménéej qui eurent cependant , sous le travestissement qu'il leur faisait subir, un succès d'effroi; mais il eut un jour vraiment glorieux, une bonne fortune dramatique qui l'immortalisa, en composant Rhadamiste et Zénobie. Ce n'est ni Corneille ai Racine; mais c'est Crébillon , et par miracle en lui , c'est la nature vraie et terrible.

Vers le même temps , une grande comédie de mœurs promettait un rival de Molière. Lesage, qui s'était déjk fait connaître par un spirituel roman de mœurs , le Diable boiteux, donna son Turcaret, peinture fidèle et divertissante d'un monde dont la réalité ne pourrait inspirer que du dégoût. Lesage livrait au ridicule une classe puissante , celle des traitants, et sans colère apparente , cruel par la seule fidélité de son pinceau , il représentait les mœurs qui naissent de l'opulence lorsqu'elle enivre brusquement des âmes grossières incapablesde voiler la corruption sous la politesse. La rumeur fut grande dans le camp des financiers, et leur cabale, qui n'avait pas été assez puissante pour empêcher que ce coup ne leur fût porté publiquement , le fut assez pour susciter au courageux auteur des obstacles qui le découragèrent après l'éclat de ce premier succès. Lesage porta sa veine comique sur un théâtre vulgaire et se contenta de harceler dans la farce les ennemis qu'il avait si vigoureusement frappés sur

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